CHAPITRE VIII
Discussion des objections diplomatiques : 1° à l'égard des puissances européennes ; — 2° à l'égard de la Chine. — Futures transformations économiques et politiques de l'extrême Orient. — Rôle que la France est appelée à y jouer.
. Après les objections économiques tirées de la nature des lieux, les adversaires de la politique d'action en présentent d'autres, inspirées par des considérations diplomatiques.
Assurément, ce n'est pas du côté de l'Europe ni du côté de l'Amérique que nous rencontrerons des obstacles. D'une part, notre intervention ne peut soulever aucune
opposition officielle de la part des cabinets : car le traité qui nous lie avec l'Annam est un contrat synallagmatique, soumis à la seule interprétation des parties contractantes; si les principales clauses ont été mises en oubli, il nous appartient exclusivement d'en réclamer l'exécution ; c'est une affaire à régler entre nous et la cour de Hué. D'autre part, l'Angleterre est la principale intéressée à éviter une rupture entre la Chine et la France, puisqu'une guerre aurait pour premier effet le blocus de tous les ports du Céleste-Empire et la ruine du commerce britannique. En poussant à un conflit, elle irait à l'encontre de l'opinion, cent fois exprimée, de tous ses nationaux établis en Asie. Si, en principe, l'extension de notre influence dans l'extrême Orient ne leur sourit guère, ils sont néanmoins beaucoup plus favorables qu'hostiles à notre établissement définitif au Tonkin, qui ouvrirait à leur commerce des débouchés nouveaux. Ainsi, un télégramme de l'agence
Reuter, daté de Hong-Kong le 6 octobre 1879, et publié par le London and China Express, ayant annoncé comme imminente l'annexion du Tonkin à la Cochinchine , toute la presse anglo-américaine des ports de Chine en a enregistré la nouvelle comme la sanction naturelle et logique des traités de 1874. On ne peut s'imaginer, en effet, que nous voulions nous dérober au bénéfice de l'acte du 15 mars; et, par un contraste singulier, alors qu'autour de nous, depuis trois ans, amis et rivaux considèrent la question comme décidée, alors que tous les négociants étrangers nous conjurent d'en hâter la solution, c'est nous qui avons hésité à la trancher. La China Mail et toute la presse anglaise de Sliangaï n'ont cessé d'exhorter la France à agir.
Il en est de même aux Indes. Voici, par exemple, un extrait du Piooner d'Àllahabad, qui passe pour le journal le plus sérieux de l'Inde, et qui est le plus répandu dans le monde officiel. L'article est inti-
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tulé : Les Français et la Péninsule indochinoise; il est du 4 février 1880 :
« Les Français se livrent de nouveau à des rêves de conquête en Orient, et il faut convenir que ces espérances, telles qu'elles ont été dernièrement formulées par le Temps, de Paris, ne sont pas sans une large base de possibilité. On sait que l'ambition de Napoléon III vers une extension de domination ne s'est pas dirigée seulement sur le Mexique, mais du côté de la Chine, et que les premiers pas faits dans cette direction, entre 1861 et 1863,sesont résolus en l'acquisition de six provinces dépendant du royaume d'Annam. Simultanément avec le mouvement contre l'influence du grand empire tartare, un coup fut porté au pouvoir de Siam, royaume qui était justement regardé comme le principal obstacle au développement de la puissance française dans la péninsule indo-chinoise. Le vice-roi de Cambodge, qui se trouvait dans la position de grand vassal vis-à-vis
du souverain de Bangkok, fut encouragé à se révolter, et le succès ayant couronné les armes, il fut couronné lui-même dans sa capitale, en juin 1864, comme monarque indépendant. Le prix de l'appui français fut en même temps payé par la concession à la France d'un établissement sur le fleuve Jaune, au point où les quatre bras débouchent sur la mer, situation particulièrement avantageuse pour le commerce.
« Ce ne fut que dix ans plus tard qu'un privilège commercial plus important encore fut acquis, alors que le droit de libre navigation sur le fleuve Rouge fut accordé par le gouvernement d'Annam. Cette rivière non seulement passe au milieu de la fertile plaine du Tonkin, mais possède un cours navigable de près de deux cents milles dans la province chinoise du Yun-nan, de telle sorte qu en 1874, les Français avaient devancé les négociants de la Birmanie en opérant une percée dans le sud-ouest de la Chine; et dans le fait, un M. Dupuis remonta,
vers cette époque, la rivière jusqu'à un point distant de moins de cinquante milles de Gangtzô-kiang , la grande artère du commerce chinois. Comme c'est le cas ordinaire dans ces pays orientaux, la jalousie et les préjugés natifs se sont opposés à chaque progrès des Français, et Tannée dernière la navigation du fleuve Rouge a été matériellement fermée au commerce européen. Le gouvernement français a résolu de soutenir les droits acquis par traité et a nommé le vice-amiral Duperré commandant de l'escadre française dans les eaux de la Chine et du Japon. Cet officier a quitté Toulon sur la frégate la Thémis il y a environ six semaines, ayant pour instructions d'agir avec toute la vigueur nécessaire sous les ordres du gouverneur civil, M. Lo Myre de Viliers, tandis que l'expédition simultanée de neuf compagnies d'infanterie de marine démontre clairement les desseins du pouvoir exécutif français. Le Temps se base sur ses démonstrations pour discuter
TA QUESTION DU TONïvIN. 277
l'avenir probable des entreprises françaises en extrême Orient, et prédit le protectorat, sinon la conquête du Tonkin, dans une courte période. Il spécule également sur l'accomplissement prochain de plans beaucoup plus étendus et déclare que la marche ordinaire des événements suffira pour assurer la suprématie de la France sur toute la péninsule qui s'étend depuis la frontière méridionale de la Chine jusqu'au golfe de Siam, et depuis la Birmanie jusqu'à la mer de Chine, vaste territoire habité, suivant les calculs du journal parisien, par une population de 80 à 100 millions d'âmes.
