Voir la note B à la fin du volume
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titudinisme. Il ne saurait admettre à aucun degré une mater Ecclcsia, une mère Eglise qui en revient toujours à un clergé tenant sous sa férule l'école confuse des inconvertis baptisés, quitte à devenir lui-môme leur jouet ou leur écho dans les temps de crise dogmatique, sous l'irrésistible pression d'un suffrage universel sans condition sérieuse. L'individualisme tel que nous le comprenons se contente de la simple profession de la foi sans juger des conversions. S'il tient à cette profession, ce n'est pas seulement dans l'intérêt de la société religieuse, mais encore dans celui de ses membres les plus humbles. Bien loin de ressusciter, comme on le lui a reproché, l'utopie d'un prétendu contrat social qui ferait dater la société religieuse d'une convention arbitraire, il plonge par toutes ses racines dans le glorieux passé de l'Eglise universelle, de cette catholicité des âmes croyantes qu'il reconnaît dans tous les temps et sous tous les cieux, au travers du mélange des erreurs et des faiblesses des Eglises locales. 11 redit avec bonheur la grande formule de la largeur chrétienne : Je crois à la sainte Eglise universelle. Bien plus, il croit autant qu'aucune autre fraction à la chrétienté, à la nécessité de l'association des âmes, de La société des fidèles.Ce n'est pas diminuer l'Eglise que de la vouloir fonder comme lui sur la foi vivante, et de tout faire pour la préserver du formalisme.il en reconnaît, il en accepte tous les bienfaits. Il n'a pas besoin qu'on
lui apprenne que l'individu ne se suffit pas à luimême. Il sait qu'il a besoin de l'Eglise pour apprendre à connaître Jésus-Christ dont elle est l'immortel témoin. Il sait aussi qu'il ne remplit sa destination morale que dans la communauté de la foi et en acceptant la loi de la solidarité avec toutes ses conséquences. Ses adhérents n'ont garde d'ignorer qu'elle les a tendrement accueillis dès leur berceau, et qu'elle les enveloppait de ses charités avant même qu'ils lui appartinssent comme ses fidèles. L'individualisme aboutit ainsi à la vie sociale la plus forte, la plus riche, la plus réelle, à la seule qui soit digne de créatures morales et libres, et qui, par là même, ne saurait ressemblera une société de castors ou à une ruche d'abeilles. Recruter sur le monde et la simple nature le peuple de franche volonté, en mettant chacun de ceux qui doivent le composer en contact direct avec le grand Dieu des cieux et le divin chef de l'Eglise par le développement de la foi personnelle, la seule qui vaille, voilà la tâche de l'individualisme tel que nous le comprenons et le pratiquons.
J'ose dire que sa cause, ainsi définie, est bien celle de la Réforme et que c'est son principe qui a triomphé il y a trois siècles. J'irai même plus loin et j'aurai la hardiesse d'affirmer que c'est ce même principe que le christianisme primitif a inauguré et consacré, si bien qu'on ne peut les séparer. Nierat-ou que ce qui caractérisait essentiellement la société
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païenne, aussi bien au point de vue religieux qu'au point de vue politique, c'était de faire toujours et partout prédominer la chose publique sur la liberté et sur la conscience de l'individu qui ne possédait aucun droit inviolable? On ne regardait qu'au citoyen et jamais à l'homme, mettant hors la loi en quelque sorte la femme, le mineur, l'enfant, l'esclave, l'étranger, c'est-à-dire tous ceux qui n'avaient pour eux que la qualité d'homme et non un titre civique. L'œuvre admirable du christianisme au point de vue social fut précisément de relever la qualité essentielle au-dessus de ce qui n'était que contingent et national, et de mettre l'homme au-dessus du citoyen de telle ou telle cité, l'homme, c'est-à-dire l'individu, l'être responsable et libre dont l'àme vaut un monde. En second lieu, le christianisme limita le pouvoir de la chose publique ou de l'état en lui interdisant d'opprimer ou d'absorber l'être moral qui est toujours l'être individuel; il commenta par reconquérir sur le pouvoir civil le domaine de la religion qui ne fut plus une attribution de la souveraineté politique. Etablir l'indépendance de la conscience, c'était établir le droit de l'individu dans la sphère supérieure de la vie morale, car la vie morale est essentiellement individuelle. Il ne fonda pas seulement cette indépendance vis-à-vis du paganisme, mais encore vis-à-vis du judaïsme, qui avait dû revêtir un caractère théocratique et national pour accomplir sa haute mission
pédagogique et préparatoire. La nouvelle alliance fut précisément nouvelle parce qu'elle mit fin à la théocratie, c'est-à-dire à la religion collective, nationale et imposée. Enfin, dans ce haut domaine de la vie religieuse et morale, distinct de l'Etat, l'Eglise, par toutes ses institutions, par son catéchuménat si sérieux comme par son inflexible discipline, pratiqua un individualisme si tranché que nulle part aujourd'hui, il ne serait supporté dans toute sa rigueur. Elle consacra ainsi la liberté du peuple de Dieu de la seule manière qui soit efficace, car les multitudes confuses qui ne donnent aucun gage d'une foi vivante sont faites pour l'esclavage spirituel. J'en appelle à cette organisation de l'Eglise des martyrs, que j'essayais naguère de faire revivre d'après d'irréfragables documents confirmés par les découvertes récentes de la science historique l. Ma conviction à cet égard est si entière que je n'hésite pas à dire que l'individualisme bien compris, c'est le christianisme lui-même. D'où je conclus que la Réforme, qui n'est à nos yeux qu'un retour à ce christianisme primitif par delà les erreurs qui l'avaient dénaturé, est elle-même une restauration de cet individualisme véritable, dont le déclin avait marqué l'asservissement de l'Eglise sous la réac-
l.Voir le VIe volume de mon Histoire des trois premiers siècles de l'Eglise chrétienne: La vie ecclésiastique, religieuse et morale des chrétiens aux deuxième et troisième siècles , livre Ior, ch. i : Le Baptême et le Catéchuménat.
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tion lente d'un passé qu'on avait cru à jamais aboli, et qui n'était autre que le paganisme antique ou le judaïsme dégénéré, si victorieusement combattus par le grand apôtre des libertés chrétiennes, ce saint Paul que je ne crains pas d'appeler le plus énergique des individualistes !
Considérons de plus près ce qu'a été, à ses origines et avant les déviations que nous signalerons franchement, le principe de notre glorieuse Réformation. Son besoin le plus impérieux, son effort le plus énergique a été de rétablir la relation directe entre l'âme chrétienne et le Père qui est au ciel, de lui rouvrir un libre accès dans la maison paternelle en passant par-dessus tous les intermédiaires humains et tous les représentants de la fausse autorité. N'allez pas la chercher dans les écoles savantes où l'esprit humain s'efforçait, dès la fin du xve siècle, de briser les liens de la scolastique et s'élançait vers une culture nouvelle ou renouvelée dans le ravissement d'avoir retrouvé la grande poésie classique dans sa fraîcheur et son originalité. Ce mouvement littéraire et scientifique, qui a toute notre admiration et qui a joué un grand rôle dans l'histoire du monde moderne, a pu profiter à La Réforme, qui d'ailleurs ne lui a point nui, mais il s'en distingue profondément: il s'appelle la Renaissance. La soif de la science et du grand art est sans doute noble, mais il en est une plus sacrée, c'est celle qui dévorait l'âme de ce fils d'Israël qui, dès les anciens
âges, a exprimé pour toujours la plus sainte aspiration de l'âme humaine quand il s'écriait : « J'ai soif du Dieu vivant, je soupire après lui comme le cerf brame après les eaux courantes. » Ce fut bien là l'inspiration de la Réforme. Elle fut un mouvement profond, saintement passionné, de la conscience redemandant son Dieu, voulant à tout prix retrouver ses pardons, ses tendresses, sa sainteté. La Réforme trouve sa vivante image dans ce fils pénitent de la parabole, qui s'écrie avec larmes : Je me lèverai et j'irai vers mon Père! Pliant sous le fardeau du péché, brisée par le remords, épuisée dans la vaine recherche de la paix suffisante, l'âme repentante ne peut plus supporter son exil. Voyez ce moine au front pâli qui se débat dans sa cellule, en proie à toutes les tortures d'une conscience épouvantée. Il s'est adressé à tous ceux qui lui promettaient l'apaisement; il s'est traîné dans la ville sainte de sa religion pour chercher l'absolution catholique à sa source et la demander aux chefs mêmes de la hiérarchie. Il n'en a rapporté que le désespoir. C'est dans l'excès de sa détresse qu'il s'écrie : Je me lèverai et j'irai vers mon Père. Arrière tous les intermédiaires, tous les pouvoirs humains ! J'irai vers mon Père, vers lui directement, je ne m'arrêterai qu'à ses pieds et sur son cœur.
