‹ La question flamandeChapitre 2 sur 7 · LE FLAMAND EN BELGIQUE AVANT LA DOMINATION FRANÇAISE · texte numérisé non relu

LE FLAMAND EN BELGIQUE AVANT LA DOMINATION FRANÇAISE

La question : — Notre Belgique ne parlait-elle pas autrefois une seule et même langue, et cette langue n'était-elle pas le flamand? — a bien encore son intérêt historique, à défaut d'autre. Ceux qui admettent l'affirmative s'appuient sur Jules César (1) qui écrit : c les Belges sont une division des Gaulois du reste t desquels ils se distinguent par la langue, les mœurs f et les institutions. >

Ils insistent en alléguant, à une autre époque, la conduite des Belges qui, après être demeurés cinq siècles sous la domination romaine, n'en accueillent pas moins encore comme des frères et des libérateurs les Francs, passant par chez eux pour aller conquérir la gaule celtique (2).

Ils renforcent encore leur argument de cette considération que les Belges sont restés les dernier;! à soutenir et défendre le malheureux Charles-le-Simple, ce descendant de Charlemagne, lorsque les Gaulois-

[\) Julii Ce sari s commentariorum de Bello Gallico liber primus § -I .

(2) Histoire des Carolingiens par Wornkœnig et Gérard, tome introduction historique. Bruxelles, Rosez 1862.

Celtes se mirent à réagir contre l'autorité de la race de celui-ci (4).

Un peuple qui, différent d'origine, s'est, dans toutes les circonstances graves et décisnes,presque toujours rangé comme adversaire des Gaulois-Celtes doit jadis avoir parlé une autre langue que ceux-ci. Comme, dans ces circonstances, tous les Belges sans exception agissaient ensemble et de commun accord, c'est un signe qu'ils ne faisaient qu'un seul peuple et qu'ils ne devaient avoir qu'une seule et même langue. Qu'était celte langue, sinon le flamand?

Mais ces raisonnements perdent beaucoup de leur force, lorsque l'on retrouve, plus tard, ces mêmes Belges, bien que divisés alors en deux langues, toujours dans la même unité, quand il s'agit de la défense nationale, témoin: la bataille de Bouvines; la bataille des Epérons d'or ; l'époque des deux Arte- Telde; la restauration nationale, trop peu étudiée et par conséquent trop peu connue, sous Albert et Isabelle ; la révolution dite Brabançonne ; la guerre des Paysans et la révolution de 1850.

Tout ce que l'on peut admettre aujourd'hui de véritablement prouvé sur la Belgique, c'est sa facile existence de nation tout en contenant deux peuples différents de langage. Il n'y a jamais eu, il n'y a encore qu'un seul point à observer : garantir à chacun d'eux des droits parfaitement égaux, et respecter scrupuleusement ces droits. Nous allons voir comment nos pères entendaient cela ; et bien des gens seront étonnés

(4) Borgnet : Etude sur le règne de Charles-le-Simple, mémoires de l'académie royale de Bruxelles, tome XVII.

de voir que les Wallons se montraient aussi peu hostiles aux Flamands, que les Flamands aux Wallons « dans l'ancien temps > , comme on disait déjà parmi la génération qui vient de disparaître. La Belgique wallonne et flamande d'alors n'avait rien à envier à la Suisse allemande-française et italienne d'aujourd'hui.

La différence que nous avons à déplorer sous ce rapport ne vient pas d'une détérioration de caractère chez les Flamands ou chez les Wallons actuels. Il faut l'attribuer exclusivement à certaine influence étrangère qui s'exerce sur le pays ; a l'égoïsme d'une seule classe qui se fait de cette influence un instrument de domination. Un remède fort simple existe dans le retour aux vieilles traditions en matière de règlement du langage. Il ne faut pour cela qu'une réaction tranquille mais continue cdhtre l'introduction des idées exclusives d'une civilisation voisine; et celte réaction doit être plus recommandée aux Flamands qu'aux autres. Que chez eux les Klauwaarts tiennent seulement les Lcliaarts en échec; et cela suffira. Nos institutions contemporaines, l'influence rendue au peuple proprement dit facilitent beaucoup la tâche. Quant aux Wallons, il leur est très aisé de garder la neutralité, s'ils veulent seulement redevenir justes. Ils l'étaient autrefois, c'est-à-dire à l'époque où ils ne subissaient pas, ainsi qu'aujourd'hui, le joug d'une classe qui les a adroitement associés, comme instrumens non comme participans, à l'exploitation de tout le pays par cette classe, à l'aide d'une seule langue.

Autrefois, les querelles que nous avons en matière de langues auraient été difficiles à comprendre. Entre égaux, la violation délibérée du droit de l'un au profit de l'autre ne s'admettait guère chez nous.

Au pays de Liège (et c'est tout exprès que nous commençons par cet exemple) les choses se passaient ainsi : On sait que l'évêché-principauté comprenait des populations wallonnes et des populations flamandes. Ces dernières étaient principalement celles qui font partie de noire province actuelle de Limbou/g. Le peuple Liégeois avait ses Elats généraux. Dans le tiers Etat qui, là comme ailleurs, représentait la partie la plus nombreuse de la population, on comptait les députés de vingt trois villes; douze flamandes, onze wallonnes. Les bourgmestres de Tongres, ville flamande, servaient d'interprètes aux autres députés flamands, et faisaient connaître aux Wallons les opinions que ces Flamands exprimaient. Par contre, les Bourgmestres de Huy, ville wallonne, étaient les interprêtes des Wallons pour les Flamands. Nous puisons ce renseignement dans l'excellent petit ouvrage de M. Ferdinand Hénaux : < Tableau de la constitution liégeoise» qu l a paru pour la première fois dans la Revue de Liège n° 1 15 février 1844, p. 7 et suiv. (1).

(1) Liège, Félix Oudart, imprimeur-éditeur.

