CHAPITRE X
RÉPONSES AUX OBJECTIONS PRÉSENTÉES PAR MM. P060DINE, SCHÉDO-FERROTI, POROGHINE , SGHNITZLER , SOLOWIEW ET AUTRES HISTORIENS, STATISTICIENS ET PUBLIGISTES MOSCOVITES, CONTRE LES PRINCIPES EXPOSÉS DANS LE PRÉSENT ÉCRIT.
Nous n'ayons pas eu la prétention d'imaginer quelque chose de nouveau en protestant au nom de la science et de Thistoire contre le slavisme des Moscovites. Simple écho de voix plus autorisées, nous n'avons eu d'autre but que de signaler les liens obligés du domaine politique avec le domaine scientifique, et de justifier l'affranchissement de la Pologne, moins encore au nom du droit national qu'au nom du droit européen, autant comme un acte de nécessité sociale que comme un acte de justice.
Or, tout acte de justice, comme tout acte de nécessité sociale, ne peut reposer que sur lavéritéscientifique d'où sort le rapport naturel des choses, c'està-dire la loi suprême que les hommes ne font pas, mais dont ils doivent être les exécuteurs.
Il est inutile de dissimuler le but et la portée de la politique que commandent les circonstances. Il s'agit
pour constituer la fédération européenne, de refaire la carte de l'Europe sur ses frontières orientales, par conséquent de bien déterminer quelles sont ces frontières. Or, nous ne reconnaissons à la diplomatie ni le droit, ni le pouvoir de faire une géographie arbitraire ; il faut qu'avant tout elle se règle sur les lois de la nature; et la nature lui dit que l'unité européenne finit aux bassins du Dnieper et de la Desna. Au-delà, c'est tout un autre monde géologique, hydrographique, ethnographique, par conséquent toute une autre société humaine avec d'autres besoins, d'autres penchants, d'autres aptitudes qui n'admettent aucun lien fédératif avec nous.
Si cette race hétérogène campe dans nos régions; si, en d'autres termes, les Moscovites régnent dans le bassin du Dnieper et du Dniester, ce n'est plus la Pologne, c'est rEiirope qui est partagée.
Il est essentiel de bien comprendre que c'est là le cœur de la question.
Ne tenons donc aucun compte de la vaniteuse ignorance des diplomates qui prennent pour expédient le rétablissement de ce qu'on appela en 1815 le royaume de Pologne.
Si les Moscovites restent en possession des provinces du Dniester et du Dnieper, les troubles et les dangers qui menacent l'Europe, au lieu de diminuer, ne feront qu'augmenter. D'abord, les Polonais réintégrés dans une portion de leur héritage tenteront à bon droit de ressaisir le reste. Ce sera un état per-
luaneot de guerre. Ensuite, les Moscovites, pour se garantir contre les prétentions des Polonais, verseront constamment en Europe les hordes de TAsie ; leur expansion se fera vers l'Occident, en remuant les profondeurs du monde touranien jusqu'aux bords du Pacifique. Et leurs moyens seront d'autant plus formidables, que les provinces polonaises qu'on leur laisserait deviendraient leur pépinière d'hommes de guerre et d'administration. Ce serait faire réserve pour eux des forces intellectuelles de l'Europe pour conduire et coordonner les forces brutales de l'Asie.
Il y a cependant des incrédules à l'égard de la menaçante force d'expansion des Touraniens ; ils nous accuseraient volontiers de craintes imaginaires. Au moins doivent-ils convenir qu'il est fort inutile de créer aux Moscovites des ressources précisément sur les frontières vulnérables de l'Europe.
Kn les supposant, même quant à présent, inoffensifs, les Moscovites peuvent*ils entrer dans la fédération européenne ? Evidemment non ; les mêmes raisons s*y opposent que du temps d'Henri lY : les origines, les caractères de civilisation, le passé historique. Faut-il donc attendre qu'ils aient le temps de devenir Européens? Il serait étrange de remettre jusque-là l'accomplissement de la fédération. D'ailleurs, ils n'y deviendront jamais propres. Le peu qu'ils prennent des idées de l'Europe est paralysé par les incorporations continuelles des peuples toura-
niens, qui effacent chaque jour le vernis artificiel emprunté aux régions occidentales.
En conséquence, la fédération devant de toute nécessité comprendre le bassin du Dnieper, et les Moscovites étant incapables de s'y associer, soit à cause de leur propre nature, soit à cause du monde touranien, dont ils sont solidaires, il y a obligation politique à les écarter du Dnieper.
L'importance de ces considérations n'échappe pas aux écrivains moscovites, et c'est la vraie connaissance des choses qui les pousse à les falsifier. Aussi, ont-ils pris l'alarme lorsque l'attention publique a été appelée sur les travaux de M. Duchinskî. L'origine touranienne des Moscovites détruisait tous les rêves du panslavisme et faisait justice des prétendus droits historiques sur les provinces polonaises. Alors l'état-major des Académies de Saint-Pétersbourg et de Moscou a été mis en campagne, et il a plu des dissertations tendant à démontrer le slavisme des Moscovites et à déplacer les frontières orientales de la Pologne.
A la tête des savants, se présentent MM. Schnitz- 1er (1), Solowiev (2), l^orochine (3) et Pogodine (4),
(1) Membre de l'Académie de Saint-Pétersbourg.
(2) Professeur d'histoire à rUoiversité de Moscou.
(3) Ancien profi^sseur d'économie politique à l'Université de Sdint-Pélersbourg.
(4) Professeur d'hisloire à l'Université de Moscou, ancien précepteur d'Alexandre H.
appuyés d^un diplomate qui écrit sous un voile pseudonyme, M. Schédo-Ferroti.
M. Pogodine, le plus fougueux vétéran du panslavisme, se plaçant en première ligne et par Téclat de ses travaux antérieurs et par l'énergie de ses passions politiques, nous devons concentrer sur lui la discussion, afin de l'abréger et de lui donner plus de clarté. Ses associés, d'ailleurs, n'ont pas dit autre chose que lui.
Signalons cependant la tactique de M. Porochine (1 ), qui, se trouvant en face des doctrines de M. Du* chinski, au lieu de les discuter, s'attaque à la personne du jeune professeur. Il ne descend pas dans l'arène avec ce nouveau venu :
Quel est cet Orbassao, quel est ce téméraire?
Ajoutons qu'il lui oppose triomphalement les opinions de Lelewel et Miéroslawski. Or; M. Duchinski avait suffisamment prouvé que Lelewel et Miéroslawski s'étaient trompés. C'est un singulier argument que d'invoquer leur autorité. Pourquoi ne pas lui opposer aussi la déclaration de la diète de Varsovie (2)?
