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LE FLAMAND SOUS LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE

L'arrêté du 15 septembre 1819 sur les langues n'avait pas été l'unique échantillon de l'arbitraire du roi Guillaume 1 er . L'arrêté du 5 octobre 1822 qui. consacrait une usurpation flagrante sur le pouvoir judiciaire, par l'introduction chez nous, des « conflits de juridiction » et des « conflits d'attribution i ; les mesures contre la liberté d'instruction religieuse telles, par exemple, que l'institution du « Collège philosophique » a Louvain, et vingt autres dispositions qui allaient à l'encontre de nos traditions nationales : historiques ou politiques, avaient, en 1829, mécontenté nos provinces aussi bien flamandes que walonnes. Le système fiscal introduit par les lois de juin 1822 n'avait pas peu contribué non plus à faire naitre ce mécontentement et à le propager.

Si le roi Guillaume avait, en 1829, consenti à reculer un peu(l), la Belgique aurait peut-être encore

(4) Il est inutile de mentionner ici les arrêtés des 28 août 4829 et 4 juin \ 830. Us n'établissaient aucune modification au principe qu'il n'y avait d'autre langue dans le royaume que le néerlandais, que l'on qualifiait rondement dans le texte français de « langue des Pays-Bas. » En outre, ces arrêtés laissaient à l'arbitraire des juges et des fonctionnaires la faculté de décider, dans presque tous les cas, si l'usage du français serait accordé aux justiciables, aux administrés.

échappé à la révolution que beaucoup de nos compatriotes ont déplorée plus tard. Mais la passion de l'arbitraire paraît être une maladie incurable chez la plupart des Princes. On se rappelle comment le message du 11 décembre 1829 fit éclater l'entêtement du roi Guillaume 1 er . Il est à propos de dire ici les raisons spéciales qu'il avait données, quelque tems auparavant, pour justifier ses mesures quant à l'emploi des langues. On les trouve dans un article communiqué à la Gazette des Pays-Bas, n°' du 5 et 6 septembre 1829. Ces raisons se résument en ceci : < La langue flamande « ou hollandaise est la langue du royaume des Pays- € Bas; tout gouvernement peut interdire à une poput lation qui possède une langue maternelle d'emt ployer une langue étrangère dans les actes publics, i Deux altérations de faits irréfragables : Le royaume des Pays-Bas, comme tel, n'avait pas de langue propre. Deux langues y existaient ensemble de tems immémorial, du moins dans les provinces méridionales ; et dans quelques-unes même une seule langue, qui était le français. Le français n'était dans aucune des provinces méridionales proprement une langue étrangère. Nous rappelons ici le témoignage de Guichardin, et les documens de notre histoire. Nous nous appuyons, en outre, sur ce que nous avons rapporté, dans la première partie de cette dissertation, pour établir que nos ancêtres avaient toujours laissé les deux langues sur le même pied dans nos provinces flamandes, bien que le peuple s'y montrât très porté pour le flamand, eu opposition avec les classes plus élevées qui préferaient le français, surtout dans les derniers tems. Il n'avait jamais été question chez les

Belges <ï interdire i 'usage du français comme étant une langue étrangère.

Il ne faut donc pas s'étonner si, lorsque l'opiniâtreté du roi Guillaume eut provoqué « le pétitionnemini pour le redressement des griefs », l'emploi forcé du flamand comme langue exclusive en affaires publiques, et le bannissement total du français furent compris parmi lesgriefs, dans les provinces flamandes, comme dans les autres.

Nous avons vu qualifier quelque part l'époque de 4829 et 1830 de: « tems où l'on était fou en Flandre. - Cela peut s'accueillir peut-être parmi ceux qui mettent volontiers leurs sentimens particuliers à la place des sentimens de toute la nation dans son ensemble. Ceux qui, en Flandre, ne partagent pas les sentimens religieux des Flamands en général; ceux qui, en leur qualité de libéraux, comme ils s'appellect , ne prennent en considération qu'une partie de la nation, soit qu'ils la choississent en bas, soit qu'ils la prennent en haut, et ne s'inquiètent pas tant de concilier tous les intérêts que de faire triompher le parti de leur préférence; ceux qui ne sont pas trop ennemis de l'arbitraire, quand l'arbitraire est mis en jeu selon leurs propres penchans ou d'accord avec leur préjugés, ceux-là peuvent taxer de folie l'opposition que les hommes de 4830 ont faite à la politique du roi Guillaume 1 er . La liberté rétablie à la chute de ce prince, n'en a pas moins été, pendant d'assez longues unnées, favorable aux intérêts généraux de la Belgique.

