LE RAPPORT ET TURGOT
L'auteur du Rapport a voulu mettre son œuvre sous le glorieux patronage d*uu ministre ami sincère du peuple, Turgot ; il a reproduit en entier le préambule de Tédit de suppression des jurandes à la date de février 1776 :
« Louis, etc., nous devons à tous nos sujets de leur assurer la jouissance pleine et entière de leurs droits; nous devons surtout cette protection à cette classe d'hommes qui, n'ayant de propriété que leur travail et leur industrie, ont d'autant plus le besoin et le droit d'employer dans toute
leur étendue les seules ressources qu'ils aient pour subsister. .
€ Nous avons vu avec peine les atteintes multipliées qu'ont données à' ce droit naturel et commun, des institutions, anciennes à la vérité, mais que ni le temps, ni Topinion, ni les actes même émanés de l'autorité qui semble les avoir consacrés, n'ont pu légitimer...
« Dieu en donnant à l'homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée, la plus imprescriptible de toutes.
< Nous regardons comme un des premiers devoirs de notre justice et comme un des actes les plus dignes de notre bienfaisance, d'affranchir nos sujets de toutes les atteintes portées à ce droit inaliénable de l'humanité. »
Qui n'applaudirait au généreux langage mis dans la bouche de Louis XVI par son éminent ministre ? Loin d'en méconnaître la justesse et l'élévation, les écoles socialistes Tout cité souvent à l'appui de leurs revendications en faveur d'une organisation industrielle autre que celle qui existe et pluô conforme au but de garantir effectivement le droit de travailler, cette propriété la plus sacrée et la première de toutes, pulsqu'aujourd'hui on
en est venu, et avec raison, h regarder le travail comme Tunique source légitime de la propriété.
C'est qu'en effet, l'expérience, une cruelle expérience, nous a démontré que ce qu'on préconise sous le nom de régime de là liberté individuelle du travail ne garantit aucunement à qui n'a par lui-même ni instruments de travail, ni capital, la faculté de travailler, en d'autres termes, le droit de vivre. Le prétendu régime de liberté ne réalise habituellement que l'oppression des classes laborieuses, quelquefois aussi l'oppression des chefs d'industrie eux-mêmes, quand ils se voient, par exemple, sous la pression, soit d'une concurrence déréglée, soit de manœuvres commerciales, soit de crises politiques, réduits à l'alternative de renvoyer leurs ouvriers ou de produire à perte et par conséquent de courir à leur ruine.
Les entraves dont Turgot voulait délivrer le travail n'étaient pas toutes dans les corporations abusives qu'il tenta de supprimer. La preuve, c'est qu'après que cette suppression a été opérée depuis quatre -vingts ans par la Révolution, le sort de nos ouvriers reste encore à beaucoup d'égards misérable et surtout précaire, la plupart vivant au jour le jour sans certitude du travail du lendemain.
Ah ! si le grand homme dont M. Ducarre a invoqué le témoignage en faveur des conclusions de
son Rapport, si Turgot vivait de nos jours, en présence, des misères de ce prolétariat qu'a créé en grande partie et que développe de plus en plus la marche de notre monde industriel, il serait avec les partisans des réformes sociales et non pas avec les satisfaits qui ne cherchent que des fins de non-recevoir contre elles dans une étude par trop complaisante et partiale des faits économiques.
LE RAPPORT ET LA DELEGATION OUVRIERE A l'exposition de VIENNE.
Dans ses réponses aux divers rapports de la délégation ouvrière à TExposition de Vienne , M. Ducarrè se prévaut de ce même optimisme que nous avons signalé. Aux observations sur la médiocrité, sur r insuffisance des salaires dans certaines professions, le rappokeur oppose une statîstique qui établit que depuis 1853, c'est-à-dire en vingt ans, la hausse des salaires à la journée a été de 40 pour 100, soit 2 pour 100 par an. -&> Mais il ne tient pas compte de ce fait, que le prix des vivres, celui de la viande surtout, et les prix de location des logements dans les villes, ont
augmenté dans une proportion encore plus forte.
