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L'INDUSTRIE DESTRUCTIVE DES FORÉTS

Nous avons vu précédemment que la production du bois est insuffisante dans la majeure partie des États pour faire face à la consommation, et que ce déficit n’est comblé que par la destruction des réserves forestières : nous avons même envisagé la possibilité de voir un jour notre globe manquer de bois. C’est que l’industrie consomme d'énormes quantités de matière ligneuse. On avait cru à un certain moment que le fer, l'acier et la bouille supplanteraient le bois, il n’en a rien été. S'il n’est pas employé aux mêmes usages, de nouvelles industries nées d'hier dévorent aujourd’hui de grandes quantités d'arbres.

Jadis le bois était la seule matière employée à Ja cons truction (1) des navires ; là l'acier s’est entièrement substitué au bois et il faut s’en féliciter, car les bois de chéne et de teck du monde entier ne suffiraient pas à construire les flottes qui parcourent aujourd’hui les mers,

Le bois est aussi de moins en moins employé comme combustible (2), on lui préfère la houille. La ville de Paris ne consomme plus pour le chauffage que 0 stère 20 par habitant et par an, au lieu de 1 stère 80 en 1815. Le chauffage au bois est regardé comme un luxe dans les villes ; à la campagne il est encore très répandu dans les pays de forèts. L'industrie n’emploit plus guère comme combustible ni le bois, ni le charbon de bois.

Cette décadence du bois de feu à occasionné une crise

(1) Huffel. Économie forestière (Paris, 4904). (2) Huffel. Économie forestière.

dans la production forestière, une bonne partie des forêts françaises élant aménagée en taillis destinés à le produire. On s’est efforcé de remédier à cet état de choses par l'exportation ; mais à l'étranger, comme en France, on recherche de moins en moins le bois de feu, tandis que les gros bois manquent. Le meilleur remède consisterait à convertir les taillis en futaies ou tout au moins à augmenter leurs révolutions.

Dans les constructions le bois est toujours très employé malgré la concurrence du fer et de l’acier. Il a sur ceux-ci l'avantage de la légèreté et n’a pas en cas d'incendie les inconvénients du fer qui se dilate, renverse les murs, et par sa conductibilité peut communiquer le feu. Ce sont les résineux, moins chers que le chêne, qui sont le plus employés pour la charpente (4).

Le bois est loujours très utilisé en ébénisterie et en menuiserie, dans la fabrication des tonneaux sous le nom de merrain.

Les découvertes du dix-neuvième siècle ont permis d'employer la matière ligneuse à une fouie d’autres usages.

Si la houille noire concurrence le bois comme combustible, elle fui offre un nouveau débouché comme étais de mine. Pour extraire une {onne de houille, il faut 0° 028 de bois. Les seules houillières de Saint Étienne consomment annuellement 470,000 mètres cubes de bois, ce qui représente la production de 50,000 hectares de forêts

parfaitement aménagées (2). La Belgique (3) a employé de

(1) Huffel. Economie forestière.

(2) Fabre. Lexode du montagnard et la transhumance du mouton.

(3) Lair. Les forêts françaises. Revue économique internationale, juillet 1996.

ce chef en 1903 un million de mètres cubes de bois d’une valeur de 23 millions.

Les chemins de fer emploient une grande quantité de bois sous forme de traverses destinées à soutenir les rails; c'est le hêtre, le chêne et les pins qui sont les plus employés. Ces traverses s’usent rapidement, leur durée varie entre quinze et vingt-cinq ans pour le hêtre injeeté et six à huit ans pour le pin et l’épicéa. On les débite dans les arbres d’âge moyen, dont le diamètre est trop faible pour obtenir des sciages.

En 1901 nos voies ferrées consommaient annuellement au moins 5 millions de traverses représentant un volume en grume de 800,000 mètres cubes (1). Depuis cette époque le réseau des chemins de fer français, accru de toutes les lignes départementales, a considérablement augmenté et on n’exagère pas en disant que nos voies ferrées dévorent un million de mètres cubes de bois par an.

Les arbres d’éclaircie et d’âge moyen sont employés à la confection des poleaux. Les réseaux télégraphiques et téléphoniques, le transport à distance de lénergie électrique, en demandent de plus en plus.

