‹ La question du TonkinChapitre 24 sur 39 · Voir le Bulletin du comice agricole de Saigon · texte numérisé non relu

Voir le Bulletin du comice agricole de Saigon

« Le maïs n'est cultivé que dans certaines localités peu propres à la culture du riz. Dans les terrains secs et sablonneux, les Tonkinois cultivent l'igname, des patates douces, des tubercules de marais, dont le goût rappelle celui de la châtaigne d'eau, etc. La canne à sucre est cultivée partout ; il n'est pas de maison un peu à Taise qui n'en ait dans son jardin quelques pieds; mais pour la grande culture on emploie une autre espèce dite canne à broyer. Il existe des champs de canne à sucre assez étendus, principalement dans la province de Nam- Dinh. La production du sucre y serait illimitée si elle était quelque peu encouragée. Les procédés de fabrication y sont encore à l'état primitif, et cependant cette industrie procure des bénéfices relativement considérables. Il y a là un vaste champ ouvert à l'industrie sucrière perfectionnée ; elle n'aura que l'embarras du choix pour rétablissement des plantations et des usines. Les terres n'y sont pas épuisées, comme à

la Réunion et à Maurice. De vastes.étendues, incultes depuis bien des siècles, n'attendent que la main d'hommes actifs, intelligents et laborieux, pour devenir une source certaine de richesses. Les cours d'eaux fourniront le moteur à l'usine et transporteront économiquement les produits au point d'embarquement.

« Sur les collines qui avoisinent la vallée du fleuve Rouge et de ses affluents on pourrait établir d'immenses plantations de caféiers. . Les missionnaires français ont fait cet essai d'acclimatation à leur résidence de Késo, sur les collines qui bordent la vallée du fleuve, et cet essai a donné des résultats magnifiques. La facilité de se procurer des bras, le prix minime de la maind'œuvre et des terres permettraient d'établir ces plantations à peu de frais, surtout dai-3 les provinces en amont d'Hanoï.

« L'industrie du coton est susceptible d'un très grand développement en raison des immenses besoins des provinces chi-

noises limitrophes. Le coton réussit merveilleusement dans ces fertiles alluvions exposées aux brises de la mer, et dont la nature et la situation sont analogues à celles de la Louisiane et de la Caroline. Le coton étant une des productions les plus importantes du pays, non seulement on en cultive assez pour la consommation locale, mais encore il en est exporté une certaine quantité depuis le traité de 1874. Cette exportation tendra de plus en plus à s'accroître, par suite de l'importation des cotonnades européennes et des cotons filés.

« Le thé cultivé au Tonkin est le même que celui de la Chine, mais il n'est pas préparé de la même manière; cependant les montagnards qui avoisinent la province chinoise du Yun-nan cultivent un thé vert d'excellente qualité.

« Il en est de même du tabac, qui vient admirablement dans les riches alluvions du delta et qui, préparé par des procédés mieux entendus, pourrait arriver à être avantageu-

TOXKIB 16

sèment accueilli sur les marchés d'Europe. Les Muongs du bassin de la Rivière Noire en cultivent une espèce de qualité supérieure qu'ils vendent roulée en forme de corne de bœuf.

« La cannelle est une des denrées du Tonkin les plus précieuses. Elle se récolte dans les montagnes de la chaîne séparative du bassin du Mékong. Le roi d'Annam s'est naturellement réservé le monopole de la qualité supérieure. Remède efficace contre les maux d'yeux, cette cannelle est également un tonique d'une merveilleuse énergie.

« P'armi les produits médicinaux du Tonkin, un des plus remarquables est le hoanynan, strychnée qui croît dans les montagnes du Bo-Chânh et du Mghe-An. Suivant diverses expériences faites soit au Tonkin, soit dans d'autres pays tropicaux, le hoangnan serait un remède efficace contre la rage, la paralysie, la lèpre, la morsure des serpents venimeux, et en général contre

toute inoculation de virus. La science médicale européenne commence déjà à s'occuper de ce remède étrange. En France, le docteur Barthélémy, de Nantes, Ta employé il y a peu de temps contre la paralysie et a obtenu des résultats très remarquables. On peut voir l'article qu'il a publié à ce sujet dans le Bulletin général de thérapeutique du 15 août 1881.

