CHAPITRE II
Insuffisance des traités de 1874. — Situation difficile de nos agents consulaires. — Notre position à regard des Européens, au point de vue de la justice, soit civile, soit criminelle. — Notre position à l'égard du gouvernement annamite, au point de vue, soit commercial, soit diplomatique.
En signant les traités, la France avait voulu évidemment établir son protectorat sur le Tonkin; mais, ne pouvant pas assumer les charges d'une occupation au lendemain de la guerre de 1870, elle n'y avait pas inséré le mot. Il y manquait donc une chose essentielle : une définition. Si nous avions conclu avant d'évacuer les provinces conquises par Francis Garnier, nous
eussions pu sans doute stipuler notre protectorat en termes précis ; mais, après notre retraite, il fallait nous borner à le sous- entendre, et nous ne pouvions plus parler que de protection. D'ailleurs, si nous avions stipulé catégoriquement notre protectorat dès cette époque, nous n'aurions probablement pas été en mesure de le mettre en pratique sans être obligés à des sacrifices alors trop considérables pour nous : dans la séance du 20 mars 1874, l'Assemblée nationale n'avait pas trouvé un centime pour les travaux indispensables de la marine; les troupes de Cochinchine suffisaient strictement au maintien de l'ordre intérieur de la colonie et n'auraient pu s'éloigner à 250 ou 300 lieues de Saigon.
La première conséquence de la suppression du mot « protectorat » fut que nous dûmes envoyer nos agents aux trois ports nouvellement ouverts dans le delta du Tonkin non avec le titre de résidents, mais avec celui de consuls. Dès lors, nous n'étions
plus dans une situation privilégiée, et il était facile de prévoir que d'autres puissances réclameraient les mêmes bénéfices.
En effet, dès que les clauses des traités furent connues, l'Angleterre, qui, dans ses négociations récentes avec les chefs de la presqu'île de Malacca, avait investi son résident auprès du Sultan de Pérak d'une autorité à peu près absolue, l'Angleterre présenta plusieurs observations, notamment sur l'obligation où seraient les négociants étrangers de recourir à l'intervention et de se soumettre au contrôle de nos agents. On répondit — pouvait-on faire autrement? — qu'il n'était nullement question d'imposer aux Européens notre juridiction consulaire, que rien ne s'opposait à ce que les autres puissances fissent des traités de commerce avec TAnnam et y nommassent des consuls; que ces consuls, aussitôt installés, pourraient y pourvoir à la protection de leurs nationaux. Les traités ne nous donnaient aucun moyen de résister aux pré-
tentions de nos voisins; mais que devenait dès lors la clause qui interdit au gouvernement annamite de rien changer à l'état de ses relations avec les puissances? Le protectorat, posé en principe dans le traité, disparaissait en fait presque aussitôt. Notre position prépondérante n'étant pas nettement définie, nous avions assumé toutes les charges de la protection, et nous en laissions tous les avantages aux étrangers. Notons toutefois ce point, qu'il est utile de retenir : dans notre réponse au cabinet de Saint-James, il était réservé que « la France reviendrait à la stricte exécution de ses conventions avec l'Annam si la cour de Hué n'exécutait pas fidèlement ses engagements » . Il résulta de cette situation indécise des difficultés telles que, dès 18-76, M. l'amiral Duperré, gouverneur de la Cochinchine, posait la question de la manière suivante : « Ou la conquête ou la retraite; et, dans ce second cas, la suppression de la garde des consuls, l'abolition de l'ar-
ticle 16 du traité relatif à la juridiction consulaire, la concession faite à l'Angleterre entraînant l'extension aux autres puissances de l'exception consentie. » En effet, après le cabinet de Londres, ceux de Berlin et de Madrid réclamèrent aussi le droit d'envoyer des consuls en Ànnam; et, de fait, ne l'ontils pas au même titre ?
