‹ La question du vase de sangChapitre 91 sur 101 · MONTAUBAN · texte numérisé non relu

MONTAUBAN

IMPRIlliaUE DE i. mOÀXt * LIBRAIRIE ^ÉHILS UFWIGIIE

Grtnd'Ri» Saint-louis, i». Kne dir Vieui-Palals^ «7^

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Nous :^'OInmes heureux d'annoncer à nos amis que nous avons trouvé les quatre cents abonnés que nous demandions. Quelques personnes nous ont exprimé le désir de voir la Revne thi^iogique paraître six fois par an. Pour que cela fut possible, il nous faudrait (leiuv cents abonnés de plus. C'est à nos amis de voir s'ils peuvent et s'ils veulent nous les procurer.

La reprise, à Montauban, delà Revue théologique de Paris, m'a valu, de la part de quelques personnes bienveillantes, des remarques que je ne veux ni ne dois passer sous silence.

Le goût du siècle, m'a-t-on écrit, n'est pas à la théologie. Le courant moderne porte les esprits vers les sciences positives, qui prennent une place toujours plus grande dans la vie contemporaine, et qui bientôt auront envahi l'homme tout entier. Aussi l'Eglise et sa science propre, la théologie, ne recueillent-elles, par un contre-coup inévitable, qu'une immense et croissante indifférence ! Vous en avez pour preuve la rareté des écrits théologiques, le cercle infiniment limité de leurs lecteurs, et l'insuccès même de la Revue que du moins le corps des pasteurs aurait dû, ce semble, soutenir de ses sympathies et de ses sacrifices. Nous savons gré de leur zèle courageux aux hommes qui veulent encore essayer de braver cette indifférence et de lutter contre ce courant j mais nous n'osons pas compter pour eux sur le succès, à moins qu'ils n'élargissent le cadre de la théologie, qui nous paraît, à nous laïques, si particu-

lier, si restreint, et qu'ils ne jettent, pour ainsi parler, cette science spéciale dans le torrent des travaux et des ardeurs scientifiques, qui entraîne toujours plus notre génération.

Au fond de ces remarques se cache une question que je ne puis aborder en ce moment, mais qui pourra faire plus tard l'objet de quelques études, celle-ci : Faut-il, ou non, étudier encore la théologie ? et j'estime, pour le dire en passant, qu'aussi longtemps que le matérialisme et le scepticisme ne seront pas le dernier mot de l'humanité ; aussi longtemps que l'esprit et la foi seront des puissances de ce monde, il y aura place, place légitime et souveraine pour la science de Dieu, de l'univers, de l'homme et de leurs rapports, ou en d'autres termes pour la théologie. Mais je ne me propose actuellement que de donner ici en quelques mots les motifs de mon humble part à la rédaction de cette Revm*^ ces motifs, brièvement expliqués, me tiendront lieu d'une plus ample réponse.

1® Il m'a semblé que le moment de reprendre et de continuer cette publication dans l'intérêt de notre Église Réformée de France, était providentiellement indiqué. Depuis trente ans un esprit de critique dissolvante et de négation progressive n'a cessé d'entasser ruines sur ruines au sein de nos communautés. La Bible, Jésus- Christ, sa personne, son œuvre et sa vie ; le Christianisme apostolique; les écrits du Nouveau-Testament; l'Église, ses croyances, sa discipline, son culte et' son organisation ; la Réforme et ses principes, tout a été jeté dans le creuset de la critique, et tout en est sorti plus ou moins dénaturé, mutilé ou nié. Des docteurs n'ont pas craint de citer à la barre de leur raison, de leur conscience et de leur science, érigées en tribunal infaillible, ces grand objets de la foi et de la vie des croyants, et ils les ont plus souvent condamnés ou rejetés qu'ab-.

