‹ La question du TonkinChapitre 4 sur 39 · Voir la Province chinoise du Yun-nan, par Eiu. Rocher · texte numérisé non relu

Voir la Province chinoise du Yun-nan, par Eiu. Rocher

rapport du 30 octobre 1867, Doudart de * La Grée, après avoir expliqué l'impossibilité de remonter le Mékong, ajoutait : « Je crois plus sage de nous diriger sur la ville de Yun-nan : étudier les voies commerciales qui nous intéressent et les contrées qui, dans l'avenir, pourront entrer en relations avec nous, particulièrement reconnaître le haut fleuve Rouge et la frontière du Tonkin, tel est le but que nous allons poursuivre. » Il mourut le 12 mars 1868. Le 6 juin, ses compagnons, sous les ordres de Francis Garnier, arrivèrent à Hankow, centre de l'activité commerciale du Céleste- Empire, où ils reçurent un accueil enthousiaste de la colonie européenne. Ils y rencontrèrent ce négociant français dont le nom, désormais célèbre, a été si souvent prononcé à propos des affaires du Tonkin, M. Jean Dupuis. On le mit naturellement au courant des résultats du voyage : luimême avait saisi les avantages de la situation du Yun-rian; il résolut d'aller s'en

rendre compte et reconnaître la route du Tonkin. Il s'aboucha avec les mandarins du Yun-nan qui avaient alors à réduire un reste de mahométans rebelles, et s'engagea à leur fournir des armes et des munitions; malgré les autorités annamites, qui ne purent l'arrêter, il remonta le fleuve Rouge, arriva en Chine et repartit par la même voie. M. Dupuis est donc le premier Européen qui ait reconnu le fleuve.

On n'attend pas de nous que nous revenions sur ces entreprises et sur les événements qui en furent la suite. Tout le monde aujourd'hui connaît les voyages de M. Dupuis au fleuve Rouge \ et la mission confiée

l. Voir les diverses relations de M. Dupuis, notamment V Ouverture du fleuve Rouge, ai la Conquête du Tonkin par 27 Français.

en octobre 1873 à Francis Garnier, mission toute pacifique, qui se changea aussitôt par la force des choses en expédition militaire. On a pu lire ailleurs1 cel étrange récit qui semble emprunté à un roman de chevalerie; cette conquête d'une contrée de plusieurs millions d'âmes accomplie en un mois par 181 hommes; des villes fortifiées, pourvues de canons et de soldats, prises d'assaut par de simples détachements composés d'une vingtaine de matelots; la mort de notre jeune et illustre officier, tué dans une embuscade, enlevé à la science française dans la fleur de l'âge; enfin l'ordre, venu de Paris, d'évacuer aussitôt le Tonkin, et notre retraite, dont la précipitation fut désastreuse : car tous ceux qui avaient pris parti pour nous furent massacrés, et notre autorité sur l'Annam demeura affaiblie pour

1. Voir Histoire de V intervention française au Tonkin de 1872 à 1874, par Uomanet du Caillaud, chez Challamel aîné, 1880. — Voir aussi dans la Revue des Deux-Mondes du Ier mai 1874 : le Tonkin et les relations commerciales, et dans celle du 15 septembre 1880 : l'Annexion du Tonkin, par M. Edmond PJauchut.

longtemps. Ce que nous voulons seulement retenir de ces faits, c'est l'expérience qui doit nous servir aujourd'hui encore, et qu'on peut résumer ainsi : toute expédition commerciale au Tonkin n'aura chance de réussir que si elle est précédée d'une expédition militaire; toute expédition militaire aboutira nécessairement à la prise de possession du pays, lequel est très facile à conquérir, mais beaucoup moins aisé à conserver. Nous avons conquis la Cochinchine avec une poignée de soldats, et il nous faut 6,000 hommes pour la garder. Dès lors, il est indispensable que le gouvernement local soit absolument d'accord avec le ministère et avec les Chambres, sous peine de voir se renouveler les fâcheux événements de 1874. Ce qui résulte clairement pour nous de l'étude approfondie de cette affaire, c'est que M. l'amiral Dupré, gouverneur

delà Cochinchine, obéissant à des considérations patriotiques qui lui faisaient honneur, envoya Garnier au Tonkin « pour

tenter une conciliation entre les autorités annamites et M. Dupuis, et pour rechercher la voie commerciale du fleuve Rouge », en dehors des instructions du Cabinet de Paris, lequel, de son côté, obéissait à des scrupules non moins honorables, non moins patriotiques, en refusant de s'engager dans une complication militaire et dans de nouvelles dépenses que l'Assemblée nationale n'eût point consenti à ratifier. L'amiral Dupré savait que la cour de Hué faisait des démarches auprès du gouvernement de Hong-Kong pour obtenir son concours afin d'expulser M. Dupuis : il envoya Garnier au Tonkin pour éviter à tout prix une intervention étrangère. D'autre part, le Gouvernement estimait que cette affaire ne devait point sortir des voies diplomatiques, et que la situation des finances métropolitaines, l'attitude réservée que nous imposait à l'extérieur le besoin de réparation qu'éprouvait le pays, nous interdisaient toute initiative aléatoire. Ainsi donc l'amiral

s'engagea dans une politique où le Gouvernement ne voulait pas, ne pouvait pas le suivre. A notre sens, les malheureux évé- , nements du Tonkin, la mort de nos officiers Garnier et Balny, la mise sous séquestre, par l'autorité française, des navires de M. Dupuis, enfin cette retraite précipitée si funeste à notre prestige ont eu pour cause première cette divergence de points de vue entre le gouverneur de la Cochinchine, justement préoccupé des intérêts de la colonie, et le ministère, non moins justement soucieux de la situation de la France en Europe. •

Aujourd'hui, grâce à Dieu, la France n'est plus dans l'état où elle se trouvait en 1874; mais sa position au Tonkin s'est beaucoup aggravée, et il est prudent de nous rappeler les fautes- commises il y a bientôt neuf ans, et les causes de ces fautes, pour n'y plus retomber.

Les traités qui furent conclus alors avec l'Annam et qui constituent aujourd'hui

encore notre situation légale envers cet État, portent la marque des circonstances dans lesquelles ils ont été élaborés. Il est nécessaire d'en rappeler les dispositions essentielles; car ils forment le fond même de cette étude l . Le traité politique fut signé à Saigon le 15 mars 1874; le traité commercial, le 6 juillet 1875. Indépendamment de la reconnaissance explicite de notre souveraineté sur les trois provinces occidentales de la Basse-Cochinchine conquises en 1867, ils ouvraient au commerce européen les trois ports de Hanoï, Haï-phong etQuinh-on, situés dans le delta du fleuve Rouge. Ils permettaient à tous les pavillons la libre navigation du fleuve, depuis la mer jusqu'à la frontière de Chine. Ils nous chargeaient de réprimer la piraterie et d'assurer la sécurité de ces mers infestées de pillards. Ils assuraient le li^re exercice de la liberté de conscience. Nous avions le droit d'accré-

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