Il suit de là que les consuls français se trouvent dans une position tout à fait anormale et hors d'état d'exercer juridiquement les pouvoirs dont ils ont été investis parles traités. En effet, d'une part, les articles qui leur attribuaient exclusivement la police de tous les Européens et le droit de connaître de toutes contestations entre Français et étrangers ! ont reçu en 1875 une publicité particulière dans les principaux ports de l'Inde et de la Chine, où nos agents ont été chargés d'appeler l'attention du commerce
I. Les crimes et délits commis par des Français ou des étrangers sur le territoire annamite doivent être jugés à Saigon par les tribunaux compétents.
sur l'ouverture de ceux du Tonkin : nous sommes donc liés non seulement envers le gouvernement annamite, auquel nous avons répondu de la police des étrangers, mais aussi envers les négociants de toute nationalité, qui sont venus s'établir au Tonkin ou qui y ont engagé des intérêts sur l'assurance qu'ils y trouveraient protection et justice à l'abri de notre pavillon. Mais, d'autre part, les conventions postérieures par lesquelles nous avons, dû abandonner notre droit exclusif de juridiction sur les étrangers n'ont reçu aucune publicité; de sorte que, aux yeux des Européens et des autorités locales, nos consuls doivent toujours exercer intégralement les attributions qui leur ont été départies en 1874, tandis qu'en fait ils ont les mains liées. On conçoit sans peine les inconvénients d'une telle situation au point de vue delà justice civile. Nos agents ne peuvent opérer les saisies qui leur sont demandées que si cette faculté leur a été reconnue préalablement
par les deux parties dans un acte déposé au consulat; telle est la procédure adoptée jusqu'ici. Si elle est agréable aux débiteurs, elle Test moins aux créanciers qui se plaignent fort de voir se prolonger cet état de choses incertain et bâtard, et deviennent plus exigeants de jour en jour.
Mais c'est surtout la procédure criminelle qui présente mille obstacles. Lorsqu'un étranger se rend coupable d'un crime ou d'un délit, l'agent français doit se trouver singulièrement embarrassé : s'il se conforme aux traités, il peut faire naître de graves difficultés diplomatiques; et, d'autre part, peut-il refuser absolument d'intervenir?
Est-il admissible que, dans une ville où il est appuyé par une force militaire destinée à la police des étrangers, ceux-ci, auxquels l'autorité locale n'a pas le droit de toucher, puissent commettre impunément tous les crimes, même au préjudice des Français?
Si la situation est embarrassante en ce qui regarde les étrangers, elle n'est pas beau-
coup meilleure quand il s'agit des Français eux-mêmes, car la loi qui devait investir nos consuls de pouvoirs judiciaires sur nos nationaux n'a pas encore été votée;, le département des affaires étrangères a attendu pour la présenter que le gouvernement eût pris définitivement parti sur la politique à suivre en Annam. En effet, l'établissement d'un protectorat nettement défini rendrait cette loi superflue, car il changerait tout d'abord le titre et les attributions de nos agents. La loi serait, au contraire, indispensable si, repoussant toute idée de protectorat, décidé à favoriser l'établissement de consuls étrangers dans les ports ouverts, le gouvernement français voulait y laisser les siens dans les conditions ordinaires, analogues à celles où ils se trouvent en Chine, au Japon ou à Siam. Mais, même dans ce dernier cas, il serait difficile de faire une bonne loi en restant d'accord avec les dispositions du traité : l'article 17 stipule, en effet, que non seulement les crimes, mais
encore les délits, seront jugés à Saigon par les tribunaux compétents; or le Tonkin ne communique avec Saigon que par le courrier qui part toutes les semaines en correspondance avec les Messageries maritimes; il serait donc peu pratique de faire juger à Saigon les simples délits commis par les Français résidant au Tonkin.