« L'indigo abonde dans le Tonkin méridional : sa fabrication est défectueuse, aussi ne sert-il qu'à la consommation intérieure. Avec des procédés de fabrication plus perfectionnés, il pourrait devenir une matière d'exportation.

« Le ricin réussit très bien ; il vient dans les marécages comme sur les montagnes. Les Tonkinois extraient leur huile à manger du sésame et de l'arachide.

« Sur les rives des fleuves et des rivières, là où l'eau cesse d'être saumâtre, ainsi que sur le bord des routes, croit un arbre dont le fruit fournit une huile qui

rend inaltérables les bois immergés. Le lam-wa produit un suif végétal.

« D'autres arbres fournissent des résines, d'autres la gomme-gutte.

« L'arbre à vernis est surtout cultivé dans les provinces montagneuses du Tonkin septentrional. Le suc qui découle naturellement de son tronc et celui qu'on obtient à l'aide d'incisions dans l'écorce ■donnent, mêlés à l'huile de l'arbre nommé tong-chu, un vernis égal à celui du Japon. Aussi les ouvrages de laque que fabriquent les Tonkinois sont-ils recherchés même en Chine, où cette industrie est très perfectionnée.

« L'essence de badiane, appelée encore huile d'anis étoile, est une huile essentielle, produite par la distillation des fruits d'une magnoliacée. Elle est employée dans la parfumerie.

« Les autres plantes aromatiques cultivées au Tonkin sont la muscade, le cardamome. Le poivre pourrait réussir aussi

bien qu'en Cochinchine, mais il n'en existe encore aucune plantation.

« Parmi les bois précieux du pays, on distingue le calambac, qui est très odoriférant. Enfoui à un mètre et demi sous terre, il fait sentir son parfum à la surface du sol. On trouve encore les bois de rose, de fer et d'ébène, le santal, etc.

« Outre ces essences recherchées pour les ouvrages de luxe, les forêts contiennent quantité d'arbres propres aux constructions navales *. »

D'autres produits qui, à l'avenir, auront

1. Productions du règne animal. — Il y a au Tonkin très peu de cl^vaux ; ils sont de bonne race, petits, mais très résistants. Les animaux de labour sont le buffle pour les rizières, et le bœuf pour la culture non immergée, comme celle du tabac, de la canne à sucre, etc. Le bœuf du Tonkin est petit, mais bien fait ; il appartient au genre zébu, c'est-à-dire qu'il a un bourrelet de chair sur le cou, à la naissance do l'encolure; sa chair est d'excellente qualité. — Le porc est la base de la nourriture. Il n'est pas de famille qui n'en élève; sa chair, quoique très saine, est cependant plus fade que celle du porc d'Europe. —Il n'existe pas de moutons ; mais, par contre, les chèvres sont abondamment représentées. — Les canards, les oies, les poules, les pigeons, sont très communs et se vendent à très bas prix. — Dans la région montagneuse, dans la forêt vierge, il y a de nombreuses bètes fauves, telles que le tigre, la

beaucoup de chances de trouver des débouchés en Europe sont: lekcu-nan, dont se servent beaucoup les Chinois, sous forme d'extrait sec, pour l'industrie teinturière (mais à la condition que cette plante soit susceptible d'être domq|tiquée), et la soie grège (mais il faudra pour cela que les indigènes améliorent leurs procédés de dévidage). D'autres produits soyeux trouveront aussi un placement immédiat sur les marchés français, suisse, allemand, etc. : les déchets et les frisons. Il serait à souhaiter que l'appât de la main-d'œuvre à bon marché et de la matière première abondante, à prix très modérés, déterminât

