CINQUANTE APHORISMES
Le 350** anniversaire de la Réformation ecclésiastique du seizième siècle, que nous célébrons, est témoin, au double égard de TÉglise et de la théologie, d'une révolution qui n'a point eu jusqu'ici son égale. Si les uns la déplorent profondément, d'autres l'acclament sans réserve. Aussi n'est-il pas superflu de l'examiner en prenant pour pierre de touche l'esprit et les tendances delà Réforme, et de préciser avec netteté la difiérence essentielle qui existe entre ce qu'on appelle Ré formation et Révolution*^ CBV^ ici aussi, Satan se déguise, encore et toujours, en ange de lumière ! (II Corinthiens, xi, 14.)
La Réformation du seizième siècle, prise dans son essence, n'a été ni un simple retour au Christianisme apostolique, ni une émancipation sans limites de la cons-
(4) M. J.-J. Tan Oosterzée, docteur et professeur de théologie à Utrecht, écrtyit, au mois de juillet 4867, cinquante aphorismes pour rassemblée évangélique qui se tint à Amsterdam au mois d'août de la même année. Pendant deux soirées, ces aphorismes furent la matière de fraternels entretiens dans une réunion composée en grande partie de théologiens. Au mois d'octobre suivant, l'auteur les fit paraître, pour l'anniversaire de la Réformation, sous forme de pieuse offrande à l'Église, et il a bien voulu nous autoriser à les publier comme un témoignage de sa cordiale et vive sympathie pour notre Reme, Nos luttes ecclésiastiques l'intéressent d'autant plus vivement, que, ainsi qu'il nous l'écrivait, le wm changé, votre histoire est la nôtre. Qu'il me permette, en lui offrant nos remerciments, de citer les belles paroles de foi qui terminent sa lettre : « Mais enfin Christ vit, Christ règne. Christ préserve son peuple de tout mal. Celte inscription, gravée sur l'obélisque de la place Saint-Pierre, à Rome, reste notre souveraine consolation, v A. S.
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cience individuelle, ni une déplorable défection du principe chrétien. Elle fut bien plutôt une vigoureuse épuration que la décadence profonde de l'Eglise avait rendue nécessaire, et dont les salutaires conséquences ont mis au grand jour l'inappréciable bienfait. Aussi devons-nous, loin de la regretter comme un malheur, la célébrer avec une joie reconnaissante, quoique mêlée de tristesse, et voir en elle une nouvelle manifestation du Seigneur à son Eglise.
Inaugurée par la foi héroïque de Luther et de ses compagnons d'œuvre, la Réformation est encore aussi peu achevée dans le domaine de l'Eglise que dans celui de la théologie ; et ce. nouveau jubilé doit nous porter d'autant plus vivement à la continuer, que les temps où nous vivons sont plus graves. Sachons-le bien, ce n'est que par une rénovation soutenue que le protestantisme évangélique accomplira sa destination sublime à l'égard du royaume de Dieu et du monde ; mais gardonsnous d'appeler rénovation tout ce que l'on désigne de ce nom. En ces jours de confusion babylonienne des langues, il importe infiniment de ne pas saluer du titre d'ami des ennemis, et de ne pas traiter • en alliés des adversaires auxquels notre premier devoir est de résister de toutes nos forces.
Quels sont les continuateurs de cette œuvre rénovatrice î Ce sont ceux qui, attachés inébranlablement aux grands principes des Réformateurs suisses et allemands, cherchent à les préciser avec toujours plus de justesse ; à les faire prévaloir avec toujours plus de vigueur, et
à les appliquer toujours plus largement à toutes les sphères de la vie. Ce sont ceux qui mettent leurs soins incessants à scruter et à épurer leur foi par la Parole de Dieu; à confesser cette foi avec une clarté et avec une énergie toujours nouvelles , et à se consacrer à à l'Église avec une fidélité invincible, en annonçant les grands faits de Dieu en Christ, dans leur harmonie avec les lumières et les besoins des temps présents.