En somme, plus de neuf ans après notre établissement dans cette contrée, il n'y existe point de tribunal 'devant lequel • on puisse poursuivre le règlement d'une créance sur un débiteur européen, même quand ce débiteur est Français, et nous restons désarmés pour faire la police dont nous sommes chargés. C'est merveille de voir qu'il n'y ait pas eu de conflits; l'honneur en revient tout entier au tact et à la modération des hommes de talent et de patriotisme qui représentent la France en ces lointains parages. Mais il est clair que ces inconvénients iront s'aggravant à mesure que le nombre des résidents et des
consuls étrangers augmentera. Si nous n'y remédions au plus tôt, les plaideurs, à la recherche d'un tribunal, s'adresseront à leurs gouvernements respectifs pour obtenir la solution de leurs procès: dès lors, ce qui pourrait nous arriver de moins pénible, serait de recevoir des demandes de réparation de la part de ces gouvernements, envers lesquels nous sommes responsables.
Après la conclusion du traité de 1844 entre la France et la Chine et l'institution de tribunaux consulaires dans les ports ouverts du Céleste-Empire, la loi du 8 juillet 1852 réglementa cette juridiction, et, plus tard, celle du 28 avril 1869 transféra à la Cour de Saigon les attributions de la Cour de Pondichéry; de même, il est indispensable que nos tribunaux consulaires au Tonkin soient investis de pouvoirs correctionnels, et, pour cela, nous serons obligés de mettre de côté l'article 17 du traité de 1874; sur ce point, comme sur bien d'au-
très, nous devrons renoncer à nous y conformer.
Telle est notre position à l'égard des Européens.
Voici maintenant notre position à l'égard de TAnnam.
Au lendemain de la signature des traités, le 25 juillet 1875, notre nouveau chargé d'affaires auprès du gouvernement annamite, M. Rheinart, arrive à Hué. Presque aussitôt il est obligé d'adresser au ministre des affaires extérieures d'énergiques réclamations au sujet de manifestations hostiles dont les auteurs ne sont pas seuls responsables : l'interprète de la légation a été menacé par un indigène armé d'un bâton, et l'un des serviteurs de notre représentant, blessé à la tête par un coup de pierre.
S'agit-il de concéder un terrain pour y bâtir notre légation, on essaye de nous reléguer dans un endroit écarté. Ce n'est qu'après plusieurs mois de discussions fort vives qu'on se résout enfin à nous accorder un emplacement convenable;, mais, lors même que la décision est prise, on ne livre pas encore le terrain : peut-être restet-il un moyen d'échapper! Enfin, le ministre des affaires extérieures vient trouver M. Rheinart et lui dit : « Écrivez-moi une lettre très dure, comminatoire; vous recevrez satisfaction. » M. Rheinart suit ce conseil, et obtient aussitôt la concession: n'est-ce pas là un trait de mœurs curieux, et qui peut nous servir de leçon dans nos relations avec les Annamites ?
Des le mois de septembre, le gouvernement viole les deux clauses principales du traité: d'abord il recommence ses vexations à l'égard des chrétiens et publie un édit royal en opposition avec l'article 9 qui consacre la liberté des cultes; ensuite il main-
tient sur le fleuve Rouge les douanes intérieures qui échappent à notre contrôle et grèvent illégalement toutes les marchandises importées ou exportées '. Non seulement il ne fait rien pour rendre efficace notre intervention dans l'administration des douanes et pour assurer la perception des droits, mais il laisse entrer les jonques annamites et chinoises dans le delta du fleuve par les nombreuses passes où elles seules peuvent pénétrer (notamment par le Traly), de sorte que le Trésor royal accapare le produit des taxes nouvelles, perçues à notre insu, tandis que les recettes de la douane des trois ports ouverts, que nous devions partager, restent absolument insignifiantes. Depuis lors le gouvernement annamite a fait tous ses efforts pour rendrç les opérations commer-
1. Lo traite de 1874 prohibait les douanes intérieures au Tonkin, commo le traité do 1862 les avait supprimées sur lo fleuve Jaune en Cochinchino. — Pour lo détail des douanes illicites du flouvo Rougo , voir le rapport de M. Korgaradec. — Lo fermier général des trois douanes de Sonulv, au nord du delta, paio à cette province une redevance annuelle de 150,000 fr.
ciales difficiles et onéreuses et pour favoriser le cabotage indigène et chinois au détriment du négoce européen. Il veut nous prouver que les étrangers n'ont aucun intérêt à l'ouverture de ce nouveau marché, et que nous poursuivons une œuvre chimérique.
