‹ La Question européene improprement appelée polonaise: Réponse aux objectionChapitre 15 sur 26 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

PEUPLES INTERMÉDIAIRES ENTRE l'iNDO-EUROPÉEN ET LE TOURANIEN.

Dans une question où les confusions ont été introduites à dessein, tant par le gouvernement que par les savants de Saint-Pétersbourg, il ne faut laisser aucune place à Téquivoque. Nous sommes donc tenu de porter nos regards sur les peuples qui forment frontière entre les pays indo-européens et touraniens ; qui par suite offrent nécessairement un mélange des deux éléments.

La question est de savoir quel élément y domine, et en cela nous ne voulons parler que de l'ensemble des éléments primordiaux qui caractérisent les différences ethnographiques des deux régions. On jugera par là quels droits les Moscovites pourront revendiquer sur ces contrées.

Au nord-ouest de l'empire moscovite, la Finlande et TEsthonie forment le premier groupe intermédiaire. La majorité des paysans de ces deux provinces, séparées de l'Occident par la Baltique et le golfe de Finlande, est étrangère aux peuples slavo-germano-latins et par les origines et par la langue. Sous

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ces deux points de vue, ils font partie intégrante des populations touraniennes. Mais, d'un autre côté, les classes nobles et bourgeoises sont suédoises en Finlande et allemandes en Esthonie, et leur action civilisatrice a eu sur les paysans une heureuse influence qui a profondément modifié l'élément touranien ; car il est à remarquer que partout où la religion, soit catholique, soit protestante, a fait l'éducation des peuples, ils sont sortis de leur barbarie primitive, tandis que Torthodoxie moscovite maintient l'ignorance et le servilisme. Il en résulte que les paysans de la Finlande et de l'Esthonie, éclairés par les institutions européennes du moyen-âge, sont plus rapprochés des peuples germano-slavo-latins que des Moscovites. Leurs besoins intellectuels et matériels, comme leurs tendances morales, les placent dans le groupe occidental.

Si ensuite on interroge les conditions physiques du sol et des eaux, on voit également que ces deux contrées sont intimement unies avec notre région. Il n'y a de véritablement intermédiaire que les paysans, sous le rapport de l'origine et de la langue, mais non sous le rapport des aptitudes et des goûts, car depuis longtemps ils élèvent la voix pour être délivrés de la domination moscovite.

Plus au sud, le deuxième groupe intermédiaire est formé par les gouvernements de Saint-Pétersbourg, de Nowgorod, de Pskow, de Tvver et de Smolensk.

Dans ce groupe, c'est Télément slavo-germanolatin qui est dominant. Il faut excepter de cette observation : 1** le gouvernement de Saint-Pétersbourg, où la capitale a concentré une majorité de Moscovites ; 2^ la partie septentrionale du gouvernement de Nowgorod, une grande partie du gouvernement de Twer et une fraction orientale du gouvernement de Smolensk.

A Texception de ces points spéciaux, tout le reste est slave et anti-moscovite.

Cette observation est d'autant plus importante qu'une partie de ces contrées forme ce qu'on appelle la Russie Blanche, extrémité de la Pologne au nordest, où les Moscovites de nos jours placent l'origine de leur histoire. Or, malgré une longue possession, la domination moscovite n'a pu modifier le caractère indo-européen des populations slaves de ces contrées. Toutes leurs habitudes, tous leurs penchants les maintiennent en opposition avec leurs oppresseurs, et aujourd'hui même, malgré l'abrutissement où les condamne à dessein le cabinet moscovite depuis le quinzième siècle, particulièrement à Nowgorod et à Pskow, ils ne cessent d'être étrangers à leurs dominateurs.

Les Moscovites prétendent que les peuples de ces contrées appartiennent à leur race, et que, s'il y a quelques mécontentements, cela tient aux souvenirs de la domination polonaise. Or, le pays de Smoleosk n'a été occupé par les rois de Pologne que pendant

trente ans, dans le dîv-septièiiie siècle (1), Les haines nationales ne peuvent donc pag tenir à des souvenirs aussi fugitifs, mais bien plutôt a des ïoitipathies de' race.