Dans cet opuscule, se trouve rémunération des douze villes flamandes et des onze villes wallonnes dont les députés t aux journées d'Etat » (c'est ainsi qu'on appelait le parlement liégeois) siégeaient pèle-môle : ceux de Tongres près de ceux de Liège; ceux de Chàtelet près de ceux de St-Trond ; ceux de Peer près de ceux de Verviers, etc.

Il est aisé de comprendre que, dans un pays où l'on respectait ainsi les droits des Flamands, au milieu même d'une capitale toute wallonne comme l'était Liège, il ne pouvait jamais être question de difficulté sur l'emploi des langues, ni devant les tribunaux, ni dans l'administration des intérêts locaux. Chaque commune se gouvernait en sa langue. Les villes flamandes qui, comme Tongres par exemple, étaient situées contre des districts wallons, permettaient que les habitants de ceux-ci vinssent défendre en français leurs intérêts devant le tribunal des échevins, ou les autres juridictions. Il y en a mille preuves dans les archives de la province actuelle de Limbourg. Nous n'avons pas recherché si les Wallons montraient la même complaisance envers leurs voisins flamands. Mais puisque l'on a vu ci-dessus que les bourgmestres de lluy devaient savoir le flamand pour servir d'inter-* prêtes aux Wallons, dans cles journées d'état» , il est a présumer que les Flamands auraient trouvé dans les communes wallonnes ce qu'ils accordaient chez eux aux Wallons. Dans les derniers temps, toutefois, l'usage du français s'était assez répandu parmi les lettrés de toutes les provinces belges, sans distinction, pour que des avocats flamands pussent s'expliquer spontanément en français devant des juges wallons.

À Liège même, dans la chancellerie du Prince

Evêque, toutes les lois et tous les règlements concernant la généralité du pays étaient rédigés dans les deux langues. Un article de la « paix de St- Jacques» de 1487 établit que l'official de Liège devait savoir le français, le flamand el le latin : c afin justement et c diligemment ouïr et examiner le droit d'ung chascun, c ainsi qu'il est de raison.

L'administration communale de Liège même, les magistrats wallons de cette fièrecité, ne dédaignaient pas de se servir du flamand, même par pure courtoisie lorsqu'ils avaient affaire à des Flamands, et encore à des Flamands d'autres pays que le pays de Liège. Nous trouvons dans une publication de M. Charles Nys d'Anvers : « Inventaires des chartes et documens apt partenant aux archives d'Anvers (1) » que le 23 novembre 13G9, les maîtres échevins, jurés et conseillers de Liège (Lutlich) ont délivré auxAnversois une attestation portant qu'en tout temps, les marchands d'Anvers avaient pu vendre librement du poisson frais ou salé sur le marché de Liège. Le document est rédigé en flamand très pur, au témoignage de M. Ch. Nys. Il serait bon peut-être que M. Genard l'archiviste actuel d'Anvers, très zélé à répandre la connaissance de ce qui se trouve de curieux dans le dépôt commis à sa garde, fît publier le texte entier de ce curieux certificat.

On sait que Walter Scott, dans son célèbre roman c Quentin Durward » introduit un bourgmestre de Liège avec tout son ménage, en ce compris la jolie Treadchen sa fille, et qu'il les fait tous parler flamand.

0) Anvers, chez Manceaux, 1858, page 47.

C'est à coup sur un anachronisme, au quinzième siècle. Jl est certain qu'alors le flamand n'était plus parlé à Liège, s'il l'avait jamais été, ce qui est douteux. Mais à supposer que Walter Scott qui? comme on sait, était un grand fureteur de vieux parchemins, eût rencontré, dans ses recherches, quelques documens liégeois comme celui qui avait été envoyé en 4569 aux poissonniers d'Anvers, l'erreur du romancier écossais s'expliquerait fort bien?

Quoi qu'il en soit, il est clairement prouvé, croyons nous, que lesLiégeois n'étaient pas autrefois des ennemis de la langue flamande. On les ramènerait aisément sur l'ancien chemin, si l'on écartait quelques faits anormaux qui se sont produits artificiellement depuis. Passons maintenant au Brabant, pays où des populations de deux langues vivaient aussi juxtaposées, et avaient des intérêts communs à débattre et à gérer.

Dans l'ancien pays de Liège, nous avons vu à l'œuvre à côté de Flamands des Wallons constituant la majorité en population et possédant la prépondérance en richesse, industrie, commerce, sciences, lettres ; c'était entr'eux la fraternité la plus complète. En Brabant, où les Wallons étaient la minorité, et se trouvaient de beaucoup en arrière, dans tous les éléments de la civilisation, nous rencontrons une

égale réciprocité de bienveillance entre les deux races.

Le Brabant Wallon comprenant alors les habitants de l'arrondissement de Nivelles actuel; ceux d'une partie de la province de Namur d'aujourd'hui, dans la direction de Gembloux y compris cette petite ville ; d'une partie de notre province de Liège dans la direction de Hannut y compris aussi cette petite ville; d'une autre partie de la même province l'ancien t pays d'Outre-Meuse;» et enûn ceux d'une partie de notre province de Hainaut au-dessus de liai et dans la direction de Charleroy. On sait combien était prépondérant alors le Brabant Flamand aux villes florissantes de Bruxelles, d'Anvers, de Louvain, etc. Pour ce qui concerne les Etats du Duché, les Wallons y exerçaient peu d'influence sur le règlement général des affaires. La ville de Nivelles avait, depuis quelques siècles déjà, cessé volontairement d'envoyer des députés pour le tiers état, à cause, dit Wynants, des trop grands frais que cette ville avait à supporter pour l'entretien de ses représentants. Le t quartier wallon » , comme on disait alors, n'était représenté que par quelques, prélats d'abbayes pour l'état ecclésiastique^ par un très petit nombre de possesseurs de terres seigneuriales, pour l'état noble. L'usage depuis longtemps établi dans les Etats du Brabant de traiter en français quelques affaires, en relation avec le gouvernement du prince, ne pouvait donc être attribué à l'influence qu'y auraient exercée les Wallons.

Les administrations locales restaient libres de traiter leurs affaires dans la langue qu'elles préféraient : les Wallons en langue française, les Flamands en langue flamande ; bien que, dans les derniers

temps, certaines villes eussent adopté le français pour quelques-uns de leurs actes.

