ITALIE
L'Italie (4,093,000 hectares ; 14 pour 100) est déboisée depuis fort longtemps ; ses chaînes montagneuses, Alpes et Apennins, ruinées par l’abus du pâturage sont dans un état de dénudation pire que les nôtres ; certaines régions jadis fertiles sont devenues malsaines et inhabitables, comme la campagne romaine ; d’autres incapables de nourrir leurs habitants se dépeuplent (Calabre).
Depuis l'unification, le gouvernement italien à fait de remarquables efforts pour remédier à cet état de choses. Deux lois du 4 juillet 1874 et du 1% mars 1888 visant le reboisement des régions montagneuses n’ont pas donné les résultats que l’on attendait. La première prescrivait la mise en culture des communaux incultes el le reboisement d’une partie de ceux-ci, mais 7 pour 100 seulement ont été rendu à la forêt. La seconde cherchait un remède
(4) Pierre Buffault. La protection forestière en Italie. Ier congrès international de l’A. C. A. M. (1907), p. 129.
dans là mise en défens avec indemnité, elle préconisait la formation d'associations de reboisement, mais elle à échoué devant le manque de ressources des communes et l'hostilite des moutagnards.
C'est alors que le gouvernement à eu recours à des dispositions législatives speciales dans le but de protéger certains travaux d'intérèt général et de regénérer certaines provinces particulièrement atteintes par le fléau du déboisement.
Quatre lois ont èle mises en vigueur successivement, elles interessent : là Sardaigne (loi du 2 août 1897), le bassin de la Sèle (26 juin 1902), le Basilicate (31 mars 190), et la Calabre (I juillet 1906).
Ces lois reconnaissent que là Forèt est nécessaire, non soulement au maintien des grands travaux publies, et à la consolidation du sol, mais aussi à la prospérité d'une région (Sardaigne, Calabre); elles ne limitent pas le reboisement à la seule montagne, mas elles l’étendent à des règions de plaine.
L'Etat italien encourage mieux que l'Etat français les reboisements ; outre les exemplions d'impôts et les subventions, il place dans la elasse la moins imposée les bois soumis à une servitude forestière. Il erèe des caisses de crédit agricole destinées à avancer aux cullivateurs l’argent necessaire pour des améliorations agricoles on des reboisements et il dote ces caisses de terrains boisés ou à reboiser,
Les travaux de reboïsement: sont à la charge des particuliers : on ne les exproprie que S'ils refusent d'exécuter les travaux reconnus nécessaires.
Comme compensation on leur accorde de fortes primes et des exemplions d'impôts ; l'Etat prend à sa charge le
reboisement des terrains des communes et des provinces, tout ,en les laissant propriétaires, il contribue pour les quatre cinquièmes ou les cinq sixièmes des dépenses et la province pour un cinquième ou un sixième.
En même temps l’État surveille étroitement la propriété forestière : les propriétaires conservent entièrement leur droit de propriété; mais ils sont limités quant à la jouissance ; les coupes sont soumises à des règles spéciales.
Telles sont dans leurs grandes lignes les mesures prises en Italie pour régénérer certaines provinces. Partout les travaux sont en bonne voie d'exécution, et il est probable qu'avec le reboisement, la Sardaigne, la Calabre et le Basilicate retrouveront leur ancienne fertilité, Naples et la province de Pouille l’eau que les Apennins dénudés ne lui
fournissent plus.
Ces États ne sont pas les seuls à défendre leurs forêts. Partout les gouvernements s'efforcent d’enrayer Le déboisement et de susciter des replantations.
La Russie a des forêts protectrices (1). En Suède (2) trois lois du 24 juillet 1903 édictent des mesures sévères pour empêcher le défrichement, la coupe des jeunes arbres et pour conserver en bon état les forêts nécessaires à la protection contre les inondations et les éboulements.
D’autres pays moins riches en bois se préoccupent de la question forestière. L'Espagne s'efforce de combattre par des reboisements la sécheresse du sol. L'Angleterre (3)
(4) Pierre Buffault. Solutions du problème forestier à l'étranger.
(Toulouse 1905).
(2) Annuaire de législation étrangère (1903). (3) Vigouroux. Le reboisement en France et en Angleterre. Idées
modernes, février 1909.
projette le reboisement de 30,000 hectares par an. La Belgique (1) assainit par des plantations ses fagnes des Ardennes.
Les pays forestiers de l'Amérique du Nord agissent de même. Aux États-Unis (2), grâce aux efforts de l’American Foresty Association, on crée de vastes réserves forestières qui s’accroissent chaque année. Certains Etats particuliers prennent des mesures protectrices : la Louisiane (3) a créé un ministère des forêts (loi du 14 juillet 1904); en Pensylvanie (4) les propriétaires qui reboisent ou conservent leurs forêts en bon état sont exonérés de 80 pour 100 de l'impôt. Enfin au Canada (5) il s’est créé une association analogue à l'American Foresty, elle se propose d’enrayer les exploitations abusives et de créer des lois protectrices.
Pendant qu'à l'étranger on fait des efforts considérables pour améliorer la situation forestière, en France, malgré l'impuissance reconnue de nos lois, malgré les progrès croissants du déboisement, on se contente de déplorer les ravages de nos forêts, mais le Parlement ne fait rien pour améliorer la situation actuelle. Il vote tous les ans des millions pour les victimes des inondations et des éboulements, Sans prendre aucune mesure pour remédier à la dénudation du sol qui en est la cause première.
À quoi attribuer cette inaction du pouvoir législatif? M. le conservateur Guénot dit à ce propos : « On ne res-
(1) Crahay.De l'assainissement et du boisement des fagnes en Belgique. S. F. B., septembre 1909.
(2) La Géographie, 11, 4, 45 avril 4905.
(3) Annuaire de législation étrangère, 1904.
(4) Annuaire de législation étrangère, 1905.
(5) Revue des Eaux et Forêts, 1905.
taure pas les montagnes, on ne replante plus les forêts, on ne protège pas les plaines contre les inondations parce que le reboisement est impopulaire. Or, la question électorale est la grande affaire, toutes les bonnes volontés fuient devant elle. »
Populaire, le reboisement l’est bien dans une partie de la classe éclairée de la population, mais où il ne l’est pas, cest justement là où il faudrait planter des arbres. Le montagnard est opposé à toute mesure qui tend à diminuer l'étendue des landes où il mène paître ses troupeaux ; or le berger est maire, conseiller général, grand électeur, il vote et fait voter, et ses mandataires se gardent bien de le contrarier, ils n’ont qu’un souci qui les préoccupe bien plus que l'intérêt général, leur réélection.
Tout élu qui s’aviserait de se montrer favorable à l’aménagement des montagnes est certain de tourner contre lui la masse des électeurs. On cite le cas d’un député pyrénéen qui s’est vu dépouiller de son mandat pour avoir demandé le reboisement des pentes croulantes du Péguère et sauvé ainsi Cauteret. Un autre a vu sa candidature échouer, parce que dans sa jeunesse il avait loué en vers la beauté de la forêt (1).
Le Touring-Club cite un exemple qui démontre l’action néfaste de la politique électorale en montagne. Les habitants d’une commune pyréenne avaient incendié une forêt communale pour augmenter les pâturages, l’administration mit aussitôt le territoire en défens, mais comme on se trouvait à la veille des élections, une délégation se rendit chez le préfet et lui déclara que, si la forêt n’était pas rendue au pacage, on voterait en bloc pour le candidat
(1) Revue du T.-C. F., février 1907.
hostile au gouvernement (1). Et le territoire dévasté fut rendu à la dépaissance. |
« Pour parler clair, comme dit M. Defert, le sympathique président de la Commission des pelouses et forêts du Touring-Club, la désorganisation de nos forèts est due à la politique électorale. »
Le montagnard ne considère que son intérêt personnel et immédiat, et ses élus qui visent avant tout à conserver leurs précieux mandats s'opposent à tout ce qui pourrait contrarier ses habitudes dévastatrices ; ils Le défendent contre les « empiètements » et « l'oppression » de l’administration forestière. M. Belloc (2) rapporte cette réponse que lui fit un garde forestier, auquel il manifestait son étonnement de voir rester impunies des mutilations d'arbres : « Verbaliser contre eux. serait vouloir mettre la population contre nous, la contravention n'aurait peutêtre pas de suite et si le délinquant étail protégé, je perdrais ma place. »
Mais vienne à se produire la catastrophe, que la sécheresse ou l'inondation désolent les campagnes, immédiatement les parlementaires sortent de leur torpeur, chacun se précipite à la tribune et demande quelques centaines de mille francs de secours. Durant la seule année 1905 les demandes de crédit pour orages, inondations, grèle, ete., déposées à la Chambre, dépassèrent 20 millions. Eux, si avares des deniers des contribuables, lorsqu'il s’agit d’entreprendre de grandes œuvres d'utilité générale, comme celle de la restauration des montagnes, deviennent prodigues lorsque leur popularité est en jeu.