Cet acte saint est un grand affranchissement, car il écarte toutes les autorités humaines qui barraient le chemin àl'âme chrétienne. Toutefois, ce n'est
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pas la liberté pour elle-même que recherche la Réforme comme si 'elle était son but principal. Elle ne demande que le moyen de retrouver le pardon et l'amour du Père. Ce n'est pas dans un élan de fière indépendance qu'elle passe par-dessus tout ce qui lui faisait obstacle, c'est dans le saint entraînement d'un repentir profond. Ce qu'elle veut, ce n'est pas l'émancipation absolue, non, c'est la dépendance directe visà-vis de Dieu, elle ne veut de l'affranchissement que pour l'obéissance, celle que l'apôtre appelle raisonnable, parce qu'elle s'adresse à Dieu, à qui seul elle est absolument due. Comprenez-vous maintenant à •quel point on se trompe quand on veut faire de la Réforme une simple revendication du libre examen? C'est prendre le moyen pour le but et la fin. La liberté à elle toute seule, voilà la Renaissance philosophique ; l'indépendance pour la vraie dépendance, qui nous jette aux pieds de Dieu, voilà la Réforme. La première dit : « Je briserai toutes mes chaînes et je me lèverai dans la fierté de ma libération pour ne croire qu'à moi-même et à ma pensée. » Voilà le faux individualisme qui est le père de tous les rationalismes. La seconde s'écrie avec le pauvre pécheur repentant: « Je me lèverai, mais pour aller vers mon Père, le voir face à face et le servir lui seul. » Voilà le véritable individualisme.
Pour la première fois depuis des siècles, le fils et le Père se rejoignent. Assez longtemps les serviteurs de la maison s'étaient interposés entre eux en pré-
tendant qu'eux seuls en avaient la clef et qu'il fallait passer par eux avant d'y entrer. Arrière ! leur dit enfin le pécheur pénitent, sans s'arrêter à leur dignité ou à leur pouvoir, impatient de se jeter dans les bras paternels. Entrevue sacrée ! Réconciliation bénie ! Laissez le fils pleurer sur le sein'du Père et recevoir son baiser. Ce baiser, c'est la réconciliation, c'est la justification par la foi! Depuis que le sang de la Rédemption a coulé, le fils prodigue n'a plus qu'à saisir le pardon généreux qui couvre toutes ses fautes et qui lui apporte une force sainte, la force de l'amour pour entrer dans une vie nouvelle ! Depuis qu'il a entendu avec Luther cette grande parole : Le juste vivra par la foi, il s'est redressé vis-à-vis de toutes les autorités usurpées qui prétendaient faussement lui rendre la paix au prix de son esclavage. Il sait, il sent qu'il n'a plus, pour recevoir cette paix céleste, qu'à s'adresser directement à son Dieu. Le salut n'est plus une marchandise qu'on achète aux vendeurs du temple par des pénitences imposées ou à prix d'argent : c'est un don gratuit saisi par un acte de foi. Cet acte de foi est ce qu'il y a de plus personnel dans la vie religieuse, il engage le fond de l'être moral et l'unit à Dieu même dans le Christ; il le jette à ses pieds les yeux en pleurs, le cœur confiant, pour lui faire entendre de la bouche du Rédempteur cette parole de délivrance : « Tu es cet hommelà qui a péché mais que j'ai voulu sauver par
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le sang de ma croix. Tu es cet homme qui doit se frapper la poitrine et puis se relever pardonné et renouvelé. » C'est ainsi que la justification par la foi, qui est le principe central et vital de la Réforme, est la consécration la plus éclatante de l'individualisme chrétien.
Ge principe central et vital a eu une triple manifestation dans le domaine de la pensée, dans celui de la piété et dans la sphère sociale proprement dite, et partout il a enfanté la liberté, mais la liberté pour la sainteté qui assure la vraie dépendance. Dans ces trois domaines, la Réforme avait trouvé 4es serviteurs insolents qui lui fermaient le libre accès auprès de Dieu; son affranchissement a consisté à dire à chacun d'eux : Retire-toi. En réalité, c'était toujours le même pouvoir usurpateur qui s'interposait entre l'âme et son Père céleste. C'était toujours le pouvoir ecclésiastique se manifestant sous trois formes différentes. Dans le domaine de la pensée, il s'appelait la tradition infaillible; dans le domaine de la piété, il se donnait comme la source oulejcanal unique des grâces divines ; dans le domaine social, il apparaissait comme la hiérarchie tyrannique gardienne de la catholicité visible. La bataille de la liberté spirituelle a dû être ainsi livrée et gagnée trois fois.
Tout d'abord la lutte a dû être engagée contre la tradition. « Tu ne passeras pas, disait-elle avec arrogance. C'est moi qui tiens la clef de la connaissance
religieuse, comme les scribes et les pharisiens, mes prédécesseurs et mes maîtres. Ecoute mes conciles et mes docteurs, reçois docilement mes commentaires et mes définitions. Je suis seule capable de déterminer la vérité. Je suis la voix du passé. Qu'es-tu vis-à-vis de moi, chétif individu? Courbe-toi sous mon joug, je te transmettrai seule la pensée de Père. » Arrière, dit la Réforme à la tradition. C'est mon Dieu lui-même que je veux entendre, lui seul. Je suis lasse de toute ta scolastique et de toutes tes gloses. Je me lèverai et j'irai vers mon Père, sachant bien que nul ne saurait me parler comme lui et qu'il m'en apprendra plus et sur lui et sur moi-même que tous tes docteurs qui sont remontés sans droit dans la chaire de Moïse.
0 Dieu vérité pour qui seul je soupire,
Je me lasse d'ouïr, je me lasse de lire , Mais non pas de te dire :
C'est toi seul que je veux.
Que toute créature en ta sainte présence S'impose le silence Et laisse agir ta voix.
La Réforme chercha d'abord la parole du Père dans le livre sacré qui lui en apportait les plus puissants échos. Luther l'avait trouvé enchaîné, il le sortit de la poussière des sacristies ; il l'ouvrit largement et dit à tout homme: Toile et lege, prends
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et lis! Voici l'autorité souveraine; que toute créature se taise devant elle ! Conciles et papes, faites silence, Dieu a parlé. C'est lui seul qu'il Tant écouter el croire, lia suffi qu'un polit moine lùl en traits de feû dans le livre divin la parole de la délivrance, pour qu'il eût le droit de résisterjà toutes les autorités du passé. Ce qu'il a fait, chacun peut le faire à son tour. Le plus humble croyant, la Bible à la maiu, a le droit de résister à la tradition des siècles et au plus grand des conciles. S'il y eut jamais un individualisme hardi, ce fut bien celui-là. « Ni l'antiquité, ni la coutume, dit la confession de la Rochelle, ni les multitudes, ni la sagesse humaine, ni jugements, ni edits, ni décrets, ni conciles, ni visions, ni miracles ne sauraient prévaloir contre la sainte Ecriture. Elle est la règle souveraine. » N'allez pas croire qu'en proclamant cette souveraineté de la Bible, la Réforme ait fondé l'idolâtrie de la lettre. Non, dans la Bible, ce n'est pas un recueil d'oracles morts qu'elle vénère, c'est la voix du Père qu'elle entend; voilà pourquoi elle fonde principalement son entente sur le témoignage du Saint-Esprit. Qu'est-ce que ce tesiimonium Spiritus Sancti qu'elle ne cesse d'invoquer, si ce n'est la conscience chrétienne éclairée d'en haut ? Avoir ainsi renversé le pouvoir de la tradition, c'est avoir fondé la science religieuse dans son indépendance véritable en lui donnant pour base la loyale interprétation des saintes Ecritures. L'exégèse, débarrassée des commentaires
imposés, fat l'une des meilleures gloires du protestantisme. Ce fut à la Bible, lue dans son texte original avant d'être traduite en langue vulgaire, que l'on demanda d'expliquer la Bible à la lumière de la philologie et d'une critique qui ne fut hardie que par son profond respect pour le document sacré de la révélation qu'elle voulait dégager de toute interpolation humaine l. Désormais la fameuse devise du moyen âge : fides quœrens intéltectum — croire pour comprendre — n'est plus une chimère ; la foi ne porte plus de chaînes fabriquées dans les écoles, elle peut chercher la vérité à sa source, la voie d'un progrès immense est ouverte, et comme cette indépendance est née non d'une frivole curiosité de l'esprit, mais de l'ardent désir de connaître la pensée du Père, elle est embrasée d'une flamme sacrée qui ne s'éteindra pas. De là, l'essor magnifique de la science religieuse, qui entraîne dans la même marche ascendante la science générale délivrée de tout ce qui l'entravait et l'épouvantait. Désormais Galilée pourra dire sans crainte que la terre tourne, et ce ne sera plus à Rome que l'on mesurera l'espace à l'intelligence humaine ; on n'emprisonnera plus ce grand aigle fait pour voler au soleil, derrière les barreaux de l'inquisition.