Mais c'est dans les affaires judiciaires que l'on trouve l'exemple le plus édifiant delà liberté absolue de langage dont nos pères poussaient le respect jusqu'à l'exagération.

Nous nous sommes donné la peine d'étudier une grande quantité de documents des archives de l'ancien conseil de Brabant. Il importe de constater ici le résultat de ces recherches; car les exemples que l'on peut en tirer sont de nature à faciliter de beaucoup la tache de réglementer de nouveau les matières semblables, à l'époque où nous vivons.

Le conseil de Brabant exerçait sa juridiction surtout le duché de Brabant auquel était réuni le duché de Limbourg, depuis la fin du treizième siècle. Ceux qui veulent une connaissance approfondie de l'origine, de l'organisation, des attributions de ce corps autrefois fameux, peuvent se la procurer par la lecture d'une dissertation, fort célébrée en son temjps, de Henri Van derNoot publiée en 1 787. Le comte Goswin de Wynanls jurisconsulte bien connu a laissé un manuscrit qui renferme aussi des particularités fort intéressantes sur le même objet. Ce manuscrit en deux volumes se trouve aux archives du conseil de Brabant réunies aujourd'hui aux archives de l'Etat à Bruxelles.il porte pour titre : « Remarques sur les ordonnances du conseil de Brabant du 13 avril 4604. »

Pour ce qui nous importe ici, il suffit de noter que le conseil de Brabant exerçait juridiction, tant en payi wallon qu'en pays flamand, sur un grand nombre d'abbayes, d'églises, de villes, de villages. Des ecclésiastiques, des nobles, des bourgeois, des paysans, en

très grand nombre, étaient parmi ses justiciables, soit en premier ressort, soit en appel : le conseil de Brabant avaiten outre de certaines attributions politiques dont nous n'avons à faire mention ici que pour rappeler que ce corps respecté se trouvait souvent en relation immédiate avec le gouvernement du pays, et son représentant le plus éminent, le Duc, ou ceux qui agissaient pour lui.

Or, le conseil de Brabant, pour tous les actes de sa juridiction, tenait son greffe en flamand ; c'est-àdire que les titres de ses protocoles, les enlêtes elles rubriques de ses feuilles d'audience, les rôles des causes, les annotations, les tables, les paginations, etc, étaient en flamand. Mais les actes de procédure, les ordonnances, les arrêts insérés dans les protocoles, se suivent pèle-mêle et indifféremment en français et en flamand, selon que les plaideurs sont d'origine wallonne ou flamande, ou même, abstraction laite d'origine, préfèrent le français ou le flamand. On rencontre même des exemples de procédures où l'une des parties se sert du flamand, et l'autre du français.

Nous avons attentivement examiné une de ces procédures, pour bien nous rendre compte de la manière d'agir du conseil de Brabant, dans son respect scru-

puleux pour la liberté des langues. Lo procès s'agite en 1710, entre les héritiers de Théodore-François- Xavier Van Reyneghom. Le demandeur est un sieur Snellincks , employé du gouvernement à Bruxelles. Les défendeurs sont des sieurs et dames Van Reyneghom, d'Anvers. Le sieur Snellinckx introduit sa cause en Français ; les défendeurs répondent en flamand. C'est le conseiller De Wynants qui est institué rapporteur en la cause; il est assisté du greffier Tombelle qui minute tous les actes tels que : appointements, ordonnances, etc., en français, sur les procédures du demandeur conçues en cette langue; en flamand, sur les procédures des défendeurs qui se servent du flamand. Les actes qui concernent les deux parties à la fois sont minutés dans les deux langues.

On ne saurait établir quelle était au juste la règle suivie par le conseil de Brabant pour l'emploi à faire de l'une ou de l'autre langue, dans les procès qui venaient devant lui. Cela dépendait très probablement de l'arbitraire des procureurs et des avocats. S'il y avait désaccord entre les conseils des parties, il y avait toujours moyen de procéder comme en la cause de Snellinckx contre les Van Reyneghom. Il n'est pas sans intérêt de rapporter ici divers exemples de procédures tenues, soit en français, soit en flamand, à diverses époques, pour bien faire saisir comment le libre emploi des deux langues s'ajustait toujours aux circonstances, tellement que cette liberté avait servi notablement à l'extension du français, devant le conseil de Brabant, à la 6n du siècle dernier.

Le protocole le plus ancien de sentences et arrêts du conseil de Brabant qui soit conservé aux archives

de l'Etat à Bruxelles, remonte à Philippe -le-Bon. Il porte pour titre: «Regisler begonneninderaadkamer

« van Brabant tertia novembris anno XLV. » C'est donc un registre du conseil de Brabant commencé à la tin de l'an 1445.

Il contient des arrêts par ordre chronologique, depuis celte époque. Chaque sentence est précédée de» noms et qualités des parties, et, d'un exposé sommaire des faits de la cause. Le plus grand nombre est en flamand, parce que les parties sont du Brabant flamand. Dès la page 8 cependanl,on rencontre un arrêt rédigé en français : c'est dans une cause « entre Messire Guérard de Wasseige et Ilenrion de Wasseige. » L'exposé du fait commence ainsi : « Comme Henryon « de Wasseige dit de Traitais, demandeur, d'une c part, et Messire Guérard de Wasseige, doyen de c Gembloux, d'autre part, etc., » suit l'exposé. Puis vient l'arrêt; le tout en français.

A la page 42 on en trouve un autre : t entre Lambert de Sombrefle d'une part, et Barthélémy Remy, d'autre part. » Les quelques autres arrêts en français, dans ce volume, se rapportent, comme ceux que nous venons d'indiquer, à des parties domiciliées en Brabant- Wallon. On sait que Wasseige est un village de la Uesbaie wallonne, province de Liège d'aujourd'hui; Gembloux, une petite ville de la province de Namur actuelle, et Sombrefle un village de la même province, aux confins vers le Hainaut, près de Fleurus.