(1) Revue du T.-C. F., mai 1906.
(2) Belloc. L'Arbre et ses ennemis. La Nature, 11 avril 1908.
Le
Les discussions parlementaires ne soulignent que trop le désintéressement des pouvoirs publics dans la question forestière ; on fuit les responsabilités, on se dérobe aux initiatives trop pressantes, on vote à la hâte un maigre crédit, tout en en déplorant l'insuffisance. Il s’est bien constitué à la Chambre un groupe forestier, mais la plupart du temps les efforts de ses membres se heurtent à l’inertie de leurs collègues.
Non seulement le Parlement ne fait rien pour les forêts, mais il a voté certaines dispositions de nature à leur nuire. Une loi du 26 juillet 1906 a diminué dans de notables proportions les peines en matière forestière et rendu la repression à peu près illusoire. Lors de la discussion de l'impôt sur le revenu, la Chambre à rayé du nouveau texte les dégrèvements d'impôts établis par la loi du 3 frimaire an VII et la Loi des finances de 1897.
Cette insouciance du gouvernement en présence des déprédations forestières est une des conséquences du régime politique actuel trop soumis aux influences électorales. Cet état de choses persistera tant que les montagnards resteront hostiles à la forêt et tant que nos députés placeront l'intérêt particulier de leur arrondissement avant l'intérêt général du pays. A ce point de vue le scrutin de liste avec représentation proportionnelle constituera un grand progrès ; il donnera aux élus l’indépendance qui leur manque.
Pourtant le Parlement semble vouloir enfin sortir de sa torpeur et entrer dans la voie des réformes. Une commission extra-parlementaire a été instituée le 28 février 1908. Diverses propositions et projets de lois ont été étudiés par la Comunission de l’agriculture et ont fait l’objet de rap-
ports présentés par MM. David et Vigouroux.
Enfin une proposition de loi tendant à favoriser le reboisement et la conservation des forêts privées a été adoptée le 12 mars 1909 par la Chambre des Députés.
Comme on l'a vu par ce qui précède, notre législation forestière est radicalement insuffisante ; malgré les travaux exécutés, malgré les millions dépensés, notre domaine forestier diminue au lieu de s’accroître. Il est urgent de remédier à cet état de choses.
Il est nécessaire tout d’abord d'aménager les montagnes. Mais qu’entendre par là? Il faut tenir compte de l’étroite solidarité de la plaine et de la montagne : on devra donc l’aménager de la façon qui conciliera le mieux les intérêts des gens de la plaine et ceux des montagnards (1).
Cette harmonie existe-t-elle ? Si l’on considère l'intérêt de la plaine, l’état superficiel le plus désirable en montagne est l’état boisé, car c’est la forêt qui est la plus eflicace pour empêcher l’érosion du sol et pour régulariser le régime des eaux.
Mais l'intérêt du montagnard est-il d’avoir beaucoup de bois. Dansles Vosges et le Jura, les forêts facilement exploitables par suite de l’abondance des voies de communication et du peu de déclivité des pentes peuvent donner de beaux revenus, aussi les habitants ont tout intérêt à leur conservation et à leur extension. Mais dans nos hautes montagnes, Alpes, Pyrénées et Massif Central, l'élevage
(1) Bauby. La montagne industrielle et forestière. Ie congrès de VA. C. À M. (1906).
du bétail est la principale ressource du pays, aussi la forêt qui restreint les pâturages a peu la sympathie du paysan. Là il y a incomptabilité entre l'intérêt actuel du montagnard et le reboisement, celle-ci est la conséquence de la situation économique de ces régions.
Nous avons vu comment les moutagnards ont pendant une longue série de siècles aménagé leur pays en vue de leurs besoins ; ils se sont adonnés à l’élevage du bétail et leurs efforts continuels ont tendu à augmenter autant que possible les pâturages, soit pour nourrir les troupeaux, soit pour les ouvrir aux transhumants. Lorsque le développement des moyens de communication est venu tirer le montagnard de l’isolement où il se trouvait, il n’en à pas moins continué ses anciennes pratiques agricoles et pastorales mais il a subi tous les inconvénients de la situation nouvelle ; la concurrence des pays de plaine à abaissé le prix des laines et des autres produits agricoles. Il en est résulté que la montagne ne peut plus aujourd’hui dans de telles conditions nourrir ses habitants, aussi se dépeuplet-elle rapidement.
C’est dans cette situation qu'il faut chercher la cause de la ruine de la montagne et du montagnard : la surcharge de bétail, la disparition des forêts, l’absence complète de toute culture pastorale ont dénudé le sol qui est devenu inculte et incapable de nourrir le bétail. En même temps cette dénudation constitue un danger permanent pour les habitants de la plaine, éboulements'et inondations se multiplient.
Il est nécessaire de remédier à cet état de choses. Nous ne voulons pas dire qu'il faille supprimer le pâturage, mais il faut transformer l’économie agricole et pastorale, restaurer les pâturages et planter des forêts.
Quelle devra être la nouvelle situation économique? On
peut résumer ainsi la réforme qu'elle devra entrainer : suppression de la culture des céréales, substitution de la vache au mouton, éloignement des transhumants, amélioration des pâturages par une exploitation rationnelle, enfin réglementation des pâturages.
Etant donné la facilité actuelle des transports, le montagnard peut sans inconvénient renoncer à la culture des céréales et transformer ses champs en prairies. Les terres labourées et défoncées n'offrent aucune résistance aux pluies qui les entraînent; de plus à ces hautes altiludes la culture des céréales ne se fait qu’au prix d’un travail pénible et ne donne qu'un rendement ridicule en qualité et en quantité ; elle n’a donc plus de raison d’être. Avec les moyens de communication actuels, les denrés les plus diverses viennent sur le marché de la montagne meilleures, plus abondantes et à aussi bon prix.
En substituant aux champs des prairies qu’il s’efforcera de rendre aussi fertiles que possible par quelques travaux d'irrigation, le montagnard ne perdra certainement pas au change. Avec bien moins de travail et de peine il obtiendra un surplus de foin qui lui permettra de nourrir plus de bétail durant l'hiver. Il pourra augmenter leur rendement par la plantation d'arbres fruitiers, noyers ou châlaigniers, dont les fruits aisément transportables sont d’un écoulement facile.
Il y aurait aussi intérêt à substituer la vache au mouton et l’industrie du lait à l’élevage. Le mouton est une des principales cause de la dégradation de nos montagnes. La vache au contraire ne ruine jamais un pâturage ; elle est en outre d’un bon rapport. M. Descombes (1) estime que
(1) Descombes. Étude sur l'aménagement des montagnes dans la chaîne des Pyrénées (Bordeaux, 1903).
sept vaches coûtent et produisent autant que cent moutons, alors que leur ration d’entretien correspond seulement à celle de soixante-dix moutons. M. Briot (1) estime que, dans les Alpes, l'exploitation des vaches peut rapporter du 17 pour 100.
Mais remplacer le mouton par la vache n’est pas tout, 1] faut organiser l'exploitation laitière et pour cela créer des fruitières, tantôt celles-ci sont organisées par l'association des habitants, tantôt par des industriels. L'industrie du lait est très rémunératrice et les débouchés ne lui manquent pas ; c’est elle qui fait la richesse du Danemark et de la Suisse ; en France le Jura et les Vosges, où la production du beurre et du fromage est admirablement organisée et fournit aux habitants de beaux revenus, doivent servir d'exemple aux montagnards des régions à mouton. Les Alpes ont déjà de nombreuses fruitières notamment dans les Savoies, le Dauphiné et le Queyras.