UN MOT d'explication. 3

SOUS. De là cette indifférence religieuse, cette méconnaissance humiliante des principes protestants, et, disons-le, cette ignorance inouïe de la foi chrétienne, qui se sont révélées naguère avec un si affligeant éclat ; de là cet amalgame païen des questions religieuses et des passions politiques, ce zèle aveugle d'incrédulité, et ces fiévreux entraînements vers une indépendance absolue, qui ne peuvent aboutir qu'à la destruction de tout lien ecclésiastique et de toute association chrétienne.

Ne sont-ce point là des signes des temps qui commandent de remettre la main au relèvement de ces ruines, et de saisir, comme autrefois les Juifs du retour, la truelle et Tépée pour rebâtir et pour se défendre ? Dieu a permis naguère qu'un pouvoir intelligent et réparateur rendît à notre Eglise de France, avec son autonomie, le droit de se rasseoir sur ses antiques et glorieuses bases synodales, garantie admirable d'ordre et de liberté ; eh bien, n'est-ce pas nous dire que , plus que jamais, l'heure est venue d'ajouter à sa reconstruction da dehors celle du dedans, et d'y concourir par le raffermissement de sa foi, par la défense de ses croyances, par la justificatian des principes qui ont fait, et qui seuls peuvent encore faire sa force et sa gloire ? Oui, par la marche des événements. Dieu donne à tous ceux qui ont gardé la foi en sa révélation et à sa Parole -sainte, la foi en son Fils Jésus-Christ et à son Esprit de résurrection et de triomphe, le signal et l'ordre d'agir, de relever, de reconstruire. Pourquoi donc n'essaierionsnous pas, malgré notre faiblesse, d'unir nos efforts pour répondre à ces signes et à leurs appels -, pour défendre et vulgariser cet Evangile de grâce, de liberté et de progrès, qui renferme seul, à nos yeux, le remède à nos maux et le secret de notre régénération sociale?

2^ Il y a, nous le savons, disséminés çâ et là dans nos

Eglises de ville et de campagne, de jeunes pasteurs ardents à Fétude, zélés pour la théologie, et vivement désireux de renouer la chaîne des traditions savantes de notre Eglise, brisée depuis bientôt deux siècles par le malheur des temps. Pour échapper aux funestes effets de risolement, nous les avons vus plusieurs fois, au sortir de TEcole théologique, former, malgré leur dispersion à travers la France, des sociétés de travail dont tous les membres, tour à tour auteurs et juges de leurs mémoires, cherchaient ainsi à entretenir Tamour de la théologie et le feu sacré des recherches scientifiques. Quelques-uns d'entre eux s'imposent même des sacrifices annuels pour couronner, par un cadeau de livres, la meilleure des thèses de la Faculté d'où ils sont sortis; et tel autre m'écrivait naguère : « Vous « savez que j'ai entrepris modestement de réveiller « le goût des fortes études, ou plutôt des bonnes « études dans notre corps pastoral ; serait-il op- « portun de fonder des prix pour la meilleure « analyse ou la meilleure critique d'un ou de « plusieurs ouvrages de longue haleine ? Ne refu- «. sez pas aux jeunes les conseils que peuvent « vous dicter votre expérience et celle de vos amis. » Mais comment remédier en quelque mesure à l'éparpillement forcé de ces hommes intelligents et laborieux, dont l'isolement frappe les études de stérilité, sinon pour eux-mêmes, du moins pour les autres? Gomment faire tourner au profit de notre Eglise les travaux de ces pasteurs qui, dans le silence de leur cabinet et sous le regard de Dieu, luttent pour la vérité, et se prennent * corps à corps soit avec les problèmes du passé, soit avec les difficultés du présent, soit avec les mystères de l'avenir? Gomment former un faisceau de ces efibrts ignorés, de ces lumières dispersées, de ces bonnes voiQfttés qui ne cherchent qu^à contribuer, par la science

UN MOT D*BXPUCATION 5

comme par la foi, à la défense de la vérité chrétiemie et au relèvement de leur Eglise et de leur patrie ? N'est-ce pas en essayant encore, coûte que coûte, de redonner un organe public à ces théologiens et à quelques laïques savants, et de les unir par la solidarité d'une œuvre commune?