« Si ce plan de conquête devait jamais se réaliser, il est probable qu'après beaucoup d'insuccès, les Français auraient acquis, dans l'extrême Orient, la région la plus riche et la plus favorisée de l'Asie. La péninsule indo-chinoise n'a pas, sans doute, les magnifiques traditions de l'indoustan; mais, comme nous le savons par l'expérience de la Birmanie, qui sert de type à toute la
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région, sa richesse productive est sans rivale. Toutes les louanges qui ont été prodiguées sur les ressources des districts avoisinant Rangoon s'appliquent, dit -on, avec plus d'exactitude encore, aux grandes plaines de riz, de .maïs, de cannes à sucre et aux plantations de tabac, de thé et de mûriers qui se déploient au Cambodge, au Tonkin, à Siam et en Annam. Les bois les plus précieux s'y trouvent en abondance, et de riches découvertes métallurgiques sont partout, dit-on, la récompense de l'explorateur des nombreuses chaînes de montagnes. Toutes ces contrées sont, en outre, exemptes du fléau hindou de la caste, et les femmes de toutes classes, que ne dégrade pas le système musulman du harem, y sont les compagnes libres et intelligentes de l'homme. On pourrait justifier par beaucoup de considérations l'opinion que, lorsque la politique anglaise s'est retournée vers l'ouest sur le Caboul, au lieu de suivre sa direction en avant sur Manda-
lay et la fertile région orientale d'au delà, elle a commencé à dégénérer de son ancien esprit d'aventures et à le modeler suivant des nécessités purement européennes. Mais la faute n'en est pas aux hommes d'État britanniques, à quelque parti qu'ils appartiennent. »
Veut-on un témoignage plus récent et plus direct de l'opinion anglaise? Voici ce que disait la North China Mail à la fin de l'année dernière (décembre 1882) :
« La nouvelle de l'intention des autorités de la Cochinchine française d'annexer le Tonkin et l'Annam, et de prendre en main le gouvernement de ces pays le jour où les circonstances le permettront, ne surprendra pas ceux qui ont surveillé la marche des événements dans les régions au delà des Indes. En 18 GO, lorsque Saigon et le district dont cette ville est la capitale tombèrent devant la diplomatie de la France plutôt que devant ses armes, c'est à peine si le cabinet des Tuileries cacha l'intention
où il était de s'emparer des territoires situés sur les bords de la mer de Chine et de rétablir ainsi le prestige de la France comme grande puissance orientale, en un mot, de créer une Gochinchine française en regard des Indes britanniques. En 1864, au moment de la conclusion de la paix et de la signature du traité, ce but fut distinctement visé,. comme le prouvent certaines clauses qui devaient tôt ou tard donner à la France le droit d'intervenir, Ces conditions, outre la cession de territoires et l'octroi de grands et exceptionnels privilèges commerciaux dans les États environnants, établissaient un protectorat sur les six provinces de la Basse-Gochinchine, une concession française dans chacun des ports de la côte, semblable aux concessions étrangères dans les ports ouverts de la Chine, enfin un droit tacite d'intervenir et, s'il était nécessaire, de protéger par les armes les États environnants, au cas où l'occasion s'en présenterait. Pour prévoir le résultat
d'une semblable direction diplomatique, il n'est pas nécessaire d'être un Talleyrand ou un Cavour : la ligne rouge de l'annexion traverse ce pays; la vieille histoire du renard et de la brebis reçoit une nouvelle application, et c'est tout.
« Nous n'avons pas toutefois l'intention d'insinuer que la France ait acquis la situation qu'elle possède aujourd'hui sans donner une compensation au peuple qu'elle a annexé. Nous admettons franchement que, dans l'ensemble, les nationaux des provinces françaises sont plus heureux et plus prospères aujourd'hui qu'il y a vingt ans. Le long des côtes, la piraterie a été supprimée1, et plusieurs anciennes routes commerciales conduisant du bas Cambodge au haut Cambodge et à l'Annam, et dans ces derniers temps encore obstruées par les broussailles, ont été ouvertes, et ont favorisé le développement du commerce inté-
i. Nous avons vu qu.» ceci est trop absolu.
