RÉPONSE AU QUATEBLY RE VIEW
Dans un article affectant une grande modération de ton et quelques prétentions à l'impartialité, le Quaterly Review [\) s'évertue à démontrer que la spoliation des provinces polonaises par les Moscovites, loin d'être un crime, n'est qu'un acte de justice ; car, cène serait qu'un acte de revendication. Toute conquête, selon l'auteur, est non-seulement justifiable, mais encore morale, lorsqu'elle repose sur d'anciens droits ou sur des sympathies mutuelles venant d'une similitude d'origine et de religion ; et il se fonde sur ce principe pour mettre la prise des provinces polonaises par les Moscovites sur la même ligne morale que la reprise de Calais par les Français, de Grenade par les Espagnols et de la Lombardie par les Italiens.
Ces rapprochements historiques ne suffisent-ils pas pour donner la mesure delà logique des avocats moscovites?
Nous avons déjà vu ce qu'il faut penser de ce fameux droit de revendication. Le Quaterly Review
(i) Avril i863.
n'ajoute pas un argument discutable à ceux des savants de Saint-Pétersbourg ; îl est seulement plus naïf, avec des airs de candeur qui ne manquent pas de charmes.
Ainsi, les titres de propriété sur les provinces polonaises remontent selon lui à Tan 1000. « En ce » temps-là, dit-il, la Russie était gouvernée par Wla- » dimir-le-Grand, et la Pologne, par Boleslas. Or, la » ligne qui séparait les deux royaumes commençait )> à 50 milles environ à Test de Memel, allait tout » droit vers le sud , et venait se heurter aux Karpathes ; » c'est presque la frontière que huit siècles plus tard )» Catherine obtint pour son empire. »
Voilà donc Catherine rentrant en possession de Théritage de son aïeul Wladimir. Or, ainsi que nous l'avons dit, Wladimir était un chef Normand, maître du duché deKiew^, et sa Russie est sans lien historique avec la Moscovie. Non-seulement la Moscovie n'existait pas alors, il n'était pas même encore question du duché de Souzdal, d'où doivent sortir plus tard les ducs de Moscou. Voilà des droits acquis à la Moscovie, deux cents ans avant sa naissance !
Les savants du Quaterly Review sont des juges commodes, faisant bon marché des héritages. Mais s'ils se moquent de la justice et de l'histoire, ils devraient montrer un peu plus de respect pour leurs lecteurs.
Que lis écrivains moscovites confondent à dessein l'histoire de la dynastie de Rurik avefc celle des popu-
lations sur lesquelles ils ont promené leur dominationj cela s'expliqije : ils se font juges dans leur propre cause, et dans une cause mauvaise. Mais qu'un écri* vain anglais compromette l'autorité historique du Quarterly Review dans une si détestable plaidoirie, c'est faire injure à son pays comme à la vérité.
L'auteur de l'article semble ignorer que Wladimir le Grand, après avoir conquis les Slaves de la Russie- Blanche actuelle et ceux du Dnieper et du Dniester, se rapprocha, lui et ses Varègues, des peuples conquis, en embrassant le christianisme (980). Or, c'est précisément depuis cette époque que commencèrent les guerres de Wladimir et ses successeurs, unis à leurs sujets slaves, contre les Moscovites, proches voisins de ces derniers.
Oui, Wladimir envoya des missionnaires chez les Méra, habitant les gouvernements de Moscou, de Wladimir, de Jaroslaw et de Kostroma (voir la carte annexée au i®' volume de l'histoire de Karamsin) ; mais les Méra contraignirent à la fuite les envoyés de Wladimir. Ces missionnaires étaient deux évêques, dont l'histoire nous a conservé les noms : Feodor et Hilarion.
Il en résulta que Wladimir fit une expédition contre les Moscovites Méra, ainsi qu'on peut le voir dans les chroniques conservées par Tatischtchew.
Plus tard, il leur envoya ses deux fils Borys et Glieb, qui ne parvinrent pas davantage à faire accepter le christianisme en Moscovie. Xe prince Glieb,
appelé prince de Mouromé, passa trois aimées danâ le voisinage de la ville de ce nom, sans pouvoir y entrer. Voilà quels étaient les rapports des Moscovites avec les Slaves du Dnieper, constatés par la vie des saints Borys et Glieb, et par tous les récits des historiens de TEglise moscovite. Voilà les titres du cabinet de Saint-Pétersbourg à la succession des droits de Wladimir-le-Grand.
