‹ La question du TonkinChapitre 28 sur 39 · I. Précédemment ministre de France au Japon · texte numérisé non relu

I. Précédemment ministre de France au Japon

et de Kan-Sah avec 40 bataillons armés à la moderne et instruits par des officiers étrangers. Mais à peine était-il arrivé à Shen-Si, qu'eut lieu le massacre de Tientsin, et il fut appelé dans le Pe-Tchih-Li, province dont il est maintenant gouverneur général ou vice-roi (et où se trouve Pékin).

Il est en possession d'une nombreuse armée, la seule digne de ce nom dans tout l'empire, d'une nombreuse artillerie de campagne et de canons Krupp. Ses soldats sont pour la plupart natifs du Ho- Man et du Ngan-Hui (province natale de Li). Cette armée, propriété personnelle d'un gouverneur, est un exemple frappant de l'état anormal de l'organisation militaire en Chine.

Li-Hung-Chang est fort redouté à la cour, et l'on a même fait courir le bruit qu'il avait aspiré à renverser la dynastie tartare actuellement régnante et à devenir le fondateur d'une nouvelle dynastie chinoise. En

tout cas, il est l'homme le plus puissant de l'empire *.

Pour conclure sur la question du différend franco-chinois, nous ne croyons "nullement à une déclaration de guerre. Un tel procédé ne serait ni dans les moyens ni dans les habitudes de la Chine, et, en eût-elle le désir, le cabinet de Londres intercéderait certainement pour sauvegarder le commerce britannique. D'une part, elle sait qu'elle n'est point de force à lutter; et, d'autre part, elle a de graves sujets de préoccupation qui sollicitent toute sa vigilance sur d'autres points. Elle n'est point en termes amicaux avec le Japon, qui entretient au contraire d'excellentes relations avec nous. Elle peut prévoir qu'en cas de conflit avec la France elle trouverait dans le Japon un ennemi gênant et intéressé. La Russie, elle

1. Voir, dans la Revue maritime et coloniale de juillet 1881 (t. LXX, p. 223), le résumé d'une conférence très intéressante faite par M. le capitaine William Grill, du Génie royal anglais, à la Royal United service Institution, sur l'année chinoise.

aussi, est assez disposée aux extensions de territoire, — sans parler de la politique anglaise au Yun-nan.

Mais si nous encouragions par notre timidité et nos hésitations les résistances du gouvernement chinois, et si, en cas de rixe au Tonkin, il couvrait ses fonctionnaires et ses soldats et nous forçait enfin à lui demander réparation par les armes, qu'on le sache bien, en moins de quinze jours notre flotte serait maîtresse de Pékin (c'est l'avis unanime de tous les militaires européens qui connaissent les lieux, à commencer par sir Thomas Wade, ministre de Sa Majesté britannique) ; la question de l'ouverture du Yun-nan serait vidée du coup; nous aurions désormais sur la Chine, démembrée peutêtre à notre profit, une influence prépondérante ; et le royaume de Siam, devenu notre allié dans cette guerre, graviterait définitivement dans l'orbite de la politique française. C'est pourquoi nous examinons d'un œil fort calme l'hypothèse d'un conflit

avec la Chine ; mais il est clair qu'il est bien préférable d'obtenir ces résultats par les voies diplomatiques, qui, si elles sont plus lentes, sont aussi moins coûteuses.

La première affaire à régler, c'est de sortir de la situation équivoque où nous nous trouvons à l'égard de la Chine, et de la mettre en demeure de retirer ses troupes du Tonkin. Le corps qui assiège Nam-Dinh est exclusivement composé de troupes régulières du Céleste-Empire; il s'est formé dans la province de Kouang-Si ; il s'est concentre à Lang-Son de l'autre côté de la frontière; il a suivi la route qui met cette ville en communication avec la forteresse de Bac-Ninh ; il a traversé le fleuve Rouge aux environs de Hanoï, et, après avoir tourné

le delta, il est venu entreprendre un siège en règle autour de Nam-Dinh. De même, les troupes qui occupent Sontây, Bac-Ninli, et même Fou-Haï, c'est-à-dire un point si tué à très peu de distance d'Hanoï, ne sont ni des Drapeaux-Noirs, ni des soldats annamites, mais des réguliers chinois. Le Céleste-Empire ne prend donc même plus le soin d'entourer de quelques précautions de forme la guerre par procuration qu'il fait à la France.

