QUESTION SUPRÊME
Ce qu! fait naître la h»ine qui anime les Polonais contre les Russes^ c'est qn'outre les raisons cosmopolites et nationales, il entre d^ns cette haine encore un élément qui détinit, ce nous semble, naturellement la question Les Polonais sont fjonssés contre nous comme un peuple civilisé contre un peuple moins civilisé, ou même non civilisé. Quelles qu'eussent été les causes de la lutte, sa vitalité s'enflamme, par ce fait que, d'un côté lotte le peuple civilisé, de l'autre, les barbares '
Telle, au moins, doit être la manière de voir des Polonais. Tour se convaincre de la profonde actualité de cette raison, comme formant un des éléments de leur haine, il suffît de se rappeler que la nation polonaise a en elle la conscience d'être égale en ci\ ilisation avec les autres peuples européens, et qu'au contraire ils ne peuvent à peine nous considérer que comme des barbares. Voici comment, en peu de mots, la question est caractérisée par M. Kiriewski.
« L'aristocratie polonaise du quinzième et du dix-septième siècle n*était pas seulement la plus civilisée, elle était encore la plus brillante, la plus savante de l'Europe. Sa connaissance profonde des langues étrangères, les études non moins profondes des anciens classiques, un développement extraordinaire des dons int« llectuels et sociaux étonnaient 1«'S voyageurs et formaient le sujet constant des relations des ambassadeurs de cette époque. £o conséquence de cette cîvilisalioti, la littérature était d'une merveilleuse richesse, composée desavants commentaires sur les anciens classiques, heureuses imitations écrites en par* tie dans une élégante langue polonaise, en partie dans un latin très-pur, dé nombreuses et importantes traductions, dont queU
qnes-anes serrent josqu'aujourd'hai de modèles, commç, par exemple, la tradacUon des œuvres du Tasse. D'autres travaux prouvent l'étendue de cette civilisation, comme, par exemple, la traduction de tous les ouvrages d'Arîstole, faite an seizième siècle. Sous le règne de Sigismond IH brillaient les noms de sept cents littérateurs et dans plus de quatre-vingts villes travaillaient sans cesse des typographies modèles.
Avec de tels titres, les Polonais peuvent se considérer comme peuple européen, ils peuvent se compter au nombre des habitant de la contrée « des saints miracles, » de ce grand occident, formant le sommet de Thumanitéet tenant en lui le courant central de l'histoire humaine.
Et nous? que sommes-nous, nous, Russes ? Ne cherchons pas à nous tromper ; tâchons plutôt de comprendre de quelle manière doivent nous appré^ner les Polonais et les autres Européens. Jusqu'à présent, ils ne nous comptent pas dans leur famille, malgré nos efforts à nous y rattacher. Notre histoire s'accomplissait séparément ; nous n'avons participé avec f Europe ni dans ses efforts, ni dans ses développementn. Notre civilisation actuelle, notre science, notre littérature, etc., tout cela a à peine une hii»toire; tout cela est d'une date récente, pâle comme une imitation tardive et mal réussie. Nous ne pouvons pas nous vanter de notre développement et nous n'osons nous placer sur la ligne des peuples éclairés.
C'est ainsi qu'on nous juge ; et nous sentons nous-mêmes qu'il y a beaucoup de vérité dans cette manière de voir. Dans le moment actuel, particulièrement à l'occasion de la lutte avec les Polonais, c'est involontairement que nous avons comn;encé à chercher en nous-mêmes quelque point d'appui ; et qu'avonsnous trouvé ? Nos pensées se dirigent vers une seule, visible et claire manifestation de l'esprit national^ vers notre État. Nous ne possédons, en effet, qne lui seul, l'État. Nous avons créé, défendu et fortifié l'intégrité de notre État ; nous formons un grand et fort État qui nous garantit la possibilité de la vie propre, indépendante. Sous ce point de vue, nous avons passé par beaucoup de dangers et d'épreuves, mais nous les avons supportés tous ; nous avons été fermes à défendre l'idée de l'autonomie et de l'indépendance ,* et à présent, si nous nous plaignons, nous n'avons, que le douloureux privilège de nous plaindre de nous-mêmes et non pas des autres.