Il afferme les douanes intérieures à des spéculateurs , chinois qui perçoivent des droits arbitraires sans même délivrer de reçus. Et comme il n'y a point de règlement royal qui fixe le nombre et la position de ces postes, les gouverneurs de provinces peuvent en créer autant qu'il leur plaît, — quinze ou vingt, par exemple, de Haï-phong à Hanoï, c'est-à-dire d'une extrémité du delta à l'autre, — en sorte qu'un marchand partant de la première de ces villes avec un chargement ne peut prévoir à 30 p. 100 près le prix auquel il sera obligé de vendre ses marchandises. Le plus souvent, les négociants européens refusent de s'arrêter à ces douanes; alors le gouverneur réclame, et le consul, comme toujours, se trouve
fort embarrassé, caries traités sont muets. S'il fait payer aux Européens ces droits écrasants pour des marchandises provenant de Tourane ou de tout autre port non ouvert où elles ont déjà payé des droits de sortie, il rend le cabotage impossible; et c'est précisément ce que voudrait l'autorité annamite : de là des conflits interminables avec les gouverneurs. Ajoutons que la plupart des Chinois auxquels sont affermées ces douanes ont une réputation déplorable: celui de Haï-Dzuong, par exemple, est un ancien pirate nommé Ba-tchong. Des querelles fâcheuses peuvent s'élever entre nos traitants et ces semi-bandits.
Ce n'est pas tout : le Gouvernement trouve opportun d'interdire périodiquement la sortie du riz dans les trois villes ouvertes; c'est la ruine du commerce avec l'Europe. Or, que font les mandarins? Ils exportent le riz en contrebande, et s'enrichissent à nos dépens et aux dépens des Annamites eux-mêmes. Aussi la disette
(>() I,A (JURSTION DU TONKIN.
accablo-t-ello souvent les provinces du dol la : il va doux ans. dans la seule ville do Hanoï, les chefs de quartier chargés des secours nourrissaient, par jour, plus de six millo personnes. La circulation des grains étant interdito non seulement sur mer, mais do province h province, parfois môme entre arrondissements tros proches, un juste niveau ne peut s'établir entre les prix dos divers marchés; de sorte que, sur certains points, la disette est augmentée par les procautions mômes destinées à la prévenir. Des milliers do malheureux sont morts de faim auprès do greniers bien garnis; car on certains endroits les propriétaires aises devaient garder leurs réserves do riz, qu'il leur était défendu de faire sortir do l'arrondissement et qu'autour d'eux personne ne pouvait acheter. Comme conséquence naturelle do la misère, les vols et les attaques à main armée se multipliaient. Voilà comment la cour de Hué entend l'économio politique.
Un seul rapprochement de chiffres suffira à faire ressortir la décadence croissante du commerce : en 1879, le produit des douanes (part afférente à l'Espagne) ne fut que de 151,779 fr., c'est-à-dire inférieur de plus de 200,000 fr. au môme produit pour 1878.
