‹ La Question européene improprement appelée polonaise: Réponse aux objectionChapitre 13 sur 26 · DÉMONSTRATIONS SCIENTIFIQUES CONTRE LE SLAVIS^ PES MOSCOVITES · texte numérisé non relu

DÉMONSTRATIONS SCIENTIFIQUES CONTRE LE SLAVIS^ PES MOSCOVITES

Longtemps les Moscovites ont accepté leur origine asiatique : leurs chroniques, leurs traditions, surtout les biographies de leurs saints sont d'accord sur ce point. Mais après que Pierre P' et ses successeurs eurent .la prétention de s'avancer vers l'occident, les historiographes à leur solde commencèrent à soutenir que les Moscovites étaient slaves, européens d'origine, ajoutant que c'était l'invasion des Tatars qui les avait momentanément rendus étrangers à l'Europe. Sous Elisabeth, l'historien MuUer fut poursuivi et persécuté comme ennemi des Moscovites, pour avoir dit que, pour comprendre l'histoire des peuples sur lesquels avaient régné les Russes-Varègues, il fallait laisser de côté les annales de ces conquérants étrangers au pays. Catherine II fut

non moins impitoyable envers les ethnographes consciencieux ; et, pour couper court aux discussions sur les origines, elle fit un décret de nationalité. Dans un ukase intitulé Instructions pour foi mer un nouveau Code de lois, le chapitre P' porte ces mots : « La Russie est un Etat européen. »

Ce décret lui-même prouve le contraire de ce qu'il affirme. Quelle est donc la nationalité ayant besoin d'une loi pour se constater ? L'ukase de Catherine est toute une leçon d'histoire.

Malheureusement, les écrivains français du dixhuitième siècle, Voltaire à leur tête, voyant en Catherine une alliée contre le catholicisme, appuyèrent les mensonges du cabinet de Saint-Péterbourg, et firent passer les Moscovites non-seulement pour des Slaves, mais encore pour les plus brillants représentants de la grande famille. Montesquieu s'égara à la suite des Encyclopédistes.

J.-J. Rousseau ne se laissa pas entraîner à la même erreur : quoiqu'il n'eût pas étudié la question, il la comprenait par le seul instinct d'un profond bon sens : c( Pierre, dit-il, avait le génie imitatif; il n'avait pas » le vrai génie. Quelques-unes des choses qu'il fit » étaient bien; la plupart étaient déplacées. Il a d'a- » bord voulufaire des Allemands, des Anglais, quand » il fallait commencer par faire des Russes ; il a em- » péché ses sujets de devenir ce qu'ils pourraient » être, en leur persuadant qu'ils étaient ce qu'ils ne » sont pas. »

Plus tard, le marquis de Mirabeau, dans un de ses Mémoires politiques, rappelant la critique de Jean- Jacques, ajoute : Les Russes ne sont Européens qu^en vei'tu d'une définition déclaratbire de leursouveraine[\ ) .

Enfin, il faut rappeler le fameux dicton de Napoléon : « Grattez le Russe, vous trouverez leTartare. » C'est la vérité historique découverte par l'observation du génie. Ce fut cependant la dernière protestation en Europe contre le slavisme des Moscovites. Les légitimistes auxquels Alexandre P' avait donné le pouvoir, n'admettaient pas que leur bienfaiteur ne fût qu'un chef de barbares asiatiques ; et l'immixtion active des Russes dans les affaires occidentales, depuis cette époque, accoutuma le monde à les considérer comme des Européens.

Mais ce qui doit étonner à bon droit, c'est de voir que les Polonais ont pu aussi devenir les dupes de leurs oppresseurs et accepter une fraternité imaginée à Saint-Pétersbourg.

En 1 830, la diète nationale de Varsovie, en contradiction avec le sentiment public, disait dans un de ses manifestes :

« Nous n'avons été influencés par aucune haine » nationale contre les Russes, qui, comme nous, sont » d"^ origine slave (2). »

(1) Mémoire sur la liberté de V Escaut, (1785.) **

(2) En dépit des paroles de la diète, le senlimeûl populaire, mieux iaspiré, protestait coatre celte assimilation, car il cou-

Sur quoi M. Saint-Marc Girardin, prenant naturellement pour une vérité cet aveu d'une diète polonaise, s'écrie dans le Journal des Débats : « Voilà le point d'union entre les Polonais et les Russes. » Malheureusement, rillustre académicien s'est laissé illusionner par son trop généreux désir de conciliation. Le point d'union n'existe que dans les déceptions de la diplomatie et les crédulités de Polonais égarés.

Sans s'en douter, M. Saint-Marc Girardin se fait le complice de MM. Pogodine et Wielopolski, lesquels bâtissant leur système politique sur une fausse donnée scientifique, font de laMoscovie un pays slave, afin de justifier l'absorption de la Pologne dans une grande unité de famille.

C'est de cette erreur profonde qu'il faut faire justice ; et ici ce n'est plus la politique, c'est la science qui se prononce. La politique peut transiger ; la science ne transige pas, car la science n'est que l'observation des lois de la nature. Mais quand la politique se met en contradiction avec ces lois, elle entreprend une œuvre impossible, productive seulement de malheurs et de déchirements. C'est là ce qui crée les opiniâtres résistances de la Pologne contre les tentatives moscovites. On a voulu expliquer un

rut alors une chanson populaire qui disait : « Celui qui osera » dire que le Moscovite est le frère du Lekb, je lui brûlerai la » cervoUe devant l'église des Carmélites. » (Il y avait devant cette église un corps-de-garde moscovite).

état permanent de troubles et de colères, tantôt par des fautes diplomatiques, tantôt par l'esprit désordonné des Polonais ; il s'explique de lui-même d'une manière bien plus simple par les conditions élémentaires de deux races sans affinité entre elles. En chimie, il y a des corps qui se refusent à tout amalgame. Que penserait-on d'un chimiste qui prétendrait en faire une fusion? C'est pourtant ce qu'entreprennent nos chimistes politiques qui veulent accoupler des éléments contraires.

En abordant la thèse scientifique, il m'est permis de confesser que je ne tire rien de mon propre fonds, et que je ne prétends marcher dans cette voie qu'avec l'appui de noms qui font autorité.