Mais cpl'en résalte-t-il ? Pour noas, noire autonomie est un grand bien ; niais quel peut être son poids aux yeux des autres? On nous dira que l'État garantit la possibilité de la vie autonome ; mais il y a encore loin de là à la vie elle-même. L'État '■ est une forme simple, une manifestation toute élémentaire. Les peuples sauvages et primitifs organisent facilement des États. Si TÉfat est fort, c*est un signe, mais seulement un signe, seulement l'espérance, seulement la première manifestation de la vje nationale. Et voilà pourquoi, en nous félicitant sur notre État, on pourra nous tépondre ain»ii : Personne ne nie que vous êtes d^'S barbares donnant de grandes espérances^ mais néanmoins vous n'êtes que des barbares.
Essayons de tirer des conclusions de ce qui précode. Il eii compiéhensible que les Polonais doivent nous considérer avec un superbe dédain ; il est compréhensible que, sous l'influence de rapports entre ennemis, leur dédain doit se fortifier mille fois et atteindre des limites extrêmes. Cet élément est constamment présent dans cotte lutte séculaire; il en forme- une des plus profondes et des plus pures œuvres; il ajoute aux efforts et aux luttes des Polonais un caractère d'héroïsme infini.
peuple malheureux I que fortement tu dois sentir l'ItiCommensurabilité de ta situation I Avec ton profond respect pour toi-même, avec la hauteur de ta civilisation, plus il y a de délicatesse dans tes sentiments, de vérité dans tes mérites, plus il doit y avoir de profondeur dans tes souffrances, plus doit être intolérable la domination de rivaux qui ne te valent pas. Ta haute culture est ta punition. Où un autre peuple pourrait faire la paix et se soumettre, là pour toi est inadmissible aucune paix, aucune humiliation.
Tels sont les sentiments des Polonais, et toujours nous les avons respectés plus ou moins. Nous avons longtemps reconnu la justice de leur orgueil et, en conséquence, nous avons été humbles devant leur civilisation. Notre humilité s'est manifestée même historiquement et très-clairement. Ce n'est que depuis peu de temps que commence à se manifester le désir de voir toutes les parties de l'empire soumises aux mêmes niveaux et profitant des mêmes droits. Jusqu'à présent cela n'existait pas : jusqu'à présent les parties de l'empire appartenant à la civilisation européenne jouissaient, selon les temps, ^e plus ou de moins de privilèges^ D'où venait tout cela? il est facile de le
comprendre. La raison en était en ce que nous sentions leor siipérioritiS. .
Ainiti, plus nous sentons l'insuffisance de notre culture, plus la lutte avec les Polonais doit attirer nos rei^aids sur nous-mêmes ; elle doit nous servir k nous rappeler le degré inférieur de notre civilisation dans les rangs des peuples civilisés. Nous devons sentir d'autant plus l'inégalité de notre force comme État avec notre signification morale.
La question ainsi posée a une grande extension. En effet, un Polonais, en appréciant le sujet de ce point de vue, ne pourrait pas admettre une égalité avec nous.
Nous venons d'entendre dire à M. Pogodine que la prééminence parmi les peuples slaves, le droit de direction de la famille appartient aux Moscovites, à cause de la prééminence de leur nombre et de la plus grande pureté de conservation des caractères antiques de la langue slave dont ils se servent. Écoutons la réponse très-brève à cette question des littérateurs moscovites. Voici leurs paroles :
Comme, parmi to^s les peuples slaves, les seuls Polonais sont parvenus à la culture supérieure, alors, d'après col ordre d'idées, c'est à eux qu'appartient le rôle principal dans le monde slave. C'est à eux de marcher à la tête et de diriger les autres tribus. Une telle exigence découle tout naturellement de la situation des Polonais, et il est impossible de les condamner s'ils font des efforis dans ce but.