rieur. En ce qui concerne les progrès de l'agriculture dans les districts qui ont été le plus longtemps sous le régime français, nous avons à constater des résultats merveilleux. Les vastes rizières situées sur les deux rives du fleuve Saigon ont été mises en culture depuis l'arrivée des Français; car, au moment de la prise de possession, on pouvait estimer au quart seulement du pays l'étendue de terrain cultivé, et la production de riz était tout au plus suffisante pour les besoins locaux, sans qu'une quantité appréciable pût être exportée. Mais aujourd'hui, des relations commerciales se sont établies avec Hong-Kong, Java, Singapore, l'Inde et d'autres lieux. Que nos lecteurs nous permettent, pour leur donner une idée de cette extension commerciale, de prendre quelques exemples dans le Journal officiel de la Cochinchine française. La dernière semaine du mois d'août 1882, l'importation du riz du port de Saigon s'est montée à 90,709 piculs et, du 1er janvier
au 25 août, à 4,207,043 piculs, contre 3,503,008 piculs dans la période correspondante de 1881. Ces chiffres ne se rapportent qu'au transit maritime. On a souvent jeté à la tête de la France son impuissance à coloniser; mais il nous semble que nos amis chinois ne partagent pas cette opinion en ce qui touche l'aptitude des Français pour la colonisation; on n'a qu'à en juger par le continuel va-et-vient des Chinois à Saigon. Il résulte, en effet, des rapports officiels du « Bureau du service de l'immigration » que 4,352 immigrants chinois sont entrés dans le port de Saigon du 1er janvier au 31 juillet 1882, et que 690 seulement ont quitté la Cochinchine pendant cette période. Il y a aussi une certaine affluence de Malais et d'Indiens dans la colonie. De ces chiffres, on peut conclure que les efforts du gouvernement français en Cochinchine n'ont pas été vains, puisqu'il a réussi à attirer sur les côtes de cette colonie tant de membres de la plus
industrieuse des races; et si cette affluence continue, nous pouvons à bon droit prédire que, par les seules plaines d'alluvion de la Cochinchine (dans lesquelles, outre les grandes rivières qui les arrosent, la pluie tombe six mois de l'année), il peut être fourni une assez grande abondance de riz pour parer, dans une mesure très notable, aux terribles famines d'Orissa et du nord de la Chine.
« Il y a -un avantage dans l'acquisition du nord de l'Annam et du Tonkin, dont la France ne tardera pas à tirer parti, et qui consiste dans la possession d'une position très salubre sur les hauts plateaux, dont le climat, d'après les descriptions des voyageurs français, est comparable à celui des bords de la Méditerranée. La grande humidité de la Cochinchine française, cause de son incomparable fertilité, la rend très pernicieuse au tempérament des Européens. Parmi les troupes françaises, la mortalité a été effrayante pendant ces dernières
années. Un passager français, sur un des navires de la malle, demandait un jour des nouvelles de trois de ses amis de Saigon : on lui répondit que l'un d'eux allait entrer à l'hôpital, que le second y était encore et que le troisième venait d'en sortir. Les troupes françaises auront bientôt des casernes sous un climat plus sain et en môme temps dans un pays plus rapproché des frontières de la Chine, afin qu'elles soient toujours en situation de réprimer les troubles qui surgiraient sur la frontière. Si l'événement dont nous parlions en tête de cet article se produisait, la Chine deviendrait, ainsi que le faisait remarquer un écrivain de la Revue chinoise, au point de vue diplomatique, une puissance européenne plutôt qu'asiatique, car ses frontières seraient formées par les possessions de l'Angleterre, de la France et de la Russie, trois pays qui représentent respectivement le constitutionnalisme, la révolution, l'absolutisme. Laquelle de ces trois influences
qui l'environnent prendra finalement une position dominante dans l'empire du Milieu ? »
Telle est, sur la question du Tonkin, l'opinion anglaise aux Indes et en Chine: elle est toute dans le sens de notre politique. C'est qu'en effet le champ d'action des Anglais en Indo- Chine n'est point l'Annam, mais la Birmanie.
La Birmanie britannique est actuellement le plus beau fleuron de la couronne de l'impératrice des Indes. L'administration anglaise ne demanderait pas mieux que d'agir vigoureusement contre la Birmanie indépendante, et tout ce qui tendrait à gêner pour l'avenir le développement de sa domination de ce côté, risquerait fort d'être contrecarré.
LA QUESTION DUTONKIN. 287
A la suite de plaintes réitérées qu'elle avait adressées au roi de Birmanie, celui-ci, pris de peur pour son indépendance, envoya, au mois de mars 1882, à Simla, où se trouvait le vice-roi des Indes, une ambassade chargée de négocier un nouveau traité. Les négociations n'aboutirent pas, par suite des prétentions anglaises de nature à faire de la Birmanie un État vassal. Le viceroi demandait, entre autres choses, que le roi de Birmanie renonçât à négocier des traités directement avec le gouvernement anglais et qu'il s'adressât désormais au gouvernement des Indes. Il demandait encore le droit, pour l'Angleterre, d'entretenir à Mandalay une garde d'un millier d'hommes pour la protection d'un agent diplomatique anglais. Enfin, il imposait des conditions léonines pour l'entrée en Birmanie des armes à feu et des munitions de guerre. Les ambassadeurs birmans, ne croyant pas pouvoir négocier sur ces bases, quittèrent Simla, sous prétexte d'aller prendre
de nouvelles instructions, et ne revinrent pas.