Plus tard, tous les plus célèbres successeurs de Wladimir, son fils Jaroslav, Isiasiaw, WladimirMonomaque, luttèrent longuement contre les Moscovites, de sorte que la religion chrétienne et, par suite, la langue slave, ne purent être définitivement imposées aux Moscovites du duché de Souzdalie qu'en 1223, ainsi que nous Tavons dit plus haut. Ce sont donc les guerres de Wladimir et de ses successeurs pendant deux cents ans contre les Moscovites, qui établissent les droits de revendication. N'oublions pas que c'est un an après, en 1224, que se fait l'invasion des Mongols, apportant chez les Moscovites de nouvelles forces à l'élément touranien.
Poursuivons les enseignements historiques du Quaierly Iteview,
« L'intervention de Sigismond III, roi de Pologne, dans les affaires intérieures de la Moscovie, son appui donné aux imposteurs, l'érection de son fils Ladislas sur le trône des tzars, ont donné aux souverains moscovites, selon l'auteur, le droit d'intervenir dans l'élection des rois de Pologne : ils n'ont fait qu'user
de représailles. C'est la Pologne qui a choisi les armés dans ce duel à mort. »
Quelques simples observations suffiront à répondre. D'abord, l'auteur oublie l'intervention des tzars moscovites dans les affaires politiques, civiles et religieuses de la Pologne aux quinzième et seizième siècles, sous Ivan III et ses successeurs. Ensuite, en admettant le principe du duel à mort, il y a loin de ce fait au droit de revendication. Enfin, le duel n'est pas fini aujourd'hui : la question est précisément d'y mettre fin.
Quant aux vices de la Constitution polonaise, on peut les avouer ; mais ils n'excusent pas les moyens corrupteurs de la Moscovie pour semer le désordre et empêcher la diète de corriger les vices de cette constitution.
Puis viennent les confusions de mots empruntées par l'écrivain anglais à ses confrères moscovites.
« Partout, dit-il, où Catherine planta le drapeau russe, la masse de la population était russe, la langue était russe, et excepté quelques domaines dans lesquels de fanatiques propriétaires avaient opéré des conversions, le culte grec était seul connu. »
Autant d'abus de mots. Oui, la population était russe, mais non moscovite ; la population était slave, mais non touranienne; la langue était le slave ruthène, mais non le slave moscovite, ce qui est bien différent. Quant au culte, on ne peut répondre aux assertions du Quaterly lieviem que par un procèsverbal d'inexactitude. Le catholicisme était la religior\
de la très-grande majorité de la nation ruthène, excepté dans la Petite-Russie, qui s'est séparée violemment de la Pologne au dix-sq>tième siècle.
Sur les persécutions des dissidents par les Polonais, le Quaterly Review se' donne fibre carrière .
« C'est le seul peuple, dit-il, qui, en pleine civilisation moderne, aux dix-septième et dix-huitième siècles, renonce à ses habitudes de tolérance, pour entrer dans la voie des persécutions. »
En vérité, il est difficile de pousser plus loin Toubli des faits historiques ! Que sont les persécutions religieuses des Polonais comparées à celles de Louis XIV (1638-1745) et de ses successeurs? Des rois d'Espagne, de Pierre V^ et de Catherine en Moscovie, de Nicolas qui, de nos jours, fit des déportations par milliers? Certes, nous ne voulons pas justifier les persécutions commandées par les Polonais, piasplus que celles commandées à Paris, à Madrid et à Saint-Pétersbourg. Mais pourquoi réserver les sévérités pour un seul peuple au milieu de tant de grands coupables qui l'ont bien dépassé dans cette voie?
Constatons le crime général de l'époque. Tous les Etats de l'Occident, y compris même l'Angleterre, visaient à l'unité religieuse. La Pologne eut le tort de suivre un coupable exemple, sans cependant y apporter les moyens divers employés autour d'elle. Marie Thérèse elle-même avait été bien plus loin. L'intolérance de la Pologne, comparée à celle de ses voisins, était de la tolérance.
Quant aux guerres contre les Cosaques de la Petite- Russie (Zaporogues et autres), l'auteur du Quaterly Review en dénature complètement le sens et le but. . Ce ne furent pas des guerres de religion , mais de race. Cette assertion mériterait peut-être plus de développements que n'en comporte le présent écrit; Qu'il nous suffise actuellement de l'indiquer, en rappelant en même temps à nos lecteurs ce qu'on a nommé en France les guerres de religion, et qui étaient bien plus des luttes politiques que religieuses.