Tous les fiiits historiques, d -ailleurs, démontrent l'origine purement slave de ces populations. Et, ea effet, la majeure partie de la Russie-Blanche, savoir: les gouvernements de Witepsk et de MoLilew, de Minsk et de Grodno, et quelques régions de Wilna et de Kowuo, formaient le duché de Polotsk, érigé en principauté indépendante dtms la dernière moitié du dixième siècle. Quelques auteurs considèrent Rohvolod, fondateur du duché de Polotsk, comme un Varègue-Russe. M. Duchinski nous semble plus dans le vrai en lui attribuant une origine slave. Entre autres arguments à l'appui de son opinion, il signale les sympathies marquées des populations pour leurs princes de Polotsk, tandis que partout les sujets des Rurikovitclies essayèrent, pendant plusieurs siècles, de renverser la puissance de leurs souverains étrangers. Il s'appuie encore sur ce fait, que Tordre de succession dans la principauté de Polotsk était différent de Tordre suivi dans les possessions russes.

D'aillems, sur la question de race, en ce qui concerne les populations de la principauté, le doute n'est

(1) L'occupation aalérieurc du <]Qinzièrao siècle a é\é faite par les Lithu an Jetas, qui étaient cux-rri6mos Russes-DtanCï^.

pas permis, puisqu'elles se formaient des Kryvitchans-Leckhites.

Cependant le développement du duché de Polotsk excita les craintes et la cupidité de Wladimir le Grand : il fit assassiner Rohvolod en 980, et prit de force en mariage Rohnéda, la fille de sa victime. Il eut de ce mariage un fils nommé Isiaslav.

Mais la haine de Rohnéda pour un mari meurtrier de son père, et les révoltes incessantes des Kryvitchans en faveur de la dynastie nationale contraignirent Wladimir, sur la demande de son conseil, à renvoyer Rohnéda et Isiaslav dans le duché de Polotsk, qui reprit ainsi son indépendance.

Cette indépendance se maintint pendant plus de cent vingt-cinq ans, lorsqu'on 1127, il se forma contre Polotsk une coalition formidable de Rurikovitches , commandés par le grand-duc de Kiew, Mitislas ; les chefs nationaux vaincus furent exilés avec leurs familles à Constant inople, en 1129.

Cependant leur souvenir resta vivant au cœur des. indigènes. Bientôt ils furent rappelés de leur exil par les groupes hostiles aux Rurikovitches, et, avec leur appui, ils soumirent successivement tous les petits ' États de la Lithuànie. Telle fut l'origine de la puissance lithuanienne, dont les fondateurs Mendovg et iGuédéroine descendent, selon les chroniques, en ligné directe des anciens princes de Polotsk. C'est la tradition nationale qui contribua à leur conquérir les sympathies des Slaves de la Russie Blanche, for-

mant la majorité de la population établie dans le duché.

C'est ce qui explique aussi la facilité avec laquelle les Slaves du duché de Kiew acceptèrent la domination de Guédémine , qui les délivrait des Rurikovitches.

Il résulte de ces faits que les Rurikovitches euxmêmes n'eurent jamais aucun droit sur la Lithuanie, et qu'en admettant même les prétendus droits des Moscovites à la succession de Rurik, ils n'ont rien à réclamer de son chef dans ce pays ; car MM. les historiens ne doivent pas oublier, ce qui leur arrive trop souvent, que les princes de Polotsk et ensuite les princes lithuaniens régnaient dans les principautés non comme issus de Wladimir, mais de Rohvolod.

Aujourd'hui, la plupart des publicistes occidentaux, lorsqu'ils parlent de Smolensk , semblent se croire au cœur de la Moscovie, tandis que la population toute polonaise ou slave frémit au contact des Touraniens qui les avoisinent, el les maudit d'autant plus qu'elle les voit de plus près.

Au surplus, le gouvernement de Saint-Péterbourg, ne se dissimule pas la vérité à cet égard. Aussi prendil soin d'occuper les habitants de cette province limitrophe parle ravage et l'incendie. Ses agents les plus féroces sont les Raskolniks, et il les emploie avec' d'autant plus de sécurité, qu'ils semblent ne pouvoir être complices d'un gouvernement qui les persécute et qu'ils détestent. Mais leur haine est plus forte en-

core contre les Slaves, parce que c'est une haine de race. Ces opiniâtres sectaires sont pourtant réfugiés en Lithuanie et dans la Russie-Blanche depuis le quinzième siècle, et leur nature touranienne ne s'est modifiée ni par le temps ni par le contact des populations qui les environnent. Etrangers au milieu des Slaves, ils conservent envers eux une haine traditionnelle, et il n'a fallu qu'un sauvage mot d'ordre venu de Saint-Pétersbourg qui les persécute en Moscovie, pour les déchaîner contre ceux qui leur ont donné l'hospitalité. Le tzar dispose là de 120,000 bourreaux (1) disséminés dans le pays, qui promènent aujourd'hui le pillage et l'incendie dans les villages et dans les châteaux. Triste leçon pour ceux qui rêvent la fusion des deux races !