Dans un leading article du 18 septembre 1882, le Hong-Kong Daily Press, feuille très autorisée et fort lue dans tout l'extrême Orient, disait, à propos de cette rupture :
« La Birmanie est, en somme, à peu près complètement à la merci du gouvernement de Tlnde, et ce royaume a été si souvent une cause de troubles qu'il est vraiment étonnant (mervellous) qu'il ne soit pas depuis longtemps réduit à n'être qu'une résidence ou une province de l'empire angloindien.
« Du reste, il ne manque pas de raisons politiques qui militent en faveur de cette annexion.
« Dépouillé de ses provinces maritimes, réduit à de faibles dimensions, le territoire qui reste au roi de Birmanie ne forme qu'un simple coin entre la frontière des possessions britanniques et le Yun-nan ; et si Ton réfléchit à ce qui se passe en Corée et au
Tonkin, n'est-il pas permis de penser que, si le roi Thibau a rappelé son ambassade, il n'a agi ainsi qu'à l'instigatioif de la Chine ? 11 ne faut pas oublier que la Birmanie a depuis des siècles payé tribut au trône du Dragon et que le gouvernement chinois, en ce moment même, se remue beaucoup pour faire sentir sa puissance et à ses tributaires et aux puissances qui ont pu acquérir chez eux quelque influence.
« En dehors de ces considérations, il faut aussi se rendre compte de la violente antipathie qu'éprouve le gouvernement de Pékin à avoir comme voisines immédiates des puissances européennes. On conçoit que les ministres du Tsong-li-Yamen ne voient pas d'un bon œil ces points de contact avec des races autrement énergiques et entre* prenantes. Ils aiment bien mieux que l'empire du Milieu continue à être entouré d'une ceinture de petits États et de faibles tributaires, dont l'ambition ou les velléités de révolte ne peuvent leur inspirer aucune
crainte, tout en leur permettant souvent de décliner la responsabilité d'actes d'hostilité entre les puissances étrangères et en leur fournissant le moyen de se soustraire à des causes d'embarras sérieux. »
Le roi de Birmanie, très alarmé par les nouvelles prétentions britanniques, a pris le parti de se tourner vers l'Europe, surtout vers la France qui, par son action au Tonkin, tend à devenir sa voisine et peut seule lui offrir un débouché en dehors du contrôle des Anglais. C'est dans cette pensée qu'une ambassade birmane a été envoyée en France. Elle va chercher à négocier un traité qui reconnaisse l'indépendance de la Birmanie, comme la reconnaît un traité déjà conclu avec l'Italie, et qui lui donne de plus une voie de communication libre et largement ouverte. Nous devons profiter de ces dispositions, pour endiguer autant que possible l'ambition britannique de ce côté; car la Birmanie doit rester un matelas entre les Anglais et nous.
Le jour où les Anglais auraient annexé la Birmanie à l'empire des Indes, ils commenceraient à manifester les mêmes prétentions à l'égard du Laos siamois et du royaume de Siam lui-même, et, sur ce terrain, nous nous trouverions nécessairement en conflit avec eux. En effet, nous ne saurions admettre, à aucun prix, que le royaume de Siam, où notre influence a gagné beaucoup de terrain depuis quelques années, grâce à l'habileté de M. Harmand, soit englobé dans leur orbite. La crainte que nous ne détournions peu à peu le courant d'affaires qui existe actuellement du Bassac à Bangkok pour le ramener à ses voies naturelles, c'est-à-dire aux rivières qui aboutissent à nos domaines, l'appauvrissement de plusieurs parties de l'Inde, la nécessité pour un commerce atteint de pléthore de se créer de nouveaux débouchés, pousseront de plus en plus l'Angleterre en Indo-Chine. On sait que la cour de Pékin a envoyé récemment à Bangkok un ambassa-
deur chargé de demander le rétablissement
des anciennes relations entre les deux Etats : la Grande-Bretagne a-t-elle été absolument étrangère à ces négociations ? Ce qui est certain, c'est que cette mission a coïncidé avec le compte rendu, à la Société de géographie de Londres, du voyage de M. Colquhoun, le hardi explorateur qui, à la suite des Cooper, des Margary et des Gill, s'est rendu de Canton à Rangoon par Ta-ly-fou, Bhâmo et Mandalay. Ne perdons point de vue que les destinées politiques des divers États de l'Indo-Chine sont liées d'une façon très étroite. Leurs intérêts, les préjugés et les idées qui inspirent les trois principaux monarques de la presqu'île (Annam, Siam et Birmanie), ont une si grande analogie, le prestige de la Chine y est si grand encore , qu'on peut tirer de ce qui se passe dans un royaume des inductions très instructives au sujet des autres. Il n'est pas douteux, par exemple, que le jour où les Anglais s'empareraient du
reste de la Birmanie, la partie la plus riche du Laos, celle qui est en communication fluviale avec la mer, et qui produit en abondance le bois de teck, tomberait bientôt en leurs mains. Il est très vrai que le roi du Xeng-Maï et les princes voisins n'aiment guère les Anglais, qui les tracassent depuis longtemps par leurs réclamations, par des plaintes exagérées, par des amendes continuelles, cherchant sans cesse des prétextes plus ou moins plausibles à intervention; mais la population laborieuse déteste peut-être encore davantage les Siamois, et ne supporte le joug de Bangkok qu'avec impatience. Il serait facile de l'en détacher et c'est ce qui arriverait infailliblement le jour où l'Angleterre mettrait le pied sur le trône du roi de Birmanie.