i. Voir, sur le* rôle de la Critique sacrée, le beau discours de M. le professeur Sabatier dans la séance d'inauguration des cours de la faculté de théologie de Paris, pour l'année 1877- 1878. (In-8», chez Sandoz et Fisch bâcher. )
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: Passons du domaine de la pensée à celui de la piété, qui d'ailleurs ne peut en être séparé d'une manière absolue. La pensée religieuse sans la piété se perd bientôt dans le vide, sans lest, sans boussole, et en réalité sans objet, tandis que la piété sans la science devient promptement aveugle et superstitieuse. On n'a qu'à voir ce qu'il en advient des mouvements religieux qui prétendent ^e passer / de théologie. Je n'établis donc cette distinction entre les deux domaines que parce que l'esprit humain ne peut tout embrasser à la fois, et il est entendu qu'elle n'a rien d'absolu. Dans la sphère de la piété comme dans la sphère de la science, c'est encore l'Eglise qui voulait barrer le chemin à la Réforme. Ne s'imposait-elle pas comme le canal unique de la grâce et par conséquent comme le premier objet de la dévotion? Rien en effet ne caractérise mieux la piété catholique que la prétention de conduire l'âme d'abord à l'Eglise comme dispensatrice du pardon de Dieu, et seulement ensuite et par l'Eglise à Jésus- Christ. Si le catholicisme se contentait de dire que l'Eglise nous conduit à Jésus-Christ, en tant qu'elle est son grand témoin pour nous le faire connaître, quitte à s'effacer devant lui, comme la femme de Sichem après avoir guidé ses compatriotes auprès du maitre divin, nous n'y verrions pas d'objection, mais sa prétention va bien plus loin : c'est de l'Eglise ellemême que nous devons attendre la régénération. Entre l'âme et le Christ, elle place les prêtres et les saints;
les premiers donnent seuls l'absolution, et les seconds font rejaillir leurs mérites sur les pécheurs, en laissant à la papauté le soin de les distribuer à son gré, grâce au pouvoir des indulgences. La vierge mère devient de plus en plus une sorte d'hypostase et de personnification de l'Eglise en tant que celle-ci s'interpose entre l'âme chrétienne et le Dieu de l'Evangile. Que de créatures entre Dieu et moi! s'écrie cette pauvre âme tenue à distance de la maison paternelle, heureuse encore quand tous ces intermédiaires ne l'ont pas lassée et refroidie, car le grand danger de cette interposition de l'Eglise entre l'homme et Dieu, c'est que le premier objet de croyance qui lui est présenté n'a rien qui le touche, qui l'émeuve, qui le pénètre. L'autorité ecclésiastique ne dit rien au cœur, à la conscience ; c'est une pierre, au lieu de pain, donnée à ceux qui ont faim, un lourd et froid glaçon, au lieu de l'eau vive, offert à ceux qui ont soif. On ne remarque pas assez combien l'Eglise catholique contribue non-seulement à fausser, mais à dessécher la piété en prenant ainsi la première place. On dirait une haute muraille bâtie pour intercepter les rayons vivifiants du soleil. Pourquoi l'Eglise s'interpose-t-elle ainsi entre l'âme et Dieu, en se donnant comme la source de toutes les grâces? C'est parce qu'elle a peur que l'individu ne lui échappe, qu'il s'émancipe dans la communion directe avec Dieu. Les mystiques l'ont toujours inquiétée ; dès que la spontanéité s'éveille sur un point,
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c'en est fait de l'esclavage spirituel. Voilà pourquoi le pouvoir ecclésiastique garde soigneusement la voie qui conduit à Dieu. Il y a réussi jusqu'au jour où le fils prodigue s'est écrié dans l'énergie de son repentir: Je me lèverai et j'irai vers mon Père! Je ne puis plus vivre loin de lui. Que tout ce qui me sépare de lui sur la terre et même dans le ciel disparaisse ! Pontife romain ou vierge immaculée, je n'ai que faire de vous, c'est mon Dieu que je redemande. Gomme Marie de Béthanie, je veux cette bonne part qu'on n'avait pas le droit de me ravir; je veux m'asseoir aux pieds du Rédempteur, l'écouter, le contempler, l'adorer. Telle fut, au point de vue de la piété, l'œuvre excellente de la Réforme : elle conduisit Pâme directement à Jésus-Christ sans lui permettre de s'arrêter à l'Eglise, rattachant ainsi le sarment desséché au cep divin, afin qu'il y puisât sa séve et sa croissance. Ici encore c'est l'individu qui est soustrait à la prépondérance du pouvoir ecclésiastique pour retrouver la communion du Père et du Fils, et pour s'unir ensuite à ceux qui ont fait la même expérience. Justifié par la foi, il sait qu'il a droit à cette union intime et personnelle qui est la conséquence même de son pardon. L'individualisme chrétien reçoit ainsi une nouvelle confirmation dans ce domaine de la vie religieuse.
Que j'aimerais, si j'en avais le loisir, faire ressortir tous les traits admirables qui caractérisent la piété de nos pères: cet héroïsme, cet amour profond,
absolu du Christ, pour lequel il est doux de vivre et de mourir; cette spiritualité hardie qui fait disparaître les cultes superstitieux, confère à l'existence entière le caractère d'un service divin, la justification par la foi ayant relevé l'homme et la vie terrestre dans la totalité de ses éléments naturels de l'antique condamnation ; cette joie virile qui éclate dans les mâles accents de nos vieux psaumes et dans ce sublime cantique de Luther, qui a la puissante et triomphante vibration des trompettes sacrées devant lesquelles tombèrent les murailles d'une ville impie ; enfin ce grand souffle missionnaire qui répandit en quelques années les croyances de la Réforme d'un bout de l'Europe à l'autre, depuis les hautes classes de la société jusqu'aux plus humbles chaumières! Gomment, après avoir connu la sainte douceur de i'embrassement du Père, ne pas se lever pour dire au monde entier «combien on estheureux! »
Si nous abordons enfin le domaine social, la Réforme trouvait devant elle cette constitution de la catholicité visible qui faisait de J 'Eglise une vraie théocratie. Le peuple chrétien était réduit à n'être plus qu'un troupeau de brebis dociles conduit avec une verge de fer qui n'était autre que le glaive du pouvoir civil. Appuyée sur l'Etat, l'Eglise imposait à tous l'unité de ses dogmes et de ses rites.
La cité antique n'était pas plus impérieuse pour ses fils, qu'elle courbait sous son joug à la fois civil et religieux, que cette catholicité superbe pour ces
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multitudes qu'elle menait comme un troupeau sans responsabilité et sans volonté. Quand une conscience rompait l'universel silence et essayait d'en appeler à la souveraineté de Dieu, la hiérarchie se jetait au travers du chemin et lui disait : Tu ne passeras pas. Si l'âme croyante faisait effort pour l'écarter, elle bâillonnait le rebelle et finissait par l'imnml. r à l'idole del'unité visible, ce Molocb implacable pour lequel on a versé le sang le plus pur de l'humanité. Il fallut la Réforme pour briser ce joug. Eh quoi ! s'écria-t-elle par la bouche de chacun de ses adhérents, je me suis levée, j'ai été vers mon Père, j'ai reçu mon affranchissement dans son pardon; je suis pardonnée, je n'appartiens qu'à lui désormais, et j'irai me soumettre aune autorité humaine ! Non, je ferai respecter en moi l'adoption de mon Dieu, et je n'abaisserai pas l'affranchi du Christ devant aucun pouvoir étranger. Si l'on veut violenter ma conscience, je protesterai, non pas simplement au nom de mon droit humain, mais au nom de mon Père qui est au ciel. Je n'aliénerai jamais la liberté dont il m'a investie. Si l'Etat, sous prétexte de soutenir la hiérarchie, veut m'asservir, je lui résisterai en disant qu'il vaut mieux obéira Dieu qu'aux hommes. Je saurai mourir pour la liberté de ma conscience, et je marquerai ainsi l'infranchissable limite que le pouvoir civil ne doit pas dépasser ; je le renfermerai dan- son domaine purement terrestre et je briserai pour jamais la théocratie qui n'aurait pas dû survivre au ju-
daïsme. Si la hiérarchie veut s'emparer de moi et me pétrir comme le potier pétrit l'argile, je saurai lui rappeler que chaque croyant est un roi et un sacrificateur, que le sacerdoce a été aboli depuis que nous n'avons plus qu'un seul sacrificateur, Jésus le juste, qui revit dans chaque chrétien.