A vrai dire, c'est surtout en vue de ces jeunes esprits ouverts et ardents que j'ai consenti à concourir à l'exécution d'un dessein louable, quoique téméraire peut-être aux yeux de quelques-uns; et en leur tendant la main, j'ose espérer qu'ils sauront avancer 'les leurs et les unir par les doux liens d'une libre et laborieuse confraternité de foi et d'espérance. Tel est le second motif qui m'a engagé dans cette aventureuse entreprise.

,3® Mais il en est un troisième que j'ai surtout à cœur d'indiquer j et peut-être sera-t-il une réponse suffisante à ceux qui m'ont dit : agrandissez le cadre si restreint de la théologie, et, à cet effet, jetez-la dans le torrent des travaux et des ardeurs scientifiques, qui entraîne notre génération.

Si je ne me fais point illusion, le caractère le plus général et le plus douloureux de notre époque est celui d'un conflit toujours plus accusé entre le Ghristianisfne et la culture générale, entre l'Eglise et la Société laïque, ou, pour être plus vrai, celui d'une rupture croissante et déjà profonde entre la conscience chrétienne et la conscience moderne. Enivré de ses découvertes et de ses conquêtes dans les vastes domaines du monde et de la science, l'homme du xix® siècle veut marcher sans appui divin, dans le sentiment de sa force et de sa liberté. Amoureux de son indépendance et de son génie, il aspire à organiser et à régler sa vie présente sans la perspective d'un autre monde, sans l'intervention d'une puissance divine, supérieure à la sienne. Volontiers il se renferme dans l'horizon de cette terre, et

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semble aspirer à se détacher des espérances chrétiennes, ou, pour tout dire en deux mots, à se passer du ciel et de Dieu. Gœthe a dit quelque part : (( Le thème le plus « remarquable et le plus profond de l'histoire univer- (( selle, du monde et de l'homme, est le conflit de la foi « et de l'incrédulité. » Il n'a que trop raison, et ce mot ne fut jamais plus vrai qu'aujourd'hui. Nous sommes engagés en plein dans ce conflit qui nous ronge au cœur comme un cancer, et qui menace de dévorer l'Église et la Société. Je voudrais essayer de le caractériser, en me demandant tour à tour ce qu'impliquent la conscience chrétienne et la conscience moderne.

A mes yeux la conscience chrétienne implique les vérités où les réalités suivantes :

Un Dieu-Père, Créateur absolument libre et saint; maître souverain de ses œuvres, dans lesquelles sa puissance et son amour qui les portent et qui les enveloppent, pénètrent et agissent selon son éternelle sagesse ;

Une humanité que ce Dieu d'amour a faite intelligente, morale, libre et dès lors responsable ; que le mal a séduite et fait décheoir; et qui, réduite à elle-même, se débattrait à jamais impuissante dans le cercle ténébreux de son égoïsme et dans le néant de son orgueil, sous l'étreinte de la mort, salaire mérité de son péché ;

Un Libérateur céleste, un Sauveur à la fois Fils de Dieu et Fils de l'homme, expression accomplie de l'un aussi bien que type parfait de l'autre, qui est venu offi-ir au genre humain coupable et perdu, et donner aux croyants, le pardon et la vie;

Une humanité refaite, vraie famille de Dieu régénérée, l'Eglise qui, vivant désormais de ce pardon et de cette grâce, se retrempe dans la communion de son Esprit, se rajeunit dans son divin commerce, et s'efforce . de ramener les désordres et les révoltes du péché à l'ordre et àrharmonieéterneIs,en faisant toutes choses nouvelles.

