D'UN ARGUMENT
des premiers siècles de notre ère contre le dogme de la Résurrection.
Parmi k» idées nouvdles que le Christianisme jeta dans le monde, la doctrine de la Résurrection fut de celles que la société païenne reçut avec le plus d^étonnement. La pieuse croyance des fidèles à la renaissance des corps n'inspirait souvent aux idolâtres que le dédain et la raillerie. Cette ré- ^stance des esprits à admettre un semblable mystère, se mesurerait rien qu'à compter les écrits que les Pères durent consacrer à la défense du dogme contesté ; mais nous possédons sur ce point des données plus précises, et les réponses même des fidèles semblent nous faire connaître, dans se^ derniers déteik, le système d'attaque des incrédules.
Je viens de parier des raiUeries : on les voit déjà se produins dans l'Aréopage^ lorsque prêche saint Paul : c Quel- • ques-uns, nous apprennent les Actes, quelques-uns se mo- « quèrent; d'autres dirent dans leur étonnement : Vous nous « reparlerez de ces choses. ' » Chez ces derniers, une foi
« Acia Apost. xvii, 32.
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docile a pu féconder tout d'abord les leçons du grand Apôtre. Voyous ce qu'objectaient les incrédules.
Comprise par eux dans un sens tout grossier, l'annonce de la résurrection leur semblait une bizarre imposture. « Quoi, « s'écriaient-ils, les cadavres détruits par la putréfaction, « évanouis dans l'air, réduits en poudre, ceux que dévorent « les bêtes et le feu, ceux des naufragés qui se dissolvent « dans l'eau, tous ceux-là se reformeront pour reconstituer « un corps ! » Puis venaient les questions captieuses : • Un « homme pressé par la faim a mangé la chair d'un de ses sem- « blables; cette chair, qu'il s'est assimilée, à qui reviendra- « t-elle, à lui, ou bien au mort dont elle formait d'abord la « substance? »
Les Gentils demandaient encore si les enfants mort-nés renaîtraient, bien qu'ils n'eussent pas vu le jour ; si l'on renaîtrait contrefait, comme on avait pu l'être; si nos cheveux tombés sous les ciseaux nous seraient tous rendus, puisqu'il est écrit que pas un cheveu de notre tête ne périra * . On riait de Jonas, ce grand type de la renaissance promise *. Mais après toutes ces railleries au milieu desquelles le Christianisme devait se répandre et grandir, était toujours sérieusement opposée l'impossibilité de reconstruire un corps détruit et divisé. Dans cette ferme assurance, et pour priver leurs victimes de la vie future, les païens brûlaient les corps des martyrs, en jetaient les cendres dans les fleuves, pour que rien n'en restât sur la terre. « Les chrétiens perdront ainsi, « se disaient-ils, cet espoir de la résurrection qui leur fait
« Adgdst., Civ. Deif xxii, 12 ; cf. Athenagor., de Resurr. iv.
• AuGDST. Epist, cil, ad Deograt; Civ. Dei^ i, 14 ; voir encore pour les railleries des païens, Mimit. Félix, Octav. xi ; Aenob. ii, 13; Orig. Conira CeU. l. I, éd. de 1658, p. 7.
CONTRE LE DOOn DE LA RÉSURRECTION. 5
• introduire une ïbi nouvelle et courir joyeusement à la mort. « Voyons si leur Dieu pourra les faire renaître ! * >
Nos pères réussissaient mal sans doute à convaincre pleinement de tels adversaires, car Targument païen est souvent repris et combattu dans leurs écrits ^. Un grand désastre vint le faire revivre. Lorsque les hordes d'Alaric saccagèrent la cité éternelle, eeux qui attribuaient à l'abandon des temples tant de massacres et d'infortunes, insultèrent à la foule des chrétiens égorgés et demeurés alors sans sépulture.
« C'est là, disait l'Évêque d'Hippone, c'est là ce qu'une foi pieuse ne saurait guère redouter. H est écrit que pas un cheveu de notre tête ne périra, et les bêtes qui dévorent un cadavre ne sauraient l'empêcher de ressusciter. La Vérité ne dirait pas: Ceux qui tuent le corps sont impuissants à tuer l'âme, si ce que l'ennemi peut faire des restes de ses victimes était un empêchement à l'autre vie. Dieu nous garde de révoquer en doute ce qu'a dit la Vérité ! Le sol n'a point recouvert les cadavres d'un grand nombre de chrétiens; mais nul d'entr'eux n'a pu être séparé du ciel et de la terre que remplit de sa présence Celui qui sait d'où la créature doit être rappelée pour la résurrection. Les gentils ne peuvent insulter aux chrétiens restés sans sépulture, car il est promis aux fidèles que non-seulement la terre, mais tous les éléments dans le sein desquels le corps
' EosEB., Hist eccL, y, i, in fine. Les païens croyaient que les fidèles ne brûlaient pas leurs morts dans la crainte de les empêcher de ressusciter (MiwoT. Félix, Octavius, c. xi et xxiv).
* Tatian. VI ; Athenagor., de Resurr., iv ; Iren., v, 3; Tertdll., de Came Chrisii, xv ; Ambros. De fide Reêttrr,, ii, 58; Pacl. Nol., Poem. xxxiv, v. 270 etsqq. ; Greo. Toron. H. Fr. x, 13, Glor. mari, i, 95, etc.
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« serait confondu,le rendront à la vie éternelle, au jour fixé 0 par le Très-Haut * . »
Dans un livre consacré à confondre Terreur des idolâtres, ce n'était pas toutefois à eux seuls que s'adressait saint Augustin. Invoquer F Évangile que ceux-ci se refusaient à reconnaître, c'eût été leur parler une Ismgue inconnue. L'évêque d'Hippone faisait sans doute appel à des frères troublés par les clameurs païennes, par la stupeur surtout dont se sentaient alors saisies quelques-unes des âmes les mieux douées ^. Tous les fidèles n'avaient point — il s'en plaignait avec amertume — ' une foi également robuste ; tous ne se disaient pas, avec leurs saints Docteurs, qu'il n'y avait pas merveille plus grande à reconstruire qu'à créer *.
L'antique teireur du défaut de sépulture remplissait encore certains esprits. Une perfection que j'ose dire surliumaine pouvait seule faire demander par les pénitents de l'Egypte que leur corps ne fût pas enseveli, mais jeté dans les lleuires ou exposé pour servir de pâture aux chiens et aux loups ^.
Les hérétiques, d'ailleurs, se succédaient remettant sans cesse en question la réalité du dogme consolateur. Après l'école gnostique, Théodore, évêque d'Égine, Eutyohès devaient répandre en Orient le venin de leur fausse doctrine *. L'Occi-
« Civ. Dei, i.
* Voir, dans les œuvres de saint Augustin, le g 2 de la lettre n® IM que lui adresse Macédonius, après les massacres de Rome.
* Civil, Dei, i, 36 ; cf. la belle Histoire de la destruction du jpaganisme en Occident, par M. le comte Bedonot, t. ii, p. 105 et 106.
* Athenaoob. , De Resurr. , m ; Iren., v, 3 ; âmbrqSm de fide Resvrr,, n, 68 ; Gregor. Tdr., H. Fr. x. 13; Sacrament. Gtegorian. dans Mubatoili, Liturg. rom. t. ii, p. 366, etc.
* JoHAN. Clim. Grad. v, 22 et 28.
® Gregob. Toron. Glor. mart. 95; Dom BïJurEAV.Dialogws de saint Grégoirele-Grand, préface, p. lxxvii, etc.