Si, en 4830, une réaction violente contre le régime antérieur a fait pencher d'abord la balance dans un sens opposé, comme il est certain que ce fut le cas en matière de flamand, il s'est agi depuis, chez tous

les bons patriotes, de combiner leurs efforts pour rétablir l'équilibre.

Mais voyons les causes de cette réaction en matière de flamand qui fut signalée en 1830.

Quoique le mécontentement contre le gouvernement arbitraire de Guillaume 1 er se fût déjà fort manifesté au commencement de 1828; que les poursuites dirigées contre la presse opposée aux violences du gouvernement eussent déjà porté leurs fruits, vers la fin de cette année là; que le message du H décembre, eût précédé de plus de sept mois les ordonnances de juillet, et que les présages d'une lutte entre le prince et la nation se fussent annoncés beaucoup plus tôt en Belgique qu'en France, la révolution éclata matériellement à Paris, avant d'éclater à Bruxelles.

Les Belges eurent ainsi un point d'appui dans les évènemens de Paris; d'un autre côté, la révolution belge ne contribua pas peu à assurer le triomphe définitif de la révolution parisienne. Tous ceux qui ont été au courant des évènemens de 4850 sont convaincus de cette vérilé.

De là, l'espèce de solidarité entre les deux nations dans les efforts qui ont amené et consolidé leurs révolutions respectives de cette époque, bien que celles-ci différassent en beaucoup de points de principe et de but.

Dès que les Français et les Belges avaient eu à combiner leurs efforts, ne fût-ce que pour un certain tems; dès qu'ils avaient eu à s'unir dans une même politique, la nature des choses avait exigé que la

direction principale des mouvemens communs fût abandonnée à la plus puissante des deux nations ainsi momentanément alliées.

Dans ces circonstances, tout dut s T établir chez nous, dès le commencement, sur le pied français. Journalistes français, officiers français, aventuriers français de toute espèce pullulèrent partout; et bien que les Belges ne fussent nullement disposés à se soumettre de nouveau à la France; bieu qu'ils n'entendissent même point accepter pour toujours une simple direction de la France, — ce qu'ils prouvèrent en cherchant et trouvant bientôt un contrepoids en Angleterre contre ce que la France songeait peut-être à exagérer de son influence chez nous, — il n'en est pas moins incontestable que dans les premiers jours de notre révolution de Septembre, tout dut marcher selon les inspirations françaises, et sous la conduite principalement de ceux de nos propres concitoyens qui avaient des tendances et des sympathies françaises. On sait qu'il y a toujours eu de ces Belges, bien qu'en petit nombre. Il y en aura toujours sans doute. Nos deux langues ont depuisdes siècles des sobriquets pour les désigner. .

Rien d'éfonnaut donc qu'aux premiers résultats heureux de notre révolution de septembre 4830, les droits de la langue flamande fussent oubliés ou du moins momentanément perdus de vue. La réaction contre les mesures insupportables du roi Guillaume joua, cela va sans dire, son rôle aussi dans cette affaire.

Toutefois, plusieurs faits contemporains qui n'échappèrent pa3 aux esprits observateurs, permirent de conjecturer que le flamand ne manquerait pas de révendiquer tous "ses droits, dès que l'indépendance

de la Belgique se serait consolidée. Voici un fait, entr'autres, qu'il est assez curieux de rapporter, et dont plus d'un Bruxellois a gardé le souvenir.

Au club qui se tenait tous les soirs au théâtre du Parc,danslecoursdenovembrei850,etquefréquentait un public des plus nombreux, un journaliste français nouvellement débarqué de Paris intervint comme orateur, dans une discussion relative a l'emploi des deux langues qui se présentait à l'ordre du jour. Gomme on pouvait s'y attendre, il développa l'opinion que le flamand n'avait plus aucune raison d'exister en Belgique. Ses argumens étaient ceux que l'on entend communément développer par les personnes qui ne sont pa3 au courant de ce qui existe réellement chez nous quant à l'usage des deux langues. Ces argumens sont de ceux que beaucoup de Belges eux-mêmes employent d'ordinaire en pareille matière, mais qui, en ûn de compte, viennent toujours seheurtercontre l'opiniâtre réalité, ainsi que nous l'avons vu tout récemment encore à propos de l'inscription sur le piédestal des statues d'Egmont et de Horn. L'orateur français avait à peine terminé son discours qu'un jeune homme blond et encore imbeibe s'élance à la tribune, et réfute lejournalisteétranger,avec une telle vivacité d'expression etune telle vigueur deraisonnement, qu'il entraîne toute la salle dans des applaudisseraens réitérés. Il s'exprimait en bon français, mais il venait défendre les droits de ses compatriotes, qui étaient loin de posséder tous les deux langues, et au nom desquels il protestait énergiquement, si l'on annonçait le retour au régime sous lequel L'usage du flamand avait été proscrit des affaires. Ce jeune Flamand était d'un village de la Flandre occidentale, venu de la veille à

Bruxelles où il se disait fort satisfait d'avoir eu, dès son arrivée, Toccasion de se rendre ainsi l'organe de ses concitoyens. Le public bruxellois qui l'avait si vivement applaudi était comme l'écho brabançon répondant à cette protestation flamande.

