HOSTILITÉ DES MONTAGNARDS CONTRE LA FORÊT
Nous avons vu que c’est en montagne que l'arbre a son maximum d'utilité et pourtant nos grandes chaînes sont effroyablement déboisées. C’est que là, la forêt a un ennemi irréductible ; depuis des siècles le montagnard et ses troupeaux s'efforcent de restreindre son domaine.
Il existe une incompatibilité absolue entre l'intérêt actuel des montagnards et la forêt ; elle résulte de la situation économique de la montagne (1). (Il ne s’agit ici que des régions montagneuses méridionales ; Alpes, Pyrénées et Massif Central).
Les habitants de ces hautes régions, séquestrés du reste du monde par la difficulté des communications, ont dû aménager leur pays en vue de leurs besoins. Confinés dans leur coin de terre, ils devaient, avant tout, obtenir sur place les céréales nécessaires à leur alimentation, de là l'établissement de champs cultivés, partout où c'était possible, souvent même dans des endroits franchement: défavorables par leur pente ou leur altitude.
Dans de telles conditions le bétail est indispensable au montagnard, il constitue son unique richesse ; il lui fournit l’engrais nécessaire à la culture des champs ; il lui procure du lait, de la viande dont il se nourrit, des peaux, de la laine qu'il utilise lui-même ou qu’il vend.
L'été ce bétail se nourrit facilement sur les immenses
(4) Bauby. Le reboisement et les condilions économiques en montagne. ler congrès de l’A. C. A. J. M., (1906), p. 242. — Pierre Buffault. L'obstacle au reboisement. Ie congrès de l’A. C. A. M. (1906), p. 182.
étendues impropres à la culture et a en outre de l'inappreciable avantage de se transporter lui-même dans ces pays où les routes sont rares.
La forêt fournit au montagnard le bois pour se chautler et construire sa demeure, mais les gros arbres sont difficilement exploitables pour le commerce. Leur ombre empèche la croissance de l'herbe si utile aux troupeaux, aussi le montagnard à: t-il une tendance à reculer sa limite pour augmenter le pâturage, d'autant plus qu'il à besoin de grandes quantités de fourrage pour nourrir ses troupeaux pendant les longs mois d'hiver.
La création de nombreuses voies de communication, chemins de fer et routes, semblait devoir modilier l’organisation séculaire des montagnes, 11 n'en à rien ëlé ; le montagnard reste attache à ses anciennes pratiques pastorales et culturales. Mais par contre, il subit tous les inconvénients de la situation nouvelle (4).
I voit les habitants de la plaine concurrencer jusque sur ses marchés, ses produits, bêtes et laines, et comme ses besoins d'argent augmentent, il lui faut où multiplier ses (troupeaux ou émigrer.
Le montagnard et son bétail sont done des ennemis acharnés de la forêt, et par 1 les grands destructeurs de là montagne elle-même. Mants faits prouvent eette haine sourde du paysan contre l'arbre qu'il rend responsable de sa misère.
En 1848 on vit dans le pays de Foix des bandes de bergers, vèlus de chemises blanches, parcourir les bois et les
incendier, c'est ce qu'on appela la Jacquerie des Demoi-
(1) Cardot. Restauration, aménagement et mise en valeur des pêturages de montagne (Paris, 1900).
selles (4). De nos jours les actes de vandalisme sont fréquents.
M. Belloc (2) rapporte qu'il vit sur la route de Bagnères à Luchon (Haute-Garonne) des sycomores quasi centenaires, mutilés par les riverains, les uns brélés par un feu allumé au pied, d’autres ceinturés de coups de hache, d'autres décortiqués complètement, De semblables actes sont fréquents, pour un oui, pour un non le paysan abat les plus beaux arbres, Veut-il confectionner un instrument ou seulement un collier rustique pour un bélier ? HI coupera le plus beau baliveau,
Il est d'usage dans la vallée d'Ossau de porter des sabots à bouts recourbés, Comme pour faire un sabot, il faut une souche de hêtre de dix à quinze ans, nombre d'arbres sont sacrifiés chaque année pour satisfaire celle coutume (3).
A plus forte raison les montagnards ne veulent-ils pas entendre parler de reboisement. [ls considèrent toute mesure qui tend à diminuer Jes surfaces pâlurées comme devant les conduire à la ruine et à la famine, Les lois sur la restauralion des montagnes ont soulevé de vives protestations. Récemment la commune de Chalmazelles (Loire) refusait le concours de l'administration et une subvention du Touring- Club de 2,500 francs : on voulait faire une expérience d'amélioration pastorale sur un terrain de 500 hectares absolument dénudé et l'administration s'était engagée à ne pas
planter un arbre avant d’avoir amélioré les prairies (4).