Ce n'est que de nos jours et à une époque très-récente que l'empire russe, formant la septième partie du globe., a commencé à être étudié dans ce qu'il renferme de plus important, c'est-à-dire ses habitants. L'Europe, en effet, il y a vingt ans encore, ne connaissait de cet empire que ce qu'on appelle l'Etat, c'est-à-dire la représentation officielle d'un pouvoir autocratique ; et cette représentation étant en apparence assez semblable à ce que. produisaient les puissances de l'Occident , on croyait facilement à certaines identités qui permettaient d'introduire ces hôtes nouveaux dans la grande famille européenne. Il est remarquable, toutefois, que le peuple seul n'y fut pas trompé. Envoyant pour la première fois les Moscovites en France, nos payons cûnuneAosbour-

geois ont immédiatement caractérisé les envahisseurs par Tappellation générale de Cosaques. C'était la vérité de la science dans la bouche du peuple, qui signalait d'un seul mot l'apparition du monde asiatique, tatar, mongol et nomade.

Vingt-cinq ans cependant se passèrent avant que la science vint consacrer la vérité du dicton populaire. Ce n'est qu'à dater de 1840 que l'on commença à reconnaître les Moscovites tels qu'ils sont, dans l'esprit de leur gouvernement, de leur noblesse, de leurs paysans, dans leur sol et enfin dans le système entier de leur être physiologique et social.

C'est Adam Mickiewicz qui le premier , dans son cours aucollége de France, attira l'attention del'Europe sur l'esprit du gouvernement moscovite, qui, malgré ses titres européens de monarchie, d'empire, d'empereur, etc., n'a rien d'européen que ces no.ms d'emprunt. C'est le baron Haxthausenqui a signalé à l'Europe la commune moscovite basée sur une sorte de communisme propre aux peuples nomades, et complètement en désaccord avec le génie des populations slaves, essentiellement agricoles et attachées à la propriété individuelle. C'est le vicomte de Custine qui a mis à nu la noblesse moscovite et qui, la montrant dans ce qu'elle a de plus intime, a fait voir qu'elle est complètement étrangère à la noblesse slavo-germano-latine. C'est enfin M. Blasius, professeur à l'Université de Brunswick, qui a complété les études du baron de Etaxthausen, par ses aperçus sur

les différences radicales qui séparent des Moscovites les Slaves des environs de Smolensk.

De nos jours, un savant français, M. Auguste Viquesnel, ancien président de la Société géologique de France, rend les Moscovites à l^isie. Dans un livre intitulé Voyage en Turquie, M. Viquesnel a consacré plus de vingt feuilles in-4°, avec cartes, à la question des rapports des peuples slaves avec les Moscovites, sous le point de vue ethnographico-historique, et il arrive aux mêmes conclusions que Mirabeau et les savants allemands.

Par une singulière coïncidence, tous ces divers travaux sur la Moscovie et les Moscovites, excepté ceux de M. Viquesnel, se faisaient simultanément vers Tannée 1840. A la même époque, un autre savant, M. Duchinski (de Kiew), portant ses recherches sur un terrain plus spécialement scientifique, arrivait aux mêmes conclusions , et complétait les études historiques par les aperçus généraux de la science.

Sans sortir du domaine de la statistique et de l'ethnographie, M. Duchinski apporte une solution forcée à la question politique la plus actuelle, la plus palpitante, la plus insoluble même, si Ton veut rester dans les traditions et les engagements de la diplomatie : il réunit toutes les données de la science pour démontrer qu'une fusion entre les Polgpais et les Moscovites est radicalement impossible, parce que les deux peuples sont* radicalement contraires dans tous leurs élé-

ments. Ce n'est pas dans des considérations politiques ou religieuses qu'il puise ses arguments : c'est sur la physiologie, l'ethnographie, la géologie et l'hydrographie qu'il appuie toutes ses démonstrations. Deux mondes différents sont en présence, séparés par des abîmes; deux mondes inconciliables, marqués parla nature pour marcher dans des directions opposées, et violemment accouplés par la politique insensée de Catherine II et Nicolas.

Au moment où les événements apportent à cette thèse une confirmation sanglante, il dévient intéressant de résumer pour nos lecteurs les enseignements d'un savant modeste qui ne se doutait guère que la diplomatie aurait bientôt à débattre les difficultés d'une question qu'il a si hardiment résolue.

Avant d'entrer en matière, M. Duchinski fait remarquer avec raison que trop souvent les savants, soit historiens, soit économistes, ont surtout considéré comme caractères distinctifs de la nationalité les langues et les dogmes religieux. C'est, selon lui, beaucoup trop restreindre la question. Car il y a Une foule d'autres éléments qui servent de base à l'individualité d'un peuple, et qui lui donnent son caractère propre et distinctif . Si ces éléments sont semblables, même chez des peuples qui difierent de langage et de culte, ces peuples pourront s'associer, s'assimiler et même s'absorber l'un dans l'autre. Mais si ces éléments sont notoiremtént dissemblables, s'ils se repcm^Mit irmtMUettM^tit, fioa-seuleni^til n'y a pai

de fusion possible, il ne saurait même y avoir accord ; toute conquête serait impuissante et temporaire ; il n'y a pas d'autre is«ue que Textermination. Telle est la situation réciproque de la Pologne et de la Moscovie. Il y a là eti présence deux peuples contraires , deux nationalités tellement tranchées > qu'aucune violence n'a pu les réunir, qu'aucun traité ne pourra les concilier. Nous voyons dans l'histoire beaucoup d'autres peuples conquis, puis la conquête suivie de révoltes, et les révoltes se reproduire après de premiers échecs. Mais avec le temps et la durée, la force insurrectionnelle s'amoindrit, les haines se calment, les souvenirs s'effacent, et enfin, vainqueurs et vaincus se confondent dans une communauté de mœurs, de pensées, de sentiments. Depuis quatrevingt-dix ans, en Pologne, les colères n'ont fait que croître, les insurrections que grandir en force et en étendue, à mesure qu'elles s'éloignaient de la première date de la spoliation. Le champ de bataille de Kosciusko s'est développé en 1830. Celui de 1830 est aujourd'hui dépassé sur toutes les frontières. Quand même l'insurrection de 1863 serait pour un moment vaincue, elle renaîtra plus terrible ; et à la prochaine occasion, pas un seul coin de terre' de la Baltique à la mer Noire, ne refusera son contingent. Et ce n'est pas à la politique que nous empruntons cette prophétie : c'est à la nature elle-même, à la nature expliquée par la science, et écrivant sur le sol, sous le sol et dans les eaux, les profondes incompati-

bilités qui consacrent à perpétuité la séparation des deux races.