Ce jour-là, notre autorité dans la partie orientale de la presqu'île subirait une réelle atteinte; car, si nous ne prenions dès aujourd'hui nos précautions, les Anglais, une fois établis au Xeng-Maï, seraient, au moins
moralement, les maîtres de la vallée du Mékong et de l'importante position de Luang-Rabang. Coupés ainsi du grand fleuve indo-chinois, menacés de voir, si Ton ne se préoccupe pas plus activement de Siam, l'Angleterre accaparer le protectorat de ce royaume et amener ses canonnières sur le grand lac du Cambodge (que notre imprévoyance a si maladroitement laissé couper en deux par une frontière fictive), notre situation en Cochinchine serait fort diminuée.
D'autre part, l'Angleterre, en même temps qu'elle essaye d'avoir le reste de l'Irawaddy et de s'implanter au Yun-nan, comme nous l'avons montré *, vise Pakoï, cette cité chinoise située à la frontière de la Chine et du Tonkin, près de la côte, et qui jouit parmi les indigènes d'une telle réputation commerciale, qu'ils la comparent à Canton. En un mot, si ses vues se réalisaient, nous serions acculés sur la côte orientale de la péninsule et coupés de toutes les sources
l. Chap. I, p. 30.
de richesse, d'une part du bassin du Mékong, de l'autre du Céleste-Empire, tandis que nos rivaux, maîtres de la Birmanie, du Laos, de Siam et des principaux points delà frontière chinoise, réduiraient nos colonies à Timpuissanee et à la stérilité.
Les milliers de vies françaises et les centaines de millions enfouis par nous dans le delta du Mékong deviendraient inutiles; et quelle honte sur notre nom dans ces mers !
Tout cela démontre l'impérieuse nécessité pour la France, d'une part de mettre le pied sur les frontières du Yun-nan et du Kouang-Si en s' établissant au Tonkin, de l'autre d'attirer de plus en plus dans son orbite la cour de Bangkok, et d'assurer l'indépendance du royaume de Siam en lui offrant, le cas échéant, notre protection.
Déjà, au Cambodge, placé sous notre protectorat, nous avons un tribunal de première instance, des écoles françaises, une administration des postes et des télégraphes avec des agents français. Nos négociants
commencent à supplanter les négociants chinois ; ce sont des Français qui sont fermiers de l'État, interprètes du roi, conseillers dû roi. Ces résultats doivent nous encourager à profiter des bonnes dispositions des Siamois et des Birmans pour étendre notre action de leur côté '.
L'Angleterre n'est pas la seule, d'ailleurs, à chercher des points d'appui dans l'extrême Orient.
. Depuis 1866, la Prusse cherche à s'y créer une colonie. En 1871, il fut question dans les conseils de l'empereur Guillaume de nous demander la cession de la Cochinchine, comme le prouve une lettre écrite, après la paix de Versailles, par le prince Adalbert, amiral prussien, à un savant géographe allemand. Depuis, on a signalé plusieurs apparitions de navires de guerre allemands dans les eaux de Hué, et le bruit
l. Il serait bien à désirer aussi qu'un grand journal français tut créé pour soutenir notre inlluence dans ces parages et contre-balaucer celle des feuilles hostiles.
s'est accrédité parmi les Annamites que la Prusse avait offert au roi Tu-Duc de chasser les Français de Saigon et de se mettre à leur place. D'autre part, depuis quelques années, plusieurs Allemands sont venus s'installer au Cambodge : que font dans ce pays, soumis à notre protectorat, ces étrangers qui n'ont pas de moyens d'existence avoués, qui ne font pas le commerce, qui ne sont pas touristes, qui ne sont pas rentiers (car on ne va pas manger son argent dans un pays comme le Cambodge !), qui visitent soi-disant les ruines d'Angkor, et qui séjournent des mois entiers chez les mandarins des environs?