(1) Une nationalité contestée. Paris, 1862.
(2) Le gouvernement national d'aujourd'hui a protesté contre l'erreur de 1836, en déclarant que les Moscovites §opt 4ç$ Mongols.
M, Pogodine et les autres écrivains moscovites commenceût à peu près par le même procédé : paroles de dédain pour M. Duchiuski et smguliers. tours de force pour renverser une thèse qui les dépite.
« Ce n'est, dit V Abeille du Nord, qu'une vieille cbanson réchauffée. »
M. Duchinski accepte volontiers ce reproche, car il démontre lui-même que les opinions qu'il soutient aujourd'hui ont été celles de toute l'Europe jusqu'au dix-huitième siècle. Mais, perdant de vue l'importance de cette question, l'Europe s'est laissée trop facilement égarer par le charlatanisme de Saint-Pétersbourg, et, il faut le dire, par les erreurs de nos encyclopédistes. M. Duchinski ne vise pas à la nouveauté, mais à la vérité, et il se félicite d'avoir pour lui, non-seulement les données de la science moderne, mais aussi les fidèles enseignements de la tradition. Il n'a d'autre mmte que d'avoir formulé en un système scientifique les choses anciennes, mais oubliées, d'en avoir fait une doctrine raisonnée.
Aujourd'hui, ce système, cette doctrine n'appartiennent à personne ; ils sont, comme toute vérité dé-, montrée, du domaine public ; car ce qui constitue un de leurs caractères les plus concluants, c'est que tout lecteur impartial, ne connaissant même de l'histoire des Slaves et des Moscovites que les données les plus communes, s'impressionne à la lecture des principes développés par M. Duchinski, comme s'il se rappelisiit d^g choses qu'il savait autrefois et qu'il aurait qu<-
bliées. Et, en effet, n algré les nombreuses erreurs que commettent journellement les historiens et les publicistes, il n'en est pas un seul chez qui ne se rencontrent de vagues aperçus de la vérité, et certaines paroles plus senties peut-être que raisonnées qui peuvent servir de confirmation à la thèse de M. Duchinski. Nous-méme, sur le terra'n purement politique, notis avons, dans la Presse, émis les mêmes principes, guidé moins par un savoir personnel que par la logique des choses : aussi avons-nous salué les écrits de M. Duchinski comme un véritable complément de lumière qui éclairait toutes les parties restées obscures dans notre esprit, et comme une démonstration irréfutable de ce que nous avions pressenti.
Aujourd'hui, les principales idées du savant de Kiew ont pour elles l'autorité d'éminents énidits et publicistes français, parmi lesquels nous avons déjà cité M. Viquesnel. Nous pouvons y ajouter les noms de M. Deloches, membre de T Académie des inscriptions et belles-lettres , de notre célèbre historien , M. Henri Martin, de M. le marquis de Noailles, M. V. de Mars {RevUe des Deux-Mondes), etc.
Chose étrange! ce sont les Polonais, au moins ceux de l'émigration, qui ont été les derniers à reconnaître la valeur scientifique et pratique des doctrines de leur compatriote. Beaucoup d'entre eux ne cessent de lui reprocher d'avoir anéanti l'idée panslaviste des Moscovites. Ces aveuglements se retrouvent dans une
réceBte brochure, finissant par soutenir sans, aucune preuve que les Moscovites sont unis aux Polonais par une identité de besoins pix)venant d'une communauté d'origines (1).
Les académiciens moscovites savent mieux à quoi s'en tenir au fond ; et c'est pourquoi ils mettent tant d'ardeur à entretenir les confusions et à perpétuer l'erreur.
C'est maintenant aux savants français à vider le débat. C'est à eux qu'il appartient de faire justice des falsifications systématiques introduites dans l'histoire des Slaves et des Moscovites par les écrivains qui s'inspirent à Saint-Pétersbourg.
Une politique bien entendue devra sans doute apportera la Pologne l'appui des armes. Mais la science lui apportera un secours non moms puissant, en renversant l'échafaud des mensonges entassés depuis un siècle, et admis dans nos livres comme autant de vérités.
Déjà le chemin est frayé par les savants travaux de M. Viquesnel. Nos professeurs ont besoin d'y puiser à pleines mains. Que nos enfants au moins soient mieux enseignés que nous.
Arrivons au détail des objections.
M. Pogodine a été appelé exprès de Moscou à Saint- Pétersbourg pour apporter un suprême appui au sla-
(i) La Pologne el la question de fordrc.
vismedes Moscovites ébranlé parla science. Ce rude jouteur n*a pas reculé devant la tâche, et il y consacre d'autant plus de soin que ses vastes connaissances historiques lui révèlent tous les côtés faibles d'une thèse artificielle. Mais chez lui, la passion politique l'emporte sur l'amour de la science. Un panslaviste meurt et ne se rend pas.
C'est dans V Invalide russe qu'il a déposé le dernier fruit de ses élucubrations.
Nos différents contradicteurs ne trouvent rien de solide à opposer aux preuves qui déterminent les frontières orientales de l'Europe et occidentales des Touraniens sous le point de vue de l'hydrographie etde la configuration du sol, lesquelles servent, pour ainsi dire, de moule pour la formation du provincialisme et, par conséquent, de lesprit fédératif. Mais V Abeille du Nord reproche à M. Duchinski de ne pas tenir compte des grands systèmes fluviaux de la Petchora et de la Dwina septentrionale qui rompent l'unité physique de la moitié orientale de l'Europe ou Moscovie. Or, M. Duchinski a précisément exclu de son système la zone la plus rapprochée des mers Blanche et Glaciale ; car elle a des particularités qui lui sont propres. Mais cette exclusion fait ressortir d'autant plus l'unité de la partie touranienne ou moscovite de TEurope, sous les points de vue que nous avons indiqués.
Ici, nous croyons utile de faire remarquer que si l'unité du bassin du Dnieper avec le reste de l'Europe occidentale, de même que l'unité de la Moscovie avec
le système ouralien, trouve quelques exceptions dans la géologie proprement dite, cette même unité dans les deux directions devient frappante en tout ce qui concerne Ja géologie agricole.