Voilà la réponse des littérateurs moscovites à leurs compatriotes hommes d'État. Ce n'est justement qu'à l'idée, qu'à la civilisation, et non pas au nombre, à rÉtat, n'importe sa puissance comme État, qu'appartient, d'après les droits moraux, la direction des es-
- 189 ^ prits. C'est de ce haut point de vue qu'ils jujgent la question des rapports des provinces polonaises appelées Russies et de la Pologne occidentale avec la Mbscovie. Tout homme éclairé, pour qui le progrès de la civilisation n'est pas un vain mot, prévoit déjà leur décision dans cette question. Voici ce qu'ils en disent :
Comme représentants d'une haute cuUure, ils (Polonais) étaient constamment occupés à la développer; ils tendaient à la polonisation des contrées adjacentes... En rejettani les traits sombrt s et les cas particuliers, en considérant la question dans sa généralité, peut-on ne pas voir dans cette tendance la manifestation de la civilisation la mieux réglée et la plus noble? ^i^ous ne parlons pas des moyens qui, du reste, étaient conformes à Tépoque ; nous ne parlons pas des buts privés qui pouvaient ne pas être purs et ne pas être dégagés d égoïsme. Nous ne parlons que de la manifestation en général ; nous disons donc que la Pologne étendait sur les tribus barbares les richesses de la civilisation européenne ; elle se donnait la peine de les faire sortir de la nuit. Et voilà où se trouve le droit qui<, d'après leurs idées, est régulier, et qui leur fait demander comme polonaises ces provinces russes (ru thènes) qui entraient jadis dans TEtal polonais. Cette prétention est complètement légale. Ces provinces ne constituaient pas seulement leurs possessions militaires; elles étaleat déjà en partie et devaient être définitivement plus tôt ou plus tard leur conquête intellectuelle ; elles devaient succomber à là victoire do la civilisation polonaise. Il est donc difficile de blâmer les Polonais pour les prétentions dont nous venons de par. 1er. Y renoncer signifierait pour un Polonais renoncer à la significaiion de la civilisation.
Les Polonais sont orgueilleux de leur civilisation ; ils apprécient hautement tous ses bienfaits et ils tiennent ferme pour défendre ses droits. Où est celui qui les en blâme- a ? Où est celui qui peut y trouver quelque chose à redire?
Voilà comment la question polonaise se complique infiniment. L'idée de civilisation y entre de tout son poids. Devant cette idée,
il faut mettre en seconde ligoe l'idée d*iiuiépeiNlaDeeBatioiiJile. Lm Polonais peuvent avec In plus grande fraochise se considérer ronime leà repré^ientants de la civilisation. Dans les luttes séculaires avec nous, ils ne peuvent pas méconnaître la lutte de l'esprit européen avec la barbarie asiatique.
Nous pouvons à bon droit recommander à Fattention des savant3 de TOccident les remarquables aveux des littérateurs moscovites. Bien au courant de leur histoire, ils mettent avant tout les droits de la civilisation et reconnaissent par là que les Moscovites n^ont aucun droit sur la Pologne. Faisant, d'ailleurs, de leur thèse ime question morale et nullement politique, ils comprennent avec franchise dans la Pologne civilisée les Ruthénies, c'est-à-dire tout ce bassin du Dnieper que M. Pogodine dispute à l'Europe. Pour eux, la Pologne s'étend jusqu'aux limites de la civilisation germano-latine ; leurs connaissances historiques et leur propre intérêt les mettent à l'abri des fanfaronnades paradoxales de M. Pogodine.
Mais pour nos compatriotes qui ont trop facilement accepté les erreurs historiques consacrées avec adresse par les académiciens de Saint-Pétersbourg et de Moscou, il ne sera pas inutile d'ajouter quelques éclaircissements au manifeste des littérateurs mos* covites.
En parlant de la barbarie de leur pays, et en s'adressant à leurs compatriotes, ils n'ont pas besoin de caractériser le degré inférieur de la civilisation moscovite ; ils se contentent de dire que leur nation ne
peut présenter au monde qu'un Etat, c'est-à-dire une forme sociale qui se rencontre même chez les peuples placés aux degrés inférieurs de la civilisation. L'État, comme ils le disent fort bien, est une forme simple, et nous sommes heureux de voir que les littérateurs honnêtes de la Moscovie donnent une leçon à beaucoup de politiques occidentaux, en reconnaissant que lorsque l'État est le seul élément politique d'une nation, c'est chez cette nation un signe de barbarie.