Mais dans les Pyrénées toutes les tentatives faites dans ce sens n'ont pas donné jusqu’à ce jours de résultats.
Il serait bon que les grandes villes tentent la mise en train de quelques fruitières villageoises dans les régions qui les entourent, lorsqu'il n’en existe pas. L'État et les départements doivent également s’efforcer d'encourager par des subventions toutes les tentatives faites dans cette voie (art. 5 de la loi 1882).
Pour que l’industrie laitière soit rémunératrice, 1l est nécessaire que les animaux soient bien nourris il faut pour cela que les pâturages soient en bon état et non surchargés de bétail.
Les pelouses tendent constamment à se dégrader, les
(1) Briot. Nouvelles études d'économie alpestre (Paris, 1907).
touffes végétales fauchées ou pâturées s’épuisent et disparaissent, les bonnes plantes cèdent la place à des parasites impropres à la nourriture des bestiaux, bruyères, rhododendrons, la couche végétale s’appauvrit peu à peu. Il faut assurer le renouvellement des bonnes plantes, la régénération des #azons et donner aux pelouses les soins nécessaires.
Il existe en matière pastorale des règles de culture.
Malheureusement dans toutes nos régions montagneuses on à toujours considéré que l’herbe est un produit naturel du sol qui ne demande aucun soin et qu’il n'existe pas de culture pastorale.
Pour maintenir les pâturages en bon état certaines mesures s'imposent (1). Il faut rendre au sol les éléments de fertilité qu'il perd ; pour cela l’engrais est nécessaire. Le fumier des animaux bien réparti favorise la végétation ; il est souvent aussi nécessaire d'y ajouter des engrais complémentaires.
Il ne faut mettre sur le pâturage que le nombre de têtes de bétail qu'il peut nourrir convenablement, eu égard à la surface, à la qualité de l'herbe et au parcours.
Enfin il est indispensable que l'entretien du pâturage soit dirigé en vue de favoriser la production des bonnes espèces d'herbes et des plantes utiles au bétail qui entrent. dans la composition du gazon et cela au détriment de toutes les mauvaises espèces auxquelles le bétail ne touche pas, sinon celles-ci encombrent les pâturages et réduisent sa surface utilisable.
Le meilleur procédé est l’extirpation des plantes inu
iles et envahissantes et la mise en défens complète. Celle-
(1)Fron. Forêts, pâturages et prés-bois (Paris, 1909).
ci permet à la terre végétale de se réformer, aux bonnes espèces végétales de murir leurs graines et de les répandre autour d'elles ; elles remplissent ainsi les vides, s’installent partout et prennent de la force : « cette mise en défens, dit M. Cardot, équivaut à un labour, à ane fumure et à un semis de bonnes graines fourragères ; elle constitue l'épargne, la réserve nécessaire pour compenser l’usure végétale. »
Une culture pastorale ainsi comprise rendrait certainement la fertilité aux montagnes et arrêterait l'exode si rapide depuis quelques années des montagnards, en leur permettant de tirer un produit plus rémunérateur de leurs troupeaux. Mais, pour que l'aménagement pastoral soit efficace et surtout durable, une réglementation est nécessaire ; nous en verrons plus loin les grandes lignes.
Mais le gazonnement seul est incapable de mettre fin au vagabondage de nos rivières. La pelouse augmente bien l’hygroscopité et la capillarité du sol ,elle résiste aux actions directes de la pluie et de la grêle, mais elle est impuissante à absorber toute l’eau qui tombe pendant l’orage. L’exédent coule à la surface et pour peu que les inflexions soient rapides et étroites, le gazon est attaqué par l’eau courante, la terre se dénude sur ce point, un ravinement se produit qui ira toujours en s’accroissant si de nouveaux orages se produisent. Le gazon est donc impuissant à empêcher les inondations et même l'érosion. L'amélioration des pâturages n’est qu'un palliatif insuffisant et ne doit être considéré que comme une élape vers le reboisement.
Comme le dit M. Broilliard, « pour constituer une action vraiment défensive contre les inondations, pour ralentir notablement l'écoulement des eaux et en prévenir
l'accumulation, il faut beaucoup de bois et sur tous Îles versants des montagnes ».
Nous l'avons vu les montagnards sont hostiles au reboisement. Mais c'est par suite d’un faux préjugé, datant des siècles lointains, où ‘le bois abondait et où par suite du manque de voies de communication la matière Jigneuse était sans valeur en montagne. Aujourd’hui par suite de la facilité des transports, toutes les régions se font concurrence, chacune doit cultiver ce qu’elle est le plus apte à produire avec avantage ; or les produits par excellence de la montagne sont l'arbre et le pré. Il faut obtenir que l'intérêt acluel des montagnards ne soil plus opposé au reboisement.
Le faible rendement des forêts de montagne est pour beaucoup dans leur impopularité. En 1894, M. le conservateur de Gorsse estimait à 10 fr. 30 par hectare, le rendement net moyen des forêts dans les Pyrénées. On rencontre dans les Alpes, les Cévennes et le Massif Central des bois dont les produits ne payent pas les frais de garde.
Est-ce à dire que nos chaînes montagneuses ne puissent produire des bois rémunérateurs. Assurément non : dans le Jura (1), les forêts domaniales donnent un produit net moyen (période de 1888-1897) de 6% 51 à l’hectare, ce qui représente au prix actuel des bois un rendement brut de 136 fr. 70 à l’'hectare. Dans les Vosges (2) le rendement est de 6° 28 à l’hectare.
Dans les Alpes (3) la forêt de Thônes sise à plus de
(1) Roux. Le produit des forêts domaniales du Jura. Revue des Eaux et Forêts, 1899.
(2) Mongenot. Le produit des forèts domaniales des Vosges. Revue des Eaux et Foréts, 1899.
(3) Schæffer. Une jolie forêl. Revue des Eaux et Forêts, 1901.
100 mètres donne annuellement 7 mètres cubes de bois ; les forêts suisses de Boveresse et de Couvet produisent respectivement 8" 4 et Qne7, La forêt de Callong (1) (Aude) dans la chaîne des Pyrénées, située à 1,030 mètres d'altitude, a donné par hectare et par an 19% 3 de gros bois de 1888 à 1896, ce qui représente un rendement de 347 fr. 40 à l'hectare. Ces quelques chiffres donnent un aperçu de ce que peuvent rendre des forêts de montagne bien exploitées et bien aménagées.
Elles supportent victorieusement la comparaison avec les pâturages les mieux aménagés. D’après M. Marchand (2) le revenu moyen d’un pâquier en Suisse est de 40 fr. 45, ce qui donne un rendement de 22 fr. 35 par hectare et par an. Dans nos Alpes, d’après M. Briot, on peut affirmer que les alpages les mieux exploités ne donnent pas un rendement supérieur à 70 francs. |
Dans certaines régions de montagne les forêts sont une source de richesses pour les communes. Dans le département du Doubs, arrondissement de Pontarlier, de nombreuses communes rurales tirent chaque année de leurs bois des revenus de 10 à 20,000 francs, quelquefois même de 40 à 50,000 francs (3).
La petite commune de La Chapelle-d’'Huin (4) (569 habitants) possède un revenu forestier de 24,000 francs qui lui a permis de supprimer toute espèce d'impôts et pourtant elle a consacré depuis dix ans plus de 100,000 francs
d’excédent de recettes à des travaux d'utilité publique.
(1) Revue des Eaux et Forêts, 1896.
(2) Marchand. Les torrents des Alpes et le pâturage (Aubais, 1872).
(3) Revue du T.-C.F.,décembre 1907.
(4) Descombes. Étude sur l'aménagement des montagnes
Une autre, la commune de Martignat (1), vallée de l'Ange (Ain), endeltée el sans ressource, à su en moins de cinquante ans se créer, en reboisant 300 hectares, des revenus lels que non seulement elle n'a plus de dettes, ni d'impôts, mais que ses habitants touchent chaque année une pelile rente.