Voici donc les éléments scientifiques sur lesquels M. Duchinski fait reposer sa thèse :

<** Géologie, et particulièrement géologie agricole ; 2^ hydrographie ; 3^ configuration du sol ; 4^" rapports historiques des habitants ; 5^ physiologie sociale, d'après les penchants des uns à la vie nomade et pastorale-, des autres à la vie sédentaire et agricole ; 6° ethnographie ou origines,

Maintenant, quelle est l'importance relative de ces deux populations dans le monde européen, quelles sont leurs limites et leurs points de contact? Les explications géographiques de M. Duchinski répondent à ces questions.

L'Europe des géogi^aphes se divise en deux régions d'une étendue presque égale, séparées parle bassin du Dnieper. L'une, région occidentale, est habitée par la grande famille indo-européenne, subdivisée en Latins, Germains et Slaves : l'autre, région orientale, renferme les populations touraniennes, se subdivisant en Turcs, Finnois, Moscovites, Mongols. C'est dont véritablement l'Asie qui commence au delà du bassin du Dnieper, et ce n'est que par de vieilles habitudes d'école que l'Europe géographique se trouve prolongée jusqu'aux monts Ourals, en dépit de la géologie et de l'ethnographie.

Voilà le point de départ de M. Duchinski, la base de sa théorie. Cette thèse scientifique est une révéla-

tion politique : non-seulement elle explique et légitime les insurrections polonaises, elle en annonce encore le retour forcé et le triomphe certain.

Nous allons donc le suivre rapidement sur le terrain spécial de chaque science.

Il n'y a guère plus de vingt ans que la science géologique a entrepris de sérieuses explorations dans la région orientale de l'Europe, qui comprend la Moscovie proprement dite. Trois savants, partis de régions différentes, M. de Verneuil, géologue français, M. Murchirson, anglais, et M. de Kaïserling, moscovite, formant une sorte de commission internationale, étudièrent ensemble les couches de terrains de l'empire russe, vers l'an 1840. Par leurs travaux réunis, ils sont arrivés aux conclusions suivantes :

La même composition géologique s'étend sous tout le sol de te Moscovie, formant une vaste unité de terrain, qu'ils appellent terrain pcrmien, et qui n'est interrompu par aucune autre couche. Ce n'est que vers les bords du Dnieper que commence, comme terrain intermédiaire, le terrain jurassique. Mais dès qu'on passe dans la région occidentale, se rencontre le terrain dévonien, base principale du système occidental, souvent interrompu par d'autres couches qui font la diversité dans l'unité.

Ainsi, d'une part, le terrain permien dans son unité monotone; de l'autre, le terrain dévonien servant de caractère général, mais interrompu, accidenté, laissant une place à d'autres formations, et préparant,

pour ainsi dire, une variété de peuples par une variété de travaux et de richesses. Montesquieu a parlé de l'influence des climats sur Thistoire des peuples ; on peut y ajouter encore Tinfluence de la géologie ; car les couches de terrain, même les plus profondes, décident des couches supérieures qui appartiennent à Tagricuiture ; elles décident encore des courants d'eau et de la configuration du sol. Aussi, Tétude de la surface, ou géologie agricole, forme-t-elle une des preuves invoquées par M. Duchinski pour justifier la division de l'Europe actuelle en deux régions, avec l'incorporation des provinces de la Baltique et de toutes les provinces polonaises dans la région occidentale. (Voir au cbap. X.)

« C'est le sol, dit M. Proudhon, qui donne la première moulure à la race. » Vérité incontestable, qui vient à l'appui des assertions de M. Duchinski, lorsqu'il signale l'immense différence qui se rencontre entre la race indo-européenne (germano-slavo-latine) et la race touranienne (mongolo-moscovite) .

En effet, le caractère distinctif du sol dans l'Europe germano-latine, est la diversité. Or, ce cardctère se retrouve au même degré dans la région slave, depuis la Silésie jusqu'au Dnieper, et en remontant vers le Nord, jusqu'à SmolensketNowgorod. Ce qui prouve que ces pays, foncièrement slaves, font partie intégrante des Indo-Européens.

Que l'on traverse ensuite le Dnieper, et l'on rencontre l'unité monotone jusqu'au-delà des Ourals,

- lô- Vunttéavec toutes ses solennelles tristesses, l'étendue prise pour la grandeur.

Il en résulte que les besoins matériels et intellectuels des habitants des provinces de la Baltique et du bassin du Dnieper, leurs aptitudes sociales, leurs aspirations politiques, les rapprochent autant des habitants de l'Europe germano-latine, qu'ils les éloignent des habitants de la Moscovie.

En d'autres termes, la configuration du sol légitime, pour sa part, la nécessité d'unir le bassin du Dnieper au système de l'Europe occidentale, tandis qu'elle en exclut la Moscovie. En effet, ce sont les monts Vénédiques ou Yaldaïques, dominant plus ou moins dans les gouvernements de Nowgorod, de Pskow, de Smolensk, qui, avec les escarpements du Dnieper, terminent le système montagneux de la région occidentale. La région orientale, au contraire, sauf quelques fractions des gouvernements les plus septentrionaux, ne présente, comme nous l'avons dit, qu'une plaine sans accidents.

Si nous interrogeons ensuite l'hydrographie, nous arrivons aux mêmes résultats, c'est-à-dire diversité dans l'unité pour la région occidentale, unité sans variété dans la région orientale.

Ici encore, c'est le Dnieper avec ses affluents, qui forme la limite des deux systèmes. Quel contraste sur les deux rives ! D'un côté, la Pologne avec quatre grands systèmes fluviaux, la Yistule, le Dniester, le Dnieper et la Duna , puis l'Allemagne également ratre-

coupée, ritalie, la France, TEspagne et rAogleterre. Que de bassins multipliés, que de variété, que de riches<5es ! De l'autre côté, la Moscovie, aussi étendue en territoire que tous ces pays réunis, ne compte, en faisant exception des côtes de la mer Blanche, et des régions extrêmes, presque inhabitées, de la Dwina et de la Petehora, la Moscovie, disons-nous, ne compte que deux systèmes fluviaux, celui du Volga et du Don. Et encore le Don disparaît et se fond pour ainsi dire dans la grandeur du système du Volga, auquel il est même lié géographiquement. L'immense étendue du Volga en fait réellement le fleuve dominateur. Prenant sa source dans un des premiers gouvernements occidentaux de la Moscovie proprement dite, le gouvernement de Twer, il court de là jusqu'à la mer Caspienne. Mais l'importance de cette unité fluviale se développe encore plus du Nord au Sud. Car il unit le gouvernement méridional d'Orel avec les gouvernements septentrionaux de la Sibérie et de la Permie, par les grandes rivières de la Kama et de l'Oka qui s'unissent au Volga dans le gouvernement de Nijni-Nowgorod.