Un autre caractère qui rend les Moscovites sensiblement inférieurs aux Slaves du Dnieper et de la Vistule, c'est qu'ils n'ont pas été initiés à l'enseignement religieux par l'Église latine du moyen âge. On accuse l'Église latine d'aujourd'hui de n'accomplir aucune mission sociale utile ; mais au moyen âge c'est elle qui marchait en tête de la civilisation et dégrossissait les barbares. Or, nous avons déjà constaté les trois faits suivants :
1^ Les Souzdaliens (formant la minorité des Moscovites d'aujourd'hui) luttèrent contre le christianisme jusqu'à l'invasion des Mongols ;
Si"" Ceux des khanats de Kasan, d'Astrakhan, de Noghaï (formant la majorité des Moscovites d'aujourd'hui) luttèrent contre le christianisme jusqu'au seizième siècle ;
3** Vers le seizième siècle, les hommes d'Etat de Moscou délibérèrent en conseil pour savoir s'il ne serait pas préférable aux Moscovites de reconnaître le judaïsme pour religion de l'Etat. C'était sous le règne
d'Ivan Iir qui épousa Sophie PaléoIogue.Cle fait est si peu connu que, nous bornant pour le moment aux sources publiées en langue française, nous recommanderons au lecteur la brochure du Père Gagarine intitulée : La Russie sera-t-elle catholique ? Dans cette brochure, il est démontré que le tzar Ivan III protégeait ouvertement les Moscovites judaïsants. Nous ajouterons que le métropolitain de Moscou, Zozyme, était juif lui-même (1).
On ne saurait assez insister sur l'influence puissante que les Juifs, à la suite de la dispersion des dix tribus, exercèrent sur les pays aujourd'hui moscovites, lorsqu'ils passèrent de la Médie et de la Perse sur le
(1) Il est curieux de voir Rulhière coustater, sans trop se i'expli:|uer, la ressemblance des Moscovites avec les Juifs : «r Mêmes » cérémonies, dit-il, mêmes puriBcations, mêmes usages civils, » même inûdélité dans le commerce, même opinion d'être le i» peuple élude Dieu. Les Russes, se gloriûant de cette ressem- • blance, bâtirent leur cathédrale sur le modèle du temple de » Jérusalem. Dans toutes leurs capitales, la rivière la plus voi- » sine du palais fut appelée le Jourdain ; et les Juifs, étonnés de » cette conformité singulière de mœurs et d'usages, n'ont point » douté, aussitôt qu'ils l'ont connue, que la nation russe ne fût » une de leurs tribus autrefois dispersées en Asie. »
Nous aimons à signaler encore une fois combien l'esprit dubseivalion était éclairé chez nos écrivains du dix-huitième siècle. Gomme l'abbé Chappe d'Auteroche, Rulhière constate un fait sans s'en rendre compte, mais avec la même vérité d'observation. U ne se doutait guère que les dix tribus dispersées par Salmanazar avaient envoyé de nombreux émigrés jusque sur les bords de la Klasma et de IGka, qui s'étaient mêlés avec les toura- Biens de ces contrées.
- 193-^ Volga et le Doo. Nous avons déjà dit que le croisement modifia sensiblement la physionomie mongolique, laquelle se rapprocha du type arabe. L'influence sociale fut non moins caractéristique; et l'élément arabe fut encore développé par l'islamisme. Dans son écrit intitulé : La Pologne et la Moscovie, publié à Constantinople en 1855, M. Duchinski comptait environ 10 millions de Moscovites dont les pères étaient juifs au treizième siècle, et 15 millions, dont les pères étaient musulmans à la même époque. De nouvelles recherches faites depuis la publication de cet ouvrage l'ont amené à augmenter jusqu'à 15 millions les Moscovites de nos jours dont les pères étaient judaïsants vers le treizième siècle. Pour base de ce raisonnement, il prend l'extension de la domination à cetfe époque des Khasars» des Bulgares Chvvalisses de la mer Caspienne, des Bourtas du gouvemementde Pensa qui tous pratiquaient le judasïme, enfin le grand nombre de Juifs qui étaient dans le grand-duché de Souzdalie à l'époque d'André Bogolubski. Ce furent précisément le judaïsme et le mahométisme des Moscovites qui empêchèrent l'établissement définitif du christianisme en Souzdalie pendant les dixième, on- ?:ièrae, douzième et treizième siècles.
Cette antique importance des Juifs , tant sur le Volga quesur laKlasma, fait suffisamment justice d une fable émise par quelques historiens, d'après laquelle ce serait un juif, Sbaria, qui, venu de Lithuanie à Nowgorod, y aurait propagé le culte. L'apparition des sectes
- mjuiyeô ii Nowgofod dale des gaeiws (Tlyaû II! contre cette république [i 470) ; et e'est précfeément alors que le tzar, suivant la méthode touranienne, déporta à Moscou quelques militera de familles de Nowgorod, et remplit les vides par des colons moscovites. Ce fut avec ces colons qu'entra le judaïsme.