Il est donc de toute évidence qu'une pareille façon de mettre en pratique les principes du droit des gens ne saurait être indéfiniment tolérée, même dans l'extrême Orient. Le moment ne tardera pas à venir sans doute où le gouvernement de Pékin sera mis en demeure de s'expliquer, car il ne saurait se flatter de continuer indéfiniment à se dire neutre à Paris et à prendre ouvertement parti contre nous auTonkin.

Usait fort bien que, s'il résistait, quelques cuirassés suffiraient pour désoler ses côtes,

qui sont vulnérables sur tous les points, pour détruire son immense commerce de cabotage et pour lui imposer de fortes contributions de guerre : il cédera. Mais il faut prendre garde que, sans rompre officiellement, il peut nous créer des difficultés toujours renaissantes et nous lancer dans une opération fort longue et fort aléatoire en alimentant sans cesse les bandes de pillards qui, détruites sur un point, se reforment sur un autre, et en perpétuant les troubles au Tonkin. Les Chinois sont passés maîtres en ce genre.

Aussi nous paraît-il indispensable, une fois que nous aurons tranché la question annamite à Hué, d'imprimer à notre diplomatie une direction nouvelle et d'essayer de nous faire en quelque sorte les amis, les alliés de la Chine afin d'en obtenir les avantages qui sont les corollaires indispensables de l'occupation du Tonkin.

La France et la Chine ont le même intérêt à s'opposer aux envahissements de

T Angleterre, qui, maîtresse de l'Afrique, de TOcéanie, de la Méditerranée, de l'Asie occidentale, menace maintenant d'absorber l'Asie orientale. Au moindre incident, les missions anglaises qui pénètrent au Yun-nan par la Birmanie et le Laos septentrional fomenteront la révolte dans cette province et la communauté chinoise n'est pas en état, à elle seule, de résister à de pareilles entreprises : il sera plus facile qu'on ne croit d'arriver à la désorganisation des peuples à caractères idéographiques. Nous devrions être les alliés naturels du Céleste-Empire; au lieu de cela, nous nous sommes faits longtemps les champions du catholicisme et de la propagande religieuse, qui n'est en ce pays que la propagande révolutionnaire; et il se produit ce fait étrange, que la France démocratique prêche les doctrines théocratiques et aristocratiques à un peuple qui pousse la démocratie jusqu'au communalisme. Nous sommes ainsi devenus les adversaires, non

seulement de l'empire, mais de la population honnête, qui ne voit en nous que les alliés et les protecteurs des vagabonds, des déclassés, des voleurs, qui, n'ayant plus de place dans la famille sociale, se réfugient dans les chrétientés, sortes de républiques indépendantes, échappant, grâce à notre appui, à l'autorité des lois.

Aucune puissance au' monde ne tolérerait un pareil état de choses, qui ne s'explique que par la liberté presque absolue dont jouissent les Asiatiques dans leurs municipes et par la faiblesse du gouvernenement central. Cela est si vrai que, venus en Cochinchine pour défendre nos missionnaires, notre premier acte administratif fut de soumettre les chrétientés au droit commun et d'enlever aux Pères les pouvoirs sans limites que leur avaient concédés les mandarins. Nous sommes solidaires du passé, et il ne nous est pas possible de transformer du jour au lendemain notre politique, de devenir les alliés d'une

nation qui n'a jamais eu qu'à se plaindre de nous. Du reste, la place est prise par les Allemands, qui, à Pékin comme à Constantinople, deviennent les conseillers et les initiateurs du gouvernement, se gardant bien de confondre la religion avec la politique. Mais nous devons essayer de reconquérir, par une diplomatie patiente, tenace et habile, le rôle que nous avons laissé prendre par d'autres.

Ce sera le plus sûr moyen d'obtenir du gouvernement, d'une part, la création de douanes et la nomination de nouveaux consuls dans les principaux centres des provinces méridionales (par exemple à Yun-nan, à Pakoï, etc.), d'autre part, l'ouverture de ces provinces au commerce étranger. On sait avec quelle ténacité il s'y est opposé jusqu'ici ; si M. Dupuis a pu les parcourir jadis, c'était en qualité d'agent du vice-roi de Canton, et non comme Français; et dernièrement encore, les têtes des membres de la mission Colquhoun étaient