Les landes et les pâtures communales des Alpes et des Pyrénées sont loin d'être aussi rémunératrices. Dans le bassin du gave de Pau (2), quarante communes possèdent 12,045 hectares de landes et pâtures qui leur procurent un revenu annuel de 20,891 francs, alors que les 5,783 hectares de forêts soumises leur rapportent 27,076 francs. Le syndicat de la vallée de Barrèges (3), qui administre les vacants et pâturages de vingt trois communes, soit 30,000 hectares, accusait en 1905 une recelle de 41,247 fr. 43 ; mais les divers droits de pacage sur environ 20,000 hectares, ne rentrent dans ce chiffre que pour 1,250 francs, il faut dire que la jouissance du pâturage est gratuite pour les habitants des communes qui entreliennent &,000 bovins et 17,500 ovins.
Si l'on compare ces divers chiffres, si l’on considère en outre que l'insuffisance reconnue de matière ligneuse tend de plus en plus à faire hausser la valeur des bois de fulaie, on peut conclure que la culture forestière apparait d'une façon générale comme plus rémunéra-
urice dès maintenant en montagne que la culture pasto-
(1) Cazal. Histoire d'une forêt. Lyon républicain, 7 août 1908.
(2) De Roquelte-Buisson. Statistique de la propriété communale dans les Hautes-Pyrénées. Ier congrès international de l'A. C. A. M. (1907).
(3) Cardot. La vallée de Lus-Bargelès. Ie congrès de l'A. C. A M. (1905).
rale et avec une supériorité plus grande encore dans Pavenir.
L'intérêt général qui veut une montagne couverte de sombres massifs et de pelouses bien entretenues n’est done pas incompatible avec l'intérêt du montagnard, et l’on peut dire que la prospérité des hautes régions renailra le jour où ses habitants, abandonnant leur pernicieuse méthode d'exploitation, reconslitueront une abondante végétation sur les sommets.
Pâturages et forêts ont en montagne leur place bien déterminée. Là ou les pentes se ravinent, où le terrain s’affouille et glisse, la plantation de massifs forestiers est le seul remède efficace ; elle sera complétée par quelques travaux élémentaires de protection, barrage, clayonnage ou drainage. Il y aura également intérêt à reboiser dans de grandes proportions les bassins de réception des torrents, afin de diminuer leur volume d’eau en Lemps de crues.
Partout ailleurs la meilleure culture à employer pour restaurer la montagne sera le päturage boisé ou pré-bois. Tous les auteurs qui se sont occupés des questions pastorales voient dans la culture sylvo-pastorale le salut de la montagne.
« Le pâturage boisé bien aménagé, bien soigné, dit M. Cardot (1), peut être le salut et la fortune pour la plupart de nos régions montagneuses ; c’est la forme idéale qu'il faut généraliser partout où la pâture nue s’appauvrit et se dégrade, c'est le seul moyen pratique de tirer parti des mauvaises terres délaissées par la culture
agricole ».
(1) Cardot. Restauration, aménagement et mise en valeur des
pâturages de montagne, (Paris, 1900).
M. Piccioli (D), directeur de l'institut forestier de Vallombrosa (Italie) vante également le pré-bois. € En créant des pâturages boisés et mettant les bois en rapport avec le pâturage selon les conditions du terrain, les uns deviendront le complément et le perfectionnement de Fautre et (ous deux unis nous permettront d'utiliser toute la production du terrain ».
Le pâturage boisé présente de multiples avantages : il laisse au montagnard suffisamment d'herbe pour la nourriture des troupeaux, il augmente d’une façon considérable la résistance des pelouses à l’érosion ; les bouquets de bois, étagés sur le flanc de la montagne, retiennent une grande quantité d'eau et conservent dans leur voisinage une humidité favorable à la conservation des herbages; ils les protègent contre l’ardeur du soleil et l’action des vents dessèchants ; ils enrichissent le sol par leurs décompositions foliacées et lui rendent des matières minérales puisées dans les couches profondes.
Quelle forme devra affecter le pré-bois ? D’après M. Cardot, les bouquets de bois doivent occuper les parties les plus infertiles, arètes, affleurements rocheux, talus d’éboulement ; ce n’est qu'exceplionnellement pour couper de trop grandes étendues ou donner les ombrages indispensables que l’on pourra en établir sur les surfaces aptes à produire du bon gazon ; dans ce cas on pourra déplacer périodiquement l'emplacement des bosquets après leur exploitation pour faire profiter ainsi la pâture proprement dite des herbages extrêmement abondants qui se produiront sur
la partie défrichée, enrichie par les accumulations d’humus.
(1) Piccioli. Ze problème des montagnes. 1er congrès international de l'A. C A. M. (1907).
M. d'Aulan (4) préconise un reboisement en damier, les bouquets de bois répartis symétriquement occuperalent environ un sixième de l’étendue à restaurer.
Ces deux méthodes peuvent trouver leur application ; la première convient aux pâturages de nos hautes chaînes de montagne des Alpes et des Pyrénées, tandis que la seconde peut-être employée à la mise en rapport des vastes plateaux du centre de la France. « Les pâturages boisés doivent affecter des aspects très différents suivant les climats, les sols, les expositions, les altitudes et aussi suivant le mode de traitement et de jouissance qu'on leur impose » (Fron).
Mais pour que le montagnard consente à planter des arbres, 1] faut que ceux-ci soient pour lui une source de revenus. Pour cela 1l faut augmenter aulant que possible le rendement des forêts, les aménager de façon à leur faire atteindre la production maxima. C’est ce que s’efforce de faire l'administration des eaux et forêts ; dans les bois soumis à sa gestion, la production er: matière va généralement en augmentant, soit en qualité, soit en quantité ; il y aurait donc intérêt à lui confier le plus de forêts possible.
Une cause influe grandement sur la valeur des coupes, c’est la difficulté que présente souvent le transport. Dans beaucoup de régions le bois se vend mal parce que les transports sont coûteux et abiment les arbres ; parfois il ne peut se vendre parce que l'enlèvement est trop onéreux et mème impossible.
Il est donc urgent de développer les routes forestières.
(1) D'Aulan. Reboisements en montagne. Ier Congrès international de l’A. C. A. M. (1907).
A ce point de vue la Suisse et nos régions du Jura et des Vosges peuvent servir d'exemple, à. les routes sont nombreuses et le bois se vend bien.
Comme les chemins ne peuvent pas passer partout, l'État devrait faire étudier et essayer ensuite sur ses domaines cerlains moyens de transport employés dans d'autres pays et susceptibles de donner de l'ons résultats, càbles porteurs, traïnages à la corde.
Un autre facteur qui semble devoir influencer les condilions économiques de la montagne el dont il faut dire quelques mots, c’est l'utilisation électrique des chutes d'eau. Les populations montagnardes ont à leur portée une force motrice incomparable comme puissance, bon marché, faeilite de transport, elles doivent venir industrielles. Lorsque ces forces auront elé convenablement aménagées, elles n'auront plus à aller à la plaine pour trouver les ressources qui leur manquent, l’émigralion industrielle se portera vers les hautes vallées.
La moulagne à toul ce qu'il faut pour devenir industrielle. Ses habitants joignent à une grande finesse d’espril une energie el une persévérance remarquables, qui leur permettront de s'adapter à tous les métiers (Bauby). Les cultures reconnues les plus avantageuses, forêts et prairies, exigent peu de main d'œuvre, les longs mois d'hiver leur imposent un chômage forcé, l’industrie oceupera ce temps de loisir, aujourd'hui cause de leur ruine.
Le développement de l'industrie est de nature à favoriser la culture forestière ; lorsque les montagnards auront vu les avantages que leur procure la houille blanche, ils comprendront l'importance qu'il y a à régulariser le débit des cours d'eau. L'industrie étant plus rémunératrice fera
oublier « les maigres avantages de ce pâturage en mon-
agne, qui n'est aujourd'hui si précieux et si intangible qu’en raison de l'impossibilité de trouver dans le pays d'autres sources de bénéfice » (Bauby).
En outre le bois que produira la montagne fournira la matière première à une foule d'industries qui l'emploiront et sa production deviendra rémunératrice.