panthère, l'ours, le rhinocéros, l'éléphant, qui disparaîtront par l'exploitation des forêts. — Le chevrotin, qui produit le musc, vit dans les montagnes du Tonkin, du Yun-nan et du Thibet. — Dans les montagnes on rencontre le cerf, le daim, le chevreuil, et dans les plaines, le lièvre, la perdrix.— Parmi les oiseaux, il y en a de fort beaux, dont les plumes sont très recherchées pour les parures; citons le paon, le faisanbleu, etc. Dès la première année de l'ouverture du Tonkin au commerce, il a été exporté de 15 à

20,000 dépouilles d'oiseaux, la plupart pour la France ,

etc. (Conférence de M. Millot. — Bulletin de la Société des études coloniales et maritimes, numéro de mai 1883.)

quelques-unes de nos grandes maisons à installer des filatures de soie et de coton dans les ports.

A l'importation, les marchandises qui ont le plus d'avenir sont les filés anglais, et plus tard les cotonnades, le thé, la porcelaine de Chine, les drogues chinoises, la verrerie, la quincaillerie, la mercerie et la parfumerie communes d'Europe, les draps légers, les flanelles, les couvertures, et à coup sûr, malheureusement, l'opfem. La consommation de ces divers articles ira naturellement en augmentant à mesure que la liberté se développera.

Ainsi des négociants européens seraient assurés de réaliser dans notre nouvelle colonie d'importants bénéfices. Cependant, nous n'osons guère espérer qu'un grand nombre de maisons de commerce européennes aillent s'y établir, à cause de la concurrence des négociants chinois. Cette race a, plus qu'aucune autre, le génie mercantile ; elle est, à l'heure qu'il est, maîtresse

de tout le commerce de l'extrême Orient. Ce sont des Chinois qui mènent toutes les grandes maisons de Hong-Kong, de Singapore, etc. ; les Anglais dirigent les affaires en titre, mais les Chinois les dirigent de fait. Ils ont déjà, en quelque sorte, le monopole des transactions dans les ports ouverts du Tonkin.

Aussi n'est-ce ni du côté du commerce, ni du côté de l'agriculture que nous nous attendons à voir les colons européens briller au premier plan : d'une part, les négociants chinois sont au-dessus de toute rivalité; d'autre part, les agriculteurs annamites cultivent à des prix de revient que nous ne saurions atteindre. A notre avis, le véritable champ d'opérations pour les Euro-

péens, c'est l'industrie : là, ni les Chinois, ni les Annamites ne peuvent lutter avec nous, car ils ignorent nos méthodes.

M. le capitaine de vaisseau d'Aries a fort bien indiqué ce qu'onpourraitattendre d'une alliance habile entre l'industrie européenne et l'agriculture indigène : « Les produits soumis au traitement industriel seraient directement achetés par le colon à l'agriculteur annamite, lequel en serait à peu près l'unique producteur. On voit ainsi que le développement de l'agriculture indigène et l'extension de l'industrie européenne suivraient une marche parallèle, en étant intimement liées l'une à l'autre. Le rôle de l'administration coloniale serait, d'un côté, de pousser l'agriculteur annamit^vers l'extension des cultures industrielles, sucre, coton, mûriers, tabac, indigo, etc., et de l'autre, d'aider au développement des établissements industriels en facilitant les transactions entre l'agriculteur annamite et l'industriel européen pour l'achat que ferait ce

dernier des produits du sol. Ce système aurait pour avantage de laisser aux Annamites l'entière possession des terres1. »

Ainsi, dans ce plan, les Annamites resteront maîtres du sol; quant aux Chinois, qui sont de merveilleux facteurs d'échange, mais non de colonisation, et qui s'en retournent vivre de leurs rentes chez eux après avoir fait fortune au dehors, nous pourrons sans doute nous en servir, comme les Anglais, pour réaliser des bénéfices, surtout au début; mais il ne faut pas se dissimuler qu'ils deviendront bientôt nos maîtres. Au contraire, dans les opérations industrielles, nous sommes sûrs de rester au premier rang : c'est là notre véritable voie. J'ai déjà dit un mot des soieries ; mais ce sont surtout les mines que nous aurons à exploiter.