Les négociants sont tellement lassés de cette situation qu'ils manifestent ouvertement le désir de nous voir prendre possession du Tonkin; et non seulement les négociants français, mais aussi les Chinois, les Anglais, les Allemands, qui n'ont pas les mêmes raisons que leurs gouvernements pour entraver notre action. C'est ainsi qu'en mai 1879, les résidents européens et chinois vinrent protester auprès de nous contre les exactions des mandarins. Lorsque notre nouveau consul, M. de Champeaux, arriva à Haï-phong, il reçut une députation des douze principaux négociants chinois, qui lui demandèrent s'il était vrai que la France allât s'emparer du Tonkin. Sur la réponse
négative de notre agent, ils se répandirent en plaintes amères, disant qu'ils étaient venus à Haï-phong sur la foi des traités, qu'ils avaient cru le commerce libre et que, s'ils avaient su ce qui devait arriver, ils n'eussent engagé ni leur argent ni celui de leurs commettants; ils ajoutèrent que la prohibition de l'exportation du riz était une vexation dirigée contre nous pour nous obligera quitter le Tonkin. En avril 1880, les commerçants européens de Haï-phong, y compris les Allemands, adressèrent au gouverneur de la Cochinchine une pétition pour demander l'occupation du pays par nos troupes. En juillet, une autre pétition dans le même sens fut adressée au Parlement par 267 Français établis en Cochinchine. Lorsque, sous le ministère Cloué, on crut à une expédition militaire, cette nouvelle excita un véritable enthousiasme, non seulement à Haï-phong, mais aussi à Hong-Kong, chez les Anglais et les Allemands, qui espéraient voir s'ouvrir de nou-
velles relations commerciales très fructueuses; réciproquement, quand on apprit que l'expédition n'aurait pas lieu, les Européens furent consternés, et la cour de Hué redevint plus insolente que jamais.
Si nous restions plus longtemps dans l'inaction, les Européens iraient bientôt s'adresser à leurs gouvernements respectifs pour obtenir la protection que nous ne pouvons leur assurer. Ils s'en prennent à nous : ils devraient plutôt s'en prendre aux traités qui nous ont imposé des obligations sans nous donner les moyens de les remplir.
Il n'y a qu'un seul commerce qui fleurisse en Annam, c'est celui des personnes. Les pirates enlèvent des hommes, dont on envoie un grand nombre à Macao, pour les entasser sur les bâtiments d'émigrants du Pérou, et des femmes qu'on livre à la prostitution dans les maisons de thé de la Chine. A Haï-phong même, sous les yeux de notre consul, dans des cloaques qui entourent le marché, habitent des Chinois,
chez lesquels grouillent des enfants annamites tout jeunes; parfois ils les nourrissent et les habillent, sous prétexte de leur apprendre leur langue; tous ces enfants sont destinés à être embarqués. Les mandarins laissent faire, et, ce qui est plus triste à dire, certains Européens se font leurs complices. Ainsi, le 25 avril 1880, le directeur du port de commerce et chef de la police indigène de Haï-phong se présenta à bord d'un navire anglais, le Conquest, pour rechercher des enfants volés et achetés par les Chinois; il se rendit dans le faux-pont et y trouva des enfants roulés dans des couvertures et servant d'oreillers aux Chinois au risque d'être étouffés, d'autres dans des paniers bien fermés et dissimulés par des vêtements afin de pouvoir passer comme bagages, d'autres enfin dans la cale, cachés au-dessous des caisses du chargement; il appela alors un nom quelconque en offrant de venir manger et en invitant à sortir sans crainte : les enfants répon-
dirent aussitôt, l'agent fit enlever les caisses, et dix-sept malheureux enfants qui souffraient depuis la veille purent être délivrés. Au commencement de 1882, nos agents recueillirent dans une jonque annamite échouée à l'embouchure du fleuve Jaune cinquante petites filles destinées à être vendues « comme les autres marchandises du bord » . Ce trafic honteux, que nos efforts persévérants ont fort diminué sur les côtes du golfe de Tonkin, s'est répandu sur la côte de Hué et dans les provinces du centre, qui seront bientôt dépeuplées si nous n'y mettons un terme. Dans ces pays la vente des enfants atteint des proportions effrayantes; le prix ne dépasse pas 10 fr. par tête.