En fait on constate aujourd'hui que l'attachement des populations pour la forêt concorde avec le développement de l’industrie. Les Vosges et le Jura sont les régions les mieux boisées en même temps que les plus industrielles de France. Dans le Midi la petite contrée de la Montagne Noire a su conserver intactes ses forêts ; l’industrie y est très développée, mines, usines métallurgiques, filatures, tissages, fabriques, se rencontrent dans chaque village.
Forêts et industrie, telestl’avenir de nos montagnes. C’est par le reboisement et par l'aménagement prudent de toutes leurs forces hydrauliques que l’on arrivera à les restaurer.
« C’est, dit M. Maurice Schwob(1), dans cette restauration que l’homme peut le plus ressembler à Dieu puisqu'il ne se bornera pas à créer, là où il ne restait qu'une surface aride, des plantes, des êtres vivants, mais qu'il créera aussi des forces nouvelles bienfaisantes. »
Telle est l’évolution qu'il serait désirable de réaliser pour créer en montagne un milieu favorable à la forêt. L'amélioration des pâturages permettra de tirer un produit plus rémunérateur des troupeaux et de reboiser certaines partiés peu favorables à la pâture. L'augmentation de production de la forêt mettra en évidence ses avantages et poussera le montagnard à reboiser. Enfin le développe-
ment de l’industrie facilitera le reboisement en introduisant
(1) Schwob. Le siècle de l’eau (Toulouse, 1903).
dans les régions montagneuses des sources de bénéfices bien supérieurs à ceux qu'ils retirent aujourd’hui de leurs
päturages dévastés.
Les montagnards sont incapables de réaliser seuls cette évolution économique ; il faut les guider et leur montrer la route à suivre, il faut les amener à aimer l'arbre, car sans leur concours le reboisement est impossible. On ne peut songer à employer des mesures coercitives, si l’État voulait du jour au lendemain imposer sa tutelle à tous les terrains à restaurer, il se heurterait à une opposition violente, dont il ne pourrait triompher. C’est par la persuasion et l'exemple bien plus que par la violence qu’on arrivera à restaurer la montagne.
Avant tout puisque le reboisement ne pourra se faire que par une transformation de l’économie pastorale et agricole, il faut pousser à cette transformation et la favoriser par tous les moyens.
La loi du 4 avril 1882 prévoyait tout un ensemble de mesures destinées à sauver la montagne. Nous avons vu quels ont été les résultats ; seuls les travaux obligatoires ont été exécutés moyennant de lourds sacrifices d'argent. Le reste de la loi est resté lettre morte.
Devant cet échec, des esprits généreux pensèrent que l'initiative privée devait apporter son concours à la solution des problèmes ardus de la montagne. De toute part se formèrent des ligues de reboisement et d’amis des arbres : Société Forestière de Franche-Comté et Belfort. Société des
amis des arbres. « Groupe d’études limousines ».
Avec elles les grands groupemerts dévoués à la navigation : « Loire navigable ». « Sud-Ouest navigable, » comprenant que jamais la Loire et la Garonne ne deviendront navigables, si on ne replante pas les montagnes qui les alimentent, s'attachèrent à faire connaître au public les bienfaits du reboisement.
Le Touring- Club de France, que l’on trouve toujours à l’œuvre lorsqu'il s’agit de la beauté et la prospérité de notre sol, se fit l’apôtre de la forèt. Il enseigna aux montagnards en herbe à aimer et à respecter l'arbre, suscitant partout l’éclosion de nombreuses sociétés scolaires forestières. Il a mème entrepris des travaux de reboisement comme nous le verrons plus loin.
Enfin estimant que la plume et la parole sont impuissantes à convaincre le montagnard, l'Association centrale pour l'Aménagement des montagnes a résolument joint l’œuvre à la parole ; elle a entrepris des leçons de choses sur des terrains communaux pris en location (1).
Fondée à Bordeaux le 21 avril 1904 par M. Paul Descombes, l'A. C. A. M. s’est proposé de montrer qu'il est possible d'arrêter rapidement et à peu de frais la marche accélérée de la dégradation.
Considérant que la surcharge du pâturage est la prineipale cause de la ruine de nos montagnes, elle s’est attachée à la supprimer sans que les populations pastorales aient à
(1) A. C. A. M. Compte rendu des assemblées générales, 1908 et 1909. — Descombes : La premiére étape de l'A. C. A. M. (Bordeaux, 1909). — Les territoires de l'A.C. A. h.— La proprieté communale dans les Pyrénées (Bordeaux, 1906). — La leçon de choses de l'A. C. A. M. Congrès des sciences sociales et économiques (Bordeaux,
1907). — Aapport adressé au Ministère de l'Agriculture sur l'œuvre accomplie de 1904 à 1909 par l'A. C A. M. (Bordeaux, 1909).
en souffrir. Elle s’est d’abord occupé des pâturages soumis à la transhumance. Sa méthode consiste simplement à les louer au lieu et place des propriétaires de transhumants. Ceci lui permet :
« De maintenir l'équilibre du budget des communes, en y versant autant pour restaurer leur domaine que les occupants antérieurs y versaient pour le dévaster. »
« De faire profiter gratuitement les usagers de l'herbe qui ne détruisent plus les transhumants. »
« De rendre libre une partie du terrain pour l'exécution des travaux de restauration et de reboisement. » (Descombes).
On arrive ainsi à une amélioration spontanée des pâturages. Ici la solution n’est qu’une question d'argent compliquée par la durée de l'opération et les habitudes séculaires des habitants.
Sur les terrains sans transhumance la solulion du problème est plus ardue ; il faut alors faire accepter par les populations pastorales une réglementation indispensable.
Dans les terrains qu’elle loue l'A. C. A. M. s'efforce d'accomplir tous les travaux qui peuvent favoriser le retour à la prospérité des communes ; elle améliore la pelouse, reboise les pentes arides, crée des pépinières, entretient ou construit des chemins, chalets, abreuvoirs.
Ses efforts ont été couronnés de succès. 3,000 moutons transhumants ont été expulsés de la Gela, 6,000 de Peyrelu, etc. Dans tous les territoires occupés, la végétation envahit des surfaces d’où on la croyail à jamais bannie et les ruisseaux débitent une eau constamment claire.
Le plus difficile est de faire accepter des bergers de se soumettre à une réglementation pastorale, de jouir du pâtu-
rage en bon père de famille. L'association a entrepris de
leur montrer les bienfaits que peut procurer une bonne réglementation. Elle s’est attachée tout d’abord à choisir un règlement d'application facile en le faisant porter sur un petit nombre de points : cantonnement du bétail, famure par le parquetage, marquage et gardiennage permanent, application aux chèvres du tarif le plus élevé.
Les procédés employés par l'A. C. A. M. offrent l’avantage de restaurer la montagne à bon marché : dans le territoire de la Gela, qui comprend 2,000 hectares loués pour cinq ans en 1904 et où l'érosion et la torrentialité ont entièrement disparu, l'expérience se clôt avec une dépense globale de 3 fr. 62 l’hectare.
En généralisant cette méthode une dépense de 15 millions serait suffisante pour mettre en état d'amélioration spontanée les 4 millions d'hectares en voie de dégradation dans la zone montagneuse.
L'expérience tentée par l’A.C. A. M. n’a pas été sans porter ses fruits dans l'esprit des populations montagnardes, l’excellence de ses méthodes a été reconnue, de nombreuses communes sont venues lui offrir des concessions de terrains. Dans le courant de 1908 six locations nouvelles ont été consenties ce qui porte à dix le nombre des territoires de l'association d’une superficie totale de 6,760 hectares (janvier 1909)
En outre les baux sont de plus en plus favorables. Le dernier en date comprend 1,275 hectares, sis sur les flancs du Pic du Midi, cédés par la ville de Bagnères-de-Bigorre pour soixante ans, avee possibilité pour l'association de faire « tous les travaux qu’elle jugera utiles pour la consolidation du sol, le reboisement ou l'établissement de pâturages boisés, l'amélioration et la mise en valeur, ainsi que la créa-
tion des pépinières et clôtures qu’elle jugera nécessaires ».