Quels en sont les adversaires? Ce sont ceux qui en contredisent directement le principe formel, c'est-à-dire l'autorité souveraine des Ecritures^ et le principe matériel, c'est-à-dire la justification par la foi en Jésus-Christ^ principes proclamés l'un et l'autre au XVI® siècle. Ce sont ceux qui, à l'égard des articles fondamentaux et de l'unique moyen du salut, opposent un non éclatant au oui des Réformateurs, et préconisent un Evangile dans lequel ni les héros de la Réforme, ni les Pères de l'Église et les martyrs des premiers siècles, ni les apôtres et les prophètes du Nouveau Testament ne reconnaîtraient le leur.
Toute réformation énergiquement poursuivie peut aboutir, il est vrai, par ses coiîséquences, à une révolution d'idées et de situations qui, à leur tour , frayent la la voie à une réformation nouvelle ; mais entre une vraie réformation et une révolution, envisagées l'une et l'autre dans leurs principes, il y a une différence non pas de degré seulement, mais de nature et d'esprit; et il faut d'autant moins négliger d'en tenir compte, que les fauteurs de l'une se parent plus voloïitiers du manteau prophétique de l'autre.
SO REVUE THÉOLOaiQUE
Cette diflférence entre leurs principes ne frappe pas toujours, sans doute, avec une soudaine clarté. Il est historiquement possible qu'un mouvement plus ou moins révolutionnaire finisse en réformateur, ou bien à l'inverse, qu'un courant réformateur dégénère en un mouvement révolutionnaire. Et voilà justement pourquoi l'Eglise contemporaine doit être fort avisée et fort circonspecte dans l'appréciation qu'elle fait de ses pasteurs ou de ses docteurs, afin de ne pas repousser précipitamment comme mensongère telle doctrine qui peutêtre, bien employée, l'aiderait à mieux connaître la vérité révélée ; comme aussi de ne pas pressentir des profondeurs de sagesse dans des idées qui ne cachent plutôt que des profondeurs de Satan. (Apocal., ii, 24.) Sachons, toutefois, qu'il n'est pas impossible à la longue de discerner les esprits ; il n'est besoin, à cet effet, que de leur appliquer l'unique vraie pierre de touche, et d'avoir un œil éclairé par l'Esprit-Saint.
Réformation et Révolution.— L'une et l'autre afltonent et nient; mais avec cette/différence que l'esprit négatif a lederniermot ici, et là l'esprit affirmatif. L'une et l'autre veulent édifier ; mais là en conservant et en consolidant le fondement qui a été une fois posé, et ici en le rejetant. L'une et l'autre aspirent à cultiver; mais tandis que la première travaille à débarrasser le tronc séculaire des plantes parasites ou des branches mortes qui le déparent, la seconde saisit une hache et la met résolument à ses racines. L'une et l'autre ont la pré-
tention de combattre pour la vérité et pour la justice ; mais si la première fait du droit de Dieu son point de départ, la seconde inscrit de règle sur son drapeau la souveraineté de rhomme. Aussi longtemps qu'elle reste fidèle son principe, la Réformation ne connaît et n'emploie que des armes spirituelles; mais la Révolution a volontiers recours au bras de chair, et, s'il est nécessaire, à la violence et au glaive. Si la première a pour compagne le réveil, la seconde a pour alliée la révolte.
Réformation et Révolution. —Elles entraînent, l'une et l'autre, une transformation. Mais cette transformation revêt, dans le premier cas, un caractère normal, analogue au développement régulier d'un enfant qui devient successivement adolescent, jeune homme, homme et père ; tandis qu'elle prend, dans le second, des allures brusques, désordonnées, quelquefois sauvages, ainsi qu'on voit, dans les contes de fées, un ours devenir prince, ou ce prince redevenir ours. C'est que l'une se fait par évolution, et l'autre par substitution.