La piraterie infeste les mers, et les jonques de guerre chinoises promènent leur pavillon et procèdent à des exécutions sommaires en l'absence de nos croiseurs. Le 1 1 décembre 1879, un Français de Haïphong, le sieur Francelli, a été tué par des
pirates, et depuis lors le brigandage a repris de plus belle. Les navires sortent difficilement, et la pêche même, dont vivent en grande partie les Tonkinois des côtes et du delta, est souvent entravée- Par l'article 2 du traité politique, par l'article 28 du traité commercial, articles que les gouverneurs annamites n'ont pas manqué de nous rappeler plus d'une fois, nous av.ons pris l'engagement de détruire la piraterie sur une étendue de 250 lieues de côtes. Or, les Anglais, qui sont établis à Hong-Kong depuis quarante ans et qui y disposent de forces navales bien plus considérables que les nôtres, ne sont pas parvenus à assurer la liberté de la navigation en vue même de leur établissement : aux atterrages de Macao, sur la route de Canton, les actes de piraterie sont toujours aussi fréquents. Certes on ne peut pas dire que nous n'ayons rien fait pour assurer la sécurité des côtes, loin de là; mais ce qui est certain, c'est que notre station navale au Tonkin est ab-
solument insuffisante : tout le monde est d'accord là-dessus; et Ton sait aussi que ce ne sont pas les vaisseaux qui nous manquent. Nous ne pouvons plus laisser commettre à l'abri du drapeau français des actes que la civilisation réprouve; nous ne pouvons plus accepter envers les puissances étrangères des responsabilités compromettantes; notre dignité, aussi bien que nos intérêts, nous commandent de remplir nos devoirs et de faire respecter nos droits. De plus, la piraterie a déjà servi et pourrait bien servir encore de prétexte à quelque intervention étrangère. C'est ainsi que, en 1876, au moment où M. Margary venait d'être tué dans son voyage de reconnaissance de la route de Chine aux Indes, l'Angleterre augmenta ses forces navales, et annonça par la voie de la presse son intention de « faire une expédition contre les pirates », en exprimant « l'espoir que la France suivrait cet exemple ». De même, l'Allemagne profita de ce qu'un brick aile-
mand, Y Anna, avait été pillé dans ces parages, pour y envoyer des navires : ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle cherche dans l'extrême Orient un point où elle puisse s'installer. Nous ne saurions laisser à d'autres le soin de faire la police de ces mers, qui nous incombe de par les traités.
Cette police, d'ailleurs, devra savoir distinguer entre une jonque pirate, une jonque de commerce et une jonque simplement pirate par occasion. En effet, toute jonque étant hérissée de canons, il peut se faire (cela s'est vu), qu'un croiseur trop vif poursuive et coule une jonque de commerce sur son apparence guerrière; ou bien il peut arriver qu'une jonque de commerce ayant fait de médiocres opérations, rencontrant une jonque plus faible et bien pourvue, devienne pirate pour cette seule fois et confisque la petite jonque. Ce n'est donc pas chose aisée que cette police, et il y a d'autant moins d'apparence que les Allemands ou les Anglais consentent à s'en
charger, que les pirates ne s'attaquent généralement qu'à des jonques.
Les nombreuses îles du golfe du Tonkin sont autant de repaires d'où les pirates se lancent dans des expéditions souvent assez lointaines et qui rendent fort périlleux le commerce par jonques entre Singapore, Saïgon, TAnnam et la Chine. Bien qu'ils occupent dans ces îles quelques points fortifiés, ce ne serait pas une grosse affaire que de les en déloger et même de les y anéantir. Ces malfaiteurs une fois supprimés, on pourrait s'entendre avec les puissances intéressées pour n'admettre dans aucun port une jonque armée et pour traiter en pirate toute jonque armée rencontrée en mer ; cette mesure radicale est la seule qui puisse supprimer entièrement la piraterie.
Telle est la situation au point de vue commercial. Elle est tout aussi mauvaise au point de vue diplomatique.