Nous signalerons toutefois celte singularité : A la page 91, on trouve un arrêt rédigé en flamand, dan» une cause entre l'abbé de Gembloux d'une part, et Jean et Henri Alarls, d'autre part; ce qui semble

prouver que des plaideurs du Brabant Wallon devaient employer le flamand, devant le conseil, lorsqu'ils avaient affaire à des défendeurs flamands. Au reste, les documents contenus dans ce volume, qu'ils soient conçus en flamand ou en français, sont tous écrits de la même main, preuve que les employés du greffe, aussi bien que les conseillers et les officiers du prince, devaient connaître les deux langues.

Les protocoles, depuis 1445 jusque vers le milieu du siècle suivant, donnent lieu aux mêmes observations que ci-dessus. Pour le règne de Charles- Quint et jusque longtemps même après Albert et Isabelle, les modifications son! encore insignifiantes. Dans le protocole portant le litre : c Vonnissen 1532 boven Griffie», et dans tous ceux du même genre qui suivent, jusqu'en 1650, on voit toujours les procès entre Wallons jugés en français; ceux entre Flamands en flamand. Seulement le nombre de procès entre Wallons augmente considérablement, preuve, quoiqu'on puisse dire, d'un développement de prospérité dans le t quartier Wallon > du duché.

C'est seulement vers la fin du dix-septième siècle, qu'un assez grand nombre d'habitants de la partie flamande commencent à introduire en français leurs procès devant le conseil de Brabant.

Dans le protocole intitulé : c Binne boeken begin- < nende met septembris 1081 en eyndigende met « decembris 1682 * , quoique les procès conduits en flamand soient encore dans la proportion de cinq environ, contre un conduit en français, on commence à rencontrer des nobles, des ecclésiastiques séculiers, des officiers de l'armée, des employés de la cour et des départemens administratifs, et même de simples

M^Fr^^i^^ Digitiz6d by Goog | t .

bourgeois qui viennent demander justice en français, bien qu'ils soient des parties flamandes du Duché, notamment de Bruxelles. On trouve par exemple : François Warquant, capitaine réformé au service de Sa Majesté, coutre demoiselle Cathérine Wauters; Pierre Charles Polissondes, alcade de la cour, contre Pierre Ignace Estainier; Antoine Bourdon contre le sieur Van Crùyce; le sieur comte de Ribeaucoart; l'Archevêque de Matines ; l'huissier Faby, etc. .

Le nombre de ces cas augmente considérablement, au commencement du dix-huitième siècle. Les cBinne boeken » de 1701 à 1702 fournissent ces exemples ci :

Anne Cathérine de Bornheim contre Dominique de Draek;

Le comte de Groesbeke contre François Zoute van Laeken :

Les dames prévote et religieuses de Berlaimont contre le sieur Paulo de Carena;

Jean François Philippe Van den Berghen seigneur de Geiseghem contre Marie Antoine de Sienne;

Le conseiller Brusma contre Blarie Claire Lamere;

La dame de Croonenberghe contre le sieur de Baexter;

Philippe François Baert de Berenrode, prévôt de la métropolitaine de Matines contre Richard d'Awain;

Englebert de Homes, seigneur de Hiel, Gildorp, etc. contre Don Francisco Moreno, mari et bail de demoiselle I i ta Joanna de Homes ;

Guillaume Henri de Berghe contre l'état noble du pays et Duché de Limbourg ;

Le prince de Rubempré contre les héritiers Denis Thesin.

On y trouve aussi des requêtes de :

Le président du Grand Collège à Louvain,Steyaert;

Le sieur Cox, greffier de la cour féodale et de la haute justice de Rolduc ;

La dame comtesse de Maldeghem, etc.

Certainement que tous ces seigneurs, prélats, fonctionnaires, ou simples particuliers des noms de: de Draek,Van Laeken,de Baexter,etc.auraient,du temps Philippe le Bon, de Charles-Quint et même d'Albert et Isabelle, plaidé en flamand devant le conseil de Brabant. Mais le changement qui s'était opéré depuis ne pouvait être attribué à l'influence du « quartier Wallon » dans le duché. C'était la suite de circonstances plus générales qui ont agi sur toute la Belgique flamande, à partir de la fin du dix-septième siècle, t Dans les * Binnen-Boeken » de 1729 à 1750 nous avons annoté plus de cinquante causes traitées en français, bien qu'il s'y agisse évidemment de plaideurs d'origine Flamande et domiciliés dans des parties flamandes du duché.

A la fin, savoir en 1794 et 1793, le nombre de procès traités en français a pris décidément le dessus. Nous voyons traités en cette langue des causes où sont demandeurs : Le curé de Coudenberg; le magistrat de la ville de Lierre ; le receveur des exploits du conseil de Brabant , le lieutenant Woutmaître et Gruyer de Brabant, (on voit que les titres flamands de certains officiers du duc avaient même pris une tournure française), le baron d'Overchies; l'avocat De Querteomont de Malines, le médecin Coremans de Bruxelles, les héritiers Pierre Mosselman, brasseur au Chameau d'Or, à Bruxelles; André Van Gavre, fabricant de papier à Bruxelles ; le médecin Caels de Bruxelles, et même la grande béguine au petit béguinage de Lou-

vain plaidant contre l'abbé de Ste-Gertrude de la même ville.

Ce dernier cas toutefois semble une exception à la règle que tous les couvents, toutes les confréries, tous les corps de méliers, tous les hospices continuent à plaider en flamand, ainsi que toutes les petites villes et toutes les administrations de villages. Le français n'est encore adopté que par ce qu'on appelait déjà alors t les gens comme il faut > . Tout ce qui sort du peuple, lient au peuple, vil du peuple, continue, môme jusqu'en 1794 et i'/95 à se servir du flamand, et le conseil de Brabant tient la balance égale enlre tous, avec un soin et un scrupule qu'on pourra toujours présenter en exemple à la magistrature de tout pays vraiment démocratique.