Nous ne saurions assez le répéter: le fruit est mûr, le moment est venu de le cueillir: si nous ne le faisons pas, d'autres le ramasseront. Certaines personnes paraissent redouter le voisinage de la Chine ; préfèrent-elles par hasard celui d'une puissance européenne ? On objecte qu'une expédition n'est pas nécessaire pour empê-
cher une telle éventualité, que notre présence sur un point du delta, à Haï-phong par exemple, suffirait pour récarter; niais, dans ce cas, nous n'aurions au Tonkin aucune situation privilégiée; et dès lors, un incident imprévu, une offense plus ou moins grave, commise par la cour de Hué envers un agent étranger et exploité habilement par le gouvernement qui en serait victime, pourrait servir de prétexte à une intrusion qu'il nous deviendrait difficile d'empêcher. Nous avons fait voir comment les pirates, qui relèvent de toute juridiction, sont aussi un excellent moyen d'intervention dans les affaires de l'Annam : il y a, de par le monde, des navires de guerre sans emploi qui ne demanderaient pas mieux que de servir l'humanité en poursuivant la piraterie jusque dans les rivières du Tonkin, sauf à réclamer ensuite le prix du service rendu. Or, le Tonkin aux mains d'une autre puissance, ce serait la ruine de notre Cochinchine, qui lui est bien inférieure
en population et en richesse. L' avenir de notre colonie dépend donc de notre autorité au Tonkin. Pouvons-nous abandonner de gaîté de cœur une œuvre admirable, qui nous a coûté tant d'efforts ? Une terrible responsabilité pèserait dans l'histoire sur le gouvernement débile qui aurait laissé s'accomplir une telle honte nationale. Mettonsnous bien dans la pensée que, de toute façon, la Cochinchine, telle qu'elle est constituée aujourd'hui, est appelée à disparaître : soit qu'elle finisse par être englobée dans un vaste empire asiatique français, soit qu'elle se trouve paralysée, annihilée, asservie par un Tonkin anglais ou allemand.
Cette dernière éventualité n'est plus à craindre depuis le vote du Parlement; mais il suffit de considérer les progrès accomplis depuis ces dernières années dans l'extrême Orient par l'Angleterre, la Russie 4 et les États-Unis, pour comprendre que la France,
I. Voir, sur les fortifications russes de Vladivoslock (au sud do lu Sibérie) et sur r affaire de dorée, le Japon militaire, par M. P. de Lapeyrère. I vol. in-12, chez Pion, 1883. Ch. XII.
si elle ne veut pas y être complètement annulée, doit donner à ses établissements toute l'expansion dont ils sont susceptibles. Ce n'est qu'à condition de s'assurer une prépondérance incontestée dans la presqu'île indo-chinoise, qu'elle peut prétendre à jouer en Asie un rôle proportionné à la situation qu'elle occupe dans le reste du monde. Il est vrai que, pour réaliser ce plan, il faut une méthode et une conduite suivies, une application systématique ; la vie au jour le jour que nous avons menée pendant plusieurs années a été fatale à notre influence dans le monde. La continuité de vues, l'unité d'action si nécessaires à la bonne direction de la politique extérieure est-elle réalisable avec des crises ministérielles répétées, et sans une majorité de gouvernement dans les Chambres?' Si notre diplomatie a été trop longtemps faible et vacillante, c'est aux incertitudes et aux hésitations de notre politique intérieure qu'il faut d'abord nous en prendre.
Ce que nous venons de dire des puissances européennes, nous pouvons le dire aussi de l'empire chinois. Les adversaires de notre politique représentent le gouvernement de Pékin comme décidé à en venir aux mains avec la France. Assurément, nous ne pouvons nous empêcher de trouver très regrettable, très blâmable, la situation qui a été faite, depuis un an, à M. le commandant Rivière et à nos soldats, et nous trouvons qu'on aurait pu et dû l'éviter. Mais nous ne croyons pas du tout qu'une guerre soit à craindre avec le Céleste-Empire, à la condition, toutefois, qu'on ne perde plus un instant pour agir avec la dernière fermeté : .plus nous nous montrerons prêts à tout, plus nous abrégerons un] conflit où notre dignité n'a rien à gagner.
Nous avons expliqué la nature et les motifs de l'intervention des troupes chinoises au Tonkin, et le rôle personnel joué par les vice -rois dans cette intervention. Le gouvernement, lui, a eu soin de mettre sa responsabilité à couvert en invoquant la sécurité de ses frontières, en déclarant qu'il veut seulement fermer l'accès de son territoire aux bandes insurgées. Il est évident qu'il ne peut tirer de là aucune conséquence pour revendiquer un droit de suzeraineté qui a virtuellement disparu en 1874 et qui ne s'est affirmé par aucun acte sérieux alors que son vassal aurait eu le plus grand besoin d'y faire appel. Lorsque l'Anjiam s'est trouvé en guerre avec nous, la Chine n'a remué ni un homme ni un canon pour lui venir en aide. Jamais elle ne s'est mêlée aux négociations qui ont préparé nos traités avec Tu-Duc; son autorisation n'a pas été demandée pour conclure nos conventions, ni sa ratification pour les valider. Si elle avait voulu s'opposer à notre œuvre,
c'est en 1874 qu'elle eût dû le faire. A cette époque comme aujourd'hui, des bandes de Chinois, envoyées ou favorisées par les gouverneurs des provinces méridionales de la Chine, infestaient le nord du Tonkin. Le 27 février 1875, M. le duc Decazes, ministre des affaires étrangères, donna communication à notre chargé d'affaires à Pékin , M. le comte de Rochechouart, du traité qui venait d'être ratifié, et l'invita en même temps à demander au gouvernement chinois de faire rentrer ces bandes. Après avoir signalé à l'attention de notre agent Farticle 2 du traité, où sont reconnues la souveraineté et l'indépendance du roi d'Annam, après avoir tiré les conséquences qui en résultent, il ajoutait les lignes que voici :
«... En présence d'une situation aussi nette, il y a lieu de croire que le Tsong- Ly-Yamen renoncera pour l'avenir à toute idée de faire intervenir les troupes impériales dans des provinces qui font partie du territoire annamite et dans lesquelles nous
ne saurions plus reconnaître à d'autres qu'à nous-mêmes le droit de rétablir Tordre et d'assurer la tranquillité des populations, »
M. le comte de Rochechouart exécuta, le 24 mai, les instructions qu'il avait reçues. Il fît auprès du gouvernement chinois la démarche qui lui avait été prescrite, il lui demanda de donner des ordres précis aux autorités des provinces du sud de la Chine, lesquelles n'avaient pas paru au gouvernement français animées de dispositions satisfaisantes, pour qu'elles eussent à rappeler les détachements qu'elles avaient envoyés au Tonkin et à empêcher l'entrée de nouvelles bandes.