UN MOT D'BXPUCATION

Et ce merveilleux ensemble de vérités, incarnées dans des faits surnaturels, mais admirablement assorties aux besoins de l'homme, sont déposées, ineffaçables et lumineuses, dans des archives séculaires et sacrées, la Bible, source historique et règle tout ensemble de la foi et de la vie chrétiennes.

Eh bien ! quel est le cas que le siècle fait de ces vérités, ou plutôt, quelles sont celles qu'il n'attaque point, qu'il ne répudie point?

Prenez la première, celle sans laquelle les autres ne sont rien, celle du Dieu d'amour, personnel, libre, saint Connaissez-vous beaucoup d'écrits de philosophes contemporains, qui l'exposent et la défendent? Strauss et Renan, Hegel et Proudhon, Vogt et Taine, Darwin et Vacherot, pour citer quelques noms, en sont-ils les représentants et les apôtres? ou plutôt, est-ce que le Dieu substance ou matière universelle, — le Dieu âme du monde, inconsciente, impersonnelle — le Dieu créa-, teur, mais indifférent et impassible, — en d'autres termes, le matérialisme, le panthéisme et le déisme, ne sont pas les trois divinités autour desquelles se rallient la plupart des savants de nos jours, lorsqu'ils n'arborent pas avec Feuerbach et bien d'autres le drapeau du pur athéisme? Quoique ce ne soit pas le moment de vérifier en détail ces assertions, je ne puis toutefois m'empêcher de citer quelques déclarations péremptoires. « La matière, dit l'un, est la seule chose réelle, (( permanente, éternelle j la force n'en est qu'une pro- (( priété. Toute vie végétale, animale, intellectuelle, (( n'est qu'un développement de cette force. Il n'y a (( nulle part, ni au ciel, ni sur la terre, une force en « dehors, ou au-dessus, ou au-delà de la matière. — (( L'unité ^solue de l'être, dit un autre, par la réduction « aumouvement de tous les phénomènes de la vie univer- « selle, voilà la formule. L'observation et l'expérience

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« pour méthode ; pour base les lois des phénomè- (( nés observés ou expérimentés 5 pour formule d'ex- (( plication, le principe tout mécanique de la résultante (( des fôrces composantes; pour synthèse, enfin, Punité « d'être et d'action, sans exception ni solution de conti- « nuité, voilà le système. » — L'auteur d'un ouvrage allemand récemment traduit, résume de la façon suivante les travaux des Bûchner, des Vogt, des Moleschott, des Darwin, des Schleicher, des Buckle : « Des « atomes se forme un monde inorganique ; de celui-ci « sort de lui-même l'organique; de l'organique animal, <( l'homme, et puis l'histoire universelle dans laquelle il (( n'y a en jeu que les forces qui sont dans la nature « inorganique. C'est ainsi que la cosmologie, la géo- « logie, la minéralogie, la botanique, la zoologie, l'an- (( tliropologie, l'anatomie, la physiologie, l'ethnogra- « phie, la psychologie, la théologie et l'historiographie « forment un tout immense qui n'est que le groupement « de deux genres d'atomes, les atomes masses, et lesato- « mes éthers, dont l'un est attractif et l'autre répulsif. » Au milieu de ces idées qui fascinent de plus en plus notre génération, que devient le Dieu des chrétiens? Demandez-le à un écrivain qui regrette que (( l'Asiatisme— c'est ainsi qu'il appelle la foi chrétienne — pèse sur tous nos États et nous enchaîne à une barbarie raffinée ou non raffinée. Voltaire, Lessing, Gœthe, Schiller, Kant, Fichte, Hegel, ajoute-t-il, quoiqu'ils aient beaucoup fait pour éclairer, étaient cependant profondément plongés dans l'Asiatisme. » Demandez-le à cet autre écrivain qui s'écrie : « Il faut que devant la marche triomphale des sciences naturelles, Brahma, Buddha, Jupiter et Jehova cèdent, pour établir dans tout leur droit les principes sublimes de la raison et de l'amour, » ou bien encore à ce poète du positivisme dont vous avez pu lire naguère ces quatre vers :