Mais, par contre-coup, te ftirent les familles nôwgorodiennes transportées à Moscou, qui empêchèrent que le judaïsme n'y devint la religion officielle. Leur supériorité en civilisation exerça une puissante influence qui prévalut. Il faut présumer aussi que Tactîon de Sophie Paléologue ne fut sans effet, et le rite bysantin l'emporta.
Depuis ce moment, il se fit contre lès Inih une terrible réaction, dont les décrets persécuteurs sont perpétués dans la législation moscovite d'aujoutdliui.
Nous devons ajouter que le rite bysantin avait, à'diU leurs, été favorisé par les dominateurs mongols, qui, bien que païens eux-mêmes, préféraient ce rite ati cuite de TEglise latine, dont les doctrines fovôHsàient l'esprit de liberté et d'indépendance nationale.
L'influence des Mongols à cet égard se fit, il ëèl vrai, sentir en Ruthénie où les derniers Rurîkovitcheâ éubissaîeûl leur suzeraineté et leur payaient tribut. La soumission des princes et du peuple à l'Eglise de Bysance était auît yeux des Mongolie une garantie d'obéissance à leur domination. Les ^ards, les Caresses et les privilèges dont ils comblèrent le
ctérgé gfèc (4), n*eureht d'autbe mobile que fe désir de hiailitétiir, par son influence, le pays sousïeHr joùg.
Mais les relations des Slaves du Dnieper et dû Dniester aveti les pays catholiques de la Hongrie et de la Pologne, celles des Nowgorodiens avec les villes anséatiques favorisèrent cheÉ eux les progrès de la civilisation germano-latine. La conquête de Guédéminé, quoique ce prince fût païen, rendit au catholicisme sa liberté, et bientôt Tunion avec la Pologne le fit dominant, excepté dans la Petite-Russie, soumise à Tinfluence des Cosaques.
C'est ici Toccasion de faire une remarque qui a utoe grande importance ; c'est qu'avant l'invasion des Mongols, le catholicisme était solidement établi chez lesButhènes.
« Il y eut un temps, dit M. Viquèsnel, où l'on croyait généralement que^ sous la domination des prittces rurikovitches, leurs sujets sjaves sont restés étrangers aux manifestations religieuses de l'Europe latine et germaine, et n'ont commencé à. donner des signes évidents de ces manifestations qu'à partir de leur union avec la Pologne. Des témoignages nombreux démontrent l'erreur de ces appréciations historiques (p. 590). »
Parmi les nombreuses preuves citées par l'autêiir,
(I) Karamsin, t. V, chap. 4, p. 461. — Viqucsnel, ut suprfL, page 593.
celle» qui se rapportent aux sympathies des Slaves russeai pour les croisés doivent mériter une attention |>artieulière. L'auteur cite sur ce sujet le passage suivant de Karamsin : « Les Slaves de Kiew, de Nowgorod, etc., ont fourni aux armées des croisés des contingents peu nombreux, il est vrai, mais composés de guerriers d*élite (Kar. t. II, chap. YI, p. 18i), M. Yiquesnel accompagne cette citation des réflexions {Suivantes : « Ils (les Slaves russes) ne pouvaient pas envoyer de fortes armées, car ils ont eu de tout temps à défendre, en Europe, leurs frontières contre les peuples ouraliens. Les événements modernes ont donné aux luttes actuelles des Ruthènes une forme différente, mais dont le but est le même : la conservation de leur civilisation indo-européenne, qui est étrangère à la civilisation ouralienne des Moscovites. »
Rien n'est plus juste, ajoutons-nous. Les Slaves du Dnieper et du Dniester, unisreligieusement aux princes russes, faisaientles vraies guerres des croisades contre les Moscovites, leurs plus proches voisinsaux dixième, onzième, douzième et treizième siècles. Ainsi, ils ne pouvaient pas envoyer de nombreuses armées en Asie. Et les guerres actuelles des Polonais contre les Moscovites, dans les provinces polonaises de l'empire russe, ne sont, en effet, que la continuation des guerres de leurs pères avant l'invasion mongole. Car, répétons-le, ce sont les nombreux nobles de ces provinces qui sont les vrais descendants des Russes varègues, de leui*dV'ot/jfma ou compagnons d'armes, et
de leurs paysans^d avant le treizième siècle. Nous avonsexpliqué les causes des erreurs d'après lesquelles Fancienae noblesse ruthène, celle qui s'unit à la Pologne aux quatorzième et quinzième siècles, serait anéantie par les nobles nouveaux venus de la Vistule. Il n'y eut et ne pouvait y avoir ni anéantissement ni expulsion. Le prince Constantin Ostrogski, un des plus glorieux descendants de Rurik, et les guerriers qu'il commandait à la célèbre bataille d'Orscha (commencement du seizième siècle) contre les Moscovites, su- ■ jets aussi d'un des descendants de Rurik ( Yvan III) , sert d'enchaînement entre les guerres des Slaves russes contre les Moscovites avant l'invasion des Mongols, et leurs guerres modt5mes. Seulenjcnt les nobles et les paysans des Ruthénies sont aujourd'hui plus mêlés avec les Polonais de la Vistule que n'étaient leurs frères à la bataille d'Orscha.