Il y a, certes, pour l'empire russe, differçqts systèmes de division des terrains sous le point de vue de Tagriculture. Mais nous voulons prendre pour guides trois savants, les plus compétents comme agronomes, et les plus spécialement versés dans la question : M. le baron Ungern^Sternberg, actuellement chargé d'affaires du cabinet de Saint-Pétersbourg près la Confédération germanique ; feu Bulgarine et M. Ponsard, savant statisticien allemand. Or, ces trois savants sont d'accord pour diviser le sol de la partie européenne de l'empire russe en deux zones : 1° la zone occidentale (provinces polonaises etbaltiques, où domine la diversité du sol pour les applications agricoles) ; 21'' la zone orientale ou moscovite. Celle-ci reçoit d'eux le nom de zoneouralienne, tandis qu'ils donnent le nom de zone karpathique à celle qui s'étend depuis l'intérieur du gouvernement d'Ekaterinoslaw, jusqu'aux frontières occidentales de l'empire russe. Les données statistiques de ces savants sont la confirmation de notre thèse politique, La zone karpathique fait partie essentielle du système européen et complète le terrain de la fédération.
Quant à ce qui concerne le peu d'importance que présentent les monts Ourals pour empêcher les rapports étroits entre les Tourano-moscovites des deux;
versants, c'est un fait que les universitaires de Saint- Pétersbourg et de Moscou cherchent vainement à dissuiHiler. Il a été signalé dès le milieu du siècle dernier par un académicien français.
A cette époque, la puissance moscovite commençait à se révéler pour ainsi dire comme une comète nouvelle dans l'horizon politique. Le gouvernement français la contemplait non sans quelque inquiétude. Pour avoir des données exactes sur ce peuple, qui se rapprochait de l'Europe, il prétexta une mission scientifique en Sibérie, et en chargea l'abbé Chappe d'Aut^roche, avec recommandation de soigneusement étudier les mœurs et les habitudes de cette nation nouvelle.
L'abbé Chappe d'Auteroche remplit sa mission avec une scrupuleuse exactitude, et fit un rapport qui résumait de longues et consciencieuses observations. Ce rapport constate deux faits de géographie et d'ethnographie, dont on peut aujourd'hui apprécier l'importance :
1^ L'unité géographique des deux versants des Durais ; l'insignifiance de ces montagnes ne faisant aucun obstacle;
2*" Les immenses différences intellectuelles et morales entre les paysans ruthènes et les paysans moscovites.
Voici le résumé de ses observations sur le premier point :
Ce n'est que de nos jours que les savants géo-
graphes ont rappelé aux souvenirs du monde cette vérité (l'unité géographique), quoique les cartogra phes continuent à ne faire aucune distinction entre les monts Ourals et les autres chaînes, comme les Karpathes, les Apennins et les Pyrénées. A voir leurs gravures, on dirait que les monts Ourals séparent fortement la Moscovie européenne de l'asiatique, tandis qu'il n'en est rien.
Ainsi, nos pères du siècle dernier connaissaient mieux les conditions géographiques de la Moscovie que les savants de nos jours. Les observations de l'abbé d'Auteroche sur les paysans des deux races ne sont pas moins concidbntes :
« L'esclave (serf) russe (moscovite), dit-il, et l'es- » clave (serf) polonais (ruthène) paraissent contraires » en tout.
» Le premier néglige V agriculture; il est sans x> mœurs et rusé; l'esclave polonais, au contraire, » cultive la terre avec plaisir; il a des mœurs, mais » il est stupide. L'esclave polonais possède des terres » en propre; un Russe n'a rien en propre (1). »
Remarquons que le savant académicien n'a nullement en vue la distinction à faire entre le Slave et le Touranien ; ces questions n'étaient pas soulevées alors. Il ne rattache son observation à aucun système général ; ce sont des faits qu'il signale sans en .tirer
[\) Voyage en Sibérie fait par Tordre du Roi, par Tabbé Chappe d'Auteroche.
- 1S8 de conséquences. II ne se doutait guère qu'il donnait la solution d'un problème ethnographique ; c'est la naïve simplicité de ces études qui en fait le mé rite.
M. Pogodine est sans doute moins débonnaire.
C'est qu'il a d'avance son parti pris : la science n'est pour lui qu'un instrument politique qu'il façonne à sa guise et qui doit se plier à ses fantaisies. Il sait combien il est important pour les Moscovites de continuer à tromper TEurope par leur prétendu slavisme, et c'est par des emportements qu'il commence sa discussion.
« Les Polonais, dit-il, ne se contentent pas de » vouloir nous enlever nos provinces occidentales, » avec une population de dix millions d'habitants » Russes par excellence ; ils veulent encore nous » arracher la langue de notre bouche, nous ravir nos » traditions historiques et tirer le sang de nos veines » pour le remplacer par une mixture finno-tatare. »
Nous croyons avoir assez fait connaître les traditions historiques pour n'avoir pas besoin d'y rien ajouter en réponse à M. Pogodine : nous convenons avec lui que les dix millions d'habitants dont il parle sont Russes par excellence et que c'est pour cela qu'ils n'ont rien de commun avec l'empire moscovite.
Quant aux arguments sur la langue et le sang, nous nous réservons de combattre M. Pogodine en dernier.
M. Schnitzler avait, dès l'année 1861, pompeu-
sèment annoncé à la Société impériale géographique de Saint-Pétersbourg qu'il se chafgeait lui-même de faire justice des théories de M. Duchinski. On pouvait donc attendre avec quelque impatience les publications nouvelles où M. Schnitzler devait foudroyer le savant polonais. Or, voici ce que nous lisons dans son plus récent ouvrage intitulé VEmpire des tzars :
« M. Duchinski (de Kiew) a rédigé en 1854 un • » travail sous ce titre : Les Moscovites, Grands- » Russes {excepté deux millions environ qui habitent » Nowgorod, Pskow et Smolensk) ne sont pas Slaves, » Cette prétention al été combattue par un Russe » dans un excellent article inséré dans le Nord du » S!3 juillet 1862. » (Page 387.)
Est-ce là remplir l'engagement pris devant ses confrères de Saint-Pétersbourg? M. Schnitzler, qui devait accabler M. Duchinski de sa science, se contente de renvoyer le lecteur à un journal quotidien. Or, nous nous sommes procuré l'article de réfutation, et 1b question ethnographique est à peine effleurée avec dédain. La théorie de M. Duchinski reste encore entière. M. Schnitzler se tait et le Nord ne dit rien.