A entendre le Quaterly Ret^iew, le partage delà Pologne serait presque un fait njoral ; ce serait même l'affranchissement d'un peuple accablé sous le joug d'une noblesse peu nombreuse :
« La Pologne, dit-il, qui perdit son indépendance par sa faiblesse et sa corruption, était une Pologne de cinquante ny lie âmes; au moment du partage, la noblesse catholique n'était pas plus noujbreuse, et seule elle dirigeait cette anarchie organisée qu'on décorait du nom de gouvernement Le fait inouï de
dix-huit millions d'âmes se soumettant à un joug étranger et n'essayant de s'y soustraire que quand l'ennemi est maître du pays, s'explique dès qu'on apprend que cinquante mille hommes seulement parmi ces millions étaient intéressés à la question. »
Avant d'aller plus loin, relevons les erreurs de chifires, commises sciemment ou non.
Tout le monde sait qu'au moment du partage la
Pologne comptait à peine dix millions d'habitants (1), tandis qu'aujourd'hui le même territoire en renferme vingt-<leux millions. En second lieu, la noblesse formait la septième partie de la nation, selon les uns, la dixième, selon les autres. En acceptant cette dernière évaluation, on a un million de nobles en 1772, et deux millions aujourd'hui. Beaucoup d'auteurs les portent à trois millions (2). C'est déjà un monopole peu restreint ; et, si l'on se rappelle le chiffre du pays légal en France sous Louis-Philippe, véritable noblesse de l'époque, on verra que la Pologne était bien moins avare des droits de citoyen.
Ce qui le prouve, d'ailleurs, c'est que les nobles Ruthènes (Polonais) des bords méridionaux du Dnieper et du Dniester sont aussi nombreux que ceux de la Vistule, par la raison que, dans ces deux contrées, la noblesse se recrutait parmi les paysans. Beaucoup des nobles ruthènes actuels prétendent êtreoriginaires de la Vistule, et parlent de préférence le polonais. Mais ce n'e^t qu'affaire de vanité (3) : ils descendent réelleqfîent des guerriers rurikovitches, mêlés aux paysans. Il n'y a de vrais émigrés polonais que sur les frontières sud de l'Ukraine.
(t) M. Wdieski s*est trompé en citant le chiffre actuel de vingt-deux millions.
(2^ Entre autres Leiewel.
(3) Ils ont, en outre pris les armes des Polonais de la Vistuls, et cet là ce qui les met en erreur eux-mêmes.
Enfin, ce qu'il est bon de constater, c'est que la noblesse n'était pas, comme chez nous, simplement un droit héréditaire ou un titre accordé par la faveur royale. Était noble, en Pologne, celui qui prenait les armes pour la défense du sol ; et le seul service militaire constatait la noblesse, consacrée par l'opinion publique. Car le roi ne faisait pas de nobles ; xî'était la voix de tous. II est arrivé, par exemple, que, dans les in^'asions mongoles ou autres, les paysans d'un village prenaient les armes. Par ce fait seul, après le combat, tous les paysans du village étaient reconnus nobles et admis aux droits politiques.
De même, si l'on faisait partie d'une de ces confédérations militaires si fréquentes au dernier siècle, cela seul devenait un titre de noblesse. Aujourd'hui, qu'un simple laboureur prouve que son grand-père était confédéré de Bar, chacun le reconnaîtra pour noble. Voilà comment s'explique le nombre de deux à trois millions de nobles en Pologne, tandis qu'en Moscovie, sur quarante millions d'habitants il n'y a que cent vingt mille nobles. Sans doute, il est bon que toute distinction disparaisse et que tout le monde devienne noble en devenant citoyen. Mais nous avions besoin de .ces explications pour faire justice des erreurs répandues sur ce qu'on appelle la noblesse polonaise.
En résumé , l'article du Quaterly Review cache mal un anonyme moscovite habitué à vivre en Europe et surtout à Paris, sachant, par conséquent, mer-
vetlleusement tirer parti des fausâeb notions historiques propagées par St-Pétersbourg et trop facilement acceptées par TOccident.
Par respect pour les rédacteurs d'une revue si justement renommée, nous voulons bien penser que c'est moins la mauvaise volonté que Tignorance qui leur a fait si complaisamment admettre les théories contenues dans Tarticle que nous combattons. Qu'ils ne se formalisent pas, du reste, de ce reproche. Il y a bien peu de temps que nos savants français, et encore en petit nombre, sont devenus plus instruits sur les rapports des Moscovites avec les Slaves avant l'invasion des Mongols^u treizième siècle, Les rédacteurs du Quaterly Review nous permettront donc de leur rappeler comment le cabinet de Saint-Pétersbourg enseigne l'histoire à ses sujets.