Au surplus, un fait en même temps administratif et politique qui rattache essentiellement Smolensk à l'unité germano-latine, c'est que depuis- le moyenâge jusqu'à nos jours l'organisation municipale avait pour base le « statut de Magdebourg, » règle commune des villes d^ l'Allemagne. Ce n'est qu'en 1836 que ce droit fondamental des raunicipes fut supprimé à Smolensk par Nicolas faisant partout la guerre aux souvenirs d'indépendance.

Enfin à Smolensk est encore debout et active une église catholique, unie par ses traditions à l'église la-

(1) Quelques personnes portent leur nombre à. 200,000.

Une dû moyen-ftge, placée par le Pontifix^at romain aux limites de rEurope, comme première barrière contre l'orthodoxie moscovite.

Les écrivains de Saint-Pétersbourg comptent dans le gouvernement de Smolensk 800,000 Moscovites et 300,000 Russes Blancs (Slaves). D'après les travaux statistiques de M. Duchinski, il faut renverser ces chiffres. Car, les Moscovites ne sont en majorité que dans la partie orientale, commençant vers laMoskwa et appartenant en conséquence au système du Volga.

La politique, en vain, tente des amalgames quand la nature s'y oppose ; en vain dit-elle à deux races contraires qu'elles composent une même nation ; les traditions parlent plus haut, et la psychologie même prononce ses arrêts. Ainsi, au commencement du dixhuitième siècle, le cabinet de Saint-Pétersbourg interdit aux nobles du gouvernement de Smolensk toute alliance avec les familles polonaises. Mais, de leur côté, les nobles ne voulurent accepter aucune alliance avec les familles moscovites. De sorte que, se mariant exclusivement entre eux, ils devinrent tous tellement apparentés qu'il se présenta un moment où l'Eglise ne pouvait plus faire de mariage, parce que tous les fiancés étaient à un degré prohibé. Ce fait d'opiniâtre répulsion ne prouve-t-il pas l'éloignement des deux races malgré leur voisinage? N'est-il pas un témoignage plus significatif que des annexions diplomatiques ?

Si maintenant nous portons nos regards v^s le

gouvernement de Mohilew, annexé lors du premier partage, nous y rencontrons la même fidélité aux traditions polonaises, et une plus grande agglomération de populations slaves, foncièrement étrangères aux Moscovites. Là, en effet, les paysans sont Russes Blancs aussi bien que les nobles. Ce n'est plus d'ailleurs, comme SmolenFk, un pays intermédiaire, mais une partie intégrante de l'Occident indo-européen.

Or, il est arrivé que, deux mois après l'explosion de l'insurrection actuelle, les nobles de Mohilew étant convoqués au mois de mars pour l'élection des maréchaux, les autorités moscovites leur demandèrent, leur commandèrent même de faire une adresse à l'empereur pour prouver qu'ils ne faisaient pas cause commune avec l'insurrection.

Voici le texte de l'adresse qu'ils signèrent au nombre de trois cent vingt-trois représentants :

« Les persécutions les plus cruelles sont dirigées contre les opinions, les sentiments, les croyances des habitants les plus respectables de notre pays, étroitement associé depuis des siècles aux destinées de la Pologne.

» Le caractère politique de ces persécutions se révèle dans les tendances des autorités locales, et surtout dans leurs efforts pour semer la discorde entre la noblesse et la population rurale.

» Dans ces circonstances , nous aurions dû consacrer toutes nos délibérations à l'étude de la situation anormale et désespérante où se trouve plongé le

pays; mais nos vœux et nos espérances, exprimés par les habitants des gouvernements de Minsk et de Podolie et par la noblesse de notre district de Rohaczew, tous issus de la même race et membres de la même famille, loin d'avoir été entendus, n'ont fait qu'attirer sur nous de nouvelles rigueurs. En conséquence, et vu l'absence aujourd'hui de toute sécurité personnelle , la noblesse de Mohilew se voit forcée de circonscrire aux faits ci-dessus consignés l'objet de ses délibérations. »

Les Moscovites ont beau se débattre pour constater une fraternité imaginaire ; chaque fait, chaque parole témoigne contre eux.