Désormais l'Eglise n'est plus une monarchie superbe qui puisse nous traiter en sujets. La Réforme en a donné une définition immortelle qu'on retrouve dans toutes ses confessions de foi, elle est, à son sens, la société des fidèles, la société des croyants unis dans une même foi pour organiser selon l'esprit de l'Evangile la république chrétienne , qui a des ministres pour la conduire et la représenter, mais plus de sacerdoce! Pressez tous les formulaires de la Réforme, je vous défie de trouver une autre notion de l'Eglise que cellelà : ils nous la présentent tous comme la société des fidèles unis pour le bien de la foi. Ils ne manquent jamais de distinguer l'Eglise visible de la grande Eglise invisible qui est au-dessus de tous nos cadres historiques, mais qui s'y réalise dans la mesure même où ils sont vraiment une société de croyants. Qu'est-ce qu'une société de croyants, si ce n'est une société d'hommeslibresqui, enconnaissance de cause et par suite d'une détermination sérieuse, ont accepté l'Evangile pour eux-mêmes? Il n'y a pas de conception de l'Eglise qui soit plus opposée à celle d'une école tenue par des maîtres .qui y font une
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leçon à des élèves ignorants ou à celle d'une multitude confuse menée par un sacerdoce de droit divin. Rien n'est plus contraire à l'idée d'une chrétienté formée par la fatalité de la naissance ou constituée par un rite magique. L'Eglise est une société morale, un édifice composé de pierres vivantes. Ou rayez de vos confessions de foi cette notion de la société des fidèles, ou reconnaissez que dans la sphère sociale comme dans les autres, c'est le véritable individualisme chrétien qui a triomphé avec la Réforme.
Il a certes suffisamment affirmé ses droits quand il rompit, il y a trois siècles, avec toutes les institutions du passé et brisé tous les cadres historiques. La Réforme a inauguré la dissidence par excellence, elle a été une grande schismatique, la glorieuse , schismatique de la fausse unité, de la catholicité • visible ; elle l'a été comme l'Eglise apostolique le fut aux jours de saint Paul vis-à-vis de la synagogue, aux cris indignés des judaïsanls, dont la postérité vient encore aujourd'hui protester contre tous les affranchissements de la conscience avec des arguments qui, s'ils eussent été acceptés jadis, eussent empêché la fondation de l'Eglise et notre glorieuse réformation. Par bonheur, ces grands pourfendeurs de l'individualisme ont la mauvaise chance d'appartenir à une Eglise schismatique au premier chef; ils n'étaient pas là pour protester quand le grand Luther se leva seul à Worms pour
briser les chaînes d'une chrétienté asservie et opposer l'indépendance de la conscience individuelle à la catholicité visible. Ils s'y prennent trop tard aujourd'hui; pour qu'ils eussent triomphé, il eût fallu qu'ils eussent imposé silence à ce terrible individualiste le jour où il s'écriait devant tous les représentants de l'unité extérieure : Ich kann nicht anders, je ne puis autrement.
Cet individualisme de la Réforme, j'en conviens, n'avait rien de commun avec le radicalisme sectaire qui recherche l'isolement absolu; il n'a pas empêché les Eglises qu'il a enfantées de se donner la constitution la plus sage, surtout au sein du protestantisme français, grâce à l'admirable régime synodal qui a été le premier type des gouvernements représentatifs. Disons-le encore à l'honneur de la Réforme, c'est elle qui a fondé la liberté moderne sur les ruines de la théocratie du moyen âge; les peuples chez lesquels elle a triomphé ont seuls réussi à faire prédominer la conception libérale de l'Etat, qui voit dans le pouvoir central le délégué, le protecteur et le garant de la liberté de chacun. C'est encore de l'individualisme, il faut s'y résigner; c'est lui qui triomphe partout où ne ileurit ni le régime paternel ni la démocratie autoritaire. Il ne s'est implanté dans ce domaine qu'après avoir remporté la victoire dans la sphère supérieure de la vie religieuse et morale, parce que c'est là, pour l'honneur de l'humanité, qu'est le grand ressort de l'activité humaine.
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Jusqu'ici j'ai considéré la Réforme dans son inspiration première, dans son idée fondamentale et incontestable. Je n'ai garde d'oublier à quel point elle a été promptement altérée ou diminuée. Hélas', il en est de toutes les grandes pensées comme de ces émanations du gnosticisme : pures et radieuses, quand elles sortent du sein de l'absolu, elles s'épaississent et se dégradent de plus en plus en traversant le milieu opaque de la réalité. Gardons-nous, par je ne sais quelle superstition pour un passé digne de nos respects à tant de titres, de confondre dans un attachement aveugle, le principe de la Réforme avec ses déviations premières. .N'oublions pas que c'est par les beaux côtés qu'il lui faut ressembler ; sous prétexte de bâtir le tombeau des prophètes,, n'y ensevelissons pas leur vivant esprit. Quiconque se fait l'adorateur servi le de la Réforme la méconnaît dans son essence, puisqu'elle a surtout consisté dans une méthode de saint affranchissement. Elle n'est pas seulement la réforme, elle est la réformation , c'est-à-dire une réforme qui se continue et sait réagir sur elle-même.
Je reconnais sans hésiter que son noble individualisme s'est promptement amoindri, tantôt en consentant à une religion territoriale appuyée par les princes, selon ce funeste adage : Cujus est regio, hujus est religiOy — tantôt en faisantde dangereuses concessions au matérialisme sacramentaire et au cléricalisme. Ailleurs, elle a poussé à outrance la
doctrine de la souveraineté divine, au point de briser dans la liberté morale le nerf môme de l'individualité ; parfois elle a institué un confessionalisme tellement rigide, que l'indépendance légitime de la pensée en a été atteinte. 0 triste et honteuse inconséquence de l'esprit humain ! ne l'a-t-on pas vue trop souvent recourir au pouvoir civil pour défendre son orthodoxie ! Il y a eu une époque fatale dans son histoire, où l'orthodoxie protestante devint une scolastique pétrifiée, particulièrement en Allemagne. Ce fut le xviie siècle. Puis, vint la grande réaction du xvme siècle, l'affaissement de la foi des pères qui eut pour résultat un christianisme amoindri étendu sur le lit de Procuste de la raison naturelle, sans souffle, sans grandeur, ayant renié toutes ses divines folies. C'est que les pleurs du repentir avaient séché dans les yeux du fils prodigue et qu'il s'était acclimaté sur la terre d'exil. Dès que le sentiment tragique du péché s'affaiblit, la soif de la rédemption s'éteint et tout le grand drame du Calvaire perd sa signification. Plus tard, sous l'influence de la réaction qui suivit les convulsions de la Révolution française, la Réforme fut altérée dans un sens contraire. On vit ses fils chercher à terre les fragments brisés de leurs chaînes, se faire un catholicisme bâtard, redevenir les adorateurs delà lettre des symboles et, plagiaires impuissants des superstitions romaines, ressusciter un sacramentalisme effréné, et un ritualisme misérable qui parlait d'autant plus aux sens qu'il
PREMIER DISCOURS
ne savait pas convaincre l'esprit et toucher le cœur.
Toutes ces inconséquences, toutes ces déviations, je les reconnais hautement, et néanmoins le principe de la Réforme était trop puissant pour n'en pas triompher. Par la bonté de Dieu, nous l'avons vu à notre époque reparaître plein de lumière et de flamme. S'il s'est laissé entraver quelque peu, au début de cette rénovation, par une orthodoxie trop timorée et trop étroite, quoique digne de tous nos respects pour sa foi énergique et son zèle ardent, il a bientôt enfanté une théologie à la fois évangélique et large qui a relevé, mieux que par le passé, tout ce qui tient à la vie morale. La conscience a repris, grâce à une pénétration plus intime de l'Evangile, son vrai rôle dans la religion ; l'accord entre l'élément divin et l'élément humain a été mieux compris que par le passé. La piété a retrouvé sa ferveur sans s'enchaîner à un puritanisme méticuleux. Elle a revêtu de nouveau ce grand caractère missionnaire qu'elle avait trop longtemps perdu. L'ange de l'Apocalypse a repris son vol sous tous les cieux en portant dans ses mains l'Evangile éternel jusqu'aux plages les plus lointaines.