Religieusement, les Ruthènes du seizième et en partie du dix-septième siècle, étaient plus éloignés de leurs frères de la Vistule qu'avant cette époque ; car, comme le démontre M. Viquesnel (qui, comme on le voit dans son ouvrage, n'a pas du tout un parti pris dans ces questions), c'est le catholicisme qui, jusqu'alors, prédominait chez les Slaves russes, malgré leur soumission administrative à l'Eglise de Bysance (1).
i{} Viquesnel, pages o90, 59i, o92 et 593.
~ 198 - . Pendant que nous parlons de la Ri^bépiç , éclairons un autre fait de Tbistoire.
0» a beaucoup reproché aux Polonais le servage des paysans. Sans examiner si ce reproche ne pourrait pa9 s'adresser également à tous les peuples i^ rOccident, la justice nous commande de dire que l'institution n'appartient pas aux Polonais de la Vistule. En effet, Tunion des Ruthéniens avec les Polonais, au quatorzième siècle, trouva les paysans, chez ces derniers, possédant des terres en prc^pre, et cette propriété, d'après les institutions polonaises de l'époque, constituait les droits des défenseurs armés de la patrie, e'est-àKiire des nobles, Ce n'est qu'à la fin du quinzième siècle que les paysans et les bourgeois furent dépossédés de ces droits, et ce fut par rinOuence des Ruthènes sur leurs frères de la Vistule.
. Le servage, en effet, existait en Ruthénie et son établissement y tenait à deux causes :
1°La dynastie des Rurikovitçhes, qui régnait sur les Polaniens ou Polonais du Dnieper, était étrangère (Scandinave) et dominait par droit de conquête, tandis que, sur la Vistule, la dynastie était nationale;
2° Les Mongols, après la soumission des Rurikovitçhes de la Ruthénie, établirent l'impôt de çapitation, en chargeant les princes de la perception. Voilà la véritable origine du servage ; car les princes et leur droujina (guerriers), sous prétexte de faciliter la perception de rimp<)tpar tête,, attachèrent à. la glèbe les
paysans, qui» jusqu'alors * appelés ^meriiy éteient pei^onnellement libres.
Au treizième siècle, les Mongols firent deu^ fois le dénombrement de la population pour mieux fixer la quotité de l'impôt, et chaque (oiç le ^rvage fut plus rudement appliqué.
Depuis Tunioa, cet abus fut introduit chez les Polonais de la Vistule, qui subirent ainsi malbeurçusement Tinfluence indirecte de la domination des Mongols sur le Dnieper et le Dniester.
Mais l'esprit national prévalut bientôt dans les deux régions ; de sorte que ce furent les paysans rutbèipes, aussi bien que mazoviens, qui produisirent la majorité des deux millions de nobles dans la Pologne de nos jours i
Constatons, d'ailleurs, que depuis longtemps les Polonais auraient complètement aboli le servage , sans l'intervention des étrangers, ainsi qu'on peut s'en convaincre par les projets de réforme proposés I^ar le comte Zaraoyski à la diète de 1780, et aussi par la constitution du 3 mai 1791 . H est bon de se rappeler, en outre, que de nos jours la dissolu tiofi de la Société agricole a été ordonnée par le gouvernement moscovite, à la suite du vote des propriétaires décrétant l'affranchissement complet des paysans.
i^prè^ avoir développé par quelques faits le ma^^fçste des littérateurs moscovites, nous devons encore revenir sur la question des frontières véritables (fe la Pologne. ' ^
Les journaux allemands nous racontent que, dans son séjour récent à Vienne, M. Thiers aurait dit dans un salon : « Comment aller secourir un peuple dont on ne connatt pas les frontières ! » Voilà donc la science d'un homme d'État, d'un historien dont le nom fait autorité ! Quel aveu et quelle impuissance politique ! Il faut pourtant que ces frontières soient quelque part; et puisque M. Thiers est embarrassé, il n'a qu'à choisir entre celles qu'imagine M. Pogodine, et celles que déterminent la nature des lieux et le caractère des peuples.