Réformation et Révolution. — A elles deux s'applique également cette sentence du Seigneur : « Je te jugerai par tes paroles. » Si l'esprit de l'une est facile à reconnaître à sa confession toujours plus approfondie et plus éclatante du péché et de la grâce^ celui de l'autre ne l'est pas moins à sa prédilection pour deux petits mots bien différents : moi et non. Il n'y a à cela rien de surprenant; car ce dernier esprit, persuadé que l'homme, quoique toujours imparfait, est cependant
originellement bon, ne trouve la cause la plus profonde du mal physique et du mal moral que dans les circonstances sociales ; tandis que le premier, convaincu que le péché est une faute personnelle, proclame l'homme responsable des suites inévitables qui en découlent. Les représentants de ces deux esprits contraires, mêlés quelque temps, peut-être, sur le même champ de bataille, ne manquent jamais de se séparer dés que s'ouvre le débat sur cette grande question : Qu'est-ce que le mal moral, et d'où vient-il ? Aussi le mot définitif de la gauche ne peut-il être que celui-ci : « Vous serez comme des Dieux! » et la devise de la droite, rien de moins que cette parole : « A Dieu seul la gloire ! »
Réformation et Révolution. — L'une et l'autre peuvent être bénies au début, et c'est ici qu'on peut appliquer notamment à la Révolution le mot d'un penseur chrétien, de Franz von Baader : Lorsque Dieu veut « faire quelque chose de bon, il laisse volontiers le « diable en prendre l'initiative ; » mais la victoire du principe révolutionnaire est aussi pernicieuse par ses tendances, que celle du principe réformateur est salutaire par les siennes. Une réformation est le développement d'un principe vital, caché pendant quelque temps; et une révolution est le déchaînement d'une puissance de mort jusqu'alors captive. Là, c'est l'orage qui purifie l'atmosphère; et ici, l'éclair foudroyant qui brise le cèdre. L'une met au jour et féconde l'abnégation et les dévouements; l'autre manifeste et renforce la puissance de l'égoïsme; aussi, tandis que celle-ci court à une ruine assurée à travers une victoire passagère, l'autre marche à travers des luttes douloureuses vers son triomphe final.
RÉPORMATION BT RÉVOLUTION 23
La Réformation, en préconisant une liberté fondée sur le principe supérieur d'une soumission absolue à Dieu, loin d'enfantei;, une 'révolution dans la science et dans l'Église, en est bien plutôt l'irréconciliable ennemie. Au lieu d'allumer le feu sauvage de Thomas Mûnzer et de ses compagnons , le principe réformateur l'a bien plutôt éteint. Si Luther reparaissait au milieu de nous, soyez assuré qu'il ne prendrait pas une autre position à l'égard de tous ceux qui veulent la liberté, non point par l'obéissance de la foi à la parole du Seigneur et de ses apôtres, mais par la renonciation à cette même foi et à cette obéissance.
La Réformation qui s'oublie pendant quelque temps jusqu'à saluer la Révolution comme son alliée, ne nuit à rien autant qu'à sa propre cause. L'ami sérieux de la première passe bientôt pour l'ennemi de la seconde. Continuer l'une, en effet, dans l'esprit des apôtres et des Réformateurs, est à coup sûr le plus puissant moyen d'arrêter dans TÉglise et dans le monde le torrent pernicieux des idées de l'autre. Mais, pour y réussir, il faut que la Réformation en tarisse les sources, et réponde aux besoins que sa rivale peut bien révéler, mais jamais satisfaire.
Toute véritable réformation de VEglise donne tôt ou tard la main à une réformation de la théologie j et réci-
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proquement la réforme de la théologie en amène une dans l'Église, quoique le premier cas soit plus dans Tordre que le second. Je ne veux pas dire que la vie ne soit stimulée et provoquée dans une large mesure par la doctrine ; mais en définitive la vraie doctrine naît de la vie nouvelle. Plus l'Église du Christ est une Église de fidèles, et plus aussi sa théologie portera l'empreinte éclatante d'une théologie de régénérés et de pèlerins. (Ecclesia fidelium — theologia regenitorum et viatorum.)
Le but final de tous les efforts réformateurs de l'Église et de la théologie, en fait de vie et de doctrine, doit être non pas de moderniser le christianisme, mais de christianiser l'esprit moderne.
Une réformation vraiment efficace de l'Église et de la science n'arrive d'ordinaire que par voie de crise décisive ; vouloir ajourner cette crise et l'éviter absolument, c'est exposer les malades au danger beaucoup plus grand de mourir de consomption. Aussi, le plus grand éloge, quelque beau qu'il soit, qu'on puisse faire d'un théologien évangélique, n'est pas d'en dire qu'il est, coûte que coûte, ami de la paix. Ce n'est point par la paix à tout prix, mais c'est par la lutte contre les ennemis du principe réformateur que l'on conquiert à ce principe la pleine victoire.