Le conseil n'avait jamais mis le moindre obstacle à ce que Tarage du français fût adopté par les classes élevées de la société. C'eût élé contraire à la liberté telle qu'on l'entendait en Belgique, depuis des siècles. Mais le droit des classes inférieures devait aussi être respecte, et il rétait: chez nos ancêtres, la nation, c'était îout ie mond"; il n'y avait point de classe constituée ca nation officielle, du moins pas dans la lettre des institutions.

Jusqu'au dernier jour, le conseil de Brabant a gardé son édiîîanle impartialité envers tes deux langues. Dans bs <■ BinneuLoeken t de 1793 qui contiennent ses deniers actes, ie dernier arrêt est en flamand. C'est dans une cause entre la veuve de feu Joseph Henri de Dosschaert et Josse Jean Crabeels, payeur d'Overyssche. Cette arrêt porte la date du 30 novembre 1793.

Les deux arrêts précédents sont en français, l'un du

27 novembre en cause d'Alexandre Lequime contre Alexandre Godefroid; l'autre du 28, entre lesmayeurs échevins et principaux habitants adhérités des villages d'Opprebaiset Sart-Rf»sbarbe.

An oO novembre 1791 la vieille impartialité belge en matière de langue a cessé en fait. Elle n'est pas encore rétablie.

Nous n'avons pu étendre ailleurs que dans l'ancien pays de Liège et l'ancien duché de Brabant nos recherches personnelles sur l'usage des deux langues avant la domination française de la (in du siècle dernier et du commencement do celui-ci. Toutefois, nous avons eu l'occasion, il y a déjà plusieurs années, de constater par hasard dans les archives communale* d'Audenarde et au greffe du tribunal civil de Courtrai que, sous l'ancien régime, les magistrats de ces deux villes rendaient la justice en français à leurs voisins des provinces wallonnes et de la frontière française, quand il arrivait ù ceux-ci d'avoir des affaires litigieuses dans ces villes. Les ind'gcnes et tous les autres Flamands étaient jugés dans leur propre langue. Ce souvenir nous suffisait jusque-là pour nous faire conjecturer que les choses se passaient en Flandre exactement comme au pays de Liège et comme en Brabant.

Pour suppléer à nos recherches particulières, on trouve dans le rapport de la commission flamande officielle de 18o6etles pièces jointes à l'appui, des. renseignements suffisants sur ce qui se pratiquait, en matière de langage, dans les deux Flandres proprement dites.

A Gand, suivant un rapport du collège des bourgmestre et échevins daté du 16 février 1857 adressé au gouverneur de la Flandre orientale, « la langue fla- « mande était, sous la domination espagnole et autric chienne, employée exclusivement par le magistrat t de cette ville, c'est-à-dire par les échevins de la c Keure et ceux desParchons, pour traiter les affaires c locales, pour rédiger leurs actes et sentences, ainsi c que pour les règlements et commandements concert nant la milice communale. >

A Audenarde, suivant le témoignage des bourgmestre et échevins du 18 février 1857 : 1 1° La langue c dans laquelle les affaires locales étaient traitées, c sous la domination espagnole et autrichienne, était c exclusivement la langue flamande; 2° Les tribunaux f locaux employaient d'ordinaire la langue flamande, t Les sentences criminelles étaient rédigées en t flamand pour les Flamands, et eu français pour les

• Wallons; 5° La langue dans laquelle étaient conçus t les règlements pour la garde bourgeoise était le c flamand. >

A Termonde, suivant une lettre des bourgmestre et échevins datée du 20 février 1857 :

• Toutes les affaires locales étaient traitées en fla- « mand. L'on en excepte toutefois quelques requêtes « adressées au souverain,et descorrespondances avec « les autorités militaires, t

On trouve aussi t des actes qui (sans doute à la det mande des intéressés) ont été rédigés en langue

• française.

t Quant aux règlements et* commandements pour c les corps armés de la bourgeoisie, quelques-uns c sont en français, d'autres en flamand. >

Dans la Flandre occidentale, suivant un rapport du gouverneur Devrière dalé du 14 mai 1857 :

c La maison de Bourgogne avait cherché à tout « franciser. Cependant elle a dû ûnir par prescrire f l'emploi de la langue flamande pour tous les actes c de l'administration publique.

«A Bruges les archives possèdent un exemplaire c en 552 volumes des procès-verbaux des séances, c ainsi qu'une copie de la correspondance des états c du comté de Flandre à partir de Tan 1572 jusqu'au

• 26 mai 1752, et du 12 août 1787 au 25 janvier 1791. c Tous ces procès-verbaux sans exception sont rédi

c gés en flamand. Il en est de même des lettres que c les membres s'écrivaient entre eux ou qu'ils adresc saient aux villes, aux châtellenies et aux métiers t de leurs ressorts respectifs.

t Quant aux aflaires locales des villes, il est évic dent qu'à Bruges elles étaient traitées en flamand, c La même observation s'applique aux sentences

• émanées de la justice échevinale. A Courlrai, les c affaires administratives, sauf quelques exceptions t justifiées par la nécessité, étaient généralement traic tées en langue flamande. Ces exceptions du reste t étaient rares, et se bornaient annuellement à quatre c ou cinq actes rédigés en français et seulement lorst que les comparants étaient Wallons ou Français, ou c que les actes devaient élre reproduits dans leurs c pays; quelquefois aussi quand les comparants apc pai tenaient à la noblesse. Le premier acte rédigé t en français date de 1504. »

Le gouverneur donne à propos de la ville d'Ypres des renseignements analogues. On le3. trouve dans une note très étendue et très circonstanciée de Far-,

chiviste communal d'Ypres que le gouverneur transcrit tout au long dans son rapport, et où nous avons rencontré des particularités très-curieuses. Comme les délibérations et le rapport de la commission 11amande da 1856, ainsi que tous les documents à l'appui ont été publiés, tant en flamand qu'en français en deux volumes, et ce parles soins de quelques membres de cette commission, nous pouvons nous dispenser d'insister davantage ici sur l'objet.