Les notions scientifiques ont plus d'influence qu'on ne le croit généralement sur les grands événements politiques. Napoléon hii-même, qui avait pourtant le génie observateur, commit à cet égard, précisément dans la région polonaise, une faute qui ne fut pas sans influence sur Tensemble des opérations militaires en 1812. A la veille de passer le Niémen, le 22 juin, il fit une proclamation à ses soldats. Après avoir rappelé ses griefs contre la Russie, il ajoutait : « Passons le Niémen, et portons la guerre sur son territoire. «Diplomatiquement, sans doute, c'était un territoire soumis à l'empire russe ; mais, sous le point de vue historique et politique, ce territoire était hostile à Saint-Pétersbourg. Napoléon aurait donc été bien plus dans le vrai, en disant à ses soldats : « Passons le Niémen, et vous vous trouverez sur une terre amie, qui brûle de secouer le joug moscovite? » Les soldats, alors, y seraient entrés avec de toutes
autres impressions, et les généraux eux-mêmes, à peine plus instruits que les soldats, auraient conduit leurs opérations avec plus de sécurité.
Napoléon, cependant, aurait dû être éclairé par les empressements enthousiastes de la députation polonaise qu'il reçut à Vilna. Mais comme cette députation venait de Varsovie, il semble n'avoir pas compris que les mêmes sentiments étaient partagés en Lithuanie et dans la Russie-Blanche. En effet, h Sainte-Hélène, parlant de la campagne de Russie, il dît : « Nous fûmes bien accueillis par les autorités et les populations jusqu'il Smolensk. » Cette remarque, sans doute, n'eut pas été faite par lui, s'il eût su que Smolensk était la dernière limite de la Pologne.
S'il est vrai que M. Thiers en cherche les frontière?, nous lui recommandons ces paroles de Napoléon.
Quelle différence cependant dans la suite des événements, si Napoléon, mieux au courant de la question ethnographique, s était dit que l'empire artificiel de Pierre P"* n^existait plus, une fois que les Barbares étaient rejetés au-delà du Dnieper; si, après sa victoire de Smolensk, il s'était arrêté dans cette ville pour y consacrer l'hiver à la réorganisation de la Pologne! La campagne de Russie était finie, et d'une manière triomphante; et les Moscovites, reléguas dans leurs déserts, étaient exclus de l'Occident où leur présence est une anomalie et un désordre.
Les litté^'ateurs de Saint-Pétersbourg intitulent leur manifeste, non sans raison, Çifcstron svprémê; cai^,
-ao2 en admeltaot ranéantissemeot de la Pologne» ou $eur lementinéme Tanéantissement du fx>lonisn)e dans les provinces polonaises appelées Russies (Ratbénies), c'est la barbarie qui vient en place. Les hommes éclairés, parmi les Moscovites, ne le savent que trop. Ils voient trop bien que si quelques savants allemands ont suffi, aux yeux des souverains moscovites, pour donner des formes plus ou moins européennes à TÉtat qu'ils représentent, ces savants sont impuissants pour la civilisation de la nation elle-même. Il fa^ut à celle-ci un peuple voisin plus civilisé, et ce peuple, c'est le polonais.
Voilà la source des idées aussi sages qu'énergique$ dont est pénétré le manifeste.
La suppression du journal qui Ta publié prouve que le cabinet de Saint-Pétersbourg préfère suivre le programnie Pogodine, qui est d'extirper lepolonisme en Lithuanie et en Ruthénie, c'est-à-dire la fusion des éléments mazovien , ruthénien et lithuanien. Car telle est la vraie signification du potonisme, représentation dernière de la civilisation européenne dans ces contrées. Qu'on ne perde donc pas de vue la Question siipênie des littérateurs moscovites. Elle est non moins suprême pour TËurope.