Dans un autre endroit du même ouvrage, nous lisons les mots suivants sur l'origine des Moscovites:
« Au reste, on a beau faire ; la langue (slave) ra- » mène à une source commune ce que l'on voudrait » disjoindre par des motifs puérils. »
(^est une des questions en litige dont il nous sera facile de faire justice.
a Tout au plus, ajoute M. Schnitzler, pourrait-on » conserver quelques scrupules sous le rapport de » l'ethnographie , qui s'en tient strictement aux ori- » gines, au sang. »
Mais c'est précisément là toute la question. Si M. Schnitzler a des scrupules, M. Duchinski est loin d'être vaincu.
Voici, en outre , un aveu qui donne à ce dernier gain de cause.
« Incontestablement des millions de sujets risses, » de Moscou jusqu'aux monts Ourals, sont d'extrac- » tion ouralienne (Tchérémisses, Mordouans, Mecht- » chériaques, etc.), quoiqu'ils parlent aujourd'hui le » russe (slave) et professent le dogme de l'Eglise )> d'Orient. Leurs traits appartiennent à un autre » type ; leur caractère n'est pas celui des Slaves. »
Puis après cet aveu, il ajoute :
» Abandonnons ce débat stérile à ceux qui, dans
» leur malheur politique , y trouvent une fiche de
» consolation. » (P. 389, 390.)
Que penser de ce pourfendeur scientifique qui abandonne le débat ? M. Duchinski peut désormais citer M. Schnitzler parmi ceux qui admettent avec lui l'origine touranienne des Moscovites.
Pour nous, il nous est permis de suivre M. Schnitzler dans^a reculade et de le contraindre à s'expliquer* en lui posant les questions suivantes :
Quels étaient les rapports deâ Moscovites avec les Slaves de Nowgorod et du Dnieper, à Tépoque de l'invasion des Mongols ? En d'autres termes, quels étaient les rapports entre les sujets des Russes- Varègues dans les deux contrées, sous les points de vue delà religion, de la civilisation, de la langue?
Peut-on rattacher les traditions historiques des habitants de Nowgorod, du Dnieper et du Dniester, avant le treizième siècle, à ce'les de la Moscovief
Peut-on commencer l'histoire des Moscovites à Nowgorod, sur le Dnieper, sur le Dniester?
Les habitants de la Moscovie parlaient-ils slave au douzième siècle ?
Voici ce que nous répond M, Schnitzler luimême :
1*^ La plus grande partie de la Moscovie était hors des possessions des princes russes à l'époque de l'invasion des Mongols. Car c'est la rivière Oka qui servait de frontière orientale à leurs domaines ;
2** Les Moscovites du grand-duché de Souzdalie, tout en payant tribut aux princes russes, n'étaient, vers la moitié du douzième siècle, que des Finnois ; et les habitants de la Russie moscovite n'avaient rien de commun avec les Russies occidentales et polonaises, si ce n'est que les princes de la même dynastie régnaient sur les deux contrées ;
3° Vers le milieu du douzième siècle, les Finnois occupaient la Souzdalie, y compris le gouvernement actuel de Moscou, et alors lès princes rurikovitches,
y compris leur entourage plus ou moins nombreux étaient, dans cette contrée, les seuls représentants du slavisme et de la religion chrétienne.
Comment donc, après ces aveux (1), M. Schnitzler donne-t-il le nom de Slaves aux Moscovites du treizième siècle?
« C^est, dit-il, parce que les Moscovites ont été russifiés par les princes et leur entom*age. »
Ainsi, en un demi-siècle, une faible minorité aurait suffi pour russifie?' toute la masse de la population ! tandis qu'il est , au contraire , démontré par tous les faits historiques, que les princes et leur entourage furent promptement touranisés par les masses finnoises.
Ajoutons que l'invasion mongole se fait avant le milieu du treizième siècle, et que les derniers vestiges du slavisme rurikovitche disparaissent dans la tempête.
Plaçons ici quelques paroles de M. Schnitzler :
« La Russie de Pierre-le-Grand est la Russie mos- » covite, c'est-à-dire une toute autre Russie que celle » qu'avait connue TOccident avant l'invasion mon- » gole. C'est seulement depuis 1320 que l'histoire » russe se rattache à Moscou, devenu chef-lieu d'une » grande principauté. Moscou, ville bâtie au milieu D d'une population, non pas slavonne, mais fin-
(i) La Russie^ la Pologne et la Finlande, Paris, 1835.
» noise (1147), et ensuite russifiée par la dynastie » régnante, qui était encore celle de Rurik, et par » son entourage plus ou moins nombreux, fut, eh » effet, le berceau d'une Russie toute nouvelle, nou- » velle même à ce point que, jusqu'à ce jour, les » Polonî^is, Im" refusant le nom de Rmsïe, ne lui ac- » cordent que celui de Moscovie. L'ancienne, la vraie » Russie, était celle de Kiew, depuis longtemps dé- » membrée toutefois , et dont la Russie de Halitch » et de Vladimir, en Volhynie, était devenue une ri- » vale presque égale en importance.
» Or,* Cette Russie de Kiew fut soumise, après la » bataille d'Irpien, en 13S10, par Guedémine, grand » prince de Lithuanie, et qui ajouta à ce titre celui » de Russie.
» A partir donc de 1340, la Moscovie était positi- » vement séparée des autres Russies et eut des des- » tinées toutes différentes ; ce fut, comme nous l'a- » vous dit, une Russie nouvelle... Et la séparation » a été d'autant plus profonde qu'elle ne resta pas » seulement politique , mais devint aussi reli- » gieme (1). »
Il est difficile de rencontrer rien de plus concluant en faveur de notre thèse.
Gomment donc expliquer les contradictions d'un homme aussi compétent? La chose n'est pas difficile :
(1) La Russie ancienne et moderne. Paris, 1854, p. 2.
quand M. Schnitzler fait une thèse d'histoire , il marche d'un pas assuré dans la voie de la science. Mais lorsqu'il apporte l'autorité de son nom à une thèse politique, il n'a plus d'initiative, et il s'égare nécessairement dans la fausse route qui lui a été indiquée.
Il en est de même de M. Solowiew, qui avoue que c'est l'élément finnois, régnant dans le grand-duché de Souzdalie, qui explique les obstacles opposés à l'établissement du christianisme dans cette contrée de la Moscovie jusque vers le milieu du treizième siècle. Il ajoute encore que, vers le treizième siècle, la ville de Riazan n'était qu^une colonie slavonne au milieu de la population finnoise (1).
Puis, quand se présente la question politique, il devient aussi complaisant que ses collègues.
n nous est donc permis de tenir plus compte de sa science que de ses complaisances.