En présence de ce vaste système, il est facile d'admettre que l'isolement du Don n'empêche pas l'unité hydrographique. Du reste, le Don lui-même semble, dans son cours, chercher un rapprochement avec le Volga par les deux rivières Manytch qui leur servent de lien : quelques faibles monticules intermédiaires interrompent seules la jonction des deux

fleuves. Ce fait, peu connu, est très-important ; il est signalé dans la dernière édition de la géographie de Maltebrun par M. Cortambert.

Il est à remarquer que c'est la diversité des systèmes fluviaux qui, en Pologne comme dans le reste de l'Europe occidentale, donne naissance au provincialisme, caractère politique, base essentielle de l'esprit fédéra tif qui manque complètement à la Moscovie.

Ainsi, la Pologne présente quatre provincialismes fortement caractérisés. Dans le bassin du Dnieper est le provincialisme de la Ruthénie cosaque ; dans le bassin du Dniester, le provincialisme de la Ruthénie agricole non cosaque ; dans le bassin de la Vistule, le provincialisme mazovien ; dans celui de la Duna, le provincialisme lithuanien. Enfin , à côté de la Duna, se trouve le bassin du Niémen, qui présente encore quelques caractères distinctifs de provincialisme.

En Moscovie, les populations n'ofFrent aucune nuance : tout est uniforme. Sur quarante millions d'habitants, il n'y a que les peuplades peu nombreuses des Cosaques du Don qui présentent un caractère un peu prononcé de provincialisme. Cela tient à ce que le Don n'est pas aussi fortement uni au Volga que le sont la Kama et l'Oka.

M. Duchinski termine ses considérations sur la configuration du sol et l'hydrographie par une remarque qui a son importance. La région orientale ou moscovite-touranienne n'est pas, dit-il, aussi forte -

luent séparée de l'Asie centrale par les moats Ourals qu'on se le figure généralement en Europe. Ainsi, 1"" les monts Ourals ne ressemblent nulleo^ent aux Karpathes ou aux Alpes : à part deux ou trois élévations, rien n'empêche l'administration russe d'étendre les frontières des gouvernements et même des districts bien au-delà de la chaîne ; %^ le bassin du grand fleuve Oural forme une plaine qui se lie au système moscovite, de sorte que sous le point de vue hydrographique, le khanat de Boukhara appartient à la région tourano-mosoovite. Des deux côtés, c'est l'Asie.

On peut comprendre maintenant combien les travaux scientifiques de M. Duchinski jettent de lumière sur la question politique qui préoccupe aujourd'hui l'Europe. Il en ressort clairement que toute transaction diplomatique est impuissante, parce que toute transaction qui tendrait à maintenir un lien politique entre la Pologne et la Moscovie est diamétralement opposée à la nature des choses.

Dans ses études des sources ethnographiques , M. Duchinski, considérant, avec tous les historiens, les grands plateaux de l'Asie centrale comme le berceau du genre humain, remarque d'abord que, même avant les migrations qui vinrent colonisa les pays divers de l'Occident, la grande famille asiatique se divisait déjà en deux branches, qui, bien que portant les jM^euves de leur unité antérieure, étaient caractévismB par de profondes difTéreneas, tan{ au phy$iqu?

qu'au moral. M. Duchinski ajoute que ces différences existent encore aujourd'hui, et ne s'effaceront jamais. Jamais est un mot peut-être un peu trop absolu ; mais nous avouons que les nuances sont encore assez tranchées pour se continuer durant des siècles ; cela nous suffit, sans avoir besoin de pousser nos prévisions historiques dans un avenir trop lointain.

Les deux branches de la famille asiatique signalées par M. Duchinski sont, d'une part les Aryâs, appelés aussi Hindous ou Vénèdes, d'autre part les Tourans, ou Mongols par excellence.

La mythologie caractérise leur constante opposition, en les représentant toujours en guerre sous les symboles d'Ormûz et Arymane.

Or, les Slaves, comme les Latins et les Germains, appartiennent à la branche des Aryâs ou Hindous ; les Moscovites, comme les Turcs et les Chinois, font partie intégrante des Tourans.

A cette dernière race appartiennent aussi les peuples sémites, Juifs, Arabes, etc. Il faut y ajouter les Peaux-Rouges de l'Amérique (<), les castes inférieu-

(i) On s'est souvent demandé si les Peaux-Rouges de rAinértque septentrionale devaient être considérés comme des peuples autochtones. Il nous semble facile de les considérer comme des tribus émigrées de l'Asie. En jetant les yeux sur la carte, on verra qu'au nord du Pacifique et dans sa partie la plus étroite, les îles Aléoutiennes forment une chaussée presque continue unissant les deux continents. Quant à l'Australie, les îles de la Sonde en sont assez rapprochées pour expliquer des communi-

res des Indes, les Australiens et les différentes tribus nègres de T Afrique.

Les deux races qui représentent le plus complètement ces deux types opposés, et qui servent, pour ainsi dire, de souches aux autres, sont : <** les Brahmines hindous ; 2* les Chinois.

Voici maintenant les caractères distinctifs des deux races :

Chez les Hindous prédomine la spontanéité, l'esprit créateur, le sentiment ; chez les Tourans, la patience, l'esprit imitatif, l'esprit sectaire; chez les uns la diversité, chez les autres l'uniformité. Quant au travail social, déterminé par les penchants de chacun, chez les Hindous il se manifeste par l'attachement à la vie sédentaire, à l'agriculture, avec toutes les conséquences de ce principe : l'attachement au sol, le sentiment de la propriété individuelle, le respect du droit ; et puis, comme forme politique, le principe fédératif.

Le penchant à la vie sédentaire et agricole chez les Hindous n'a pas besoin d'être démontré : il ressort de toutes leurs institutions, et se constate par le développement de la vie provinciale et fédérative.

calioDs bien ancienues. Enfin, depuis la pointe de la Nouvelle- Guinée jusqu'aux rives du Chili et de la Plafa, c'est-à-dire dans la plus grande largeur de Tocéan Pacifique, il y a une suite non interrompue d'îles et îlots qui pourraient rendre compte de nombreuses migrations.