Le troisième groupe des pays intermédiaires est ce qu'on appelle la Petite-Russie, dans le bassin méridional du Dnieper, depuis Tchemigoff jusqu'à Kerson, et comprenant les quatre gouvernements de Tchemigofif, Pultava, KharkoffetEkaterinoslaw.

Pour ce qui concerne cette contrée, les questions ethnographiques ont présenté assez longtemps une certaine confusion, à cause du mélange des Cosaques avec les Petits-Russes, surtout dans cette portion du pays situé entre le Bog et le Dnieper, connu généralement sous le nom d'Ukraine. Ce qui est positif, c'est que le fond de la population est ruthène ou slave. En la séparant des Cosaques, M. Duchinski évalue la population slave à un minimum de cinq millions.

Quant aux Cosaques, ce sont des Touraniens venus

des bords de TOural et de la mer Caspienne, mêlés en faible proportion, avec des éléments slaves et Scandinaves, mais conservant tous les caractères de leur origine première, le goût pour la vie nomade et aventureuse , l'antipathie pour toute étude et le mépris des arts de la paix.

Voici comment M. Viquesnel divise la population actuelle de cette contrée :

1° La noblesse, qui descend en partie de nobles indigènes, désignés sous le nom de Polonais, parce qu'ils ont été investis des privilèges attachés au titre de noble polonais ; en partie d'officiers cosaques, anoblis par les tzars ;

» 2° Les Cosaques : malgré leur mélange avec l'élément indigène, soit par des alliances de famille, soit par des enrôlements volontaires , les Cosaques actuels de la Petite-Russie conservent encore les caractères distinctifs de leur race. Organisés militairement, toujours prêts à entrer en campagne à la première réquisition du gouvernement, ils préfèrent les fatigues de la guerre, les aventures, aux travaux des champs. Cependant, ils ont les goûts nomades moins développés que les Moscovites, s'adonnent avec moins de répugnance que ces derniefs à l'agriculture, et ne sont pas comme eux divisés par des sectes religieuses. Les Cosaques déplorent amèrement l'union que leurs ancêtres ont contractée avec les tzars ; ils ont perdu, sous leur protectorat, la prépondérance politique qu'ils exerçaient autrefoi.«; sur les Petits-

Russes ; seulement, ils sont restés libres , tandis que les paysans ruthènes ont été jusqu'à présent astreints à la glèbe. Et encore, cette différence de droits civils disparaîtra, lorsque Tukase qui a proclamé IV bolition du servage aura reçu son application. Enfin, leur petit nouïbre, relativement au chiffre total de la population, permet de prévoir qu'ils finiront, avec le temps, par se perdre dans la niasse de la nation des Petits-Russes ;

» 3° Les paysans et petits bourgeois Ruthènes. Ceux-ci, dont les ancêtres d'origine lekhite se sont mêlés plus tard avec des colons polonais, constituent la masse de la population. Quoique soumis pendant plusieurs siècles à l'influence des Cosaques, ils n'en sont pas moins restés unis avec les peuples indoeuropéens par les besoins de civilisation qui découlent de leur origine slave. Ils se distinguent des Moscovites par le type physique, par la langue dont le génie est conforme à celui des Polonais, parleur attachement au sol natal et à l'agriculture, par leur éloignement pour les entreprises industrielles et commerciales, par la manière dont ils mettent en pratique les préceptes du christianisme, par leur aversion pour l'esprit sectaire, par le costume, par la distribution et la construction des maisons, par les habitudes de la vie intérieure, etc.

» 4° Des Moscovites en petit nombre sont venus se fixer dans la Petite-Russie depuis moins d'un siècle, c'est-à-dire depuis l'époque où Catherine II,

en violation du traité de Pereïaslav, concéda aux nobles moscovites le droit d'acheter des domaines dans le territoire jusqu'alors affecté aux Cosaques.

» Ces colons ne forriient qu'une fraction imperceptible de la population totale actuelle (<). »

N'est-il pas remarquable que les recherches d'un savant étranger à la politique et nullement préoccupé de ce qu'on appelle la question polonaise viennent sur tous les points à l'appui de notre thèse. Il est évident que dans la Petite-Russie, même au-delà du Dnieper, l'élément slave domine jusqu'à KharkoflF et sur toute la rive occidentale de la Desna. Aussi, de même que les Polonais, les Petits-Russes aspirent à l'autonomie civile et religieuse qui leur a été, d'ailleurs, garantie par le traité de Pereïaslav, et dont ils ont été injustement dépouillés.