Quant aux Elats de Flandre et au conseil de Flandre siégeant à Gand, nous tirons d'un rapport de M. P. G. Vander Meersch, conservateur des archives de Tétat et de la province à Gand, daté du 18 février i857, et adressé au gouverneur de la Flandre orientale, les renseignemens suivans :

c Pendant le cours des seizième, dix-septième et t dix-huitième siècles la langue employée par les anc ciens états de Flandre dans leur correspondance t oflicielle avec le gouvernement central, de même « que celle des dépêches gouvernementales adressées t aux Etats, était le français.

t Par contre, dans toutes les affaires locales de la c province, de même que dans la correspondance, a soit avec les administrations subalternes, soit avec • les agents des diverses administrations publiques, c on ne se servait du français que dans les affaires t intéressant les localités où le flamand n'était pas c usité.

c Tous les procès-verbaux des séances, tant des t états de Flandre que des chefs-collèges et des châc tellenies, sont invariablement rédigés en flamand, t II est toutefois à remarquer que les minutes des .« lettres adressées au gouvernement central, les ins-

• tructions données aux députés, ainsi que les remont trances fait s au souverain, reproduites parfois dans

• le procès-verbal de la séance où elles onL été adopc tées, sont généralement conçues en langue frant çaise. •

Nous ferons observer que les Etats de Brabant agissaient exactement comme les élals de Flandre. Nous avons moins insisté sur ce point que sur ce qui concernait le conseil de Brabant; mais nous pouvons y revenir ici en cilant l'extrait suivant d'un rapport de M. Gachard, archiviste général du royaume, daté du 7 février 1857, et adressé au ministre de l'intérieur :

c La langue française était la seule employée par c les magistrats et les Etats lorsqu'ils écrivaient au t gouvernement.

t Mais les registres aux résolutions des Etals sont c tous rédigés eu flamand. Les Elats écrivaient en € flamand au conseil de Brabant, aux magistrats des c trois chefs-villes (Bruxelles, Louvain, Anvers) et de c toutes les par lies de la province où le flamand élait t la lang'ie vulgaire. Ils écrivaient en français aux c magistrats du Brabant wallon. Ils faisaient le plus c souvent usage de celt*» dernière langue dans leurs c rapports soit avec les dignitaires et les fonctionnait res de l'état, soit avec les particuliers.

t Les propositions que le chancelier de Brabant, au t nom du souverain, faisait aux Elats assemblés in c plcno pour le vote des subsides annuels 01 de toute

• autre manière, étaient en flamand; et les divers corps • t des Etals rédigeaient dans la môme langue leurs

t actes d'accord. » Revenons à la Flandre en terminant par ce qui se

rapporte au conseil de Flandre. On verra qu'il y régnait la môme tolérance, la même équité qu'au conseil de Brabant en matière d'emploi des deux langues. Nous continuons de citer le rapport ci-dessus de M. Van der .M cor se h :

t Le conseil de Flandre à l'exemple des Etats de t Flandre employait le français dans sa corresponc dance officielle avec le gouvernement ; mais les act tes, résolutions, sentences, arrêts émanés du conseil t se rédigeaient en flamand, lorsqu'ils se rapportaient c à la Flandre flamingante, et en français lorsque ces t actes concernaient ou la Flandre française ou le t Tournaisis, soumis à sa juridiction de 1522 à 1668,

* et de 1715 à 1773. t

« Les contrats passés devant les conseillers délé- « gués et le greffier delà cour (Contractcn en wijsdomt men exécutoire), se rédigeaient en flamand ou en « français, d'après le même principe, et probable- « ment aussi selon la convenance des parties compa- « rantes; par exemple si ces contrats devaient servir « ou valoir dans les localités où le flamand n'était « point usité, c'était le français dont on se servait « dans le formulé de l'acte. Ce mode était conséquent « et rationnel.

« Avant le quinzième siècle, dans le registre de u Y Audience du comte, 1369 à 1594, comme dans les

* actes et sentences du conseil ordonné en Flandre,

* 1594 à 1399, le français occupe le premier rang ; « mais dès le quinzième siècle le flamand semble

* avoir acquis la priorité. »

* Dans les causes et les appels des justices subal- « ternes on formulait au conseil de Flandre les docu- « mens en flamand ou en français, selon qu'ils intéres-

* saient les habitans du ressort flamingant ou galli- « can,et parfois sans doute d'après la demande des t représentants des parties en cause. »

Maintenant que nous avons exposé comment nos pères agissaient quant à la liberté des langues, aussi bien dans l'ancien pays de Liège que dans le Brabant et les deux Flandres, on peut juger s'il serait vraiment difficile de rétablir aujourd'hui leur équité rien qu'en rétablissant leurs usages.

II est essentiel de faire remarquer que Ton ne peut raisonnablement argumenter de l'usage actuel et assez long déjà, du français, dans beaucoup de matières où le flamand était employé autrefois, pour prétendre qu'il ne sera plus jamais nécessaire de revenir au flamand dans ces matières.

Ne venons-nous pas de voir plus haut que : « vaine- « ment la maison de Bourgogne avait cherché à tout « franciser en Flandre, et qu'ellea dû finir par admettre « l'emploi de la langue flamande pour tous les actes « des administrations, publiques. »

Et puis encore, que :

« Avant le 45 e siècle dans le registre de l'audience

• du comte (1369 à 4594), comme dans les actes et « sentences du conseil ordonné en Flandre (1594 à

• 4599) le français occupe le premier rang ; mais dès « le quinzième siècle le flamand a acquis la priorité. »

Qu'on n'argumente pas trop, par conséquent, de ce qui se passe, aujourd'hui encore, pour le français dans nos provinces flamandes; et qu'on songe plutôt à se ranger aux enseignements de notre vieille histoire. Les Klauwaerts opprimés de 45G9à 4594, (ces trente cinq ans font juste la période qu'ils viennent encore de parcourir sous la proscription nouvelle de

leur langue) ont forcé leurs princes à reprendre Tusage du flamand, et à le maintenir pendant des siècles.

Mais il nous reste à traiter de cet objet sous quelques autres rapports que Us précédens, notamment sous le rapport de l'enseignement public, et sous celui de l'organisation et du commandement de l'armée.