Oh ! qaelle immense joie après tant de sooflrance,

A travers les débris, par-dessus les charniers,

PouYoir enGn jeter ce cri de délivrance :

« Plus d'hommes sous le ciel, nous sommes les derniers I »

Prenons encore la notion d'un monde surnaturel et d'un ordre surhumain intervenant dans notre monde, ou plus exactement l'idée d'une intervention active de Dieu dans sa double création matérielle et morale. Quelles contradictions passionnées ne rencontre-t-elle pas de la part des savants, des philosophes, des historiens, des naturalistes! Elle serait bien longue, s'il fallait la dresser, la liste de ceux qui s'inscrivent en faux contre elle, depuis Spinoza jusqu'à M. Renan! Vous n'entendez partout que des clameurs coBtre^ie surnaturel, des railleries contre le miracle qu'on prétend être contraire à la sagesse et à la puissance de Dieu, aux lois de la nature et à l'ordre du monde. « C'est là, s'écrie Strauss, le plus grand scandale pour l'esprit moderne. » Aussi quels efforts pour faire disparaître dans des nuages de légendes ou dans les rêves fiévreux de l'hallucination le plus grand de tous les miracles, Jésus-Christ et sa vie ! Le premier article de iQur credo est qu'il n'y a pas, qu'il n'y a jamais eu, et qu'il n'y aura jamais de miracle, le surnaturel étant, de par leur raison, impossible: Le rationalisme vulgaire et le rationalisme transcendant, ou si vous aimez mieux, Paulus et Baur, les libres-penseurs de toutes les églises et de toutes les écoles, les systèmes philosophiques modernes et les théories de la plupart des naturalistes, partent tous de cette présupposition, pour ne pas dire de ce préjugé qui pour eux est un dogme. Ils s'accordent à merveille pour notifier à Dieu, de par leur science infinie, la défense de faire miracle ici-bas. Et ils savent bien ce qu'il font, car le miracle une fois proclamé

impossible, absurde, ce n'est rien moins, du même coup, que le christianisme impossible aussi, absurde aussi, puisque le miracle en est le commencement, le milieu et la fin; quedis-je, ce n'est rien moins que toute religion également impossible! car, je vous le demande, sans des relations avec une puissance et un monde supérieurs, sans prière, sans culte, en un mot sans des cœurs qui s'entre répondent et des vies qui se pénètrent du ciel à la terre et de la terre au ciel, qu'est-ce que la religion? quel désert et quel vide, si rien ne comble l'entre deux?

Prenons encore pour troisième et dernier exemple les idées de la liberté morale et du mal, et écoutons à ce double égard les sentences de quelques coryphées de "^^ pensée moderne : <( La vie n'est pas l'épanouissement (( d'une force particulière. C'est un état, un mode de la (( matière fondé sur ses propriétés inaliénables, dépen- « dant des phénomènes particuliers de mouvement, tels « que le produisent la chaleur et la lumière, l'eau et (( l'air, l'électricité et les ébranlements mécaniques. « L'homme est la somme de ses parents et de sa nour- « rice, du lieu et du temps, de l'air et de l'atmosphère, « du bruit et de la lumière, de la nourriture et du cos- <( tume. Sa volonté est la conséquence nécessaire de « toutes ces causes; elle est liée à une loi naturelle, « comme la planète à sa course, la plante à son sol. — (( Toutes les capacités que nous appelons facultés de « l'âme, dit un autre, ne sont que des fonctions de la (( substance cérébrale, ou pour parler d'une manière « plus palpable, les pensées émanent du cerveau, comme « la bile du foie, comme l'urine des reins. Admettre une (( âme qui se servirait du cerveau comme d'un instru- <( ment, est une absurdité. » Il est bien évident, dès lors, que le cerveau suant les pensées, ainsi qu'on l'a dit, et le phosphore étant ce qui pense dans le cerveau, l'intelli-

gence, Fesprit, la moralité reviennent à une question d'aliments. Le mal est un phénomène naturel comme rhomme lui-même ; il ne nous est pas plus possible de changer notre pensée et notre volonté - que notre cerveau; la fatalité devient la loi suprême,. devant laquelle s'effacent toute idée, tout sentiment de responsabilité, de péché, de justice, de châtiment; comprendre c'est tout excuser. En définitive, la moralité se ramène et se réduit à une carte de restaurant.