Les ressources minières de l'Annam sont encore assez mal connues. La première

l. Rev. mar. et col., août 1871.

exploration sérieuse a été faite par M. Fuchs, ingénieur en chef et professeur de géologie technique à l'École des mines. Les résultats, sans être absolument définitifs, ont dépassé de beaucoup les conjectures les plus favorables, et, dès à présent, il y a lieu de regarder la question de la mise en exploitation de ces richesses comme devant être résolue sans retard.

La mission de M. Fuchs avait trois objectifs principaux : le bassin houiller de Tourane, le bassin houiller du Tonkin et les alluvions aurifères de la province de Mi-Dûc. Le bassin houiller de Tourane est traversé par le fleuve qui aboutit à la baie de ce nom; son extension est très considérable. Celui du Tonkin est beaucoup plus vaste encore; il s'étend, parallèlement à la côte, dans la direction moyenne de Test à l'ouest; la superficie totale mesure près de mille kilomètres carrés. « La fraction de cette masse totalequenousregardo'nscomme industriellement utilisable, dit M. Fuchs,

suffit pour assurer pendant de longues .années le fonctionnement normal d'une exploitation régulière et proportionnée à la fois auxbesoins de la consommation du combustible dans l'extrême Orient et à l'importance de la mise de fonds qu'exigeraient les travaux de premier établissement1. » L'un des gîtes les plus riches du système inférieur (mine Henriette) est distant d'environ quatre kilomètres d'une baie abordable à des sampans lors de la marée, et de moins de dix kilomètres d'un mouillage convenable pour les bâtiments ayant cinq mètres de tirant d'eau. La qualité du charbon est d'une constance remarquable; c'est une houille maigre, essentiellement anthraciteuse, friable aux affleurements, mais devenant, à la profondeur de dix mètres, suffisamment compacte pour exiger l'emploi du pic et même de la poudre. Le savant ingénieur estime qu'on peut regarder le charbon du

i. Rapport de M. Fuchs à M. Le Myre de Villers, gouverneur de la Cochinchine.

Tonkin comme un combustible « essentiellement industriel », comparable aux charbons maigres de Charleroi et se rapprochant des anthracites de Pensylvanie. « Ces résultats, dit -il, dépassent de beaucoup nos prévisions et assurent à la partie nord-est du Tonkin une place importante dans l'industrie houillère. Mais il y a plus : nous §ommes portés à croire que le bassin du Tonkin et celui de Tourane ne sont pas isolés et qu'ils ne forment en réalité que deux des anneaux d'une chaîne plus ou moins continue, située à l'est du grand massif montagneux qui forme la ligne de partage des eaux entre le Mékong d'une part, le fleuve Rouge et les rivières d'Annam de l'autre1. » L'exploration relative aux gîtes aurifères de la province de Mi-Duc n'a pu être faite que sommairement, à cause du mauvais vouloir des populations et de la terreur des mandarins; cependant, il a été constaté qu'on pourrait tirer profit des pé-

t. Rapport do M. Fuchs, etc.

pites, grains et paillettes d'or qui se trouvent dans les terrains d'alluvion des vallées de cette région, principalement des vallons transversaux. Il y a aussi sur le territoire chinois, près de la frontière annamite, un gîte de sulfure d'antimoine qui doit avoir une grande valeur; mais M. Fuchs, ayant été arrêté à Mong-Caï par les Drapeaux- Noirs, n'a pu l'explorer.