L'excellent fonctionnaire qui, hier encore, était notre chargé d'affaires auprès de la cour de Hué, l'honorable M.Rheinart, isolé, sans moyens de défense et de retraite, au milieu d'une population hostile, et tenu en quarantaine par les hauts fonctionnaires, avait été obligé de redoubler de prudence et de fermeté pour éviter une rupture et pour sauvegarder sa dignité et sa vie. A force d'habileté et d'énergie, il était parvenu à se faire respecter et à faire respecter la France dans sa personne; mais son existence n'était plus supportable. Il fallait un homme vigoureusement trempé pour résister à de pareilles épreuves, qu'il a acceptées avec une abnégation sans bornes et un admirable patriotisme. Il ne
pouvait jamais approcher du roi : tout le monde, cependant, aurait eu le plus grand intérêt à ce que le représentant de la France fût admis à entretenir Tu-Duc des affaires du pays, car l'entourage du souverain s'appliquait à dénaturer tous les faits. Les agents annamites ont toujours été traités par nous comme ceux d'une puissance amie ; ils ont été reçus par le Président de la République. A Hué, notre représentant a, de tout temps, subi un traitement humiliant. En 1875 et en 1877, il a été muni de lettres de créance délivrées par le Président de la République et adressées au roi; Tu-Duc a refusé toutes les audiences, bien que nous ayons posé cette condition à la création, à. Paris, d'une légation d'Annam, que la cour paraissait désirer. M. Rheinart était tenu si rigoureusement à l'écart, que tout prince qui eût passé seulement aux abords de la légation encourait les peines les plus sévères; l'accès. des chemins qui y conduisent leur était absolument interdit.
Le gouvernement annamite semble avoir pris à tâche de multiplier les griefs de la France. En février 1876, il commence par afficher la prétention d'envoyer un consul à Hong-Kong, contrairement aux traités; le bruit s'est répandu depuis qu'il s'est adressé au gouvernement de cette colonie anglaise afin d'obtenir son intervention. Vers la fin de 1879, il affecte de l'inquiétude à notre égard, et, afin de nous imposer, commence des travaux de fortification, emmagasine des armes, exerce des troupes.
Au commencement de 1880, il" entame des négociations secrètes avec l'Espagne. Les missions dominicaines espagnoles du Tonkin ont toujours été hostiles à l'influence française. On dit alors qu'elles n'étaient pas très éloignées de faire des avances de fonds et qu'elles poussaient leur procure de Hong-Kong à seconder des projets qui avaient pour but de proclamer l'indépendance du pays. Une lettre
de Tévêque espagnol du Tonkin, adressée vers ce moment au consul d'Espagne à Saïgon, lettre qui fut perdue et trouvée par un de nos colons, informait se fonctionnaire « que ses ordres avaient été exécutés fidèlement, qu'on avait tout fait pour le bien de l'Espagne et de Dieu, que les Français n'oseraient pas entreprendre la conquête du Tonkin et que, s'ils l'essayaient par des moyens diplomatiques, les missionnaires espagnols avaient une influence suffisante dans le monde politique et religieux pour les empêcher de réussir, ou, dans tous les cas, pour retarder longuement cette conquête. En admettant, ajoutait l'évêque, que les Français réussissent, ils trouveront un traité déjà signé, établissant les droits de l'Espagne sur le Tonkin, traité dont les Français ont toujours nié l'existence et qu'ils n'ont jamais cru possible, ayant tout fait pour qu'il ne pût être établi. En tout cas, s'ils envahissent le Tonkin,
ils auront beaucoup de peine à s'en emparer. » Et Tévêque recommandait la prudence et la méfiance à l'égard des Français. Nous avons coupé court à ces machi-* nations en désintéressant nous - mêmes l'Espagne, Tannée dernière, de la somme qui lui restait due depuis le traité de
La cour de Hué essaya aussi, en juin 1880, de renouer ses anciennes relations avec la cour de Siam, qui devait lui envoyer une ambassade ; elle manifesta même le désir de passer un traité de commerce avec le gouverneraient de Bangkok ; le gouverneur de la Cochinchine opposa un refus catégorique à ces négociations illégales.
Vers la même époque, le roi décréta, malgré les protestations de M. Rheinart, que les contrebandiers de faux sapéques1, même Européens, seraient punis