mises à prix dans le Kouang-Si. Il faudra donc faire comprendre au gouvernement les avantages qui résulteront pour lui de la suppression d'un état de choses aussi funeste à ses intérêts qu'à celui de FAnnam. Alors qu'il vient d'ouvrir aux Anglais le Yun-nan par Bhâmo, alors qu'il vient de réclamer pour les Chinois établis dans les possessions espagnoles et péruviennes le droit de circulation qu'il considère comme indispensable à la sécurité et à la dignité de ses nationaux, serait-il bien venu à nous refuser l'ouverture des ports du fleuve Rouge aux conditions administratives fixées à Hankow, à Ching-Kiang et dans les autres ports ouverts par les traités de 1858 et de 1860? Voudra-t-il indisposer par un refus les puissances avec lesquelles il est entré en négociations ? Se refusera-t-il à rendre le mouvement et la vie à ses provinces dévastées, à ses populations misérables et décimées par la guerre? Il comprendra certainement que la création d'une douane

et d'un consulat français au Yun-nan ne pourra qu'affermir son autorité en montrant à ces peuplades peu civilisées les bonnes relations qui existent entre le Céleste-Empire et la République française. De plus, la régularisation de cette position aurait l'avantage d'augmenter sans secousse ses revenus et d'éviter les conséquences d'une contrebande que nous serions impuissants à réprimer dans le cas où il se refuserait à établir une douane à Manghao.

Ainsi la Chine, comme les autres puissances, aurait tout à gagner à l'ouverture du fleuve Rouge : un accroissement de richesse pour le gouvernement et pour le peuple, la liberté du commerce pour ses nationaux, enfin la sécurité de ses frontières ; elle n'aurait plus besoin d'y entretenir des troupes pour y faire la police, et cette dernière considération ne sera certes pas la moins intéressante à ses yeux; car le jour où elle se trouverait aux prises avec un autre État, le Japon par exemple, l'infé-

riorité de ses moyens militaires l'obligerait à réunir pour sa défense la totalité des forces dont elle peut disposer.

La question de l'ouverture de nouveaux ports chinois au commerce étranger nous amène à dire quelques mots des transformations économiques que l'extrême Orient est appelé à subir dans un avenir prochain; et ces considérations seront peut-être la meilleure réfutation des arguments de nos adversaires. Pour nous, il ne s'agit pas seulement ici d'un acte de conservation ; il s'agit surtout d'une œuvre de prévoyance. Ce n'est pas demain, ce n'est pas aprèsdemain que nous recueillerons tous les fruits d'une politique active. En réclamant l'établissement du protectorat français en Annam, nous travaillons bien moins pour nous-mêmes que pour nos petits-neveux; nous avons en vue, non seulement l'intérêt présent, mais aussi les destinées futures de la patrie.

Ce serait une grave erreur de croire que

l'extrême Orient est appelé à demeurer longtemps encore ce qu'il est. Si l'on examine les immenses richesses de la Chine, si l'on étudie le mouvement commercial de ce peuple de 420 millions d'âmes, on voit que les ressources et le commerce de l'Europe entière ne sauraient entrer en balance avec les siens. La Chine est le plus grand marché du monde; c'est une foire perpétuelle. Du nord au sud, de l'est à l'ouest, l'incomparable génie mercantile de cette race se joue avec une agilité prodigieuse sur les 300 canaux qui unissent les quatre grands fleuves, le Si-kiang, le fleuve Bleu, le fleuve Jaune et lePeï-ho; système de navigation mi-naturel, mi-artificiel, qui n'a pas de rival au monde.

Au dehors, le commerce chinois n'en est qu'à ses débuts, puisque, en 1842, un seul port, celui de Canton, était ouvert aux étrangers. A cette date, le traité de Nankin en a ouvert cinq; en 1858, le traité de Tien-tsin en a ouvert huit autres ; d'après

les dernières conventions, le nombre des ports ouverts est aujourd'hni de dix-neuf. Depuis 1842, le trafic extérieur a décuplé, et fournit à l'empire sa principale ressource fiscale. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que le mouvement ne s'arrêtera point là. L'Europe, l'Amérique, l'Australie, par un effort lent et continu que rien ne pourra plus entraver, abaisseront les unes après les autres toutes les barrières et pénétreront chaque jour davantage au cœur de l'empire. Une fois que ces vieux peuples seront sortis de leur isolement séculaire, qui peut dire la révolution profonde que l'esprit nouveau accomplira chez eux? Nos fils verront se dérouler plus d'un drame curieux sur ce grand théâtre. A mesure que l'unité politique et la force gouvernementale de la Chine iront s'affaiblissant, le commerce et l'industrie se développeront par la liberté des échanges et par les nouvelles méthodes scientifiques. Ces peuples renonceront à leurs anciens préjugés contre

les grandes découvertes de F Occident. On peut déjà prévoir le jour où ils feront appel aux capitalistes, aux ingénieurs, aux savants de l'Europe. Dès que le premier chemin de fer aura été décrété, des horizons immenses vont être ouverts dans ces riches contrées au génie progressiste des nations civilisées. L'Angleterre, l'Espagne, la Hollande, déjà postées sur ces mers, sont toutes prêtes à se partager les profits de la révolution inévitable qui ouvrira définitivement au monde le grand marché de l'extrême Orient. La Russie est aux portes de la Chine. L'Allemagne même, la dernière venue dans ces parages, commence déjà à balancer par ses intrigues l'effet moral produit par la supériorité de notre flotte * . La France, nation essentiellement maritime, la France qui a 600 lieues de côtes, la France qui