M. Viquesnel fait, en outre, une remarque dont il faut tenir compte dans la question politique. « Si, dit-il, des circonstances favorables amenaient un jour le rétablissement du royaume de Pologne, les Petits-Russes voudraient eux-mêmes former un État indépendant de cette puissance et de la Moscovie. » M. Viquesnel semble craindre ces aspirations à l'indépendance, qui placeraient la Petite-Russie dans une position difficile entre ses deux voisins. Nous ne saurions nous associer à ses alarmes. En considé-

(i) Voyage dans la Turquie d'Europe. Appendice l®*", pages 627 €t 628.

rant le rétablissement de la Pologne, comme base de la confédération européenne, il est facile d'admettre les autonomies diverses qui entreraient dans le système fédératif. Par conséquent la Petite-Russie, qui, par ses mœurs, ses traditions politiques et ses origines ethnographiques appartient essentiellement au monde slavo-germano- latin, pourrait sans inconvénient conserver son indépendance à l'abri de l'unité fédéra tive.

Le même fait, d'ailleurs, se reproduit en Finlande et en Esthohie^ôùles populations finnoises aspirent à être détachées de l'empire moscovite, mais en conservant leur autonomie, et sans être incorporées dans aucun autre État voisin. Ce phénomène caractéristique des peuples intermédiaires doit être pris en sérieuse considération par les hommes politiques.

A la suite des peuples limitrophes de l'empire moscovite, M. Duchinski passe en revue les pays intermédiairesde l'empire ottoman. Sans cela, il est vrai, sa théorie ne serait pas complète. Il nous faut donc ie suivre encore dans une rapide analyse : elle aura, d'ailleurs, pour avantage de montrer que c'est pour lui un système bien plus scientifique que politique, et qui n'est nullement créé pour les besoins de la cause polonaise.

Interrogeant donc la Turquie d'Europe, M. Duchinski constate que, malgré la langue slave dont se servent les Bulgares, c'est l'élément touranien qui prédomine chez eux. Cela n'a rien de surprenant. On

sait que, par suite d'une invasion touranienne, i! s'établit un empire de Bulgares finnois sur les bords du Danube. Plus tard, ils furent attaqués et soumis par les Serbes qui firent un empire serbo-bulgare. Mais l'élément finnois demeura et demeure encore aujourd'hui prédominant. Puis vinrent les Turcs ottomans qui ajoutèrent encore à l'influence touranienne, quoique les Bulgares conservent l'usage de la langue slave.

C'est une nouvelle démonstration de ce que nous avons déjà dit : ce n'est pas la langue qui constitue une nationalité.

Les Bosniaques ont conservé leur slavisme indo- .européen plus pur que les Bulgares du Danube. Cependant leur mélange avec les Avares du septième au neuvième siècle, avec les Turcs ottomans au quinzième, et l'adoption de l'islamisme par une partie d'entre eux au seizième, les placent parmi, les caractères intermédiaires.

Les Grecs, suivant M. Duchinski, ne doivent pas compter parmi les Indo-Européens purs, mais servent d'intermédiaires aujourd'hui, comme les Grecs d'autrefois, entre les Indo-Européens et les Sémites. Ils ne descendent pas, d'ailleurs, des Grecs anciens, mais des Albanais et des Slaves.

Les Serbes proprement dits, ainsi que les Moldo- Valaques, ont un élément touranien assez prononcé pour être classés parmi les intermédiaires. M. Duchinski affirme même que les Serbes de Turquie et d'Autriche sont sous certains rapports plus éloignés

des peuples slavo-germano-latins, que les Petits- Russes d'au-delà du Dnieper.

Dans rintérieur de TËuropo occidentale, il n'y a que les Madiares qui rompent la forte unité de cette région ; car ils sont Touraniens de différentes branches. Mais la position géographique, la religion catholique et mémeprotestante, le milieu civilisateur germano-latin, ont placé les Madiares à peu près dans les mêmes rapports àl'égard des peuples des deux régions que les Finnois de l'Esthonie et de la Finlande. Il faut en dire autant des Szeklers de la Transylvanie. Ces groupes touraniens peuvent être admis sans inconvénient dans la fédération européenne.

Après nous être occupés des pays limitrophes de la Moscovie, il nous faut signaler une des plaies sociales les plus douloureuses qui affligent les populations rurales : c'est Je Pope imposé par le gouvernement.