(4) Cavaillés. Le déboisement dans les Pyrénées, Revue de Paris, 15 novembre 1903.
(2) Belloc. L'arbre et ses ennemis, La Nature, 11 avril 1908.
(3) Cotture, Nécessité de répandre l'enseignement sylv0-pastoral dans les montagnes, We congrès de l'A. C, A, M, 19084,
(4) Déboisements pyrénéens. T. CF, février 1907,
A cette hostilité viennent s'ajouter pour ruiner le montagnard de mauvaises méthodes pastorales.
Un usage très répandu, c’est le pâturage en forêts (1) ; il est un obstacle au bon fonctionnement de la vie agricole, la forêt pâturée donne une mauvaise récolle et en bois et en herbe ; elle tend à s’éclaircir de plus en plus sous la double action du troupeau qui nuit à sa généralion et des usagers qui réclament des coupes trop nombreuses et trop importantes (Fron).
Peu à peu, les vides vont s’agrandissant, le bois devient plus rare, laissant la place aux genêts, aux ronces d’abord, à la bruyère ensuite, et finalement la forêt fait place à la garrigue et à la lande. Et pour peu que le terrain soit en pente, c’est la dénudation et l'érosion.
Aussi doit-on repousser cet usage commé dangereux au point de vue forestier. Pour parvenir à le supprimer, il faut procurer au bétail une plus abondante nourriture dans les päturages, 1! faut améliorer les étendues gazonnées et pour cela éviter la surcharge du bétail.
C'est à cette surcharge qu’il faut attribuer la ruine progressive de la montagne et du montagnard. Voyons tout d’abord comment se comportent envers les arbres et envers le gazon les divers animaux que l’on rencontre dans nos pâturages montagneux.
Gros bétail : Les vaches et, d’une façon générale, tout le gros bétail, dégradent peu le pâturage. S'il est surchargé, c'est l’animal qui en pâtit. Aussi faut-il encourager dans la montagne l'élevage du gros bétail qui se limite par une « régulation automatique ».
Les statistiques constatent une augmentation constante
(1) Fron. Foréts, pâturages et prés-bois (Paris, Hachette, 1909).
dans le nombre des animaux de l'espèce bovine, pendant seconde moitié du dix-neuvième siècle : les départements pyrénéens comptent actuellement (1906) 652,698 bêtes à cornes, 103,692 de plus qu’en 1856 (1) ; dans les Alpes, on en compte 613,000 (2).
Espèce caprine : La chèvre a l'avantage de coûter peu et d’être en même temps très productive, aussi l’a-t-on appelée la vache du pauvre. Mais c’est aussi l’animal le plus malfaisant. Elle détruit tout ce qu’elle attaque. Elle préfère à toute autre nourriture les bourgeons des jeunes arbres et, dressée sur ses pattes de derrière, elle peut at- teindre jusqu’à 2 mètres au-dessus du sol (3). Aussi doiton l'écarter de tous les baliveaux qui n’ont pas encore franchement dépassé cette stature.
Le caractère noscif de la chèvre est connu depuis fort longtemps ; de nombreuses municipalités ont pris des mesures pour empêcher les dégâts de cet animal, certainesle prohibent purement et simplement, d’autres lui imposent une capitation élevée.
Espèce ovine : Le mouton ne mérite pas la mauvaise réputation qu'on lui a faite; en nombre modéré, il est inoffensif ; il se contente du gazon, qu'il préfère à toute autre chose. Mais en général les pâturages à moutons sont surchargés, et alors ces animaux trop nombreux commetteat des dégâts multiples. Avant de dépérir, ils ruinent
le pâturage ; affamés, ils s’attaquent à tous les arbres,
(1) Descombes. Ætude sur l'aménagement des montagnes dans la chaîne des Pyrénées (Bordeaux, 1909).
(2) Briot. Les Alpes françaises. Nouvelles études d'économie alpestre (Paris, 1907).
(3) Audebrand. La houille blanche et la question sylvo-pastorale (Grenoble, 1907).
mème résineux ; ils arrachent les plantes d'herbe pour en dévorer les racines.
Réunis en grands troupeaux, leurs pieds étroits et pointus attaquent d'une façon continuelle et répétée le sol, le gazon est découpé, le, terrain disjoint, et le piétinement tend à faire glisser sur les pentes les parties désagrégées. Les versants inelinés que les moutons fréquentent sont zébrés de longs sillons décharnés où l'érosion à toute prise.