A la lecture de ces désolants principes, comme Ton comprend bien les paroles attristées de M. Michelet, « de cette belle âme si poétiquement malade, — écrivait naguère M. Saint-René Taillandier — qui vient de quitter ce monde après avoir tant erré du jour à la nuit et du ciel aux abîmes : <( Le cœur se serre quand on voit que (( dans le progrès de toute chose la force morale n'a « pas augmenté. La notion du libre arbitre et de la res-

(( ponsabilité morale semble s'obscurcir chaque jour

« Cette larve du fatalisme, par où que vous mettiez la (( tête à la fenêtre, vous la rencontrez. L'artiste même; « le poète qui réfléchit l'idée de son siècle, il a de sa (( plume de bronze marqué la vieille cathédrale de ce (( mot sinistre : dvdym. Ainsi vacille la pauvre petite (( lumière de la liberté morale... Elle brûle, elle, veuve ((et solitaire; chaque jour, chaque heure, elle scintille (( plus faiblement. Si faiblement scintille-t-elle, que dans (( certains moments, je crois, comme celui qui se perdit (( aux catacombes,- sentir déjà les ténèbres et la froide (( nuit. . . Elle éteinte, grand Dieu, préservez-nous de vivre (( ici-bas ! «Et qu'aurait-il dit,cet historien, lui aussi poète, s'il avait connu ces lignes d'un vieillard, correspondant du comité central sous le terrorisme de la Commune :

(( Il y a encore un préjugé, celui de la pudeur et de (( la morale publiques. Dans quels vieux bouquins de ' (( morale religieuse et philosophique va-t-on chercher

« ces mots vides de sens? Aussi, M. Baudrillart qui lœ (( rapporte, s'écrie-t-il : propriété , famille, autorité, « devoir, sentiment du divin, tout disparait, Thumanité (( de même. Il reste des mâles et des femelles ! »

Arrêtons-nous ici, puisque aussi bien nous ne faisons qu'indiquer rapidement une situation sans l'approfondir, et concluons que sur ces points, commo sur beaucoup d'autres, l'antagonisme le plus radical se dresse effrayant entre la conscience chrétienne d'une part, et de l'autre la conscience moderne qui se résume dans deux mots : le naturalisme et l'humanisme

Et que signifient au juste ces deux mots ?

Le naturalisme a pour principe de tout déduire de l'ordre naturel et du cours ordinaire des choses, et de nier tout ce qui les dépasse. Il veut tout expliquer par les forces fatales de la nature. Pour lui, tout ce qui est surnaturel est contre nature, et tout ce qui dépasse la raison est irrationnel. Est-il étonnant dès-lors que ce système déclare une guerre irréconciliable à la foi au Dieu personnel, créateur et révélateur, à la Providence, à la révélation chrétieAne et à tout^ miracle, à la rédemption, à l'obligation morale, à la prière, à l'espérance, à la vie étemelle ! Est-il étonnant que l'irresponsabilité de l'homme et la fatalité de ses actions soient au bout d'une théorie qui fait de l'esprit lui-même un fluide se dédageant de ses matériaux aussi nécessairement que le gaz de certains corps, car, dans leurs analyses des cellules et des flls des nerfs, les physiologistes n'ont point aperçu sous leur microscope les idées et les actes volontaires, pas plus que les chimistes ne les ont découverts au fond de leurs creusets ! N'était-il pas logique d'en déduire qu'il n'y a d'autre Dieu que la nature d'où tout sort et hors de laquelle il n'y a rien, la nature dont l'essence est la cellule, ou

UN MOT d'explication 13

mieux, Tatome ! Et voilà TAlpha et TOméga de ce système ; voilà son éternel vivant !