Nous avons, d'ailleurs, un témoignage plus concluant que la voix des académiciens : c'est celui du chroniqueur Nestor, qui écrivait au commencement du douzième siècle, c'est-à-dire à l'époque même sur laquelle porte la contestation.
Or, après avoir démontré l'unité des Slaves de la Vistule, du Dnieper et de Nowgorod, il assigne la demeure de chaque tribu, et passe ensuite aux tribus
(i) Hiitoire de Russie, vol. !•'.
non slaves dont il indique parfaitement la position géographique : « Les Vès sur le Biéloozéro, les Méra sur le lac Kleschtchino et sur le lac Rostow, » etc., etc.
Plus bas, il compte les peuplades qui sont tributaires des Russes-Varègues, et revient de nouveau aux tribus non Slaves : « Et voici, dit-il, les autres peuples qui payent tribut à la Russie : les Tchoudes (Esthoniens), les Vès, les Méra, etc. Ce sont les peuples qui parlât leur langue particulière. »
Nous avons souligné les mots payent et parlent .pour faire voir qu'il s'agit de faits contemporains à Nestor.
Earamsin, aussi, vient à l'appui de notre thèse, en établissant les demeures des Vès et des Méra dans la partie septentrionale du gouvernement de Nowgorod, dans les gouvernements de Jaroslaw, de Twer, de Moscou, de Kostroma, de là partie orientale du gouvernement de Vladimir. (Voir le chap. II du 1 ®' vol. de son Histoire de V Empire russe, et la carte annexée à ce volume.)
Voilà qui répond à M. Pogodine qui prétend que les Touraniens de la Moscovie n'étaient que de faibles tribus, et qu'ils abandonnèrent leur pays aux Slaves.
Karamsin ajoute que les Finnois-Russes (c'est-à dire soumis aux Varègues) n'avaient pas seulement des demeures fixes , mais des villes : Bieloozero , Rostow, Mourome, etc. Plus loin, il dit que ces peu-
pies se changèrent en Slaves, en acceptant la langue de ces derniers (1).
Tout cela ne prouve guère que les Finnois aient abandonné le pays aux Slaves, et l'observation de Karamsin sur le changement de langue a une importance qui n'échappera à personne.
Nous devons, en outre, rappeler à MM. Pogodine et Porochine que les peuples touraniens considérés généralement comme les plus sauvages, lesPolowtzi, avaient des villes ; que les Bourtas, le^ Mordouins, les Bulgares de la Kama étaient célèbres en Orient par leur industrie et leur commerce.
Tous ces faits, acceptés par Karamsin, Solowiew et autres savants moscovites, nous permettent de demander à M. Pogodine comment il a pu avancer qu'aucun écrivain russe n'a dit que les habitants de la Moscovie n'étaient pas Slaves au dixième siècle.
Nous voici maintenant en face du pseudonyme, M. Schédo-Ferroti. En sa qualité de diplomate, il est plus tranchant que les savants universitaires.
Pour lui, la nationalité et la langue ne font qu'un ! Les traditions historiques sont sans importance ! Ainsi, il s'étonne que l'on comprenne dans la Lithuanie les gouvernements de Grodno, de Minsk et de Mohilew, quoique dans le premier de ces gou-
(1) Ces dernières paroles sont omises dans 1<\^ traduction française de l'histoire de Karamsin. Elles se ti-ouvent à la fin du quatrième chapitre du premier volume*
^ 167 vernements il n'y ait que 6 Lithuaniens sur 1 00 ha* bitants, et dans celui de Mohilew, i sur 1,000. Eu supposant ces chiffres exacts, qu'est-ce que cela prouve dans la question? Ne sait-on pas que ces gouvernements sont appelés Lithuaniens, parce qu'ils faisaient partie de la Lithuanie jusqu'au partage? Quand cessera- t-on de confondre la race avec la nationalité. La race est un groupe primitif; la nationalité, un groupe politique.
M. Schédo-Ferroti dit que la religion chrétienne fut introduite chez les Moscovites (qu'il appelle Russes) en même temps qu'àNowgorod, sur le Dnieper et sur le Dniester. Nous n'avons pas besoin de relever ces erreurs historiques.
Il ajoute que les Polonais sont des conquérants, nouveaux venus dans les provinces polonaises de l'empire russe. C'est le système de revendication dont nous avons fait justice.
Voici maintenant une découverte politique importante :
a En vertu de plusieurs considérations et surtout » des considérations stratégiques, la Russie ne sau- » rait livrer à personne la Lithuanie, qui est la clé » de ses provinces de l'Ouest, du côté de la Pologne, » comme Nice est la clé de la France, du côté de » l'Italie. »
Il nous semble que la France s'est longtemps passé de sa clé, sans en être plus faible.
Quant aux considérations stratégiques qui motivent
l'occupation de la Lithuanie par les Moscovites, c'est précisément ce qui en fait une question importante pour TEurope. Elle a bien le droit aussi d'avoir ses considérations stratégiques ; et c'est pour cela qu'elle doit assurer l'indépendance de toute l'ancienne Pologne.
Passons aux objections directes de M. Pogodine.
Son mémoire est inséré dans VInvalide russe sous . forme de lettre adressée à un journaliste français : il a en vue le rédacteur de la Revue des deux Mondes.
Réservant pour la fin de ses arguments les preuves historiques, M. Pogodine « aime mieux, dit-il, faire » d'abord un raisonnement à prmi. »
Or, ce raisonnement à priori commence par une apostrophe à son adversaire, dans laquelle il lui attribue une thèse historique de sa propre invention.
« Vous affirmez, dit-il, que les Grands-Russiens » ou Moscovites, comme vous les nommez, sont un » peuple formé sous Tinfluence de quelques colons » russes, et à une époque postérieure à l'invasion » des Mongols, d'un mélange de différentes peu- » plades de l'Oural , telles que finnoise , tatare , » turque, etc. »
Aucun passage de la Revue des deux Mondes ne contient une pareille affirmation. Ni M. Duchinski, ni aucun de nous n'a formulé l'absurdité que prétend réfuter M. Pogodine.
Nous devons le rappeler aux vérités historiques.
Xe duché de Souzdal et Wladimir, où se trouve
aujourd'hui le gouvernement de Moscou et autres, ne commence à prendre un nom historique que par l'établissement d'André Bogolubski au milieu des Finnois de ces contrées. L'élément russe-varègue, composé seulement des guerriers du prince, devait facilement s'absorber dans la masse de la population touranienne. Les hostilités presque immédiates des Rurikovitches de la Souzdalie avec ceux du Dnieper et du Dniester isolent encore davantage les premiers au milieu des Finnois.