L'enseignement public et les régîemens de l'armée donnent naturellement lieu aussi à certaines diflicullés dans les pays aux populations, diverses de langage, réunies sous un seul et même gouvernement.

Avant la révolution française et l'introduction de ses institutions dans nos provinces, nous ne connaissions aucun enseignement donné par le gouvernement ou sous sa direction, si l'on excepte quelques mesures prises par Marie-Thérèse, après la suppression des jésuites, pour l'élablissement de certains collèges d'humanités, dans les grandes villes, et les tentatives de son fils Joseph II pour modifier les études à l'université de Louvain.

Les écoles communales dans les campagnes étaient généralement des entreprises particulières d'instituteurs libres qui, avec la coopération ou tout au m- uns sous le contrôle du curé de la paroisse, distribuaient aux villageois les connaissances très restreintes que l'on regardait alors comme suffisantes pour le commun du peuple.

Dans les villes, des écoles d'entreprise libre et particulière étaient aussi les principales sources de l'enseignement primaire. Les instituteurs dans quelques

grandes villes étaient réunis en des espèces de corpo rations qui, sous quelques rapports, dépendaient des autorités locales. A cet égard, la ville d'Anvers particulièrement jouissait d'institutions et d'usages qui consacraient le droit pour les instituteurs de se réunir et de délibérer sur les intérêts de leur profession, d'arrêter en commun les conditions d'admission aux écoles, la rétribution à payer parles écoliers, un certain programme des leçons à donner, et autres objets de nature analogue. Tout cela avait lieu, parait-il, sous le contrôle et moyennant la ratification de l'autorité municipale. Ce que nous avons rencontré à cet égard dans divers docuraens épars, que nous n'avons point notés, mais dont la mémoire certaine nous est restée, comportait en outre que l'enseignement spécial du français, de l'allemand, de l'espagnol, ainsi que celii de l'arithmétique et de la géométrie était entrepris par quelques instituteurs seulement, et moyennant une rétribution particulière des écoliers. L'enseignement ordinaire ne comprenait que le Flamand ; et c'est à l'aide de celte langue que l'on transmettait le3 connaissances accessoires dont il vient d'être question.

L'enseignement que nous appelons moyen, celui qui se donnait principalement dans les collèges d'humanités, était confié généralement aux ordres religieux. L'enseignemeni supérieur dépendait exclusivement de la célèbre université de Louvain. Dans cet état de choses, il est facile de concevoir qu'il ne pouvait jamais naître de conflit politique ni autre quant à l'usage des langues.

L'enseignement primaire se donnait en flamand dans les provinces flamandes ; en français dans les

provinces wallonnes. Dans les premières, renseignement du français était un enseignement spécial et d'exception, comme renseignement de toute autre langue étrangère. Seulement au témoignage de Guichardin, que nous aurons à invoquer encore (1), le français s'apprenait communément par tous les enfants des familles les plus aisées. Il n'en était pas de même du flamand pour les Wallons. Ceux-ci ont toujours eu, comme tous les Gaulois-celtes, une certaine répugnance pour les langues d'origine germanique. Nous n'avons jamais entendu dire qu'il y eût, dans nos provinces wallonnes, des écoles particulières pour l'enseignement du flamand. Les Wallons qui voulaient apprendre cette langue devaient se transporter dans les provinces flamandes. Dans quelques familles aisées du pays de Liège et du Brabant wallon, on envoyait d'ordinaire un ou deux enfants dans les villes ou villages flamands les plus voisins, et l'on recevait en échange des enfants de familles flamandes. C'était le moyen le plus usité, chez les Wallons, pour initier au flamand c^ux de leurs enfants qu'ils prévoyaient, selon les vocations auxquelles on les préparait, devoir tirer parti de la connaissance exceptionnelle de cette langue.

L'enseignement moyen consistait presqu'exclusivement en celui des langues anciennes, et il se donnait à l'aide du latin, ou du moins en se servant exclusivement de grammaires écrites en latin. Jean De Spautere (Despautère) né à Ninove en 1460, et Nicolas Clynaerts (Clénard) né vers la même époque, à Diest

(i) Guicciardini, Belgium pars prima, édition d'Amsterdam.

(il est mort en 1542), deux Flamands d'origine par conséquent, avaient pourvu à cet égard aux besoins des collèges non seulement de noire pays mais encore des pays voisins. Leurs grammaires pour l'enseignement du latin et du grec (1) servaient encore à la fin du dernier siècle. On les faisait apprendre par cœur aux étudiuns. Tous ceux de nos lecteurs dont les pères ont reçu l'éducation des collèges de l'ancien régime, peuvent se rappeler leur avoir entendu réciter quelque fois la fameuse première régie de Despautère, citée dans la comédie de Molière: La comtesse d'Escarbagnas, et qui y donne lieu à une équivoque d'un goût fort contestable (2) :

« Omne viro soli quod convenit esto virile. »

Cet enseignement donné alors à l'aide de la langue latine dans tous les collèges de l'Europe, écartait toute difficulté quant à l'usage des langues vulgaires sous les gouvernemens où il en existait plusieurs à la fois.

Il en était de même, à plus forte raison, pour renseignement universitaire. A Louvain, le latin était la langue des leçons dans toutes les branches de connais sances.

Les questions relatives à l'usage de (elle ou telle langue dans l'enseignement ne pouvaient naître en

(4) Despauteri commentarii grammatici, édition de M. Etienne, et les manuels que Verrepée en a tirés pour l'usage de3 écoles ; voir aussi la grammaire pour legrecdeClynaerts, édition d'Amsterdam, \ 650 in-8.

(2) OEuvres de Molière : la comtesse d'Escarbagnas, scène XIX Tcrs la fin.

Belgique que sous le régime nouveau. Il y aura lieu d'examiner plus avant quels sont les remèdes à appliquer aux abus qui se sont introduits déjà, ou tendent à s'introduire encore en cette matière.