M. le rapporteur convient qu'il à largement puisé pour les renseignements dans Touvrage de M. Levasseur {Histoire des classes ouvrières en France). Que n'a-t-il tenu compte du passage suivant de ce livre, écrit d'ailleurs dans le mêqte esprit que le Rapport et à la plus grande gloire de l'économie politique du Laissez faire ^ laissez passer :
c Quand la statistique cherche à aligner les chiffres de leur budget (du budget des ouvriers) elle trouve d'ordinaire un déficit régulier, et elle se demande de combien la moindre maladie ou le chômage doivent aggraver cette pénible situation. Sur dix ménages de Mulhouse ou des environs, M. Beybau4 an trouvait six dont le déficit van^^it de 3 fr. 60 à 17 fr, 25 (1). »
Un peu plus loin 1q même auteur ajouta cette remarque déjà faite par A. Smith et par J. 6* Say : € Le prix de la journée pour le simple manœuvre tend toujours à se rapprocher de la somme stricte* ment nécessaire h sa subsistance et à son entretien. » (Ch. Levasseur, ffi$toife des classes ouvrQres en France. T. n. Cooiclusion. P, 322.)
(1) Voyez «ur le même sujet UQ tPès-intéressjELot petit volupcie de la Bibliothèque utile intitulé : le Budget du foyer^ par fl. Letieveux. Librairie Pagnerrê, rue de Seine, IS,
— Si —
Les délégués pof tefeuilîistes avaient dit •. c Grâce aux réformes sociales de la Révolution, les ôu- "vrlers peuvent légalement arriver au patronat. Mais est-il possible de rêver que tous puissent devenir patrons? Evidemment non; pour quelques-» uns qui arrivent à cette position, grâce à des circonstances plus ou moins heureuses, combien n'en voyons-nous pas succomber? au moins 8 sur 10; ce n'est donc pas là une solution. »
A q[Uoi M. le rapporteur se contente d'objecter « qu'en France on compte 800,000 patrons pour 2,400,000 ouvriers ; soit 1 sur 3 (1). »
Mais à supposer que tous les patrons provinssent de la classe des ouvriers, il resterait encore les deux tiers de ceux-ci qui ne sortiraient jamais de cette situation. Or, c'est du sort de la masse qu'il faut surtout s'occuper ; et que fait à celle-ci le succès, rélévation exceptionnelle de quelques individus, fussent- ils au nombre d'un sur quatre ou sur trois ?
« La science, dit M. le rapporteur, les machines, la concentration des capitaux, auraient-ils donc à ce point modifié le régime de l'industrie française
(1) L'auteur du Rapport e^t obligé de eouvanir que pour Paris Ja proportion est très-différçijte, « On compte, dit-il, dans l'industrie parisienne, 88,77^ patrons et 550^000 ouvriers. A Paris le rapport serait donc comn^e 48 est à 4, soit \% ouvrier? pour 1 patron. »
que Taccession au patronat y soit devenue presque impossible ? j>
N'en déplaise à Tauteur du Eapport, cela est en très-grande partie vrai et le deviendra de plus en plus par les envahissements progressifs et inévitables de la grande industrie. Est-ce que l'ouvrier, le contre-maître employés dans nos mines, dans nos forges, ou même un commis de nos grands établissements commerciaux, la Belle Jardinière^ par exemple, peuvent concevoir la perspective d'arriver à y être un jour patrons ou de fonder quelque entreprise similaire ? Autant Ton en peut dire,. et à plus forte raison encore, de la masse des salariés de nos compagnies de chemins de fer. Plus nous allons, plus deviendra grand le nombre des travailleurs voués à la pei*pétuité du salariat et de la dépendance. Ainsi se trouve justifiée de plus en plus l'observation que faisait Four ier dans son ouvrage de 1808 : c Les premières phases de la' civilisation opèrent la diminution des servitudes personnelles ou directes; les dernières phases opèrent l'accroissement des servitudes collectives et indirectes. 9 {Théorie des quatre mouvements^ \^ édit., p. 306, 307.)
La preuve positive existe de la tendance du mouvement économique à diminuer, contrairement à l'assertion de M. Ducarre, la proportion des pa-
tronâ de Tindustrie et à augmenter celle des salariés. Je citerai sur ce point encore son auteur fiavori, M. Levasseur, c[ui dit :
€ Avant 1789, la population industrielle de France, qui est aujourd'hui de 12 millions, n'aurait pas dépassé 4 ou 5 millions. Néanmoins elle eût compté un nombre aussi grand de patrons.
A Reims, il y avait, en 1723, 1,400 métiers et 1,300 maîtres drapiers, sergiersou estaminiers ; en 1860, 50 fabricants seulement possèdent 25,000 métiers. » (Ouvrage cité. — Conclusion.)