Nous avons déjà rappelé, à cet égard, les aveux de MM. Karamsin, Solowievv et Schnitzler. Nous avons cité, en outre, le chroniqueur Nestor : tous ces documents établissent qu'au moment de l'invasion mongole, la Souzdalie se composait d'une population presque entièrement finnoise.
On admettra facilement ensuite que la domination mongole dans une durée de deux siècles, et la séparation complète des Rurikovitches de Souzdal avec ceux du Dnieper, devaient renforcer l'é'ément touranien, de manière à faire disparaître toute trace de la nationalité russe-varègue.
A partir du quatorzième siècle, les princes souzdaliens, pour prix du service rendu aux Mongols, reçoivent d'eux la contirmation du titre de grands-ducs
^ de Moscou. ^
Mais rappelons encore une fois que, durant cette époque, la frontière de leur possession était formée
j par la rivière Oka ; n'oublions pas que les khanats
^ 170de Sibérie, de Kasan, d'Astrakhan et de Noghaï faisaient alors partie des possessions directes des Mongols.
Ce n'est que dans la seconde moitié du seizième siècle que les tzars de Moscovie font la conquête de cesilerniers pays habités par les Bulgares, les Mordouins, les Bourtas, les Mechtchères, lesTchérémisses et autres. Toutes ces populations touraniennes, réunies aux Finnois de la Souzdalie, forment Tensemble des sujets du tzar sous le nom général de Moscovites.
Voilà ceux que M. Pogodine appelle Grands- Russiens.
Voilà son point de départ pour arriver aux conclusions suivantes :
« D'abord, les Grands-Russiens sont le peuple le » plus nombreux, non-seulement parmi les peupla- » des russes de la Russie actuelle, mais aussi parmi D tous les peuples slaves. »
Ainsi, l'on diî, et avec vérité, que les Moscovites, appelés par M. Pogodine Grands-Russiens, ne sont pas Slaves, et il répond avec un aplomb imperturbable : « Les Grands-Russiens sont les plus nombreux parmi tous les peuples slaves. »
C'est là ce qu'il appelle un raisonnement à priori.
Puis il ajoute avec une suprême naïveté :
« La peuplade la plus nombreuse doit, en vertu » d'un simple raisonnement, compter dans le passé » plus d'ancêtres que les peuplades moins nomt) breuses. »
Cela est incontestable, et cela s'explique facilement. Les ancêtres réunis des Bulgares, desPermiens, des Mordouins, Tchérémisses, etc., pouvaient, dans le passé comme aujourd'hui, être plus nombreux que les Slaves.
« Quand donc, continue le savant professeur, » aurait pu naître une telle multitude de Grands- » Russiens, si on ne reculait leur origine au-delà du » treizième ou quatorzième siècle ? »
Nous reculerons leur origine tant que Ton voudra ; mais nous n'accepterons pas. leur nom de Grands- Russîéns qui est d'invention trop moderne.
Seulement M. Pogodine abuse de la plaisanterie quand il ajoute :
« Quelle n'a pas dû être la fécondité des mères » slaves pour pouvoir expliquer l'accroissement pro- » digieux des Grands-Russiens, depuis le quinzième « siècle jusqu'à nos jours ! »
Encore une fois, il ne s'agit pas de mères slaves, mais de mères touraniennes, dont la fécondité, du reste, est surabondamment démontrée (1).
(i) Voici un singulier document qui mérilerait certainement de ûxer l'aUention de MM. les statisticiens, pliysio[ogi>le8, psychologist<'S, moralistes et hommes d'État. Nous l'empruntons à VAbeUle du Nord des 17-29 novembre 1862 :
a Fécondité des femmes des sectaires (raskolnik>), d'après les informations du Comité de Saint-Pétersbourg. — L'an 1861, l'isprawnik (commissaire de police) du district du Gdow, du gouvernement de gaint-Pélerbbour^, communique au Comité
M. Pogodine poursuit avec la même force de logique :
« II est encore plus difficile d'expliquer la tram- » formation des Finnois en Grands- Russiens ; la » transformation aurait exigé encore plus de temps. »
Ici, la facétie redouble. Qui donc a transformé les Finnois en Grands-Russiens, si ce n'est M. Pogodine et ceux de son école? Nous disons à M. Pogodine que le nom politique de ses compatriotes est Mosco-
statistique de Saint-Pélersbourg les ioformations suivantes sur les raskolniks du district dont il est chef. 11 en résulte qu'il y a dans le district 208 raskolniks hommes et 235 femmes. Ils oat produit par naissances, dans Tespace d'une année, 221 garçons et 222 filles. »
Voilà le court rapport du commissaire de police du district de Gdow au Comité statistique de Saint-Pétersbourg. U Abeille du Nord y ajoute les réflexions suivantes : <r Si Ton admet que la moitié du nombre de 235 femmes, qui ont fait 443 enfants dans une année, était incapable d'engendrement à cause de Tâge, alors il sera clair que chaq>ie femme raskolnik a mis au monde, en une seule couche, quatre enfants, et quelques-unes seulement trois. )> — « Cette fécondité extraordinaire fut accompagnée, dit toujours le journal de Saint-Pétershourg, de cas de mortalité très-peu nombreux, tant pour ce qui concerne les femmes accouchées que pour les enfants nouveaux-nés. » En effet, d'après les données citées par V Abeille, il ré'»ulte que dans le courant de la même année il n*y eut de morts parmi les femmes et enfants que dit femmes et quarante-deux entants.
Ces chiffres peuvent sembler exagérés. Néanmoins, il est reconnu que plus une population est rapprochée de l'état sauvag»», plus les femmes y sont fécondes. D abord, on n'y suit guère la théorie de Malthus de ['ctmour restreint; ensuite les développements ma'.érieli sont plus puissants.
vite, que leur nom ethnographique est Finnois, et il nous demande sérieusement d'expliquer la transformation des Finnois en Grands-Russiens. L'explication est des plus simples : la transformation s'est faite par un ukase de Catherine II, et les leçons de M. Pogodine .
« Il est ridicule, dit M. Pogodine, d'appeler Mos- » covie la Russie orientale ; car Moscou n'a com- » mencé à figurer dans l'histoire qu'à partir du qua^ » torzième siècle. »
Michel Fédorovitch était donc bien ridicule de prendre au traité de Polanow le titre de tzar de Moscovie, et ses successeurs non moins ridicules que lui. Il est vrai que les Holstein-Gottorp ont changé tout cela. Ce sont les Sganarelles de l'histoire.