Cette surcharge des pâturages a son origine dans la transhumance (1). Depuis longtemps, les communautés pastorales ont pris l'habitude de louer leurs pâtures surabondantes à des capitalistes propriétaires de moutons. Ces animaux hivernent dans les régions de plaines restées incultes : dans la Crau, les garrigues du Languedoc ou les landes de Gascogne : puis, sitôt les neiges fondues, on Îles voit par ramades de plusieurs milliers se ruer à l'assaut des Alpes, du plateau central et des Pyrénées, «véritables torrents de laines » qui s'en vont dévaster nos pâturages. On peut évaluer à 1,800,000 moutons, dont 200,000 moutons espagnols et italiens, le nombre des transhumants en France.
Un fait économique fort heureux pour nos montagnes ressort des slatisliques agricoles, c’est la diminution constante des moutons en France (2).
De 32 millions en 1840, leur nombre s’est abaissé à 17 millions en 1907 ; les départements pyrénéens accusent
(1) Fabre. L'exode du montagnard et la transhumance en France (Paris, 1909). — Descombes. Étude sur l'aménagement des montagnes dans la chaîne des Pyrénées.
(2) Fabre. l'exode du montagnard et la transhumance en France. — Descombes. Étude sur l'aménagement des montagnes.
depuis 1856 une diminution de 1,024,826 tétes, On doit attribuer cela à la concurrence que font aux moutons indigènes les moutons des pays neufs, Australie et Armérique du Sud et aussi à la baisse de la laine, conséquence de l'extension de la culture du coton.
La surcharge des pâturages est une des causes primordiales de la ruine des montagnes et les populations sont dans l'impossibilité de sortir par elles-mêmes de la situation lamentable qui les décime. En effet, dans ces régions montagneuses, plus de la moitié du sol est en propriétés communales livrées à la vaine pâture, Dans la chaîne des Pyrénées, les 45 pour 100 de la superticie sont propriété communale (1). Dans le seul département des Hautes- Pyrénées sur les 322,360 hectares de la zone montagneuse 187,710 hectares sont propriété des communes ; sur ce chiffre 136,686 hectares sont formés de Hlandes et de pätures livrées aux parcours (2).
Les communes surappauvries par la dénudalion et la dépopulation, accablées par des dépenses collectives toujours croissantes, voient dans la transbumance une source de revenus qui leur permet de boucler leur budget. Elles louent leurs terrains dévastés à des capitalistes propriétaires de moutons moyennant une redevance de 0 fr, 75 à 4 franc par tête de bétail. Plus elles accueillent d'animaux, plus la recette municipale est élevée ; mais aussi plus vite et plus profondément la montagne s'abime.
Mais telle est l'attraction du profit immédiat que ces
communes pauvres visent uniquement à avoir le plus de
(4) Descombes. La propriété communale dans les Pyrénées (Bordeaux, 1906).
(2) De Roquette-Buisson. Statistique de la propriété communale. [er congrès international de A. C. A. M. (1907).
prés possible et par là plus de transhumants. On a vu des lisières de forêts et même des forêts entières livrées aux flammes et anéanties pour agrandir le domaine pastoral de la communauté.
Ajoutez à cela, que les méthodes pastorales (1) sont encore celles des pasteurs de la Bible. Sitôt la neige fondue, chaque berger se rue sur les pâturages dans la crainte qu'un autre le devance et lorsque l'endroit sur lequel il a jeté son dévolu ne peut plus nourrir son troupeau, il va plus loin. L'herbe, à laquelle on demande des récoltes incessantes sans jamais rien lui restituer, finit par s’épuiser. Comme engrais, elle doit se contenter du fumier des troupeaux qui passent.
L'unique procédé de culture pastorale connu est l’écobuage. On incendie la lande épuisée et la cendre forme un maigre engrais destiné à la rénover. Ce procédé rudimentaire a de graves inconvénients ; souvent l'incendie s'étend à la forèt.
On voit dans quelle situation déplorable se trouvent nos regions de hautes montagnes. Il est urgent d'y remédier, de couvrir les Alpes, les Pyrénées et le Plateau Central d'arbres et de pàturages en bon état.
Nous verrons plus loin combien notre législation est insuffisante pour susciter une telle renaissance et quels sont les procédés et les méthodes susceptibles de donner de bons résultats.
(1) Descombes. Une expérience d'aménagement pastoral et forestier dans les Pyrénées. (Bordeaux, 1906).