Qu'il nous soit permis, à propos de ces découvertes, de former un vœu : c'est que la Société des études coloniales qui a été fondée à Paris depuis plusieurs années, et qui a déjà rendu tant de services1, fasse

l. Fondée le 11 mai 1876, cette Société a son siège, 18, rue Daunou. Elle a pour président M. le vice-amiral Thomasset, pour président honoraire M. le vice-amiral de Gueydon, et pour vice-présidents MM. le baron de Cambourg, Joubert, le baron de Lareinty et de Lépinay. Elle a émis un vœu en laveur de l'occupation du Tonkin ; vœu qui a été adopté ensuite par toutes les chambres de commerce qui se sont occupées de la question.

étudier pratiquement les points sur lesquels nos compatriotes pourront aller s'installer, les moyens d'existence et de communication, d'extraction et de transport, de débouchés, les chances possibles de gain, etc. Jl est clair que tout ce qu'on sait du Tonkîn ne suffît pas encore pour y attirer des colons et y engager des capitaux. Ces points une fois connus et fixés, la Société pourrait se mettre en rapport, d'une part, avec les grandes maisons Industrielles et financières de la métropole (car nous ne ferions rien sans argent), de l'autre, avec les administrations pénitentiaires et l'assistance publique.

D'un côté, nous voyons les capitaux se répandre sur tous les chemins de fer : pourquoi ne se porteraient-ils pas aussi sur les voies fluviales et maritimes? L'initiative manque : pourquoi ne la prendrions-nous pas? Ce serait le meilleur moyen de relever notre marine marchande, un moyen autrement efficace que les primes. C'est en impor-

tant dans leurs colonies leurs produits industriels et en rapportant chez eux les produits coloniaux, que les Espagnols, puis les Hollandais, et enfin les Anglais ont conquis tour à tour la suprématie commerciale ; la France, elle aussi, doit s'approvisionner elle-même, sans rien devoir à l'étranger. D'un autre côté, la misère engendre le vice, le crime, les bouleversements périodiques qui usent notre pays : ce serait un immense bienfait pour la nation entière, et d'abord pour les classes déshéritées, que de leur ouvrir des sources de travail et de richesse. Mais, pour quitter la douce patrie, nos ouvriers, nos paysans, auraient besoin d'être soutenus, encadrés en quelque sorte; il faudrait leur fournir le transport gratuit, leur assurer le gîte, la nourriture et le travail quand ils débarquent, enfin leur mettre aux mains à l'instant même l'outil de leur fortune. Nous autres Français, pour nous arracher au foyer natal, nous avons besoin d'être stimulés, entraînés; le gouverne-

ment ne peut fa-ire tout : la Société de colonisation serait l'aiguillon nécessaire.

Après la première question, celle de la richesse du Tonkin lui-même, il nous reste à examiner la seconde : celle du trafic des produits des provinces chinoises méridionales par le fleuve Rouge (on sait que ces contrées sont les plus abondantes du globe en mines de toutes sortes). C'est ici un des points capitaux du débat; et c'est ici surtout que nous nous trouvons en présence des avis les plus divers. Le fleuve Rouge est-il navigable , oui ou non ? S'il Test, dans quelle mesure et jusqu'où l'est-il? Jusqu'à quel point peut-il servir de voie pour amener les produits de la Chine aux ports du 'delta, et de là à Saigon? Quel

TOKKIÎf 17

profit la France peut-elle attendre de ce ' trafic?

Observons tout d'abord que le problème i pe pourra être résolu utilement que le jour J où le gouvernement chinois aura consentjj à ouvrir le midi de l'empire aux étrangers f jusque-là, le fleuve Rouge, fût-il parfait* ment navigable dans tout son parcours^ sera qu'une impasse. Nous examùf dans notre dernier chapitre, consacré < questions diplomatiques, ce que nous j vons espérer à cet égard. Pour le moml tenons-nous-en à la géographie, et rais nons comme si le Yun-nan était ouvertl