Dans ce qui concerne les réglemensderarmée,nos pères ne rencontraient pas non plus les difficultés qui se présentent aujourd'hui, et qu'il faudra bien songer à résoudre à une époque assez prochaine, quelques efforts que l'on fasse pour ajourner indélioiment la question, en affectant de passer à côté chaque fois qu'elle vient s'offrir à la discussion. Un effet, peut-on espérer que, sous un système de service militaire forcé, la grande moitié de la nation se soumettra encore longtemps à se voir exclue de tout avancement dans les grades? Ce n'est réellement qu'une question d'avénemenl démocratique.

D'autre part, pense-l-on que lorsque l'armée belge sera réellement organisée, au point de vue de la défense sérieuse du pays, un général belge quelconque veuille conduire à l'ennemi des troupes que leurs officiers ne sauraient, sur le champ de bataille, enlever par l'encouragement de la parole.

Ces raisons ne se présentaient pas chez nous, dans les deux derniers siècles qui ont précédé notre temps. Nos anciennes milices urbaines avaient cessé alors d'être employées dans la guerre. Elles constituaient Lien encore, à la vérité, une force pour le maintien de l'ordre dans les villes; et là, la langue locale avait conservé son droit (1). Mais elles n'entraient plus dans

(I) Voir documensdéjà cités delà Commission flamande : « La langue dans laquelle étaient conçus les réglemens pour la garde bourgeoise était 1 1 langue flamande. »

(Autorités d'Audenarde).

l'armée proprement dite, laquelle étant devenue exclusivement l'armée du prince, non de la nation, se composait de volontaires, auxquels le prince pouvait imposer la langue qu'il voulait.

Les réglemens militaires, sous nos princes espagnols et autrichiens, n'avaient rien, chez nous,de commun avec les tendances, les mœurs ni même les intérêts du pays. Les Belges qui prenaient du service sous les rois d'Espagne ou les empereurs d'Autriche servaient ces princes, et pas autre chose ; et ils les servaient volontairement, aux conditions que ces princes, et non le pays, leur faisaient. La langue flamande, à ce que nous croyons, n'avait rien à faire dans les réglemens de l'armée de ces princes. Nous savons que, dans les derniers temps, le français avait été adopté pour quelques parties du service dans les régimens plus spécialement levés en Belgique. Ce n'était là qu'une extension de ce que nos princes avaient adopté pour tout ce qui concernait directement leurs affaires propres, même dans les matières civiles de

« Les réglemens et les commandemens par les corps armés do la bourgeoisie étaient conçus en flamand. »

(Autorités de Gand).

• Les réglemens et les commandemens pour le corps chargé du service des incendies (on n'en a pas trouvé d'autres) étaient en flamand. »

(Autorités d'Ypres. « A Bruges, on trouve dans les registres des Eallegeboden plusieurs réglemens pour les corps armés de la bourgeoisie aux 46% 17» et 48« siècles. Tous ces réglemens sont écrits en langue flamande. »

(Autorités de Bruges).

Nous croyons pouvoir omettre les témoignages identiques d' autres localités.

leur gouvernement. Nous supposons que les régimens levés en Belgique par le roi d'Espagne ou par l'empereur d'Autriche employaient le français, par la raison même qu'on l'employait dans les conseils dits collatéraux, chargés des affaires les plus générales du gouvernement proprement dit.

Il serait assez curieux de rechercher comment les choses se passaient dans l'armée dite des Patriotes^ sous notre république éphémère de 1789 et 1790. L'armée nationale se composait alors de régimens levés et organisés par provinces, exactement comme la chose se passe encore en Suisse aujourd'hui, et exactement aussi comme elle se passait au temps du premier établissement du royaume des Pays-Bas; ce qu'on a fort oublié, ce nous semble.

La trépublique des Etats Belgiques-Unis» c'était son titre officiel, avait, on le sait, ses t hussards de Tongerloo » ses « dragons de Namur » et autres corps de cavalerie et d'infanterie désignés par le nom des lieux où ils avaient été formés. Ce que nous avons pu induire des recherches, très superficielles, il est vrai, que nous avons faites, c'est que la langue française était restée la langue administrative de l'armée «patriote », comme elle avait été celle des régimens belges ayant servi l'Autriche. Peut-être des recherches plus approfondies éclairciraient-elles mieux ce point. Ce que nous savons de tradition certaine, c'est qu'au camp d'Andoy où se tenait, dans le cours de 1790 une armée d'observation delà « republique des Etats Belgiques-Unis » après la délivrance momentanée de son territoire, et pour s'opposer à la rentrée que les Autrichiens méditaient d'y faire, les régimens Wallons et Flamands mêlés ensemble faisaient, les samedis, la prière du

soir en commun ; on y récitait les litanies de la Vierge, une semaine en français, l'autre semaine, en flamand,' et toute l'armée, Wallons et Flamands confondus, répétait en chœur un jour : « priez pour nous « et lahuitaine suivante « Bidt voor ons »; touchant retour à la fraternité des temps antérieurs : des temps de Jacques et de Philippe Artevelde; èt, si Ton ne veut pas remonter si haut, des temps de la « pacification de Gand» et de « l'union de Bruxelles. » La constatation du véritable état des choses tel qu'il élait dans l'armée des « Patriotes » aiderait peut-être au rétablissement futur de notre armée sur le pied désirable. On trouverait peul-ôtre là quelques indices lumineux. Dans tous les cas, s'il nous faut chercher des guides dans les pays étrangers à défaut de traditions suffisantes conservées dans le nôtre, la Suisse est là qui nous montre, depuis des siècles, l'exemple d'une excellente armée défensive, organisée et administrée avec le maintien, dans chaque corps,dela langue de la population particulière qui forme ce corps. Or, il existe en Suisse trois langues : l'allemand, le français et l'italien

Ces considérations sommaires sont susceptibles de développement; mais avant d'y insister, examinons quelle a été la condition du flamand sous le régime français, lequel a importé chez nous des principes assez différents de c^ux que nous avions connus et

pratiqués jusque» vers la fin du dix-huitième siècle.

Page 1