L'humanisme est cette tendance qui fait prédominer rhomme jusqu'à proclamer, à travers des évolutions plus ou moins conscientes, sa souveraineté exclusive et son absolue autonomie.

Sous le nom de rationalisme vulgaire, cet humanisme acceptait d'abord ce qu'on a appelé la trinité kantienne. Dieu, la liberté morale, l'immortalité, et je puis ajouter, le christianisme et la Bible, mais sous bénéfice d'inventaire. Elevant la raison au rang de tribunal suprême, il n'admettait que ce qui lui était conforme, et rejetait comme faux, absurde et impossible tout ce qui dépassait le niveau de ses connaissances ou la contredisait. Il pesait à sa balance les pensées et les actes de Dieu, et ne recevait au titre de vérités religieuses et morales, que celles qu'elle pouvait comprendre. Mais bientôt, la révélation, les miracles, la divinité du Christ, l'essence du christianisme disparurent sous les débris amoncelés de ce scalpel ; et ce rationalisme vulgaire s'éteignait dans le vide qu'il avait fait, pour céder la place à un rationalisme prétendu transcendant, tout pénétré du souffle panthéistique- de la .philosophie hégélienne, qui, sous le nom d'école de Tubingue, aboutit hardiment à la divinisation de l'homme.

En effet, le chef de cette école, en posant pour principe la conscience chrétienne à l'encontre et au-dessus de toute autorité soit de la Bible, soit de l'Eglise, soit de la tradition, proclame pour premier devoir de l'homme celui de prendre, par un acte émancipateur, pleine possession de lui-même; de ne se laisser imposer aucun fait, aucune doctrine qui n'appartiendrait pas à son propre fonds divin, et par cela même de ne s'incliner que devant sa propre autorité. Tel est son devoir absolu et son droit inaliénable. Sa tâche est d'acquérir con-

science du caractère et de la portée infinis de sa personnalité, d'être et de se savoir toujours plus maître souverain sur tous les objets qu'il est appelé à connaître ou à embrasser ; car son rôle n'est pas de s'assimiler une vérité placée en dehors ou au-dessus de lui pour se régénérer^ mais d'accroître sa propre puissance pour réenfanter raJjsolu. Pouvait-on dire plus manifestement qu'au fond et en définitive la conscience ne croit qu'à elle-même, ne développe qu'elle même à travers les évolutions immanentes de la pensée, et détrône Dieu pour le remplacer ! Ce subjectivisme, ou si vous aimez mieux, cet individualisme effréné, n'est-il pas synonyme d'athéisme humanitaire ? Lisez plutôt ce qu'en pensait et ce qu'en écrivait, il y aura bientôt une quinzaine d'années, un maître dont on ne récusera pas la haute compétence en ces matières, M. Schérer : <( Quand la critique aura ren- « versé le surnaturel comme inutile et les dogmes « comme irrationnels; quand le sentiment religieux « d'une part, et de l'autre une raison exigeante auront (( pénétré la croyance, et l'auront transformée en se « l'assimilant ; quand il n'y aura plus d'autorité debout, « si ce n'est la conscience personnelle de chacun ; (( quand l'homme, en un mot, ayant déchiré tous les (( voiles et pénétré tous les mystères, contemplera face (( à face le Dieu auquel il aspire, ne se trouvera-t-il « pas que ce Dieu n'est autre chose que l'homme lui- « même ! la conscience et la raison de l'humanité per- « sonniflées ! et la religion, sous prétexte de devenir « plus religieuse, n'aura-t-elle pas cessé d'exister ? »