Mais si Ton pouvait tirer de là des présages pour l'avenir, le présent officiel n'en était pas moins asse» conforme, (à Bruxelles du moins) à ce qu'en avait dit le journaliste français, parlant d'ailleurs du monde lettré qu'il connaissait sans doute exclusivement.

Le gouvernement provisoire était aux mains de personnes dont la majorité appartenait à une génération élevée tout à la française. Pendant que le jeune Flamand revendiquait « au club du théâtre du Parc » les droits de sa langue, le gouvernement provisoire publiait, le 16 novembre 1830, un arrêté débutant il est vrai par une proclamation de principes assez conforme à la justice, mais qui ne concluait pas suivant les prémisses.

Cet arrêté disait que < la liberté de langage déjà « proclamée, emportait pour chaque citoyen la faculté « de se servir de l'idiome qui convenait le mieux à ses intérêts ou à ses habitudes n : mais partant du fait (erronément allégué) qu'il n'y avait pas en Belgique de flamand uniforme, il décrétait qu'il n'y aurait en Belgique qu'une langue officielle, le français. On autorisait bien les citoyens à se servir de ce flamand, (prétendument non uniforme) dans leurs rapports avec l'administration ; mais pour être admis à s'en servir devant les tribunaux, il fallait qu'ils rencontrassent des tribunaux dont tous les membres sussent le flamand ou plutôt consentissent encore à l'entendre et à le parler.

Sous le Roi Guillaume, c'était le français qui n'ex istait pas eu Belgique. Sous le gouvernement provisoire, c'était le flamand ; du moins le flamand qu'on pouvait employer comme langue écrite. Et . il n'y avait pas trente-cinq ans que le Braband- flamand, y compris Bruxelles, et toutes les provinces flamandes avaient encore parlé et écrit officiellement et uniformément dans cette langue !

L'ignorance complète du flamand chez les trois membres du gouvernement provisoire qui signèrent l'arrêté du 16 novembre 1830 : Félix De Mérode, un Bruxellois francisé, qui avait presque toujours habité la France ; Charles Rogier, un français de naissance et d'éducation ; Alexandre Gendebien, un wallon du Hainaut, excuse jusqu'à un certain point cet étrange arrêté. Mais de Potter de Bruges, Vandeweyer de Louvain, Yanderlinden d'Hooghvorst de Bruxelles, dont l'origine était flamande, auraient pu mieux faire, ce semble, que de s'abstenir d'écrire leurs noms, tout flamands aussi, au bas de cet arrêté. Ils auraient pu pendre cet arrêté plus conforme au passé de notre pays, passé qu'ils connaissaient, sans doute.

Quoi qu'il en soit, le reproche à faire au gouvernement provisoire du chef de cet arrêté sur les langues doit plus tomber sur lesFlamands qui s'y sont abstenus, que sur les Français et Wallons qui l'ont signé ; nouvelle raison à l'appui de cette observation que les Fia* mands n'ont eu le plus souvent qu'à régler entre eux seuls cette question des langues, dans les derniers tems.

Le gouvernement provisoire ne publia rien de plus quant à l'usage des langues ; le Congrès, le premier, proclama solennellement en principe que la liberté du

langage était absolue, et qu'à la loi seule appartiendrait désormais d'en régler l'exercice dans certains cas qui intéressaient toute la communauté nationale. À cet égard la Constitution belge du 7 février i 831 introduisit un tout nouveau régime. Chose étrange, en effet*, on avait jusque-là abandonné cet objet si important : l'usage de la langue maternelle.au règlement arbitraire de la police administrative. Comme si la liberté du langage n'est pas aussi précieuse pour un peuple, que la liberté d'aller et de venir, la liberté de penser, etc.

Après cela, comment s'est-il fait que l'article 23 de la Constitution belge soit resté presqu'une lettre morte depuis tantôt plus de trente cinq ans?

1 C'est un des phénomènes les plus singuliers qu'où rencontre dans l'histoire dune nation. Il vaut la peine d'en rechercher et d'en étudier la cause.

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