Les instituteurs de Paris avaient publié une formule qui est citée par M. Ducarre et que nous reproduisons, car elle est parfaitement correcte :
< Nous ne nous le dissimulons pas ; Tavénement de cette nouvelle phase sociale, c'est raffranchissement et la glorification du travail nourricier et éducateur du genre humain. D'esclave qu'il était il est passé à l'état de serf, puis d'affranchi, et enfin à celui de salarié. Esclave, le travailleur était la propriété absolue du maître ; serf, il appartenait à la glèbe ; affranchi et salarié, il est libre de sa personne, mai^ non de sa volonté ; il tient encore .au maître qui Ta libéré et au salaire qui dépend du besoin et du caprice de celui qui le paye.
« Dans l'un et l'autre cas, les intérêts sont diamétralement opposés : le rôle de la société nou-
velld aat d^ las réunir §n les rendwt oonvergeata par rassûQiation intégrale du travail, de l'intelligence et du capital^ Cette» ^asQoiij.tiQO, par Ip jUjBte équilibra des obligations çt par l'équitable répar.tition, amènera Tapaisement général çt Tétablissementd^ la justice, »
Snr cet exposé qui n'est évidemment pas plu^ d^ $on goût que las programmes des autres délé*gués ouvriers, M. Duoarre ne fait cependant aucune observatÎQn particulière.
Qu'aurait-il pn d'ailleurs y trouver h reprendra î
JLes modifications successives de la condition du travailleur sont notées dans tous les traités d'histoire, f J)n servage^ dit Chateaubriand, on passa au salaire qui se modifiera encore parce qu'il n'est pas une entière liberté. »
L'opposition flagrante d'intérêt ^tre l'ouvrier et le patron dans le débat sur le taus: du salaire est constatée comme une vérité de fait irrécusable par Adam Smith lui-même.
Enfin, la conclusion du rapport des déléguée instituteurs reproduit presque littéralement la for^ mule de Fourier ; Association du cfipital, du travail et du talent) laquelle formule^ au jugement da M. L. Eeybaud, « serait le premier mot concluant qui aurait été dit sur l'avenir, p
Malgré le mauvais accueil fait par la commis-
sion.de rAseemblée nationale aux observations d'économie politique et sociale présentée» par les différents groupes de la délégation ouvrière de 1873, il n'est pas probable que les nouveaux dé* légués, qui vont partie bientôt pour TExposition universelle de Philadelphie, s'abstiennent plus que leurs devanciers d*aborder dans leurs rap* ports le même ordre de questions. Ce qu'ils Verront aux Etats-Unis, où, malgré la plus entière liberté politique, l'antagonisme du capital et du tifavail, sous le régime actuel de leurs relations réciproques, ne s'accuse pas moins, au désavantage du second surtout; ce qu'ils pourront apfw?endre de la bouche de leurs camarades, les travaiUeurs salariés du Nouveau - Monde , n'aura d'autre effet, si je ne me trompe, que de les pousser de plus en plus à exprimer leurs vœux pour là réforme du régime industriel dans le gens d'une solidarité, non exclusive de la responsabilité individuelle et de l'émulation, ces deux essentiels principes de toute justice et de tout progrès. A la suite ou à côté de leurs remarques techniques sur les procédés et sur les perfectionnements de chaque métier ou de' chaque branche d'industrie, nos ouvriers français sauront bien dire encore oti le bât les blesse, ainsi qu'ils ont fait à leur retour de la vieille capitale de l'Autriche.
Les tourneurs de chaises avaient consigné dans leur rapport cette remarque : « Les produits vendus à la consommation personnelle s'élèvent à la somme de 15 milliards, lorsqu'ils ne coûtent d'achat aux producteurs que 7 milliards et demi. Accordons 1 milliard 50 millions (7 p. 100) pour frais de commerce et non-valeurs; il reste encore 6 milliards 450 millions qui passent dans les poches des intermédiaires. Associons-nous au point de vue de la consommation d'ahord, afin de nous passer de ces trop cupides serviteurs, et l'association de production viendra bientôt compléter nôtre émancipation. »
Pas si mal raisonné, malgré les exclamations de M. Ducarre sur ce passage dont il se montre singulièrement scandalisé. Les services des divers intermédiaires entre le producteur et le consommateur sont trop chèrement payés ; c'est un fait incontestable. S'associer au doublé point de vue de la consommation et de la production serait le remède efficace à un tel état de choses. Mais, sans que cela soit impossible, comme le professe M. Ducarre, ce n'est pas non plus ni si simple ni si facile à exécuter que paraissent le croire les délégués des tourneurs de chaises. Il y faut un ensemble de combinaisons qui font l'objet de toute une science et dont la première mise en pratique ou à l'épreuve
ne saurait se faire ailleurs quà la campagne, dans une exploitation agricole et manufacturière à la fois, admettant 600 personnes au moins, 1,800 au plus, de tout âge et de tout sexe, telles que les fournirait une réunion d'environ 120 ou 360 fà^ milles, qu'il s'agirait d'associer en frais et en travaux de ménage comme en toutes autres fonctions. Là seulement pourrait être résolu pratiquement un problème posé en très-bons termes par l'honorable M. Ducarre, lorsqu'il dit :
€ Le travail industriel moderne libre, aidé par les machines et la science, a fait d'immenses progrès. Cependant les mobiles du travail sont restés ceux des premiers jours.