C'est surtout dans la sphère sociale que la Réforme a ressaisi ses avantages à partir de la première moitié de notre siècle. N'est-ce pas à elle que notre société moderne a dû de voir s'effacer de plus en plus de la conscience contemporaine la notion des religions d'Etat? N'est-ce pas elle, aidée sans doute
par la Révolution française, qui a fait de la séparation du temporel et du spirituel l'idéal du libéralisme politique, toutes les fois qu'il est conséquent avec lui-même? N'est-ce pas elle qui a montré au delà de l'Atlantique ce que ce régime avait de fécond et de bienfaisant chez un grand peuple affranchi des préjugés de nos vieux continents? Quand nous voulons la considérer dans son plein développement, n'allons-nous pas la chercher dans ces magnifiques Eglises de l'Amérique, de l'Ecosse et de l'Angleterre ? Ces nobles rejetons de l'individualisme chrétien le pratiquent sur la plus large échelle; ils en sont les vivantes apologies qui démontrent, avec éclat, à quel point il est capable de pénétrer une nation et d'exercer son action bénie bien au delà de l'enceinte sacrée grâce au prosélytisme le plus vaste, qui réalise le seul multitudinisme que nous acceptions, le multitudinisme de la piété chrétienne cherchant tout ce qui est perdu, non pour l'abuser, mais pour le sauver. Quand nous assistions cet été au congrès des Eglises presbytériennes réuni à Edimbourg dans le vaste édifice synodal de l'Eglise libre, en voyant cette imposante représentation de plus de vingt-cinq mille Eglises indépendantes fondées sur la profession individuelle de la foi, notre cœur battait de joie et d'espérance, et nous nous disions que décidément il ne suffisait pas de perdre quelques anciens alliés, pour que la grande cause de l'individualisme chrétien fût
PREMIER DISCOURS. 35
déclarée morte et enterrée ! Pour lancer de pareilles assertions, il faut vraiment vivre dans Un coin où l'on ignore le monde, ou bien ne le regarder que par la petite lucarne de l'esprit de parti. IL y a plus, l'individualisme chrétien étend son influence bien au delà de nos circonscriptions ecclésiastiques ; il entre dans l'atmosphère intellectuelle et morale de notre époque.
Je n'en reconnais pas moins de nouveau, au terme de ce discours, qu'en France du moins il y a plutôt recul que progrès à cet égard. J'en chercherai les causes dans un second discours consacré à la crise ecclésiastique qui travaille notre protestantisme. Je ne me l'exagère pas, je crois qu'elle sera passagère, mais je ne m'en dissimule pas non plus la gravité. En attendant, qu'il me soit permis, frères des Eglises libres, de vous féliciter de ce que pour vous cette crise a déjà eu son dénoûment, car vous avez courageusement résolu laquestion ecclésiastique en lui donnant la seule solution qui soit suffisante. Ne craignez pas que je veuille grandir notre groupe d'Eglises, j'en connais les pauvretés et les misères. Je sais aussi combien nous paraissons peu dignes d'envie à ceux qui s'arrêtent à l'apparence. Tout contribue aujourd'hui à nous empêcher de nous élever à nos propres yeux. Nous n'avons ni la popularité, ni la vogue. Soyons donc modestes pour nous-mêmes, sans abaisser devant personne le principe que nous représentons ! Nous gardons le dépôt d'une
glorieuse et sainte vérité. Tout ce qu'on a tenté et dit pour la décrier n'a fait que nous la rendre plus chère. Laissons-la sans crainte diffamer et dénaturer par l'esprit de parti, qui volontiers nous excommunierait de la grande famille réformée en nous jetant comme une insulte ce nom de dissident qui n'a de signification que dans la bouche des partisans attardés de l'unité visible de l'Eglise. Voilà les dissidents par excellence, les dissidents de la vraie Réforme. Nous savons bien, quant à nous, que nous sommes ses fils selon l'esprit et que nous ne faisons qu'appliquer ses principes en les dégageant de ce qui les altérait. Contentons-nous de leur être fidèles en nous gardant de toute étroitesse sectaire. Montrons bien que nous avons renoncé pour jamais à la chimère des Eglises de convertis, je veux dire de convertis patentés et proclamés, comme si nous pouvions jamais pénétrer le secret des cœurs, qui n'appartient qu'à Dieu. Loin de nous tout prosélytisme tracassier ; tournons-nous de plus en plus vers les masses encore ensevelies dans l'obscurité de l'ignorance. Ne cessons pas de témoigner une sympathie sincère à nos frères de l'Eglise officielle, auxquels tant de liens nous unissent en Jésus-Christ. Bâtissons pour eux, sur la hauteur quelque peu solitaire, la ville de refuge qui leur sera peut-être nécessaire demain, car comme j'ai la conviction profonde que nous pouvons tout pour la vérité et rien contre elle, je crois fermement que
PRCMIER DISCOURS. 37
la cause que nous représentons finira par triompher.
Ou m'opposera peut-être notre faiblessse numérique. Certes je ne méprise pas le nombre, car il doit en définitive appartenir à la vérité, mais il n'a rien de décisif. Permettez-moi, au terme de ce discours, de vous rappeler un souvenir qui répond à cette objection méprisante que l'on nous fait si souvent. Il y a maintenant plus de trente ans, les quelques amis du principe de la pleine indépendance de l'Eglise s'étaient donné rendez-vous à Lausanne pour aviser aux moyens de le faire prévaloir. "Ils étaient bien une trentaine dans une salle basse. J'entends encore celui que j'appelle plus que jamais mon maitre bien-aimé, j'entends Vinet, de sa voix grave et émue, nous dire : « Messieurs, comptez sur l'avenir; — l'avenir, c'est ce que Dieu veut, et il veut ce que vous souhaitez. — L'avenir est à la vérité ! » J Quelques années ne s'étaient pas écoulées que la belle Église libre du canton deYaud était fondée. Quelques années plus tard, quelques-uns des principaux adversaires de Vinct dans le canton de Neuchàtel fondaient à leur tour une Eglise pleine de foi, de zèle, de générosité. En même temps que le mouvement d'affranchissement se prononçait sur notre vieux continent, il se développait dans des proportions magnifiques en Irlande, en Ecosse et en Angleterre. L'avenir est à la vérité ! Que ce soit, mes frères, notre consolation et notre invincible espérance. En attendant,
portons vaillamment le drapeau de cet individualisme véritable, qui n'est qu'un autre nom du spiritualisme chrétien. Nous sommes une avant-garde jetée dans un défilé. Sachons conserver la position, et nous aurons contribué peut-être à sauver l'armée elle-même. Il vaut la peine d'être parfois dédaigné ou méconnu pour une mission à la fois si humble et si grande.
DEUXIÈME DISCOURS
l'individualisme chrétien et la crise du protestantisme français.
Epii. v, 16.
J'ai établi dans un premier discours que l'individualisme véritable, identique, selon moi, au spiritualisme chrétien, n'est que le développement normal du principe de la Réforme. Je voudrais prouver, dans ce second discours, qu'il réserve pour l'avenir la seule solution raisonnable et suffisante de la crise obscure où se débat le protestantisme français. Je porterai, dans ce sujet délicat et grave, la plus entière franchise, mais aussi le plus sincère respect de la conscience de mes frères, arrêtant sur mes lèvres tout mot injuste. Je me renferme strictement dans la sphère des idées qui seule nous appartient sans j uger les intentions ou les résolutions. Voilà pourquoi je désire me placer avec mes auditeurs sous
l'autorité morale d'une parole divine, pour chasser du milieu de nous tout ce qui ressemblerait à l'esprit de parti. La recommandation que saint Paul adressait aux chrétiens d'Ephèse de racheter le temps parce que les jours étaient mauvais, est bien propre à nous élever au-dessus de ses étroitesses et de ses passions, en nous rappelant combien les temps que nous traversons sont sérieux et redoutables. Oui, je n'hésite pas à le dire, des jours mauvais se sont levés sur notre protestantisme. Au temps de saint Paul, c'étaient des jours de tempête et de péril ; cela valait mieux que ce jour terne et pâle qui nous enveloppe et n'éclaire hélas ! que nos tiédeurs, nos défaillances et la triste anarchie des esprits.
Commençons par bien nous rendre compte du vrai caractère de la crise qui trouble et paralyse à la fois la Réforme française. Sa gravité est d'autant plus redoutable, que la situation générale du monde religieux est elle-même plus inquiétante. Plus la mission qui incombe au protestantisme est grande et importante dans ces temps d'obscurité, de lutte et de douleur, plus les misères intérieures qui le rendent incapable de la remplir sont à déplorer. Cette situation générale ne nous retiendra pas longtemps. Je me bornerai à la caractériser en quelques traits précis.