Chez les Touranieas prédominent les penchants à la vie nomade, rattachement aux personnes plutôt qu'au sol, le développement de l'esprit commercial, mobile et fuyant les chaînes de l'agriculture ; par conséquent, nulle vie provinciale, absence du système fédératif, mépris du droit individuel, et soumission aveugle à l'autorité d'un seul.

C'est aussi aux institutions qu'il faut demander le caractère des penchants sociaux chez les Touraniens et chez leurs plus notables représentants, les Chinois.

On a voulu cependant démontrer le génie agricole des Chinois par les hommages publics rendus à l'agriculture, par la fête annuelle à laquelle préside l'empereur, dirigeant de sa main la charrue. Or, c'est précisément cette solennité donnée à un fait social des plus simples, qui prouve que ce fait est imposé et qu'il appartient plus à la loi politique qu'aux penchants naturels. Ni les Hindous, ni leurs descendants européens, Latins, Germains et Slaves, n'ont besoin des encouragements d'un exemple impérial : le goût de l'agriculture est chez eux inné ; tandis que, chez les Chinois, l'agriculture est le fruit d'une éducation politique habilement combinée par quelques hommes supérieurs. Ce qui du reste est signalé par les historiens.

Mais tous les autres disparates sont fortement accentués chez les Chinois : peu de développement de la vie provinciale, absence de l'esprit créateur, mais l'esprit d'imitation poussé au dernier degré d'habi-

leté; égalité sous un gouyeraeraent autocratique, et remarquable uniformité dans les intelligences, qui seuiblent toutes placées sur le même niveau. Sous ce dernier rapport, le contraste est frappant chez les Hindous, oîi les supériorités intellectuelles ou, si Ton veut, les inégalités et les différences de niveau sont saillantes, surtout dans la classe des Brahmines, vrais Aryâs, chefs de la race.

Un autre fait caractéristique qui a son importance particulière, c'est que, chez les Indo-Européens, les mêmes individus ou les mêmes familles seront indifféremment fantassins ou cavaliers ; tandis que, chez les Touraniens, ce sont des familles distinctes qui font ou les cavaliers ou les fantassins. Ainsi, chez les |

Moscovites : les Kirguis, les Baskirs ou les Cosaques sont exclusivement cavaliers, les Moscovites de l'intérieur exclusivement fantassins, et il n'y a pas de transformation possible. Chez les Tourano-Chinois : les Tatars sont exclusivement cavaliers, les Chinois |

proprement dits sont fantassins. " !

On a souvent considéré les Tatars et les Chinois comme formant deux races différentes ; c'est une erreur ; ils appartiennent à la même race touranienne. i Seulement, ce sont de grandes familles ayant une manière d'être différente . Certains historiens aussi ont cru que les Cosaques qui luttaient contre la Pologne au dix- ; septièmesiècle étaient des paysans rulhènes; c'estignorer complètement la nature des choses. Un paysan ruthène ne peut pas plus se transformer en Cosaque |

ou nomade qu'un Cosaque ne peut se transformer en paysan agriculteur; au moins cette transformation est très-difficile»

D'autres aussi ont cru rencontrer des analogies dans les faits sociaux de l'Occident, où les nobles étaient cavaliers et les paysans fantassins. Mais cela ne constatait qu'une distinction factice de classes et non une diversité de penchants. Le paysan anobli devenait aussitôt cavalier ; chez tous les Indo-Européens cette transformation se fait avec la plus grande facilité ; mais le paysan touranien resterait toujours embarrassé et de son cheval et de sa lance. Jamais on ne fera de lui un Cosaque.

On doit, en effet, bien préciser ce qu'il faut entendre par Cosaques. On les prend, en général, simplement pour des régiments spéciaux de l'armée moscovite, organisés d'une certaine manière, à l'instar des hussards , dragons ou lanciers. C'est une grosse erreurpropagée par les historiens modernes (1), raoscovues et polonais.

Les Cosaques forment un état social particulier, ayant son organisation propre, organisation non pas seulement militaire, mais administrative, judiciaire, psychologique et morale. Ainsi, les Cosaques partout aiment la liberté à la manière des nomades, sont jaloux de l'égalité entre eux ; mais partout, en Chine

(1) Les historiens du seizièiiic siècle connaissaient mieux U question.

cornme en Moscovie, ils serveni d'instruments aveugles à l'autocratie. Ceux du bas Dqieper offraient leurs armées aux rois de Pologne pour combattre la noblesse. Mais lorsqu'ils ouvraient un refuge aux paysans ruthènes mécontents de leurs seigneurs, ils profitaient volontiers de ces auxiliaires dans les combats contre les Polonais ; rarement ils leur donnèrent les privilèges de Cosaque.

Le type du Cosaque est le Kirguis ou Kerguèse (Tcherkesse) de l'Asie centrale et du Caucase. Les noms de Tcherkesse ou Kirguis ne sont guère que des variantes dans la prononciation du même mot.

Quel est maintenant le nombre approximatif de ces cavaliers totijours en disposition de marcher et de combattre? M. Schnitzler, membre de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg , dans sa deuxième édition de la statistique de l'empire russe, en compte environ trois millions. Mais, pour cette évaluation, il se renferme dans les anciennes frontières de l'empire russe. Or, il faut ajouter à ces CosaqueTtoutes les populations touraniennes des monts Durais, du ^ sud de la Sibérie et de l'Amour. Dans cette dernière région seulement, M. Duchinski compte 4,500,000 âmes, et M. Schnitzler, en le citant sur ce point, n'ose pas le contredire. M. Duchinski se croit autorisé à portera plus de sept millions les populations cosaques, c'est-à-dire des cavaliers nomades de l'empire moscovite.

En Europe, on suppose que le tzar, en incorpo-

rant les contrées de l'Amour, n'a voulu que satisfaire les penchants conquérants de la nation, et l'on s'est presque étonné de lui voir attacher quelque prix à la possession de steppes sauvages ; mais avec ces steppes, il a pris en même temps une population guerrière d'environ cinq millions d'âmes.

Nous ne voulons pas insister davantage sur les diverses nuances qui séparent les deux races indo-européenne et touranienne. La classification de M. Duchinski n'est-clle pas suffisamment justifiée par les faits scientifiques comme parles faits historiques?