Voici maintenant un deuxième argument sur lequel M. Pogodine fonde le triomphe de sa thèse :
« Mais la preuve la plus forte, la plus irrécusable » de l'antique et indépendante origine de la race » grande-russienne est sa langue, la plus pure et la » plus vigoureuse des langues slaves, la plus proche » de la langue slave liturgique dont se servirent, il » y a de cela mille ans, les saints Cyrille et Méthode » pour la traduction de la Bible.
» Lisez, continue M. Pogodine, l'Oraison domi- » nicale, de la traduction de Cyrille, dans la langue » actuelle des Grands-Russiens et dans les autres » idiomes slaves, et vous vous convaincrez facile- » ment, non-seulement par l'ouïe, mais aussi par la
^ 174- » vue, de cette ressemblance entre le slave liturgique » et la langue russe.
)» De tous les idiomes slaves, Tidiome gomd-rus- » sien a subi le moins d'influences étrangères. Tan- D dis que le tchèque porte les traces évidentes de » rinfluence germanique, le polonais de Tinfluence y> latine, le serbe et le bulgare de Tinfluence turque, » le croate de Tinfluence italienne , nous autres » Grands-Russiens ou Moscovites, selon vous, nous y> parlons une langue slave des plus pures. Nous » n'avons aucune forme de grammaire ou de syntaxe D rappelant les langues finnoise et tartare, et si nous » leur avons emprunté des mots, le nombre en est » beaucoup moins considérable que celui des mois x> étrangers qu'on rencontre dans les autres langues » slaves.
» D'après le témoignage et l'opinion des phiiolo- » gués les plus célèbres, à commencer par Do- » browski, notre langue réunit à elle seule toutes » les qualités que les autres idiomes slaves ne pos- » sèdent qu'en partie, — et a par conséquent le droit » d'être considérée comme leur représentant, ainsi » que cela avait eu lieu autrefois pour la langue li- » turgique de saint Cyrille. »
Si M. Pogodine ne voulait écrire que pour les ignorants, il aurait sans doute pu se flatter de triompher avec d'aussi pauvres arguments. En effet, pour les hommes qui manquent de connaissances et de savoir, il y a quelque chose d'assez concluant dans
cette thèse : les Moscovites parlent slave, donc ils sont Slaves. Mais pour ceux qui s'occupent sérieusement d'histoire et d'ethnographie, ils savent trop bien qu'une nationalité ne se détermine pas d'après la langue, pour se laisser prendre à un piège aussi grossier.
Consultons un savant qui fait autorité. Schafarik signale trois manières d'apprécier les degrés de parenté entre les peuples : 1 ° Les origines ; 2° les langues ; 3° les traditions historiques. C'est le troisième genre d'appréciation qu'il regarde comme supérieur aux autres (1). Schafarik reconnaît, en outre, que les peuples changent de langue, etil le démontre par des témoignages historiques (2).
Si cependant la science déplaît à M. Pogodine , prenons un fait plus vulgaire-
Aujourd'hui, les Finnois du Danube (Bulgares) parlent slave. Selon la théorie du célèbre historien les Finnois sont donc Slaves !
Qui ne voit qu'une foule de causes matérielles ou morales peuvent changer la langue d'un peuple, sans modifier ses origines ouïes caractères de sa race? Quelques rapides aperçus peuvent suffire pour expliquer les causes de ce changement chez les Moscovites.
(1) Antiquités slaves, vol. 1*^ Introduction.
(2) Ibid, vol. l®^ chap. Scythes.
- ne- Ainsi que nous l'avons dit, de même qu'en Occident les Normands apportèrent en Angleterre la langue française, de même les Varègues apportèrent en Souzdalie la langue slave. Dans les deux régions cependant, la langue nouvelle n'étant que ia langue officielle, et la population indigène devant promptement absorber les vainqueurs, la langue officielle devait promptement aussi disparaître avec l'élément étranger. C'est ce qui eut lieu en Angleterre ; c'est ce qui aurait eu lieu également en Souzdalie, si un incident social nouveau et très-important n'était venu y revivifier et faire triompher la langue slave. Cet incident fut la venue des missionnaires chrétiens ruthènes qui considéraient comme canonique la langue slave employée par Cyrille et appelée cyrilienne, qui, par conséquent, faisaient leurs prédications en slave lithurgique avec les traductions de la Bible dans cette langue. De sorte que les prédications, les prières, l'enseignement se faisant en slave, la langue officielle (1) non-seulement se conserva, mais devint la langue populaire.
Supposons qu'en Angleterre, la population saxonne eût été payenne, et qu'à la suite de la conquête, des missionnaires français se fussent répandus dans les villes, dans les villages, dans les chaumières, enseignant, prêchant et priant en français, ilestàprésu-
(1) Les princes varègues parlaient déjà ie slave cyriliien.
mer que tous les Anglais aujourd'hui ne parleraient que français. Dirait-on pour cela qu'ils sont de race française?
Il est vrai que, dans tous les cas, malgré la conquête, malgré l'enseignement religieux, il devrait toujours se rencontrer dans le langage populaire (ce qu'on appelle ordinairement le patois), un vocabulaire indigène, preuve de la véritable origine historique. Or, c'est précisément ce qui se trouve en Moscovie. Outre le slave, une partie des populations rurales et commerçantes parlent une langue qui leur est propre, qu'on appelle la langue ofjfenski souzdalienne, dialecte finnois qui caractérise la racé. Il y a mieux : M. Viquesnel constate que dans les anciens Khanats de Kasan, d'Astrakhan et de Sibérie, il y a 12 millions de Moscovites parlant leur langue maternelle tatare, en même temps que le slave. M. Duchinski en porte le nombre à 1 5 millions. Ce sontces Moscovites, parlant indifféremment les deux langues, qui servent d'intermédiaires entre les Moscovites souzdaliens et ceux des murs de la Chine. C'est ainsi que la philologie se joint aux traditions historiques pour renverser tout l'échafaudage du fameux panslaviste.
M. Pogodine croit-il donc assurer le triomphe de sa cause en disant que les Moscovites parlent aujourd'hui la langue « la plus proche de la langue slave » liturgique, dont se servirent, il y a décela mille » ans, les saints Cyrille et Méthode, pour la traduc-
» tion de la Bible. »
it
Or, c'est précisémeot ce témoignage qui prouve que ce n'est pas une langue nationale. Une langue nationale se modifie, se transforme considérablement avec les siècles ; parce que, née avec un peuple, sortie pour ainsi dire de ses entrailles, de ses idées, de ses habitudes, elle varie et se développe avec lui. Dès qu'elle reste immobile et cristallisée (car telle est l'expression de Schafarik sur le slave moscovite), cela seul démonU*e qu'elle n'est qu'une importation, un produit exotique.