Le bois sert à paver les rues de nos grandes villes. Ce pavage présente de grands avantages, il est bon marché, son entretien ne coûte que 1 fr. 194 à 1 fr. 242 par an et par, mètre carré, à peine plus que l’asphalte et moitié moins que lempierrement (2). À Paris le pavage en bois suit une progression constante de 60 à 70,000 mètres cafrés par an; alors qu’on comptait au 1% janvier 1897,

912,000 mètres carrés pavés en bois, il y en avait en

(4) Huffel. Économie forestière.

(2) Revue générale de la construction, 29 octobre 1906.

1907, 1,917,750 mètres carrés (1). C’est le pin des Landes qui est le plus employé.

D'autres industries demandent aussi des quantités 1mportantes de matière ligneuse.

Le noyer sert à fabriquer les crosses de fusils de guerre (2).

En 1907 on à employé 4,343 mètres cubes de bois pour la fabrication de 41,367 milliards d’allumettes (3). Réduit en mince copeau le bois forme une espèce de paille très employée pour les emballages.

La chimie tire du bois certains produits. Par la distillation du bois en vase clos (4) on obtient dés goudrons et certains succédanés employés dans l’industrie et la pharmacie : méthylène, dont on consomme annuellement en France 15,060 hectolitres ; acide acétique ; créosole, extrait de bois de hêtre.

En tannerie on employait jadis lécorce de chêne, mais aujourd’hui l'ancien procédé des fosses à été remplacé par un procédé plus rapide, on extrait l’acide gallique surtout du châtaignier qui en contient de grandes quantités 4 à 8 pour 100. Cette nouvelle industrie amène la disparition rapide des chätaigniers ; en 1900 il y avait trente usines se livrant à cette fabrication (5); c’est surtout dans l’île de Corse qu'elle exerce ses ravages. La fabrication de l’acide gallique détruit annuellement trente à trente-cinq

mille arbres et elle augmente rapidement,

(1) Journal scientifique, 9 février 1907.

(2) Lair. Les forêts françaises.

(3) Journal scientifique, 6 juin 1908.

(4) Payen. Les emplois industriels du bois. Zconomiste français,

(5) Ruau. Rapport sur le budget de l’excercice 1904. Agriculture, 1903. S. O, p. 1796.

Elle produisait en 1906 ; 20,000 hectolitres alors que dix ans auparavant la production n’était que de 2,000 hectolitres (4). Du train dont va la destruction du châtaignier on peut prévoir le jour où il disparaîtra complètement et il est probable qu’alors les industriels s’attaqueront aax essences moins riches en extraits taniques comme le chêne.

A côté de ces grands destructeurs d'arbres, il y a les petits, les pauvres et les miséreux qui, pour des industries de quatre sous, mettent les forêts au pillage. Les uns dérobent des baliveaux de belle venue pour confectionner des cannes, des piquets ; d’autres parcourent au printemps les forèts résineuses, cueillant les bourgeons terminaux des jeunes plants de sapins, pour les vendre ensuite au pharmacien, ils retardent ainsi la croissance de l’arbre et nuisent à la valeur du bois en provoquant la formation de nœuds.

Mais ces industries consomment relativement peu d'arbres, en comparaison des quantités énormes qui sont employées sous forme de pâte de cellulose; le bois sert ainsi à la fabrication d’une foule de produits d’un usage commun, on en tire le collodion, le celluloïd, la soie artificielle et surtout le papier.

C’est Guétard et Glétich qui, vers le milieu du dix-huitième siècle, eurent les premiers l’idée d'employer la cellulose extraite du bois à la confection du papier. Mais ce procédé ne devint pratique que vers 1850; depuis cette industrie à pris une extension extrémement rapide et on

se demande où elle s'arrêtera.

(1) Revue du T.-C.F, janvier 1907. — De Kirwan. La déforestation. Le Correspondant, 10 octobre 1908.

En 1908 la production mondiale du papier était estimée à plus de 5 millions de tonnes (1). Ce sont les États-Unis qui sont les plus gros producteurs avec 2,061,000 tonnes, la France n’en produit que 520,000 tonnes. La consommation du papier est. très inégale : alors que les États- Uois en consomment annuellement 1765 par habitant, la France 93, l'Allemagne 13*6 et l'Angleterre 16K6, les Indes n’en emploient que 01 et la Serbie 0K5 (2).

Le papier sert à fabriquer les objets les plus variés, roues de voiture, canons, fers à chevaux, tuyaux pour le gaz (3), cables de transmission, poteaux télégraphiques, pavés, tonneaux, meubles. Au Japon on peut se procurer des complets confectionnés uniquement avec du papier (4). On fabrique tout avec lui, depuis des imitations de porcelaine et des draps de billards, jusqu’à des fausses dents et des fils à tisser les bas (5) ; on peut voir en Norwège une église pouvant contenir mille personne toute en papier (6).