S'adressant au prince Kong, qui était dès lors président du Tsong-Ly-Yamen (et qui Test encore aujourd'hui) :
« Votre Altesse Impériale, disait-il, verra que. dorénavant c'est à la France qu'il appartient de veiller à la sécurité et à l'indépendance de S. M. Tu-Duc, et le gouverne-
ment chinois comprendra, je n'en doute pas, combien il est nécessaire pour le maintien des bonnes relations qui existent entre la France et la Chine, de donner les ordres les plus sévères aux autorités du Yun-nan pour les engager non seulement à empêcher de nouvelles bandes chinoises d'entrer dans le royaume d' Annam, mais même à rappeler celles qui s'y livrent actuellement à toutes sortes de sévices. »
Le prince Kong répondit, le 15 juin, en expliquant la présence des bandes chinoises dans T Annàm par ce fait que l' Annam a été, de temps immémorial, tributaire de la Chine et que la Chine, sollicitée par l' Annam, qui était infesté de brigands, de lui prêter son concours pour les chasser, avait dû accéder à cette demande. Mais il ajouta aussitôt qu'en présence des déclarations qui lui avaient été faites, c'est-à-dire après la communication du traité de 1874, il se crovait tenu de donner aux gouverneurs des provinces méridionales les ordres qu'on lui de-
TO.NK1N 2 )
mandait. Sa lettre à notre chargé d'affaires se terminait ainsi :
« La Chine a envoyé des troupes dans 1'Annam, sur la demande du gouvernement de ce pays et dans le but de détruire le brigandage. Les soldats chinois qui se trouvent sur la frontière du Yun-nan sont là dans le but de protéger rAnnam contre les attaques des brigands et, en même temps, d'assurer la sécurité du Yun-nan. Quant aux bandes qui passent la frontière, les autorités provinciales ne peuvent les laisser faire sans manquer à leur devoir; elles doivent les poursuivre et les punir. Après ce que vous nous avez dit, nous nous croyons tenu d'écrire de nouveau au gouverneur du Yun-nan pour l'engager à arrêter sévèrement les bandes qui tenteraient de pénétrer dans 1'Annam. »
Ainsi, en présence du traité de 1874, le gouvernement chinois ne réclamait pas; il expliquait par d'anciens rapports, par des raisons de voisinage, par des liens d'origine
ancienne, la présence des bandes chinoises au Tonkin ; et il faisait aussitôt droit à nos réclamations.
Il n'y a donc de son côté aucun droit allégué ni reconnu qui nous oblige de traiter avec lui.
La vérité est que, suivant les nécessités de sa politique, il essaye de tirer parti des relations de pure courtoisie qu'il entretient avec les petits États qui l'entourent, tels que la Corée, les îles Loo-Choo, les royaumes d'Annam, de Siam et de Birmanie. Ce qui prouve que les présents envoyés à Pékin par ces divers États s'adressent bien plus au Fils du Ciel qu'au chef de l'empire et qu'ils n'ont point le caractère d'un tribut, c'est que la Chine a l'habitude de répondre à ces politesses par des présents d'une valeur au moins égale. Mais elle exploite ces hommages platoniques selon les besoins du moment. S'agit-il d'arrêter dans ces États des empiétements pouvant menacer directement ou indirectement son pro-
pre territoire, elle s* empresse de faire valoir ses droits de souveraineté. Cherche-t-on à la rendre responsable de quelque événement fâcheux survenu dans l'un ou' l'autre de ces petits États, elle ne manque pas de déclarer qu'elle n'a sur eux aucun droit de souveraineté, et qu'elle ne saurait, en conséquence, encourir aucune responsabilité. Cela est arrivé vingt fois : lorsque M. Low, ministre des États-Unis à Pékin, s'est plaint au gouvernement d'abus dont des citoyens américains
avaient été victimes en Corée, elle a répondu qu'elle n'avait aucun contrôle sur la Corée. Si les Français, ayant à se plaindre de quelque fonctionnaire ou de quelque particulier au Tonkin, s'étaient adressés à elle pour obtenir justice, ils auraient sans aucun doute reçu la même réponse.