Pour les uns, le fleuve Rouge devienl la grande route commerciale de la Chinl l'Europe, au détriment des deux routes | glaises, du fleuve Bleu d'un côté, et de! Birmanie de l'autre, qui toutesdeux sontplus longues, et laFrance gagnera des « centaines de millions ». Pour les autres, il est faux que le fleuve Rouge soit navigable, ou du moins son cours est trop accidenté pour permettre

le le

une exploitation commerciale sérieuse; le point où les rapides commencent (la ville ohinoise de Manghao), à 240 milles de la mer, est déjà fort éloigné des frontières, ©tj pour pénétrer jusqu'aux centres commerciaux du sud de l'empire et jusqu'aux mines du Yun-nan, il faut gravir de hautes montagnes appelées par les Chinois <• les dii mille escaliers. » D'ailleurs, ces mines e sont point des mines d'argent, mais seulement de cuivre et de zinc. Telles sont les deux opinions en présence.

Ici encore, gardons-nous des exagérations contradictoires. Certes, il est aujourd'hui reconnu que l'accès de la Chine par le fleuve Bouge est moins facile qu'on ne le supposait à l'origine; mais le fleuve n'en offre pas moins, dans une notable partie de son cours, et en tant que voie fluviale proprement dite, des avantages incontestables dont les indigènes profitent journellement et que nous devons tendre à développer, Les Toyages de M. Dupuis, qui a remonté

et descendu le fleuve et pénétré en Chine à plusieurs reprises, en sont une preuve irréfutable. Mais nous possédons, à l'usage des sceptiques, un document officiel tout récent sur ce sujet : c'est le rapport de M. de,Kergaradec, qui a été chargé par le gouvernement de faire la reconnaissance du fleuve en 1876-1877. Or, il résulte de son travail que, de mai à novembre, la navigation est praticable aux canonnières jusqu'au pied des rapides (à 15 ou 16 milles au-dessus de Thuân-Quân, premier poste des Drapeaux-Noirs). Au-dessus de ce point et jusqu'à Laokây (frontière chinoise), on peut se servir toute l'année de bateaux à vapeur de construction spéciale, plats, à faible tirant d'eau et à roues, dans la forme des jonques. Il est donc très probable que Laokây, cette bourgade où régnent actuellement les Drapeaux-Noirs, deviendra un jour le principal entrepôt du commerce fluvial : c'est là, en effet, que les jonques débarqueront les marchandises importées

d'Europe et les échangeront contre les produits de la Chine apportés à dos de mulets.

De la frontière à la partie régulièrement gouvernée de la province du Yun-nan, il y a à traverser une contrée à peu près déserte : la première ville chinoise, Manghao, est à 60 milles environ de la frontière;

c'est un marché assez important, qui compte 1,500 âmes1. De Manghao à la sous-préfecture deMong-tsé (15,000 à 20,000 habitants), se trouve la route difficile appelée « les dix mille escaliers » (1,200 mètres au-dessus de la mer); on la gravit à dos de mulets. Enfin, de Mong-tsé à Yun-nan, chef-lieu de la province, on rencontre des montagnes très riches en mines, surtout en mines d'étain, qui, il y a deux siècles, étaient fort bien exploitées, et qui, aujourd'hui, le sont fort mal, depuis les guerres de religion qui ont dévasté toutes ces pro-

1. Voir, pour les types et les costumes do ces contrées, l'album de M. Delaporte.

vinces1. A présent, rétain pur passe par Sou-tchépu, malgré cinquante jours de transport à dos de mulets. Cet étain de première qualité, qui constitue près de la moitié de la production totale, passerait certainement par le fleuve Rouge aussitôt que le commerce serait libre de ce côté. Les industriels chinois gagneraient du temps et auraient moins d'impôts à payer ; aussi sont-ils tous très favorables à l'ouverture de cette voie.