« Il s'agit toujours de transformer en choses utiles à l'homme des matières premières, extraites du sol ou récoltées à sa surface. Toujours il faut pour accomplir cette œuvre, associer les efforts et le temps d'un certain nombre d'hommes d'activité, d'aptitudes et de savoir divers, qui auront ensuite sur le produit achevé un droit proportionnel au concours apporté à sa création. Toujours aussi se présentera la question du règlement, entre les collaborateurs, de leurs rapports mutuels et le mode de répartition de la valeur créée en commun. »
Oui, sans doute, that is the question^ comme
diséini les Anglais ; c'est bien là, en effet, la queattion. Pourquoi, Tayant si bien poséô, M. Ducarre ne s'ôst^l pas ingénié à cberch^r les moyens de la résoudre ? S'il avait mis un peu plus de soin à s'enquérir de la théorie sociétaire que de hâte à la déclarer impraticable^ M. le rapporteur y aurait trouvé peut-être les éléments de la solution restée en suspens.
Cela aurait mieux valu que de s*en tenir à des assertions telles que les suivantes, qui s^ont loin de convaincre la masse des ouvriers.
€ L'universalité des carrières de l'industrie i^i ouverte à toutes les ambitions ; et si toutes n ar*» rivent pas au but, il est permis d'établir comme un principe que le succès vient toujours couronner les efforts du travail patient, de Tesprit d*ordre et d'économie.
« Grâce au régime de liberté industrielle, l'oâ^ cession de tous au patfomt est devenue la règle générale. >
Prends cela, Jacques Bonhomme, poux ps^l^ d'Evangile ou, comme on dit encore^ pour argent comptant^ et que ces réjouissantes mai^imes, uni* que fruit des enquêtes parlementaires et autres sui" ton sort^ te tiennent lieu de mesures effîcaceis^ qu'elles ne découvrent point, pour rendre moimi précaire et plus fructueux le rude labeur d'où dé*
pend ta subalstance de chaque jour et celle de ta fkmîUe*
Momlité de l'apologue : Gaudeani iene KAiff is et que les àutrea ise repai^gent d'illusions ! Le Rap» port leuf eii i^ert à souhait.
Il est cependant un mirage que M. Ducarre n'autait eu garde d'offrir, même dans le lointain le plus reculé, aux regards des outriers : c'est la perspective du travail attrayant. Or, à la bonne intention de s'en faire un argument contre les griefs de leurs collègues de la délégation, il relève ceci dans le rapport des horloger^ en peu'dules :
€ Maintenant, en France, tout le monde veut bien vivre, bien s'amuser, et ne pas beaucoup travailler. ))
Hélas I oui; cette disposition, très-naturelle d'ailleurs, n'est pas propre seulement aux ouvriers; c'est la tendance générale. Des plus hauts rangs jusqu'aux derniers, chacun Veut mener joyeuse et large vie sans se donner de peine. C'est la grosse difficulté que présente de nos jours le problème Social; et pour la résoudre en plein, il ne faut pas moins qu'arriver, quelque invraisemblable que cela paraisse, à donner à la production autant de charme qu'en a la consommation : en
d'autres termes, il faut transformer le travail utile en fête et en partie de plaisir. Au point de vue de la remarque très-juste des délégués horlogers, le travail attrayant^ Tutopie des utopies, devient une nécessité logique. C*est aussi la condition sine qtùa jion de la liberté efiPective pour tous.
Dans les conditions actuelles de répugnance que présente la généralité des travaux corporels, l'élévation des salaires ne saurait aboutir qu'à la multiplication des lundis; la garantie d'un minimum de subsistance ferait pis encore, tout un peuple de lazza/ronL Hors des voies, encore vierges, de l'attraction industrielle, il n'y a que cercle vicieux. Que les routiniers en prennent leur parti.