L'état du monde religieux est aujourd'hui bien plus fâcheux qu'au commencement du xvie siècle,
DEUXIÈME DISCOURS
non pas au point de vue de la lutte extérieure qui ne peut plus avoir les fureurs sanglantes du moyen âge expirant, mais au point de vue de La lutte intérieure. Le catholicisme, il y a trois siècles, était au lendemain des conciles de Constance et de Baie, où la papauté avait rencontré les énergiques résistances qui l'avaient contrainte à rabattre, momentanément du moins, de ses prétentions hautaines et d'attendre des jours plus favorables pour faire triompher son omnipotence. Un concile était encore, à cette époque, une assemblée sérieuse avec laquelle il fallait compter et qui sauvegardait, sinon les droits du peuple de Dieu tout entier, au moins ceux de l'épiscopat et l'indépendance des souverainetés laïques. Aujourd'hui, nous sommes au lendemain du concile dé 1870, et cela dit tout. Cela dit l'universelle prostration de l'Eglise devant ce que Montalembert mourant appelait l'idole du Yati- J can. Cela dit, dans la sphère intellectuelle, la passivité la plus absolue devant l'oracle romain, l'abandon de toute recherche personnelle ; la pensée arrêtée dès son premier essor devant l'autorité ecclésiastique qui est devenue son seul objet en même temps que sa limite et son frein, de telle sorte que la théologie et la philosophie permises se bornent à répéter et à classer les définitions arrêtées par les congrégations papales. Cela dit, dans la sphère de la piété, l'idolâtrie ta plus grossière et la plus frénétique, L'âme dont on a coupé les ailes se
rejetant sur les faux miracles et les légendes ridicules, toujours en quête d'un merveilleux aussi fantastique qu'apocryphe poursuivi au travers de ces pèlerinages qui rappellent les derniers excès de la superstition païenne; une dévotion puérile et malfaisante partagée entre le sacré cœur et la vierge mère ; partout enfin, la créature mise à la place du Créateur; si bien qu'on croit entendre encore, comme devant les autels des faux dieux, cette clameur furibonde : Grande est la Diane d'Eplièse. Gela dit, clans la sphère sociale, le défi le plus insolent jeté à la société moderne, à ses aspirations, à ses conquêtes, le droit divin du despotisme religieux et civil proclamé sans détour, enfin l'asservissement éhonté de la conscience. Le Syllabus n'est-il pas arboré comme le drapeau noir de la croisade ultramontaine contre toutes les libertés? Cette croisade, nel'avons-nous pas vue ces derniers temps, semblable à la Ligue du xvie siècle, engager ouvertement la guerre contre nos institutions, pousser le pouvoir civil aux dernières violences pour les renverser, et, par la bouche de ses évêques, lui conseiller sans rougir de criminels attentats, parce que Rome avait parlé et qu'il fallait lui obéir, dùt-on provoquer les crises les plus dangereuses au dedans et au dehors? Voilà les folies dont nous avons été les témoins attristés et indignés! Voilà ce que supporte, ce qu'encourage parfois ce catholicisme plus éclairé qui s'appelait naguère le catholicisme libéral, et qui avait essayé
DEUXIÈME DISCOURS
de réconcilier la religion avec les aspirations et les institutions de notre temps. A l'heure actuelle, il est lui-même prosterné devant l'idole romaine , démentant tout son passé sous prétexte de soumission. Un instant nous avons espéré qu'une tendance plus libre, plus courageuse, se dégagerait des liens du passé pour résister aux usurpations romaines. Par malheur le vieux catholicisme en Suisse et en Allemagne, sauf quelques honorables exceptions, s'est fait le docile serviteur du pouvoir civil et a porté son encens devant une autre idole, je veux dire l'Etat, qu'il a même encouragé dans ses atteintes à la liberté religieuse. Je n'entends retentir qu'une seule voix qui proteste avec dignité contre les deux tyrannies, elle s'élève généreuse, attristée, toujours éloquente dans le désert de l'abandon. Elle y trouve des accents plus puissants que dans la chaire de Notre-Dame, qui remuent dans bien des âmes des sentiments profonds, ardents, et des aspirations fécondes. Semblable aux réformateurs avant la Réforme, le prêtre solitaire prépare un avenir qu'il ne verra pas peut-être de ses yeux. Qu'il s'estime heureux d'en avoir hàlé l'avénement. Les larmes des semailles difficiles sont plus précieuses aux regards de Dieu que les chants de triomphe de la moisson. Il n'en est pas moins vrai que le catholicisme a vu se lever sur lui l'un des plus sombres jours de son histoire ; il n'éclaire que le cimetière de l'unité morte, car l'omnipo-
tence religieuse ne règne que sur des âmes sans liberté et sans vie.
Vous savez comment la libre-pensée a répondu à ces saturnales ultramontaines. Elle leur a opposé trop souvent ses propres saturnales. Ah ! je comprends que quand elle prend le catholicisme ultramontain au mot et qu'elle l'accepte comme le représentant authentique du christianisme, je comprends qu'elle confonde l'Évangile et le Syllabus dans la même réprobation et qu'elle s'écrie : « Si c'est là la religion du Christ, je n'en veux pas, je la répudie au nom de tout ce qu'il y a en moi de généreux et d'élevé. » Je ne reproche qu'une chose à la librepensée, quand elle rejette nos croyances pour ce motif, c'est de n'être pas suffisamment fidèle à son nom et à son programme, c'est de n'être pas assez libre pour s'élever au-dessus de l'apparence et des affirmations courantes pour distinguer entre le principe chrétien et sa misérable défîguration. Elle ne s'est pas contentée, en effet, de repousser toutes les misérables superfétations de la superstition; elle a, dans sa direction principale, soulevé un violent conflit avec le spiritualisme chrétien. Tantôt, pour conjurer à jamais les maux qu'elle croyait inhérents à la foi religieuse, elle a prétendu confiner l'intelligence humaine dans le cercle étroit des faits relatifs et contingents, lui interdisant la recherche des causes et des premiers principes, et sous prétexte d'échapper aux chimères
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et de se contenter du positif, elle a méconnu la plus haute des réalités, je veux dire cette soif ardente de la vérité divine qu'on peut tromper, mais non éteindre. Tantôt, par un faux amour de l'unité, la science contemporaine a prétendu chasser l'esprit conscient de l'univers, et faire sortir, par une évolution fatale, d'une petite cellule de matière le monde avec ses harmonies, ses lois morales, plus fixes que celles qui règlent le cours des astres ; l'histoire n'a plus été désormais que la lutte universelle, le choc des forces contraires en dehors de toute notion de justice et de droit. Tantôt la libre-pensée en est venue à confondre son suicide avec son triomphe et a cru marquer le dernier terme de ses progrès dans un scepticisme absolu, effréné, rejetant toutes les bases de la certitude, faisant du moi humain, comme de la personnalité divine, un insaisissable fantôme, l'ombre des représentations mobiles de nos sensations. Sous l'influence de ces idées de plus en plus répandues et qui se mélangent constamment malgré leurs contradictions, s'est formée, surtout dans nos grands centres de population, une atmosphère intellectuelle qui enveloppe non-seulement nos classes lettrées, mais encore nos populations ouvrières, et très-particulièrement notre jeunesse. Là est le suprême péril de notre situation actuelle. On n'ose penser à ce que serait une démocratie sans Dieu , sur laquelle se lèverait le jour glacial de
l'incrédulité totale. Ce serait le plus mauvais des
jours de l'histoire, car sous son implacable clarté, la bonté et la justice ne pourraient pas plus subsister que les plantes de nos climats tempérés sous les glaces du pôle. Tout se réduirait au déchaînement de la force que rien n'apaiserait ni ne réglerait. Toutes les faiblesses sacrées seraient foulées aux pieds d'une démagogie furieuse, dont la tyrannie multiple et irresponsable serait cent fois pire que le plus monstrueux des césarismes. Nous n'en sommes pas à ces extrémités. Il semblait même, il y a peu de temps , que l'on pouvait discerner les premiers signes d'une réaction favorable contre l'athéisme triomphant de ces dernières années. Il était permis d'avoir confiance dans cette logique instinctive de l'esprit humain qui le pousse à réfuter ses propres erreurs, car les faux systèmes qu'il élabore finissent par se détruire eux-mêmes en se succédant. Les belles et savantes répliques de la science spiritualiste se multipliaient tous les jours. Il est impossible de nier que ce mouvement de réaction salutaire a été plus on moins arrêté par le spectacle honteux et presque criminel que viennent de nous donner les représentants les plus attitrés de la religion au milieu de nous. Ne semblent-ils pas avoir à tâche de n'user des mots sacrés que pour les déshonorer, si bien que l'ordre moral est devenu parmi nous le synonyme de la violence et de l'hypocrisie?
J'en viens au protestantisme.