Le Pope est un être à part, n'appartenant à aucune race, parqué dans une caste, où il épouse les filles de ses pareils, et où se recrutent les enfants qui doivent le remplacer. C'est un homme perdu pour la société, étranger à tout sentiment national, oppresseur de ses compatriotes qui le détestent, valet brutal du pouvoir qui le méprise.

Enlevé à l'âge de neuf ans et cloîtré dans un séminaire moscovite jusqu'à l'âge de vingt-deux, l'être humain destiné à prêcher l'orthodoxie, sort de son réduit stupide et atrophié. Pendant ces longues années de compression, il a bourré son esprit de formules

théologiques prises aux Basiliens dégénérés, etqtic ses professeurs mêmes ne comprennent pas. Pour toute poésie, on lui enseigne la langue moscovite officielle, et pour toute morale l'adoration du tzar. Dieu et le tzar, voilà sa formule évangélique. Puis, il revient, étranger dans son village, ayant oublié la langue populaire, gonflé d'orgueil et léger de science, s'imposant avec hauteur et accueilli avec méfiance. Ce n'est pas un prêtre, mais un fonctionnaire, pas un directeur, mais un gendarme des consciences, tenu par la loi de rendre compte au gouvernement des révélations de son pénitent sur toute conspiration.

Apôtre du tzarisme et missionnaire de la police, ses devoirs religieux le conduisent plus souvent à la gendarmerie qu'à l'église, espion à soutane et loup déguisé en pasteur.

Toujours la canne à ia main, se donnant une allure impérieuse et rogue, sans charité et sans entrailles, il se venge sur le paysan des humiliations qu'il subit de l'autorité. Avec cela, pauvre et chargé d'enfants, sale et crasseux, les cheveux et la barbe enduits de suif, et l'âme aussi immonde que l'extérieur; envieux, avare et dilapidateur. Voilà pour les Slates Ruthènes, Russes Blancs ou Lithuaniens le consolateur religieux.

Le Pope se mêle aussi d'éducation et s'impose comme professeur. Aussi voit-on de nos jours une différence énorme entre les pères et les fils Ruthènes. Les premiers ne reconnaissent plus leurs enfants.

lorsqu'ils ont passé par la main des Popes orthodoxes.

Ce n'est pas par métaphore que nous avons appelé le Pope un fonctionnaire ; il compte, en effet, parmi les tchinowniks ; le curé a rang de capitaine et le doyen rang de major. En général, les tchinowniks de toutes fonctions sont considérés par les Slaves comme une espèce dégradée ; mais ils placent au dernier degré de l'échelle morale le tchinownik de l'église.

Qu'on ne pense pas qu'il y ait rien d'exagéré dans notre description de ce personnage. Les événements d'aujourd'hui nous viennent en témoignage. Voici ce qui se lit dans la Patrie du SI 4 juin :

« Les Popes schismatiques, non contents d'exhorter les paysans lithuaniens au meurtre et au pillage, se livrent dans quelques endroits à un commerce trèslucratif ; ils rançonnent ou dévalisent les voyageurs sur les grands chemins. D'autres s'approprient les domaines polonais qu'ils ont fait piller par leurs coreligionnaires.

» On voit que les Cosaques n'ont plus rien à faire à côté de ces farouches apôtres du czarisme orthodoxe. »

Il est toujours légitime de juger un gouvernement par ses agents ; on peut donc savoir ce qu'il faut attendre du gouvernement moscovite.

Les cabinets occidentaux sont vraiment bien naïfs d'enlreren pourparlers avec les Touraniens de Saint- Pétersbourg. Qu'ils commencent donc par savoir à

qui ils ont affaire. Le mot tzar Im-mème est tout un enseignement. On a imaginé que ce titre était une dérivation de César. Or, le mot tzar est de langue tatare et signifie seigneur des steppes.

Karamsin, lui-même, dans son Histoire de VÉtat russe, rappelle que l'origine du mot tzar est orientale. L'étymologie que nous donnons appartient h M. Duçhinski, dont le long séjour en Orient et les savantes études assurent Tautorité. Du reste, M. Schnitzier reconnaît aussi dans le mot tzaran une origine ta tare.

Ce n'est encore que pour éblouir les étrangers que les souverains moscovites ont pris ce titre, d'empereur. Car les paysans et les bourgeois moscovites, même aujourd'hui , considèrent ce titre non-seulement comme étranger, mais encore comme diabolique. Quant aux Moscovites lettrés, en parlant dans leur langue nationale, ils donnent à leur souverain le titre de gossoudar (grand-juge) ou de tzar (seigneur des steppes).

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