Bien plus, lors des troubles de l'Ili, elle a abandonné à là Russie le soin de pacifier ses propres provinces : comment pourrait-elle trouver mauvais que les Français entreprissent la même œuvre de pacification
et de réorganisation, sur un territoire qui n'est pas le sien ?
Mais encore une fois, quels que soient ses secrets désirs, le meilleur moyen de couper court à toute complication nouvelle est d'agir vigoureusement et promptement. Montrons notre force : il est inutile de négocier si nous ne faisons pas d'abord sentir que nous sommes prêts, au besoin, à combattre et à vaincre.
La puissance militaire de la Chine est un mythe. Il est très vrai qu'en 1880 le gouvernement a pris la résolution de réorganiser l'armée et de transformer d'une façon radicale les institutions militaires. Les systèmes Mauser et Krupp ont été adoptés pour l'armée de terre, et des commandes importantes ont été presque aussitôt faites aux usines allemandes. Le ministre de Chine à Berlin a fait traduire en chinois un grand nombre d'ouvrages militaires et de théories allemandes.
Le vice-roi du Pe-Tchih-Li, Li-Hung-
Chang, a institué, au mois cle février 1881, une école militaire à Tien-tsin : le personnel enseignant et dirigeant de cette école se composait de deux officiers chinois et d'un ancien sous-officier d'artillerie allemand; les troupes qui y complétaient leur instruction comprenaient 3 bataillons d'infanterie, 2 batteries d'artillerie à 4 pièces chacune et 2 escadrons de cavalerie. Le vice-roi passa la revue de ces troupes le 6 juin 1881, et leur fit ensuite exécuter une manœuvre qui réussit fort bien. Le soldat chinois s'instruit, en effet, avec une extrême facilité; les hommes formés à l'école de Tien-tsin ont été renvoyés dans les régiments, où ils ont rempli l'office d'instructeurs, à l'instar des drïll-ser géants de l'armée anglaise.
Tout en modifiant l'instruction militaire, on a conservé les divisions générales de l'armée : 24 corps d'armée et la garde impériale comprennent en tout, sur le papier, 1,290,000 hommes, dont 300,000 hommes
d'infanterie régulière, 400,000 hommes d'infanterie irrégulière, 500,000 de cavalerie, 17,000 d'artillerie, 32,000 soldats de marine, 30,000 de réserve et 11,000 officiers. Les troupes sont entretenues à l'aide du produit des contributions et des impôts de l'État, dont le total se monte à 80 millions de taëls.
Mais elles sont d'origines diverses, et n'ont entre elles aucun lien de sympathie, ni même d'intérêt. Mal armées, peu instruites, commandées par des officiers sans valeur, elles sont incapables d'inspirer la moindre crainte à une puissance européenne.
La marine chinoise est à peine supérieure à l'armée de terre. Elle n'a point de vaisseaux cuirassés.
Outre un grand nombre de jonques de guerre à rames et à voiles, spécialement chargées de la police des côtes et des fleuves, mais inutiles dans une guerre contre une puissance européenne, la flotte à vapeur comprend aujourd'hui : une corvette de
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13 canons; 6 canonnières armées de 3 à 6 canons et 1 3 transports portant de 3 à 7 canons, construits à l'arsenal de Fou-tchéou; 10 canonnières en fer, construites en Angleterre, principalement chez les Armstrong; 2 frégates portant 26 canons et 4 canonnières armées de 2 à 7 canons, construites en Angleterre ; 8 canonnières et 2 chaloupes armées de 2 canons pour le service des douanes maritimes; enfin 3 avisos armés de 3 canons et un torpilleur; c'est-à-dire 58 navires en tout. Et encore faut-il déduire les non- valeurs .
Si les navires construits à Fou-tchéou, sous la direction de l'officier français P. Giquel, et en Angleterre chez les Armstrong, offrent de sérieuses garanties, les frégates de Shanghaï ne peuvent tenir la mer.
La plupart des navires chinois sont commandés par des Européens, qui, par contrat, ne doivent le service qu'en temps de paix. Quelques-uns ont des équipages entière-
ment chinois, qui semblent assez mal entraînés.
Pour la construction de ses navires et pour leur armement, la Chine s'est successivement adressée à la France, à l'Angleterre et à l'Allemagne.
La marine a un matériel d'une certaine valeur, mais les bâtiments sont de modèles variables, ainsi que les bouches à feu; et de même que l'armée de terre compte trois sortes de soldats, la marine compte trois sortes de marins : ceux qui montent les bâtiments sortant de l'arsenal de Fou-tchéou et servent nos canons ; ceux qui montent les bâtiments d'origine anglaise et servent les Armstrong, et ceux qui montent les navires construits à Kiel et servent les canons Krupp.
En résumé, les forces militaires de la Chine, malgré les progrès accomplis, n'ont aucune homogénéité.
Dans un ouvrage récent sur le Japon militaire1, M. P. de Lapeyrère, ancien at-