Ce qui montre aussi combien les communes ont compris l'utilité des travaux de lassociation c’est le bon marché auquel elles consentent souvent la location :
Vignec dans la vallée de lAure concède gratuitement 30 hectares de communaux ; Saint-Aventin loue 50 francs un territoire de 245 hectares qui, cédé aux transhumants, lui rapportait annuellement 400 franes ; le syndicat du Bas-Ossau lui afferme pour dix-huit ans 1,872 hectares au prix de 0 fr. 08 l'hectare.
Enfin, grâce à l'impulsion donnée par l'A. C. A. M.,certaines communes ont pris des mesures salutaires dont la généralisation serait de nature à enrayer la dégradation des montagnes. Argelès a soumis volontairement ses bois au régime forestier ; Campan a spontanément supprimé la transhumance sur son territoire ; Bazus-Aure propriétaire individis du territoire de la Gela a pris une délibération pour l'exploiter sans transhumance. Enfin le syndicat du Haut-Ossau s'occupe de rendre obligatoire sur ses pàturages le parquetage méthodique des moutons. |
En même temps l'A. GC. A. M. s'attache à développer toutes les mesures capables d'améliorer la siluation des montagnes. Elle étudie les procédés à employer pour substituer la vache au mouton et dans ce but elle se propose d'établir une fruitière dans la vallée de la Gela.
Une campagne analogue est menée dans les Alpes où M. le commandant Audebrand a fondé, en 1906, à Grenoble, sur les mêmes bases, l'Association Dauphinoise pour l'Aménagement des montagnes (4).
Dès 1906 moyennant le paiement annuel de 300 francs à
(1) A. D. A. M. Compte rendu des assemblées générales, 1907, 1908 et 1909.
la commune de Venose, celte association expulsait trois cents transhumants de la vallée de la Selle, admettant seulement à la pâture les moutons indigènes jusqu’à la concurrence de cent cinquante.
L'État lui-même, comprenant l'importance qu'à la modération du bétail, est entré dans cette voix (1). En 1907 il se rendait adjudicataire de 5,000 hectares de pâturages, propriété de la commune de Saint-Christophe-en-Oisans, pour une somme de 5,260 francs qui sera payée moitié par l'État, moitié par l'A. D. A. M. et diverses sociétés intéressées. Le résultat a été la disparition d'environ cinq mille transhumants qui chaque année dévoraient les pentes élevées du bassin du Vénéon et la dégradation a cessée. L'année suivante l'État s’est également rendu adjudicataire pour cinq ans des communaux de Revel en coopération avec l’A. D. A. M.
L'initiative privée a montré le moyen pratique de prévenir la dégradation sur la plus grande partie des terres montagneuses. Elle a montré également que lhostilité du montagnard n’est pas irréductible.
Il importe de continuer et d'étendre l’œuvre commencée, de pousser au relèvement de la culture pastorale. Mais leffort à réaliser est immense, l'État ne veut ni ne peut prendre à sa charge toute la dépense et Loute la responsabilité de cet effort ; il doit donc aider et encourager les iniliatives qui lui ont apporté leur concours, subventionner l'A. C. A. M. et ses filiales pour leur permettre d'étendre leurs opérations.
Jusqu'à ce jour, l’État a fait peu de choses dans ce sens ; les subventions qu’il a accordé à VA. C. A. M. sont loin
(4) Fabre. L'exode montagneux en France (Paris, 1909).
d’être en rapport avec l'utilité de l'œuvre entreprise. Elle a dépensé depuis sa fondation, à gérer et à créer ses territoires, 63,396 fr. 45 (1% janvier 1910) ; dans ce chiffre, les sommes accordées par l'État ne rentrent que pour 10,700 francs ; en 1909, deux demandes de subvention adressées au ministre de l'Agriculture restèrent sans réponse; il fut répondu à une troisième par une allocation de 750 francs, somme inférieure à celles accordées les années précédentes.
L'État doit seconder énergiquement les opérations des associations. On pourrait par exemple leur attribuer une partie du reliquat des crédits affectés chaque année au reboisement. On pourrait aussi prélever sur les sommes du pari mutuel 1 pour 100 pour l'aménagement des montagnes et le reboisement, comme cela se fait pour subventionner les travaux communaux d’adduction d’eau potable. Il serait aussi fort utile d'accorder aux associations la reconnaissance d'utilité publique, qui leur permettrait de recevoir des dons et legs.
En agissant ainsi, l’État, tout en n’engageant pas sa responsabilité, profiterait des modifications successives de la mentalité des montagnards pour appliquer les lois existantes ou celles qu'il conviendra d’y adjoindre.
Encouragées et secondées, les initiatives privées poursuivront en montagne leurs leçons de choses. Par des subventions, par la propagande, -par la persuasion, elles s’attacheront non seulement à faire disparaitre la surcharge du pâturage, mais à compléter l'outillage pastoral, à favoriser l’élevage de l'espèce bovine par la création de fruiüières pour l’utilisation du lait, à développer les prairies fauchables produisant des fourrages d'hiver pour faciliter
la stabulation et prévenir la dégradation des pâturages de
printemps. Enfin et surtout, elles s’efforceront de converür les populations à l’idée d’une réglementation pastorale (1).
Cette réglementation est absolument nécessaire si l’on veul aboutir à un résultat utile et durable en montagne, Elle doit consister essentiellement à déterminer la possibilité du pâturage, c’est-à-dire le nombre d'animaux qu’il pourra nourrir, à fixer la durée et les époques d’introduction.
Il faut également soumettre le bétail au gardiennage, si on ne veut pas le voir divaguer hors des limites de la pelouse et abîmer les plantations qui pourront être faites.
Enfin il est indispensable de prendre certaines dispositions pour maintenir les pâturages en bon état, pour permettre au gazon de se renouveler. Le parquetage méthodique du bétail et la mise en défens nous semblent approprier les meilleures mesures à préconiser. Le parquetage permet dutiliser sur place le fumier des animaux comme engrais.
La mise en défens, préconisée par les hommes les plus expérimentés dans les questions pastorales, consiste à diviser le pâturage en un certain nombre de cantons qu’on laisse reposer à tour de rôle, autrement dit qu’on mel successivement en défens pendant le temps nécessaire à leur restauration.
Au début de chaque saison, un canton nouveau est fermé au bétail, tandis qu’un autre canton lui est ouvert; lorsque tous les cantons ont été successivement mis en défens, on recommence une nouvelle rotation.
Établir un aménagement de la sorte, c’est diminuer la
(1) Fron. Forêts, pâturages et prés-boïs.
surface mise chaque année à la disposition du bétail, mais il ne faut pas un long traitement de ce genre pour accroître d’une façou notable la production du pâturage et le bétail qu'il peut utilement nourrir.
Telles sont dans leurs grandes lignes les mesures que doit prévoir toute réglementation pastorale, mais comment les faire adopter par les populations montagnardes.
La première idée qui vient serait de charger l'État, en vertu de son pouvoir de haute police, de faire appliquer ces règles après les avoir compulsées dans un texte de loi. Mais de nos jours l’État est déjà surchargé de besogne, il n'a plus assez d'argent pour mener à bout de nouvelles entreprises ; on ne saurait d’ailleurs raisonnablement le charger de toutes les dépenses d’une transformation économique ; ceci ne rentre pas dans ses fonctions.
En outre, une telle loi, édictant des règlements inflexibles, bien souvent contraires aux conditions des lieux et des populations, rencontrerait certainement des oppositions insurmontables. Pour qu'une réglementation pastorale puisse être acceptée et suivie, il faut avant tout y préparer l'opinion publique par de sérieux enseignements, et là c'est l’exemple qui est le plus efficace. À ce point de vue, celui qu'offrent l'A. C. A. M. et ses filiales promet de bons résultats et demande à être encouragé.
Certaines dispositions législatives favorisent l’orientation des administrations communales vers la réglementaüon. La loi du 4 avril 1882 et le décret du 30 décembre 1897, créant au Ministère de l'Agriculture un service des améliorations pastorales, leur offrent des avantages capables d’atténuer les sacrifices pécuniaires qu’entraîne fatalement toute restauration. Cette loi et ce décret permettent
au service des eaux et forêts d’allouer aux communes,
associations el particuliers des indemnités pour la mise en défens et des subventions pour tous les travaux concernant l'amélioration, la mise en valeur et l'exploitation des pâturages ; ils permettent mème d'obtenir le concours d'agents techniques pour la surveillance et la direction de ces travaux.