Voilà exactement la vérité sur le fleuve Rouge2; il ne faut ni s'effrayer ni se laisser entraîner à des espérances chimériques et

1. Voir, sur ces guerres, l'article de M. Plauchut dans la Revue des Deux-Mondes du Ier mai 1874.

2. Pour la description du fleuve au point de vue pittoresque, voir J'articlo de M. Plauchut dans la Bévue des Deux-Mondes du 15 septembre 1880.

décevantes. Assurément, le transit du Yunnan n'acquerra pas du premier coup l'énorme importance que certaines personnes lui ont attribuée; la prospérité des ports du Tonkin ne dépendra pas d'abord uniquement de là. Si le Yun-nan est incontestablement fort riche en minerais de toute sorte et s'il compte environ 30 millions d'hectares de superficie, en revanche sa population n'a jamais été très dense, et elle l'est encore beaucoup moins depuis les longues dissensions entre musulmans et bouddhistes; le pays est ruiné, ses ressources minéralogiques sont à peine exploitées. Enfin, le fleuve lui-même est difficile : dans la saison des hautes eaux, on y trouve des courants de foudre ; et, à l'époque de l'étiage, des bas-fonds et des rapides. Nous savons tout cela, et il serait puéril de chercher à en faire mystère. Mais, dans un autre sens, il y aurait exagération à dire que « nous ne retirerons de ce trafic aucun bénéfice matériel sérieux » . On ris-

querait de se tromper gravement en le jugeant par ce qu'il est aujourd'hui. Avant les luttes sanglantes qui, il y a une vingtaine d'années, ont commencé à désoler ce pays, les échanges par la voie du fleuve étaient considérables : ils sont aujourd'hui à peu près la centième partie de ce qu'ils étaient alors. Du reste nous ne saurions mieux faire que de citer ici la conclusion du rapport de M. de Kergaradec, qui est un esprit essentiellement sage, mesuré et pratique :

« Il semble qu'on se soit exagéré, non pas certes les ressources naturelles du Yun-nan, mais le mouvement commercial auquel elles pourraient actuellement donner lieu. En effet, le commerce du cuivre est monopolisé par l'État, et l' exportation de Manghao se borne à l'étain, à l'opium et au thé, l'étain comptant pour la plus forte partie. Or la production annuelle de ce métal représente une valeur certainement inférieure à 3 millions de francs, et plus de la moitié

passe au Sse-Tchuen. La route du fleuve Rouge une fois ouverte, la totalité de rétain, très probablement, passera par cette voie ; mais, dans ce cas même, le chiffre des exportations n'atteindrait pas 5 millions. Si Ton suppose que le Yun-nan reçoive en échange une quantité égale de marchandises, on n'arrive donc, en somme qu'à un mouvement annuel de 1 0 millions, et cela dans des circonstances favorables qui n'existent pas encore.

« Ce chiffre fût -il doublé en quelques années, on serait encore loin des centaines de millions dont nous avons tous entendu parler.

« Ceci dit, on peut remarquer que le commerce est encore bien moins considérable par la route de Birmanie, que le gouvernement anglais met tant d'insistance à ouvrir. La région qui avoisine Ta-ly-fou renferme beaucoup de cuivre, il est vrai, beaucoup plus que la région sud-est du Yun-nan; mais le commerce de ce métal

n'est pas libre, et Ton n'a pas de ce côté comme du nôtre, la compensation de rétain. Quant à l'opium de l'Inde, je pense que ceux qui espèrent l'importer au Yun-nan par la voie de l'Irawaddy se font illusion : le pavot est cultivé en grandjjdans la province, où les anciennes prohibitions sont depuis longtemps à l'état de lettre morte, et les fumeurs les plus riches qui pourraient pourtant se procurer de l'opium indien, préfèrent ici la drogue à laquelle ils sont habitués, et qui est, d'ailleurs, de bonne qualité.

« Cette situation était sans doute bien connue de sir Thomas Wade1, lorsqu'il a signé, en septembre 1876, la convention de Ché-fou. Cette convention, en effet, n'ouvre pas le Yun-nan comme on s'y attendait, mais il y est stipulé qu'un agent anglais établi à Taly ou ailleurs, étudiera, de concert avec les mandarins, les mesures

Page 1