Lui aussi a vu luire des jours mauvais. Je ne m'at-
DEUXIÈME DISCOURS
laide pas à son histoire extérieure, bien qu'on puisse y trouvera notre époque bien des tristes pages. Si nous remontions de quelques années en arrière, n'aurionsnous pas la douleur de constater chez les peuples qui ont été le plus directement placés sous son influence des dérogations flagrantes à la loi morale? Ne voit-on pas encore des navires quitter les rivages de la libre Angleterre portant à la fois les missionnaires qui partent pour évangéliser l'extrême Orient, et les trafiquants qui s'y rendent pour débiter un poison mortel sous la protection du pavillon et des canons de la mère patrie? La grande république américaine n'a-t-elle pas été trop longtemps déshonorée par l'esclavage non-seulement pratiqué mais encore excusé et légitimé par une exégèse abominable des textes sacrés qui, en invoquant la sainte Ecriture contre l'opprimé , noyait l'agneau dans le lait de sa mère, selon l'éloquente expression de Mme Beecher Stowe? Cette tache hideuse a été lavée par des flots de sang, et quelles que soient les ruines et les souffrances qu'ait coûtées la guerre de l'abolition, elle n'a pas pavé trop cher la disparition d'un tel crime contre Dieu et les hommes. Nous ne nions point que la grande République n'ait encore bien des misères, tout en nous gardant de ce pessimisme dont font profession à son sujet tous les ennemis de la liberté. La question politique, si souvent envenimée et rabaissée chez elle par des hurames sans foi et sans
conscience, s'est compliquée de la question sociale qui y a fait son apparition au travers d'un terrible conflit. La tâche des Eglises est plus grande que jamais pour contre-balancer les influences funestes que l'émigration européenne ne contribue pas à affaiblir. Evidemment, la lutte morale et religieuse va s'engager avec une énergie nouvelle, dans cette société si largement ouverte au mal comme au bien.
Pour nous rapprocher de l'Europe, n'avons-nous pas vu, bien près de nous et à nos dépens, se déchaîner l'esprit de conquête avec toutes ses convoitises et toutes ses violences, traiter les populations c; nime des troupeaux de moutons qu'on fait changer de parc, et couvrir du nom du Dieu de l'Evangile les exploits de la force heureuse? N'avons-nous pas vu, chose plus triste encore ! les représentants et les pasteurs d'Eglises issues de la Réforme présenter l'apologie de cette politique de spoliation et surexciter les haines nationales au lieu de les apaiser ? Enfin, n'y a-t-il pas aujourd'hui des gouvernements protestants qui ne reculent pas devant l'emploi de la force dans la lutte religieuse ? Sur ce point, la démocratie se montre aussi peu respectueuse des droits de la conscience que la vieille monarchie prussienne. Au delà du Jura comme au delà du Rhin, on assiste à cette anomalie d'un protestantisme perséculeuretd'un ultramontanisme persécuté. Etrange renversement du rôle naturel des deux religions! Politique insensée qui se retourne contre son propre
DEUXIÈME DISCOURS
but, car elle a trouvé le seul moyen de relever moralement les éternels contempteurs de la conscience humaine en les contraignant à Tune de ces nobles résistances qu'ils ont plus souvent imposées qu'opposées à leurs adversaires.
Si nous en venons au protestantisme considéré comme doctrine et comme Eglise, nous n'aurons pas lieu de nous réjouir beaucoup. L'illustre Néander remarquait avec raison que le christianisme a toujours rencontré dans l'histoire, sous des noms divers, les deux grands adversaires qui luttèrent contre lui à ses origines et qui s'appelaient le pharisaïsme et le paganisme. Après les avoir vaincus en dehors de lui, il les a retrouvés dans son propre sein. A l'époque de la Réforme, le pharisaïsme, qui est toujours la religion de la fausse autorité, s'appelait la hiérarchie romaine, et le paganisme se retrouvait dans la tendance purement humaniste de la Renaissance. Aujourd'hui ces deux adversaires immortels ont reparu dans la société religieuse issue du grand mouvement du xvie siècle, et ils sont mieux armés, pour essayer de la détruire qu'ils ne l'avaient encore été.
Voyez ce qu'est devenue depuis trente ans l'école de la fausse autorité, celle qu'on peut appeler notre catholicisme intérieur ? Méconnaissant les droits du peuple de Dieu, acquis au prix du sang de la rédemption cl garantis par La grande doctrine de la justification par la toi, vous l'avez vue en
Allemagne renier Luther sous prétexte de le glorifier, en s'attachant en esclave à la lettre de son enseignement, par un confessionalisme intolérant qui fait des symboles du xvr3 siècle une barrière éternelle pour la pensée religieuse. Il ne suffit pas de ramasser le manteau d'un Élie pour continuer son œuvre, car on peut en faire un linceul pour envelopper une tradition morte. Ce qui est grand chez Luther, ce n'est pas telle ou telle doctrine spéciale où l'on retrouve les signes de l'infirmité humaine, c'est le souffle réformateur qui l'anime. Il n'a pas mérité d'être traité comme une momie, quelles que soient les bandelettes sacrées dont on l'enveloppe. Ce confessionalisme idolâtre est en général accompagné d'une notion du sacrement qui tend à ressusciter Yopus operatum et sa magie, et qui, sous prétexte de réalisme, incline à un demi-matérialisme. Ici encore, je n'ai en vue que ce vieux luthéranisme intolérant qui n'hésite pas à excommunier tout ce qui n'est pas lui. Vous retrouverez ce catholicisme déguisé en Angleterre, dans le parti extrême de la haute Eglise ; là, il n'est plus à l'état latent ; il a la pleine franchise de ses opinions, car il ne parle plus que de succession apostolique, de régénération baptismale, d'hostie consacrée et de sacerdoce. Entrez à Londres, dans l'une de ses chapelles aristocratiques : en voyant l'autel se dresser pour le sacrifice, en respirant les Ilots de l'encens, en entendant les litanies amollis-
DEUXIÈME DISCOURS
santés et en assistant aux génuflexions des officiants, vous vous croiriez à Home, non loin delà Sixtine. Si vous cherchez la cause d'une si misérable transformation du protestantisme, vous reconnaîtrez qu'elle tient à ce que la doctrine de la justification par la foi s'est plus ou moins éclipsée et c'est ainsi que le crucifix tend à remplacer la croix sanglante de la rédemption dans le culte des ritualistes.
Je sais bien que nous n'avons à déplorer aucun de ces excès en France, et cependant n'a-t-il pas plus ou moins soufflé sur nous, ce vent desséchant qui détend la fibre morale, et apporte avec lui une étrange lassitude de cœur et d'esprit qui fait renoncer aux luttes viriles de l'individualisme? Il nous arrive très-amorti, j'en conviens, mais je l'ai senti passer sur nos Eglises. N'avons-nous pas entendu des fils de la Réforme française invoquer l'autorité souveraine des grands conciles auxquels ils assimilaient nos anciennes confessions de foi, et prétendre soustraire au sens individuel l'interprétation de la sainte Ecriture, plaçant ainsi un pouvoir étranger entre la conscience et Dieu? Ne nous vante-t-on pas parfois l'unité visible de l'Eglise d'une manière dangereuse? N'y a-t-il pas en formation, parmi nous, une théorie du sacrement et en particulier du baptême, qui est très-certainement contraire à l'esprit de la Réforme sinon à sa lettre? Enfin, n'a-t-on pas largement ouvert la brèche par
laquelle le cléricalisme pourrait nous envahir ?
Avant d'en venir à la tendance directement opposée à ce christianisme, plus ou moins autoritaire, je ne puis passer sous silence le radicalisme ecclésiastique, qui se plaît aux divisions à l'infini, pour le seul plaisir de les multiplier, et rejette tout élément d'ordre et d'autorité dans la société religieuse, sous prétexte que l'Eglise n'a pas survécu comme institution au temple de Jérusalem et que son histoire n'est plus dès lors qu'une longue et incurable apostasie. Rien n'est plus opposé au véritable esprit de la Réforme, qui a voulu organiser une société capable de vivre et de se gouverner, que cette tendance sectaire; trop souvent elle compense ce qu'elle a d'anarchique par un véritable bigotisme doctrinal, car elle sait être à la fois étroite et fantastique.