Ces dispositions devraient apporter un précieux appoint à la mise en valeur des montagnes. Malheureusement elles sont peu connues ; c’est à ceux qui sont le plus souvent en contact avec ces populations, particulièrement aux instituteurs et aux professeurs d'agriculture, qu'il appartient de les faire connaître.
Il serait bon également de provoquer et d'encourager la formation de syndicats pastoraux qui, bien mieux et plus facilement que les communes, travailleraient à la restauration et à la mise en valeur des pâturages mis à leur disposilion.
Il existe déjà dans la région pyrénéenne de vastes organisations de ce genre administrant les pâlurages d’une ou plusieurs vallées : Syndicats de Barrèges, du Bas et du Haut-Ossau, de Saint-Savin. Ces organisations devraient donner l'exemple et arrêter la dégradation des pâturages qu'elles administrent.
A côlé il faudrait développer de petits syndicats locaux (1), grouper les habitants d'un village, d'un hameau ou d’un groupe de chalets, les associer poar l'amélioration et Fentretien des pâturages, pour l’exploitation du fourrage, enfin pour la fabrication et la vente des produits
laitiers. Ces associations réduiraient considérablement les
(4) Cardot. La vallée de Luz-Barèges. We congrès de l'A. C. A. M., (1906), p. T8.
frais d'exploitation et accroitraient les profits : elles supprimeraient en même temps les eflets si désastreux de la jouissance commune.
Pour parer aux dépenses nécessaires le syndicat établirait une taxe pastorale modique imposée à chaque usager par tête de bétail introduite, comme cela se fait dans certaines régions, Franche-Comté et Savoie. D'accord avec les municipalités, il imposerait à ses membres des Journées de prestation pour les travaux d'entretien et d’amélioration.
Enfin lorsqu'il s'agirait d'entreprendre des travaux importants, demandant de plus fortes sommes, comme la construction d'une fruitière, le syndicat pourrait demander une subvention et obtenir des caisses régionales agricoles des avances (1).
A ce propos signalons l’organisation du crédit agricole comme un des moyens les plus propres à favoriser la transformation économique de la montagne. C’est souvent en effet le manque de fonds qui empêche le cultivateur d'accomplir bien des améliorations et qui le retient dans l'inertie et l’indolence.
En conclusion, c'est en transformant l’économie agricole des régions montagneuses que l’on arrivera à leur restauration et, comme on ne prend bien l'homme en général que par l'intérêt, c’est en montrant au montagnard qu'une culture forestière et pastorale bien comprise peut lui procurer des revenus que l'on arrivera à la transformation désirée.
Il faut mettre nos montagnards sur la voie du progrès el de l’aisance. Il faut les orienter vers l'exploitation col-
(4) Loi du 29 décembre 1906.
lective et coopérative, la seule rationnelle et vraiment rémunératrice.
Mais, nous l'avons vu, le regazonnement n’est qu'un pallatif insuffisant, l'aménagement des pâturages ne peut ètre qu'une étape vers la mise en valeur complète des régions montagneuses ; celle-ci doit comporter généralement le reboisement d’un tiers, le reste étant laissé à la pâture. La forèt devra recouvrir certaines parties aujourd'hui dénudées, pentes escarpées, bassins de réception de torrents.
Mais le reboisement ne doit pas s'étendre uniquement à la haute montagne ; si dans ces régions l’existence de la forêt est nécessaire, partout ailleurs elle est fort utile ; elle maintient la fraicheur, protège les cultures contre les vents dessèchants, régularise le régime des pluies et la température ; elle est aussi le meilleur moyen de mise en valeur des terres pauvres et incultes : l’exemple des Landes, de la Sologne et de la Champagne pouilleuse, en est la preuve indiscutable.
Partout, aussi bien dans les régions de moyenne montagne que dans la plaine, on rencontre des terres abandonnées par l’agriculture ; friches, landes, garrigues, terrains incultes ou dégradés, où il serait possible de créer sans grands frais des bois, qui leur donneraient la fertilité.
La France compte 6 millions d'hectares (1) de terres
(4) Descombes. La défense des montagnes. Revue des Deux Mondes, 45 juin 4907.
182 CHAPIRRE VI
inculles, 14 pour 100 de son territoire, c’est beaucoup trop. Celles-ci sont loin de se trouver toutes dans la haute montagne ; il existe un million d'hectares de landes dans les plaines qui bordent l'Océan (1).
Dans le centre, le Limousin (2) renferme 298,000 hectares incultes.
Pour la plupart de ces terres incultes le reboisement serait le procédé le plus efficace de mise en valeur. Leur replantation aurait le double avantage de procurer de beaux revenus à leurs propriétaires et de permettre à la France de trouver un jour chez elle la matière ligneuse que l'importation sera impuissante à lui fournir. La diminution de nos ressources forestières constitue un véritable péril national, qu'il est nécessaire de conjurer.
Aujourd’hui grâce aux efforts de nombreuses sociétés forestières et de certaines associations de sport (Touring- Club, Club Alpin Français), gràce aux sociétés scolaires et aux fêtes de l’arbre, on commence à reconnaître les bienfaits de l’arbre et à réclamer des mesures contre la déforestation de notre sol.
Lors des désastreuses inondations de 1907 la presse a été, pour la première fois, unanime à en accuser le déboisement. De même on a reconnu que les récents ravages que vient de causer la Seine à Paris et dans sa banlieue avaient pour cause première la déforestation du Morvan.
Des symptômes d’un puissant réveil forestier se manifestent de toutes parts, surtout dans les régions méridionales souvent éprouvées par les flots destructeurs de nos
(45 Fabre. L’exode montagneux en France, p. 21.
(2) De Clermont. Le plateau de Millevaches. Ile congrès de PA. C. A. M. (1906).
cours d’eau. On n’en est plus à compter les vœux émis (D), tant par les Conseils généraux et municipaux que par les Chambres de commerce et autres groupements de toutes sortes en faveur d’une réforme forestière,
Beaucoup de corps élus ne se contentent plus de déplorer la situation, ils favorisent la replantation dans la mesure de leurs ressources (2). Le Conseil général du Rhône affecte chaque année 11,000 francs à l'entretien de pépinières qui fournissent gratuitement des plants aux communes et aux particuliers. Le Conseil général des Bouches-du-Rhône consacre annuellement 15,000 francs au reboisement; celui de la Côte-d'Or 1,500 ; ceux du Doubs et du Jura chacun 2,000 francs. Les Conseils généraux de la Seine, de la Gironde, de l'Aude, des Hautes et Basses-Pyrénées subventionnent PA. C. A. M., celui de Hiséere ADAM.
Beaucoup de Conseils municipaux entrent aussi dans le mouvement, plantent des terrains communaux soit euxmêmes, soit en participant aux travaux des scolaires forestières ; le nombre de celles-ci va sans cesse grandissant, el l’on en rencontre dans toutes les régions de la France.
Avec les corps élus une multitude de groupements se préoccupent de la question; Chambres de commerce, sociétés industrielles subventionnent toutes les entreprises forestières. Dans le détail des subventions accordées à l'A. C. À M. (3) on relève à côté des noms des Conseils
(4) Revue du T.-C. F., décembre 1907, janvier et février 1908. (2) Descombes. Le centime du reboisement. Limoges, 1908. —
Bulletin de S. F. B., novembre 41909.
(3) A. C. A. M. Compte rendu de l'assemblée générale (1909), p. 20.
généraux pyrénéens, des villes de Bordeaux, de Barrèges et de nombreuses petites localités, ceux des Chambres de commerce de Bordeaux, de Bayonne, de Paris, du Club Alpin, du Touring-Club de France, de l’Automobile-Club du nord de la Frante, de l'Association française pour l'avancement des sciences el de la Compagnie générale des eaux. L'A. D. A. M. (1) s’est adjoint comme collaborateurs la Compagnie P. L. M. et diverses sociétés industrielles de la Romanche.