Prenant donc pour base de la grande division des peuples de l'Europe les deux types qui viennent d'être signalés, M. Duchinski en conclut que les frontières qui séparent les deux régions de l'Europe, occidentale et orientale, sont aussi les frontières qui séparent l?s Hindous et les Chinois.

En d'autres termes, les Moscovites forment unité avec les Chinois, dans le môme sens que les paysans dei^ environs deNowgorod , de Pskow, de Smolensk, de toute la Russie-Blanche et de la Petite -Russie forment unité avec les Hindous latius et germaniques et avec les Hindous américains, c'est-à-dire les colons que l'Europe envoya en Amérique dès le quinzième siècle.

Mais, dit-on, les Moscovites, de même que les Juifs et autres peuples sémites, sont, sous le rapport de la couleur et de la physionomie, plus rapprochés des peuples hindous que des Touraniens chinois. Voici comment M. Duchinski explique ce phénomène :

Les Moscovites, de même que les Touraniens turcs et les TouraDiens sémites, sont issus d'un mélange de Touraniens primitifs ou Chinois avec les Aryâs. Mais le mélange eut lieu à des degrés divers. L'élément aryâ entre pour une moindre partie dans la formation des Tourano-moscovitesetdesTourano-turcs; il est plus visible dans les Tourano-sémites. Mais, au fond, chez les trois familles, c'est l'élément touranien qui prédomine ; de sorte que les Moscovites, les Turcs et les Sémites forment entre eux une seule famille avec des nuances diverses, moins franchement touraniens, il est vrai, que les Chinois, mais n'ayant guère gagné par le croisement avec les Aryâs qu'une modification de physionomie et de penchants.

D'après ces principes, les Tourano-sémites doivent être considérés comme un type intermédiaire entre les Indo-européens et les Tourano-moscovites et turcs, tandis que les deux dernières branches seraient un intermédiaire entre les Sémites et les Chinois. Enfin, lorsque l'on considère la masse des familles, les Turcs sont plus rapprochés des Chinois que les Moscovites.

Par une suite des mêmes principes, chez les peuples tourano-sémites, les penchants à la vie nomade doivent être moins développés que chez les Touranomoscovites ou turcs.

Par conséquent aussi, chez les Tourano-sémites, il doit y avoir plus d'esprit fédératifque dans les dfeux autres branches.

Ces explications de M. Duchinski nous semblent

jeter un jour toul nouveau sur Thistoire du peuple hébreu. On comprend comment Moïse, initié par les prêtres égyptiens à la civilisation hindoue, entreprend de transformer ses concitoyens touraniens. Les qua~ rante années passées dans le désert peuvent même n'être qu'une légende pour rappeler les anciennes habitudes nomades qui faisaient des Hébreux un peuple inférieur. Puis, après les avoir conduits à la terre qui doit les fixer, il charge son disciple Josué de faire l'application politique de ses leçons ; et les anciens vagabonds, désormais attachés au sol, deviennent un peuple fédératif et agriculteur, signe éclatant de la doctrine indienne prêchée par Moïse !

Et cependant, telle est la puissance des origines, qu'après deux mille ans d'existence sédentaire, les Juifs, violemment dispersés, se font immédiatement à la vie nomade, promènent leurs pas sur toute la terre, habitants passagers de toutes latitudes, mais domiciliés nulle part, et retrouvant leur existence normale dans un perpétuel déplacement.

Puis, malgré tous les obstacles qu'ils rencontrent, ils puisent une force irrésistible dans un des caractèresdorainants de l'élément touranien, l'esprit commercial. Avec cette ressource, ils se font dominateurs même sôus l'oppression, et tiennent à leur merci les populations agricoles de leurs rivaux indo-européens.

Ainsi, pour nous résumer, répétons que les contrastes entre les Hindous et les Tourans se rencontrent surtout dans le plus grand développement, chez lejs

premiers, de l'esprit créateur, de la spontanéité, du respect du droit, du sentiment religieux et poétique, de la vie provinciale etfédérative, enBn dans une pins grande diversité de physionomie et de costumes.

Sur tous ces points, les Tourano-moscovi tes ressemblent plus aux Tourano-chinois qu'à leurs plus proches voisins occidentaux, c'est-à-dire qu'aux paysans des bassins de la Ehvina et du Dnieper. Par la même raison, ces derniers sont dans tous leurs caractères sociaux plus rapprochés des Hindous américains du Chili, du Pérou, des Etats-Unis, que de leurs voisins orientaux, les Moscovites.

Ajoutons que même ceux qu'on appelle nobles parmi les Moscovites sont essentiellement possédés de l'esprit nomade, fuient la vie sédentaire de château et se trouvent mal à l'aise dans les terres qui font leurs richesses. Tous les nobles occidentaux se sont pour ainsi dire incorporés au sol en prenant le nom de leurs terres ; les noms nobles Moscovites signifient au contraire dépendances des personnes, Romanow, Bibikow, GortschakoflF, MouraviefT, Gagarine. Pouchkine (<). Le noble Moscovite ne se plaît qu'à la ville, lieu plus facile de luxe, et surtout à la cour où un rang lui donne une autorité sur d'autres nobles. C'est la ville qu'il recherche pour les solennités de famille ; un noble Moscovite rougirait de se marier dans l'église du vil-

{{} Offy eff, ine s\^,\i\ï\^ï\if appartiens à, laiidis que le polonais $ki répond à la particule fratxjaise de.

- 2f7 -lage dont il est seigneur, ou d'y baptiser ses enfants. La vie agricole est pour lui une disgrâce, et l'exil dans ses terres un grave châtiment. Aussi, tandis qu'en polonais le mot de noble ziehck (<) veut dire homme du sol, en moscovite dworianin (2) veut dire homme de cour. C'est le nomade 9oré et se croyant perfectionné.

Pour ce qui concerne l'esprit créateur dans les œuvres intellectuelles, il y a sans doute chez les Mos^ covites une littérature originale : ils ont des poëtes comme les Chinois ; mais, de même que chez les Chinois, leurs plus grandes richesses littéraires consistent surtout en ouvrages purement d'application. Quant aux créations poétiques, elles sont tellement secondaires, que les quarante millions de Moscovites n'ont pas, sous ce rapport, une littérature aussi riche que les deux millions de Serbo-croates.