Mais ce sont les journaux et les livres qui emploient le plus de papier. Les innombrables quotidiens du monde entier qui tirent. à des millions d'exemplaires absorbent des millions de tonnes de pâte, surtout quand ces journaux sont des journaux anglo-saxons qui paraissent sur seize, vingt ou trente-deux pages, comme le Tîmes de Londres, e New-York Hérald, ou la Presse de Montréal.

(1) Boyer. Machines à papier à grande production. La Nature, > juin 1909.

(2) Journal scientifique, 18 août 1906.

(3) La Nature, 23 mai 1908.

(4) Les emplois industriels du papier, S.F. B., 1908.

(5) Maire. Le papier moderne. Journal scientifique, 23 septembre

(6) Bulletin de la librairie, 20 mars 1903.

Notre Petit Journal mange à lui seul 150,000 arbres par an, La quantité de bois consommée annuellement par le New-York Hérald représente une valeur de 4 millions. Un grand quotidien américain publiait récemment un numéro spécial de quatre-vingts pages, la fabrication du papier nécessaire pour ce lirage a nécessité la coupe de 10,000 arbres de 20 mètres de haut (1).

Ajoutez à cela les revues, les papiers administratifs, les élucubrations électorales, les réclames, les affiches et les cent mille livres nés chaque année dont, comme le dit l’éminent géographe O. Reclus, 99,000 au moins auraient dûü se dispenser de voir le jour (2).

En somme c’est chaque année plus d’un milliard de mètres cubes de bois que demande aux forêts de notre globe la nourriture intellectuelle de l'humanité. Ce chiffre énorme correspond à la production normale de 320 milbons d'hectares de forêts, plus que n’en possède l'Europe (274 millions d'hectares).

Pour tout ce papier il faut beaucoup d’arbres, d'autant plus que leur rendement en cellulose n’est pas très élevé. Le tremble et le peuplier sont ceux qui en donnent le plus, 60 pour 100 de leur poids ; après viennent le pin et le sapin 50 pour 100, le saule et le marronnier 38 pour 100, le chêne et le noyer 26 à 29 pour 100 (3). Un sapin de cinquante ans cubant un mètre cube donne 500 kilos de pâte.

Devant une consomimation si colossale de papier, on

voit quel danger nous menace : « le journalisme et la

(4) Journal des voyages, T novembre 1909.

(2) Reclus. À l’œuvre, T.-C. F., novembre 4905. (3) Maire. Le Papier moderne.

réclame fimront par peler complètement notre globe et y rendre toute vie impossible. » (Reclus).

Il est urgent de prendre des mesures, mais comment ? Restreindre la consommation du papier est difficile. Le meilleur remède serait de trouver un succédané inépuisable du bois qui donnerait à la presse son aliment indispensable. Des recherches ont été faites dans ce but ; l’alfa d'Algérie (1) apporte déjà à la fabrication de la pâte de cellulose un tribut de 150,000 tonnes. On a essayé de faire du papier avec des genêts (2) (Italie), de la bagasse (3), des tiges de maïs (4), du lin (5) et des tiges de cotonnier (6); toutes ces expériences ont donné de bons résultats, il serait à souhaiter qu'elles réussissent et se vulgarisent. Le maïs et le coton surtout seraient précieux, très communs ils fourniraient à la fabrication des stocks considérables qui permettraient d'épargner de nombreux arbres (7). On pourrail aussi emplover à la préparation de la pâte à papier les sarments de vigne; ceci aurait le double avantage de faire faire un pas à la question des succédanés et d’augmenter les revenus de la viticulture.

La consommation croissante du bois n’est pas faite pour enrayer le déboisement ; d'autant plus qu’elle a comme conséquence une hausse constante dans les prix. La valeur des gros bois a augmenté pendant tout le dix-neuvième siècle surtout depuis 1850. Cette hausse s’est ralentie de

(4) La Nature, 20 septembre 1908.

(@) Bulletin de la S. F. B., 1907.

(3) Cosmos. 5 décembre 1908.

(4) La Nature, 23 mai 1906.

(@) La Nature, 16 novembre 1907.

(6) Audebrand. La houille blanche et la question sylvo-pastorale. (7) Bulletin de la S. F. B., décembre 1909.

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