Nous avons déjà vu Catherine II décrétant un ukase ethnographique contre lequel protesta le marquis de Mirabeau. Nous devons ajouter ici que le secrétaire de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg, Trediakowski, pour avoir osé défendre la théorie historique sur l'origine non slave des Moscovites, fut souffleté par le comte Volynski et battu de verges à deux reprises différentes. Aujourd'hui , sous Alexandre II, ce bienfaisant réformateur, on vient de supprimer le Wremia (le Temps), journal de Saint-Pétersbourg, pour avoir dit qu'au lieu de combattre les Polonais, les Moscovites feraient mieux de prendre chez eux des exemples de civilisation. .
Les Anglais devraient savoir encore comment les statisticiens moscovites, membres de TAic^adémie de Saint-Pétersbourg, décident les questions ethnographiques. En voici un exemple entre mille,. que qous empruntons à notre savant compatriote, M. Viquesnel.
M. le baron de Kœppen, membre de TAcadémie des sciences de Saint-Pétersbourg, faisant la statistique des Slaves dans ce qu'on appelle les provinces occidentales de Tempire russe, donne un tableau d'où il résulte qu'il n'y aurait pas U7i seul Polonais dans les cinq gouvernements de Kowno, Minsk, Mohilew, Wilna et Witepsk. En effet, à chacun de ces gouvernements il met un point d'interrogation, puis totalisant lé nombre des Polonais dans toutes les provinces occidentales, il n'en compte que 477,535. Pour arriver à ce résultat, il néglige à dessein les Slaves des autres branches, qui tous s'appellent eux-mêmes Polonais (1).
Voici ce que M. Viquesnel écrit à ce sujet :
a Les lacunes regrettables qu'on observe dans ce » tableau réduisent le total de la population polo- » naise ^soumise à la Russie, et fixée en dehors du » royaume de Pologne, à peu près au quart du chiffre » réel ; car on compte généralement dans les pro- » vinces polonaises de l'empire russe, près de 2 mil-
[i] Voyez ci-dessus l'adresse de la noblesse de Mohilew.
» lions de Polonais proprement dits (4) et dans le » royaume de Pologne environ 3,500,000. Le total » (5,500,000) se rapproche beaucoup du chiffire » 5,200,000 adopté par M. de Kœppen dans VAlma- » nach de Gotha.
» D'après ce dernier rapprochement, il faut hien » reconnaître que le savant moscovite admet aussi » que près de deux millions de Polonais résident » dans la Russie occidentale. Et alors on est en droit » de lui adresser le reproche d'avoir totalisé les » nombres partiels portés sur sa carte ethnographi- » qae, sans aucune explication rectificative. Nous » insistons fortement sur cette circonstance, parce » que son oubli a induit en erreur plusieurs écri- » vains qui ont a'^opté comme exact le total incom- » plet 477,535, et l'ont cité, sur l'autorité de M. de » Kœppen . Ces écrivains paraissent ignorer que c'est » dans les cinq gouvernements de Kowno, Minsk, » Mohilew, Vilna et Witepsk que se trouve la majo- » rite des % millions de Polonais, dont il est ici » question (8). »
Après les enseignements de M. Yiquesnel, il n'est pas inutile de rappeler aux lecteurs anglais la lettre adressée à lord Ellenborough par le comte général Zamoyski (3). On y lit ce qui suit :
(1) Schnitzler, Essai d'une statistique générale^ etc, (2; Ut suprà, p. 564.
(3) PoLAND, A letter to the nght honourabU Earl of EUen- \tOTOugh.
a Quand la Pologne sera libre et indépendante, alors seulement la Russie pourra s'occuper d'appliquer ses immenses ressources à ses besoins intérieurs. Alors aussi, sans empiéter sur les possessions des Etats organisés, elle pourra facilement annexer les tribus nomades de TAsie centrale. Elles sont de sa race, Mongols et non pas Slaves. »
Les Anglais feraient bien de méditer avec quelque attention ces paroles du comte Zamoyski, sans ewpiéte)^ sur les possessions des États organisés. En général, on tend à encourager les Moscovites à l'incorporation des peuples de l'Asie centrale ; on semble les disculper d'avance. Or, les intérêts britanniques plus que tous autres commandent d'imposer aussi de ce côté des limites aux convoitise^ moscovites.
Enfin, le journal même de lord Palmerston, le Moming Post, donne au Quarterly Review une leçon d'ethnographie qu'il est bon de rappeler. Voici ce que nous lisons dans le numéro du 1®' juillet 1863 :
c< Nous avions cru qu'un intervalle suffisant s'était passé, depuis l'introduction de la race mongole en Europe, pour avoir produit une certaine assimilation de cette race avec les nations occidentales; mais nous nous étions trompés. Les Busses n'ont pas cessé d'être Mongols. »