Nous avons signalé chez les Hindous le respect du droit. Un autre signe distinctif chez eux est le respect de la femme, qui ne se rencontre pas chez les Touraniens. Aucune légende, aucune tradition {wpu la ire ne consacre en Moscovie une héroïne mythologique ou une femme historique. Celte nombreuse population ne compte que deux saintes, et encore l'origine de ces femmes est-elle inconnue. Toute tradition de femmes célèbres finit aux frontières extrêmes de la ré-

(1) Prononcez schlahtsitz La racine du mol est îeh (sillon;

(2) Racine dtoor (cour).

gion occidentale, à Nowgorod, dans la Petite Russie, à Kiew. II n'y a de souvenirs que pour les célébrités impériales, les Catherine et les Elisabeth.

Un autre caractère frappant de la diversité des deux races, c'est que, chez les Indo-Européens, la femme est plus belle que l'homme. C'est le contraire chez les Touraniens. Pour démontrer, sous ce rapport, l'affiliation des Moscovites à ces derniers, il suffit de comparer les femmes polonaises ou ruthènes et les femmes moscovites, avec les hommes des deux nations. Il ne faut pas se faire une idée de la femme moscovite d'après les types plus ou moins germanisés ou polonisés, étalant leurs charmes dans les grandes capitales de l'Occident. Il faut, pour les juger, être admis dans l'institut des demoiselles nobles fondé par Catherine à Saint-Pétersbourg. On sera stupéfait des laideurs uniformes qui s'y rencontrent.

Mais, indépendamment de l'uniformité de physionomies qui signale la population tourn no-moscovite, tandis que la diversité prédomine chez les Indo-Européens, il y a encore un grand nombre de caractères anatomiques et psychologiques où les deux types diffèrent essentiellement.

Les confusions qui, trop souvent, ont été faites entre les Slaves et les Moscovites, viennent des erreurs de voyageurs qui ne font aucune distinction entre les Nowgorodiens, les Pskoviens, les Petits- Russes qui sont Slaves, et les Moscovites touraniens.

Il ne faut pas oublier d'ailleurs que les Mosco-

- i9 vîtes, comme les Touraniens ottomans, ont été excessivement mêlés avec les peuples sémites , qui , ainsi que nous Tavons dit, ont reçu une assez forte proportion de l'élément aryâ.

Cette influencede Télément sémite sur les Touraniens ottomans et moscovites vint principalement à la suite de la dispersion des dix tribus juives, exilées par Salmanazar. Reléguées d'abord dans la Médie, elles pénétrèrent de là dans l'Asie centrale, et ensuite dans ''Orient. Les développements du judaïsme se manifestent dans les plus anciennes chroniques de l'État moscovite ; son autorité même devint un instant si grande, que vers le seizième siècle, dans les conseils du tzar Ivan HI, on posa la question de savoir s'il ne fallait pas en faire la religion de l'État. (V. chap. XI).

L'élément sémite influa ensuite sur les Moscovites par les Arabes.

Enfin, en remontant le cours des siècles, on trouve d'autres causes de mélanges qui durent modifier la physionomie des Touraniens moscovites.

En effet, avant l'arrivée des Hindous aryâ en Europe, le pays avait déjà subi plusieurs invasions des Tourans chinois. Ceux-ci passaient de l'Asie en Europe par les parties septentrionales et la Baltique, tandis que les Hindous y entraient par l'Asie-Mineure et le Caucase. Dans les luttes que se livrèrent en Europe ces deux races ennemies , la supériorité resta définitivement aux Hindous ; mais il dut nécessairement y avoir des mélanges entre les vainqueurs et les

vaincus, et de là les productions intermédiaires des Turcs, des Sémites et des Moscovites.

C'est à ces époques reculées qu'il faut aussi faire remonter la formation des éléments individuels qui constituent au sein de la famille indo-européenne les peuples latins, slaves et germains.

Si maintenant nous voulons chercher un autre signe caractéristique de la différence des races, nous n'avons qu'à porter nos regards sur le costume. Cette distinction, en apparence puérile, n'est pas sans importance, surtout en l'ajoutant à toutes les autres.

Ainsi, c'est encore la diversité qui règne dans la région occidentale de l'Europe jusques et y compris les bassins de la Duna et du Dnieper ; c'est l'uniformité qui domine dans la partie orientale ou touranomoscovîte.

De plus, dans la région slavo-germano-latine, on remarque dans la coupure des habillements, même chez les paysans, certaines règles d'esthétique* en ce sens que la façon répond plus ou moins aux formes du corps. Ainsi, en Podolie, en Volhynie, dans les provinces lithuaniennes, on reconnaît les Slaves à la forme même de la redingote, qui est faite à taille.

En Moscovie, au contraire, la redingote tombe droit comme un sac. Les femmes même ne comprennent pas l'esthétique dans les habillements. Le principal Vêtement 'national d'une femme moscovite consiste dans une longue jupe qui ne commence pas à la taille, mais au milieu même du sein. C'est à propre-

ment parler un sac. En un mot, rhabillement national des Moscovites n'a d'autre but que de couvrir la nudité. C'est quelque chose sans doute comme progrès de civilisation, surtout si Ton prend en considération les ornements en or et en pierreries dont lé sac est surchargé, car le goût du clinquant est encore un des signes caractéristiques de l'élément touranien.

Dans le choix même des matières premières pour la confection des habillements, M. Duchinski remarque une notable diflFérence entre les Indo-européens et les Touraniens. Ces derniers ont un goût prononcé pour la soie. Les nombreux juifs de la Pologne, parmi les autres cachets qui caractérisent leur origine touranieuue, ont conservé ce goût dominant, qui ressort d'autant plus lorsqu'on les compare aux Slaves parmi lesquels ils habitent.

Cette recherche de la soie dans les vêtements est très-apparente chez les classes inférieures turques et moscovites. M. Duchinski a rencontré dans le gouvernement de Koursk des paysans en grand nombre qui portaient des chemises de soie coûtant 1 roubles argent (40 francs).

Chez les Cosaques du Don, qui ont conservé leur origine touranienne plus intacte que les Moscovites fantassins de Moscou, le goût de la soie est trèsprononcé.

Il est vrai que dans le moyen-âge la noblesse indoeuropéenne recherchait les étoffes de soie. C'était la

mode des classes riches. Mais chez les Touraniens, les plus pauvres en font leur vêtement ; on peut citer en exemple les juifs de la Pologne et les Chinois.

Ceci répond par parenthèse à certaines assertions de savants qui prétendent que l'ethnographie ou, en d'autres termes, les origines des peuples n'ont pas d'influence sur le développement des richesses des États.