L'anarchie la plus dangereuse sera toujours celle qui porte sur le fond même de la doctrine chrétienne. Vous savez à quel point elle s'est développée dans le protestantisme contemporain. C'est bien là notre paganisme intérieur. En employant cette expression un peu forte, je n'entends point désigner l'ancien rationalisme qui a exercé une si grande influence dans la première moitié de ce siècle. Sans doute, à mon sens, il portait une grave atteinte au christianisme, en le réduisant à un supranaturalisme impuissant qui n'avait plongé ni dans les abîmes de la déchéance, ni dans ceux de l'insondable amour du Dieu de l'Evangile. C'était
DEUXIÈME DISCOURS
la religion, non de la rédemption mais de l'amélioration et du progrès; elle écartait la divine folie de la croix, parce qu'elle avait commencé par méconnaître la perdition et ses épouvantes. Je crois donc que nos devanciers ont eu raison de combattre cette tendance, mais nous n'en commettrions pas moins une coupable injustice en la confondant avec l'absolue licence de la pensée qui s'est donné carrière, surtout depuis quelques années, jusque dans la chaire chrétienne. N'empruntant que par accommodation le texte de ses enseignements à un Evangile mis en lambeau par une critique à outrance, elle a jeté par-dessus bord, comme un Jonas incommode, tout le christianisme surnaturel et n'a même parfois gardé du théisme qu'une notion si vague qu'il n'aurait pas fallu beaucoup la presser pour la réduire à un panthéisme spéculatif. C'est surtout dans les pays de langue allemande que ce radicalisme religieux s'est développé dans toute sa hardiesse, bien qu'il ait eu aussi en France quelques représentants auxquels on ne pourrait pas reprocher de manquer de franchise.
On nous objectera peut-être que des négations si hardies nous font sortir du protestantisme et qu'avec elles nous abordons les régions de la philosophie pure, qui ne saurait se réclamer à aucun titre de la religion. C'est malheureusement une erreur. Si dans un sens la tendance radicale est en dehors du protestantisme authentique, dans un autre elle veut, elle
prétend y demeurer et n'accepte pas qu'on lui en conteste le droit. Il n'y a pas seulement dans cette prétention le désir de conserver une position acquise pour s'y défendre ; non, elle est inspirée par un attachement sincère pour la Réforme. On a beau ruiner par la base ses principes les plus essentiels, il suffit souvent que l'on soit né dans ses cadres historiques pour les considérer comme une patrie religieuse d'où l'on ne consent pas à être exilé, parce qu'on l'aime.
C'est ainsi que s'est produit et constitué, en quelque sorte, ce désordre épouvantable d'une Eglise renfermant les contradictions les plus absolues sur les points fondamentaux de la doctrine chrétienne. Il ne faut pas se faire illusion, ce désordre est incurable tant que subsiste à un degré quelconque le régime des religions d'État. De quel droit l'État, qui est une puissance neutre et laïque, irait-il appliquer uue discipline dogmatique et juger entre la bonne et la mauvaise doctrine ? Il ne sert de rien de prétendre qu'il a contracté à une certaine époque avec une Eglise qui avait un symbole déterminé. Si une fraction de ses anciens fidèles a abandonné ce symbole, elle n'en a pas moins droit à la protection et au salaire de l'Etat. L'égalité devant l'impôt implique l'égalité devant son répartiteur. D'ailleurs, les procès de doctrine ne sont pas si simples qu'on se l'imagine parfois; ils mettent rarement en présence l'affirmation et la négation absolue, bien des intermédiaires peuvent exister entre l'une et l'autre. Supposons que
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l'Etat ait un jour prononcé avec plus ou moins d'équité entre deux tendances opposées. Qu'est-ce qui lui garantit que le même travail de désagrégation qui avait rompu le faisceau primitif ne va pas recommencer dans la fraction de l'Eglise à laquelle il a donné raison ? S'il y a séparation entre les anciens et les nouveaux croyants, comment arbitrer ce qui leur revient dans cette fluctuation rapide, incessante des esprits à une époque de doute et. de critique ? « Gomment l'Etat, dirons-nous avec Lamartine, en viendrait-il à ce point d'audace et de déraison, d'oser dire, au nom de quelques citoyens sans titre divin, rassemblés dans une chambre : « Je vais faire leur juste part à la religion et à la raison humaine, à Dieu, à la conscience, en sorte que personne ne puisse se plaindre. Gela s'écrira en chiffres ronds dans mon budget, cela se divisera en francs et en centimes, et tout le monde sera content. Oseriez-vous dire devant Dieu que vous ne vous trompez pas et que votre chiffre marque juste la statistique des consciences1 ?» Il faut s'y résigner, l'union avec l'Etat rend son arbitrage entre des tendances opposées impossible ou inique, surtout quand elles peuvent faire valoir des droits acquis et consacrés par l'histoire. Et pourtant l'anomalie de leur coexistence dans le même cadre n'est pas moins choquante.
Lamartine. L'État, l'Eglise et l'enseignement. Discours, vol. fi, p. 144-148.
River par une même chaîne budgétaire je ne dis pas deux doctrines, mais deux religions opposées, c'est vraiment Je supplice de Mézence. La partie vivante est liée au cadavre, elle se glace à son contact, elle périt de sa mort, sans qu'il lui soit possible de se détacher de ce qui la tue.
Il y a des pays où l'on a fait de cet affreux désordre la base même de la constitution ecclésiastique. Dans plusieurs cantons de la Suisse, l'Eglise a été entièrement confondue avec la nation, tout ce qui pouvait rappeler sa nature propre a disparu, elle n'a plus ni symbole, ni autorité disciplinaire, ni ministère proprement dit, toute cérémonie de consécration étant supprimée. L'électeur politique né protestant est, par là même, électeur dans l'Eglise, les deux urnes se confondent; le temple continue la place publique, et rien n'empêcherait plus tard le ruisseau de la rue d'y passer. Il saute aux yeux que cette application pure et simple de la démocratie politique à la société religieuse est la destruction de celle-ci. L'Eglise ainsi constituée a vécu ; elle peut réunir ses auditeurs sous des voûtes vénérées, affubler ses officiants d'une robe et d'un rabat, dresser même la table eucharistique, elle n'est plus qu'une halle pour toutes les idées, et si Pascal a déclaré qu'il y a une religion qui se moque de la religion, nous disons qu'il y a des Eglises qui se moquent de l'Eglise, — je veux dire de celle que Jésus-Christ a fondée. Il ne s'agit pas ici de se livrer à des considérations sen-
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timentales, d'évoquer les souvenirs du passé et la mémoire des pères, car, en se résignant à une pareille Babel, on a répudié toutes les traditions de la Réforme.
Nous sommes très-loin d'a*ssimiler à une organisation ecclésiastique aussi monstrueuse l'Eglise réformée oflicielle de notre patrie. Sa fraction évangélique qui, depuis un demi-siècle, a réalisé des progrès marqués, à notre vive satisfaction, — car nous n'avons garde de mettre les questions de forme au-dessus des questions de fond, — a fait, à son dernier synode, un effort sérieux, énergique pour se réorganiser sur la base de la profession de la foi. Elle a décidé pour l'avenir que nul ne monterait dans ses chaires sans y avoir adhéré, et elle a élaboré" une loi électorale qu'on peut trouver insuffisante en ce qui concerne les conditions religieuses, mais qui n'en consacre pas moins le grand principe que le peuple chrétien, pour avoir le droit de se gouverner lui-même, ne saurait être confondu avec une multitude confuse libérée de tout engagement sérieux. Personne, au synode de 1872, n'a songé à faire de l'électorat une sorte de classe privilégiée distincte de l'Eglise elle-même. On n'a qu'à relire les mémorables débats de ce synode pour reconnaître que ce qui y a prédominé avec éclat, c'est la théorie qui fait de l'Eglise, dans sa manifestation locale et historique, une société de croyants ou de professants que nous ne pouvons jamais assimiler à l'Eglise en soi, à cette Eglise idéale et immortelle
fondée par Jésus-Christ, que nous appelons invisible parce que Dieu seul la discerne dans nos cadres imparfaits1. Nous sommes dans un accord profond avec cette théorie ecclésiastique à laquelle ne manque que sa conclusion pratique. Et pourtant, nul ne peut dire que l'ordre véritable ait été rétabli dans l'Eglise officielle, et que le fait d'avoir obtenu la légalisation de sa profession de foi lui ait donné force de loi. Il est incontestable que le recrutement du pastorat n'est soumis, en droit, à aucun engagement doctrinal, et qu'en conséquence la diversité de l'enseignement peut se perpétuer dans la chaire chrétienne. On ne saurait confondre une tentative de réorganisation avec une réorganisation effective. Les décisions du synode sont restées à l'état de lettre morte pour une raison bien simple : c'est que l'Eglise réformée officielle ne s'appartient pas pleinement à elle-même, c'est qu'elle doit porter ses différends devant l'Etat, et que le pouvoir civil se trouve en face de deux fractions qui ont longtemps cohabité dans le même cadre officiel et dont il ne saurait sacrifier aucune sans manquer à sa mission et à son caractère laïque.
Entre le synode et la sanction ou la réalisation de ses résolutions, il y a non pas le concordat, comme on le dit faussement, — car ce fameux traité ne s'applique qu'aux relations de l'Etat avec Rome, —