Voilà les négations et les afïirmations impies que des journaux, des revues, des écoles et des livres répandent en tous lieux, et qui, sous des formes et des noms divers, s'infiltrent par mille voies dans tous les rangs de la société. Semblables à une atmosphère malsaine, elles nous enveloppent, elles nous étreignent de toutes parts^

UN MOT d'explication 45

et vicient profondément les sources de la vie personnelle, domestique et publique. Nous pouvons en voir de nos yeux et en constater de nos mains les eflTets dissolvants dans la société et dans TEglise. Eh bien ! est-il possible d'assister, les bras croisés, à cette dégradation de l'âme et du devoir, à cette proscription systématique de la religion, du ciel et de Dieu, à ce suicide religieux, moral et social î Poser la question, c'est la résoudre. Là est mon troisième motif d'essayer encore la publication de cette Revue.

Mais comment répondre en quelque mesure aux exigences de cette situation ? A mon sens il faudrait pardessus tout reprendre comme à nouveau les grands, les étemels objets de la science religieuse. Dieu, l'homme, Jésus-Christ, l'Eglise, l'avenir, la Bible, et les exposer, sans se lasser, à nos contemporains, comme s'ils en entendaient parler pour la première fois. L'Evangile, le pur et saint Evangile, leur est, hélas ! si généralement inconnu ! Ne le voyons-nous pas, tous les jours, travesti ou dénaturé par ceux qui se croient des maîtres dans la science, aussi bien que par les ignorants ! Oui, le premier devoir de ses défenseurs serait de le faire connaître, en dehors de tout esprit de parti ou de secte, en le prenant à sa divine hauteur, tel qu'il plane depuis dix-huit siècles au-dessus de toutes les églises et de tous les systèmes dogmatiques. Il faudrait remonter à sa source, et par des études approfondies sur la personne et l'œuvre de son fondateur, comme sur les enseignements et la vie de ses témoins apostoliques, reproduire dans sa beauté et dans sa céleste ampleur ce christianisme à la fois si divin et si humain, qui brille de tout son éclat dans le Fils de Dieu et le Fils de l'homme, et qui s'incarna, si puissamment rénovateur, dans la personne des apôtres et des premiers chrétiens. Il faudrait, une fois les principes établis, en tirer les conséquences à

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tous les points de vue, en faire la plus large et la plus pénétrante application à nos problèmes sociaux, à la famille, à l'école, à l-Etat, à l'Eglise, à la vie sous toutes ses formes, à tous ses degrés, dans tous ses domaines, et montrer ainsi que ce christianisme si méconnu possède plus et mieux que des réponses à des questions, car il est la force et la vertu de toute régénération individuelle et collective.

A côté de cette apologétique directe de la foi chrétienne par la simple exposition de sa nature et de ses effets, il ne serait pas moins urgent de faire une large place à l'apologétique militante^ je veux dire d'analyser leg travaux de tout genre qui sont hostiles à cette foi, les attaques que les sciences naturelles et historiques dirigent contre elle, les difficultés que la critique et la philosophie entassent contre les faits de la révélation, et en même temps d'examiner leur valeur, de les soumettre à une appréciation raisonnée, afin d'amoindrir l'abîme qui se creuse entre la croyance et la science, entre l'Evangile et le siècle. Cest ainsi qu'à nos yeux la théologie ne paraîtrait plus être une science surannée, du moyen-âge ou de sacristie, renfermée dans un cadre étroit et sombre ; c'est ainsi qu'elle marcherait tout au moins l'égale des autres, sur cette grande route de la vie où se meuvent les générations de nos contemporains.

Je termine ces explications que je devais à mes honorables correspondants par une confession: Qui sommeônous, rédacteurs de ce Recueil, pour une telle entreprise? Nul plus que nous ne sent tout ce qui nous manque. Les hommes du jour sont si petits, et les circonstanr ces sont si critiques et si grandes ! Que Dieu nous vienne en aide dans nos infirmités !

A. Sardinoiîx.

RËFORMATION ET REVOLUTION

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