Toutes ces considérations scientifiques que nous avons empruntées à M. Duchinski jettent une lumière nouvelle sur la question politique qui agite maintenant toute l'Europe.

Voici Diaintenant une tradition française qui, d'accord avec les enseignements d'aujourd'hui, nous conduit directement à l'application pratique :

Lorsque Henri IV et son ministre Sully préparaient le projet d'une grande fédération morale et politique pour tous les États européens, ils posèrent comme premier principe de n'y admettre que les peuples dont les intérêts et les mœurs entraient dans Tharmonie générale de la fédération. O, la Pologne était par eux comptée comme un État complètement lié aux intérêts des peuples germano-latins, tandis que la Moscovie était exclue comme appartenant à un autre ordre d'idées et de besoins.

Les paroles de Sully à ce sujet méritent d'être rappelées :

« Je ne parle point de la Moscovie ou Grande- » Russie. Ces vastes pays, qui n'ont pas moins de » six cents lieues de long, sur quatre cents de large,

» étant ea grande partie idolâtres et en partie schisr » ma tiques, comme les Grecs et les Arméniens, maiis » avec mille pratiques superstitieuses qui ne leur » laissent presque aucune conformité avec nous ; » outre qu'ils appartiennent à l'Asie pour le moins » autant qu'à l'Europe ; on doit presque les regar- » der comme un pays barbare, et les mettre dans la » même classe que la Turquie, quoique depuis cinq » cents ans on lui donne rang parmi les puissances » chrétiennes (1). »

Plus loin, cependant, il admet la supposition^ mais très-problématique, de l'adjonction des Mosr covites.

« Si, dit-il, le grand-duc de Moscovie, ou tzar de » Russie, qu'on croit être l'ancien knès de Scythie, » refuse d'entrer dans l'association, après qu'on la » lui aura proposée, on le doit traiter comme le sul- » tan de Turquie, le dépouiller de ce qu'il possède » en Europe, et le reléguer en Asie, où il pourra, » sans que nous nous en mêlions, continuer tant qu'il » voudra la guerre qu'il a presque continuellement » avec les Persans et les Turcs (2). »

Mais on voit qu'il ne compte pas sur ce confédéré barbare ; car, dans la distribution des contingents mir litaires à fournir par chacun, il n'est pas question de la Moscovie. Il en est tout autrement de la Pologne,

{i) Mémoires de Sully ^ livre 30®.

[i) Mémoires de SiUly^ livre 30®.

- 34 ^ qui doit fournir un contingent égal à celui de la France . De même dans le conseil général de l'Europe , la Pologne doit avoir quatre représentants comme les autres grandes puissances. Enfin, admettant le cas où, pour la meilleure sauvegarde des divers intérêts, le grand conseil serait partagé en trois corps délibérants, Sully propose Cracovie pour un des centres de réunion : les deux autres devaient être Trente et Paris ou Bourges.

On ne saurait assez admirer la profonde sagesse de ce plan de fédération européenne- Le génie de Henri IV , en faisant exclusion de la Moscovie, avait devancé les arrêts de la science. Après deux cent cinquante ans^ on en est encore à hésiter sur le caractère ethnographique des Moscovites, quand Sully, éclairé par les leçons de ce grand maître, écrivait : « On doit mettre » les Moscovites dans la même classe que la Tur- 9 quie. »

N'est-il pas remarquable que la seule bonne politique que commandent les circonstances actuelles, consiste dans la réalisation du plan de Henri lY et de Sully. Ces deux grands hommes avaient, au commencement du dix-septième siècle, marqué les frontières politiques de l'Europe à l'endroit où la science aujourd'hui marque les frontières géographiques.

En effet, la fédération entre les peuples ne peut être réalisée que si elle a pour base la loi des rapports. Car la fédération naît des mêmes principes que le provincialisme et les nationalités, c'est-à-dire du sol, des

eaux et des origines, lesquels font la diversité dans Tunité, tandis que la fédération fait Tunité daQs la diversité. Un lien politique ne peut reposer sur un fait de violence ou sur un caprice du génie. Napoléon !•', créant Tuâité impériale depuis le Zuyderzee jusqu'au Tage, ne pouvait faire qu'une œuvre éphémère. Car sur ce vaste territoire, les provincialismes et les nationalités multipliés signalaient la violation de la loi naturelle. L'œuvre, faite violemment, fut violemment brisée. Ainsi en serà-t-il de l'entreprise immorale de Catherine et de Nicolas. Les temps approchent où les Moscovites porteront la peine des rêves occidentaux dont les a bercés Pierre P'. Ils ont tourné le dos à leurs frères touraniens ; il faut qu'ils rentrent dans leur famille.

C'est alors seulement que, prenant conscience d'eux-mêmes, ils comprendront la voie qui est ouverte à leur race.

Depuis le dix-huitième siècle, ils marchent à rebours et sont les premières victimes d'une fausse politique. Ils n'agissent pas suivant les forces qui sont en eux, mais suivant les caprices aveugles de chefs dénationalisés. Voilà pourquoi l'autocratie qui, chez tous les autres Touraniens, est considérée comme une sauvegarde, est devenue chez les Moscovites une affreuse tyrannie. Leur nature même est violée par les ukases. C'est un ukase qui les déclare Européens; c'est un ukase qui les fait Slaves ; c'est un ukase qui les nomme Russes. L'intérêt même des Moscovites

: commande de les fendre à leur véritable caractère social.

Quant aux Polonais, les voilà qui échappent à l'odieuse parenté qu'on voulait leur imposer. Leurs sanglants sacrifices attestent la vérité de la science qui démasque les Tatars déguisés en Slaves.

Et, en effet, la lutte actuelle est la logique des choses. Quand, depuis trente ans, un peuple est dépouillé de toute arme ; quand, par les terreurs consciencieuses du Moscovite, la faux du paysan est mise sous clé hors le temps des moissons; quand ce peuple, avec ses bras nus ou le bâton coupé dans la forêt, reste depuis six mois debout devant les canons et les biaïonnettes, on serait tenté de crier au miracle. Mais il y a là plus qu'un miracle, carie miracle est un fait contre la loi ; l'insurrection polonaise est l'accomplissement de la loi.

Que peuvent, en pareille matière, les décrets de la diplomatie? Il s'agit ici des décrets de la nature, qui proclame la sainteté de l'insurrection, en signes ineffaçables, sur toute la surface du territoire et jusque dans les dernières profondeurs du sol.

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