1. Voir aussi les dispositions prises par M. de Bismarck I>our le développement du commerce allemand dans l'c^trâine Orient, dans le tome IV dos Annales de Vextrême Orient, publiées sous la direction du docteur Meynicrs ■ rBstfey (juillet 1881).

possède la seconde marine de la terre, sera-t-elle donc la seule à ne point participer à ce développement économique auquel il est impossible d'assigner des limites et dont, à tous les points de vue, les conséquences doivent être incalculables ? Peutelle abdiquer et abandonner à ses rivales les bénéfices que lui ont assurés les travaux et les victoires de ses nobles enfants ? Et, en même temps que le génie industriel et scientifique de l'Europe ira, en quelque sorte, réveiller ces peuples assoupis, le génie commercial de la Chine s'élancera sur toutes les voies nouvelles qui lui seront ouvertes et verra ses forces grandir par la concurrence et par la liberté. Les Asiatiques n'auront pas moins à s'applaudir que les Européens de cette explosion pacifique de toutes les énergies internationales. On s'est parfois demandé ce qui adviendrait, le jour où les fils du Ciel auraient une armée véritable : on est allé jusqu'à se représenter en imagination une

invasion des Chinois en Europe. Ce rêve pourrait bien se réaliser, mais avec cette différence qu'au lieu d'être une invasion militaire, ce sera une invasion commerciale : les Chinois viendront quelque jour (et peutêtre un jour plus prochain qu'on ne pense), s'établir à Liverpool, à Londres, à Marseille, à Gênes, à Trieste, etc. ; ce jour-là, il n'y a pas à nous le dissimuler, nous aurons fort à faire pour les empêcher de devenir chez nous les maîtres incontestés du négoce, comme ils le sont déjà dans toutes les colonies européennes de l'extrême Orient. Ainsi, après que l'industrie européenne sera allée renouveler la Chine, le commerce chinois à son tour viendra stimuler puissamment, par une rivalité redoutable peut-être, le commerce européen : l'Orient et l'Occident, fécondés l'un par l'autre, excités par une émulation mutuelle, concourront ensemble à l'œuvre de la civilisation générale et de l'humanité.

Mais, sans étendre nos regards si loin

dans l'avenir, et en ne retenant que le premier de ces deux termes, d'ici à bien des années encore, notre protectorat sur l'Annam sera le gage certain de succès inappréciables dans le domaine des spéculations industrielles. La civilisation européenne est destinée à féconder le monde entier; les distances s'effacent chaque jour par la vapeur et l'électricité; Saigon, plus rapprochée de Suez que Hong-Kong, etc., est appelée à un brillant avenir. Certes, elle paraît bien petite auprès de Calcutta, de San-Francisco, de Batavia, de Melbourne; mais ces grandes cités ont commencé modestement et sont restées longtemps stationnantes : leur opulence ne date que de la découverte des métaux précieux ou de l'extension prodigieuse de la vente de l'opium. Nous n'avons qu'à étendre le bras pour acquérir, sur le flanc méridional de la Chine, une position comparable, de tous points, à celle que la Russie cherche à conquérir en Asie au prix d'efforts si considérables. La

situation géographique de la péninsule indo-chinoise nous assurera dans l'extrême Orient une prépondérance stratégique incontestable. En un mot, l'avenir de la Cochinchine dépend de notre action au Tonkin, et la question de l'Annam est intimement liée à celle de l'extrême Orient tout entier. Pour résoudre sagement et patriotiquement le problème, il ne faut pas l'examiner seulement au point de vue de notre intérêt immédiat, mais aussi au point de vue de la politique future et des intérêts permanents de notre pays. C'est pourquoi la véritable politique, aussi bien que la véritable économie, commandent de ne pas faire les choses à moitié, et de ne pas nous arrêter en chemin; car nous n'en sommes qu'aux premiers pas : l'Indo-Chine française doit être un jour, avec l'Algérie, le plus beau fleuron de notre empire colonial.

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