Puisque M. Pogodine fait de l'ethnographie avec tant de complaisance, il ne lui en coûterait pas plus de soutenir que les Hongrois sont Latins, parce qu'ils parlent aujourd'hui la langue la plus proche de la langue latine liturgique que parlaient avec eux les saints du moyen-âge.
Dans plus d'un passage de son écrit, M. Pogodine a soin de se donner .des triomphes à bon marché. La Revue des deux Mondes avait dit, ce qui est trèsexact, qu'après la conquête de la Ruthénie par Guédémine, les Lithuaniens adoptèrent le dialecte ruthène qui devint la langue du gouvernement, de l'aristocratie et du peuple des villes ; elle ajoutait que la Lithuanie fut presque complètement absorbée par la Ruthénie.
M. Pogodine prend bénévolement ce passage pour une concession.
« Ici, dit -il, l'auteur laisse involontairement » échapper un aveu où il se voit forcé d'avouer que
» la Lithuanie, après ses conquêtes, a subi entièrex> ment TioflueDce russe et s'est russifiée. Ruthenia » capta ferum victorem cospit,
» C'est parfaitemeot vrai. »
Sans doute c'est vrai. Mai» quand nous disons que les Russes (Ruthènes) n'ont aucun rapport avec les Moscovites, nous sommes non moins dans le vrai. Par conséquent, lorsque les Lithuaniens furent russifiés y ils complétaient ainsi l'unité des Slaves du Dnieper, mettaient fin à la domination des Rurikovitches dans ces contrées, et brisaient non-seulement les derniers liens, mais les derniers souvenirs des princes moscovites de la Souzdalie.
Nous remercions sincèrement M. Pogodine de nous avoir donné l'occasion d'éclaircir des points historiques sur lesquels le-public français s'était peut-être laissé trop facilement égarer ; mais nous devons le prévenir qu'il se trompe fortement en supposant que les étrangers ne s'occupent pas de l'histoire des Moscovites. Il eût mieux valu pour lui, sans doute, qu'ils ne s'en occupassent pas, et son entrée en lice prouve ses alarmes. Mais quand un homme de sa trempe échoue aussi misérablement dans une thèse historique, on doit considérer cette thèse comme insoutenable. MM. Yiquesnel et Duchinski, sans faire autant de bruit, peuvent défier le ban et Farrièreban des académiciens moscovites.
Nous devons encore remercier M. Pogodine de nous avoir rappelé que les guerres des Finnois-
Souzdaliens contre les Slaves du Dnieper datent de Tannée même de la fondation de Moscou, c'est-à-dire dès Tan 1147, et que le nom de cette ville est mentionné pour la première fois à l'occasion de l'expédition de Georges Dolgorouki contre les Kiéviens, alliés des Nowgorodiens. Ainsi , les guerres des Finnois-Moscovites contre Kiew en 1169, contre Nowgorod en 1 170, ne sont que la continuation des guerres commencées vingt-deux ans auparavant.
Les historiens et d'abord l'auteur de la dissertation de la Revue des deux Mondes ne doivent pas l'oublier.
L'Invalide russe, qui a publié la dissertation de M. Pogodine dont nous venons de réfuter les points principaux, donne comme conclusion des études de ce professeur publiciste une correspondance datée de Varsovie, où on lui annonce que les compatriotes de M. Duchinski lui ont offert une somme de cent mille florins comme récompense de ses travaux ethnographiques démontrant le non-slavisme des Moscovites.
Voici comment s'exprime cette correspondance :
« Parmi les écrivains qui représentent la civilisa- » tion polonaise, un homme dont on parle dans les » sociétés avec un entraînement extraordinaire est ^ M. le professeur parisien Duchinski. On sait , en » effet, que M. Duchinski fait depuis trois ans un » cours à Paris, tendant à démontrer que les Mosco- » vites proviennent des Karaïmes (tatars, juifs) et » musulmans. Nous parlons de cette sottise seule-
» ment parce que M. Duchinski a acquis ici une » grande autorité. Pas un seul des représentants » actuels de la civilisation polonaise n'a osé même » donner à penser qu'on pourrait protester contre » cette théorie. Au contraire, M. Bartoschewitz lui » rend les plus grands hommages.
» Ce n'est pas en vain qu'on parlait, il y a un an, » à Cracovie, d'un prix de cent mille florins offert à » celui qui prouverait que les Moscovites ne sont pas » Slaves. M. Duchinski a, en effet, reçu le prix. »
La Poste du Nord, V Abeille du JSord, et autres journaux moscovites ont annoncé le même fait dans des articles plus ou moins développés. Le but de ces publications est clair. Il s'agit pour les publicistes moscovites d'exciter le peuple contre les Polonais. C'est là aussi que tend M. Pogodine dans ces paroles que nous avons déjà citées : « Les Polonais veulent » nous ravir nos traditions historiques, nous disputer » notre langue, retirer le sang de nos veines pour les » remplir d'une mixture tourano-finnoise. » En effet, il a raison, c'est ce que veulent les Polonais : aussi ont-ils élevé la question scientifique soulevée par M. Duchinski à la hauteur d'une question politique et nationale. Les Moscovites ne s'y trompent pas.
La Revue des Deux Mondes a dit avec vérité que c'est l'ethnographie qui est le mobile de la guerre actuelle entre les Polonais et les Moscovites. L'ethnographie décide clairement la question.
Pour ce qui concerne la prime offerte à M. Du-
chinski, nous savons seulement qu'en Pologne et dans rémigration, les Polonais les plus haut placés ont commencé à former un petit capital pour assurer à M. Duchinski les moyens d'écrire l'histoire de la Pologne, d'après les données qu'il a publiées. Nous sommes heureux de le constater, car c'est un témoignage nouveau de vitalité nationale. Un peuple qui, au milieu du sang et des larmes, songe à une question scientifique et vote une récompense pour des travaux intellectuels, est digne de reprendre ses droits dans le domaine politique, quand il se fait une si belle place dans le domaine moral.
Nous devons savoir gré aux journaux moscovites d'avoir révélé à l'Europe cette nouvelle preuve de la sagesse politique des Polonais ; et c'est pour cela que nous signalons ce fait à l'Europe.