On peut donc dire que l'on assiste à une résurrection de l'idée forestière et les amis de l'arbre voient leur nombre s'accroitre chaque jour.
Mais reboiser n’est pas tout, nous possédons en France 6,514,502 hectares de forêts qui sont à la libre disposition de leurs propriétaires, ceux-ci peuvent en user à leur gré el souvent ne se font pas faute d’user de la liberté qui leur est laissée. Il est urgent de remédier à une telle situation. « Il nous parait indispensable, dit M. Brunhes (2), directeur de l'observatoire du Puy-de-Dôme, d'indiquer dans la loi elle-même que le propriétaire appelé à jouir librement des produits du sol qui est le sien n’a nullement droit à l'abus, c'est-à-dire qu'il n’a pas droit de faire de sa propriété un usage nuisible à la société. » Ceci nous parait très juste.
Il est nécessaire de prendre des mesures énergiques pour protéger efficacement les massifs forestiers contre
les destructeurs et contre leurs propriétaires eux-mêmes.
(1) Audebrand. L’A. D. A. M. Ier congrès international de l'A. C. A. M. (1908), p. 107.
(2) Brunhes. Le progrès de la dégradation des pentes du Puyde-Dôme. 1er congrès de l'A. C. A. M. (1905), p. 144.
Donc reboiser le plus de terres incultes qu'il et possible et sauvegarder les foréts existantes, tel est le double but à atteindre pour restaurer notre domaine forestier, Mais cette restauration est une œuvre de longue haleine et pour aboutir elle à besoin de toutes les bonnes volontés : J'État, les particuliers, les collectivités doivent concourir 4
la solution du problème,
L'État ne peut se désintéresser de la question forestière, surtout en montagne, cù les foréts ont un caractère d’utilité publique.
Les lois de 1860 et de 1882 ont prescrit des travaux de restauration là où le danger d’érosion ést né el actuel ; nous avons vu les multiples défauts de cette législation, elle s'étend à des espaces restreints, elle oblige l'État à acheter les terrains qu'il veut reboiser et entraine d'énormes dépenses.
I est nécessaire de réformer celle législation, de soumettre de plus grandes étendues à l'action de l'État, Mais celle action doit s'exercer diversement : on ne saurait élendre à la majorité de la zone montagneuse le principe de l’expropriation forcée, voir l'État nalionaliser toutes les terres pauvres de montagne.
Cette nationalisation n'est que l'application à no# montagnes de la théorie de la réapproprialion du #01, chère aux socialistes contemporains, et que M. Faguet (4) définit ainsi: « On exproprie le propriétaire qu'on juge qui adm
(1) Faguet, Le sociulisme en 1907, p. 2%,
nistre mal sa propriété où qu'on juge qui nuit à l'État comme trop riche propriétaire de biens dont la société ne tire aucun profit. On l’exproprie, cela fait on donne sa propriété à ceux que l’on juge qui l’'administreront mieux et de telle sorte que la société en tirera davantage. »
Les collectivités montagnardes n'ont pas géré les étendues sylvo-pastorales conformément au bien général et l'État cherche à se les approprier, s'estimant seul capable de leur faire rendre les services que la société doiten retirer. Telle est la méthode que consacre la loi de 1882. C'est la première étape vers la socialisation du sol (1), « elle commencera par les terres pauvres pour englober ensuite de plus enviables ». (Fabre).
La restauration des montagnes par nationalisation a de. graves inconvénients. Elle engloutit dans les périmètres des millions pour acquérir des terrains pauvres, de situation difficile, qui lui seront plus à charge qu’à profit. Elle enlève au montagnard la propriété de ce sol auquel depuis des siècles il arrache de quoi subvenir à ses besoins au prix de longs et durs labeurs ; elle rompt ainsi le lien ancestral qui lie l'homme à la terre et favorise l’exode rural ; elle diminue ces inépuisables gisements de bras robustes qu'est la montagne, où nos campagnes recrutent la main-d'œuvre qui leur fait défaut.
Et l’État peut-il répondre que le jour où il aura accomph son œuvre de restauration, il ne sera pas obligé de laisser couper, piller, pâturer ces domaines péniblement restaurés.
(1) Fabre. L'exode montagneux en France. — Lemouvement sylvopastoral et le programme agro-socialiste en France. Ier congrès de l'A. C. A. M. (1905).
L'engrenage des lois sociales ne conduira-t-il pas un jour les terrains ainsi accaparés dans les mains de quelque puissante compagnie fermière, de quelque grand syndicat qui aura tôt fait de les réaliser et d’anéantir l'œuvre accomplie ?
La socialisation du sol se traduira fatalement par un retour à cette jouissance indivise qui à caractérisé les longs siècles du début de l’époque féodale. La propriété de l'Étât sera considérée comme la propriété de lous, chacun voudra en profiter, il en résultera un pillage général que rien ne pourra arrêter.
Déjà des symptômes de cet état se manifestent dans les périmètres et il est certain que l'État éprouvera de plus en plus de difficultés à se défendre contre d’àpres convoitises, appuyées sur l'intérêt électoral ; et s’il arrive à réaliser le monopole de fait que certains voudraient lui attribuer, ces difficultés seront portées au maximum. De toute part ou se verra obligé d'accorder des concessions soi-disant précaires qui à la longue deviendront définitives. On est déjà entré dans cette voie, et le procédé ne tardera pas à se généraliser.
L’expropriation du sol ne saurait donc être un procédé à préconiser ; c’est comme le dit l’éminent ministre russe, M. Stolypine « un remède de cannibales ». Nous ne voyons pas dans la loi de 1882 une méthode à généraliser, et nous ne croyons pas avec M. David qu'il serait bon « de donner à l’administration forestière le droit d’acquérir tous les terrains dont le reboisement lui paraîtra nécessaire » (1) et, « de modifier la loi de 1882 de façon de per-
(4) David. Rapport sur le budget de l'exercice 1908. Agriculture, p- 145.
mettre à l'État de créer à côté des périmètres de reslauration des périmètres de simple reboisement ».
Une proposition de loi déposée sur le bureau de la Chambre le 18 novembre 1907 (1) par M. David demande l'extension du domaine d'application de la loi du # avril
Il propose une rédaction nouvelle de l'article 2 ainsi conçue : «€ L'utilité des travaux de restauration et de reboisement nécessaires pour le maintien et la protection des terrains et pour la régularisation du régime des eaux ne peut être déclarée que par une loi (2). »
On voit sans peine ee qui résulterait de lPadoption d'un semblable projet : il permettra d'accaparer petit à petit toutes les terres pauvres ; « il équivaut aux mesures violentes que le gouvernement prussien a inaugurées pour reduire les terriens polonais ». (Fabre).
Il faut donc rejeter comme inacceptable et dangereuse la méthode qui veut restaurer la montagne en développant l'expropriation du sol. La nationalisation devra être restreinte aux terres absolument dénudées et dégradées : berges, rives de torrents, couloirs d’avalanches, versants ravinés et instables ; partout ailleurs on devra prévenir la dégradation du sol sans l’arracher à celui qui le détient.
La France aurait tout avantage à imiter Îles nations voisines et à créer en montagne des zones de protection pour empècher et arrèler la dégradation ; les terrains frappés
de cette servitude seraient soumis à un régime particulier
(1) David. Proposilion de loi ayant pour but de compléter et de modifier la loi du 4 avril 4882. Documents parlementaires. Chambre, 4907, no 14345.
(2) Avant de se séparer, la Chambre a adopté sans discussion cette proposition de loi (avril 1910).
et l’État prendrait à sa charge tout ou partie des frais de restauration.
L'utilité de semblables mesures a été comprise et il ya actuellement à l'étude toute une série de projets et de propositions de lois tendant à créer des forêts protectrices. Deux propositions l’une de M. David (1), l’autre de MM. David et Baudin (2), cette dernière élaborée par le Touring- Club, ont, avec un projet (3) présenté par M. Ruau, ministre de l’Agriculture, fait l'objet d’un rapport de M. David déposé sur le bureau de la Chambre le 11 juillet 1908.
C'est le projet Ruau qui a rallié les suffrages de la commission de l’agriculture, qui s’est bornée à lui apporter quelques modifications (4).
En même temps que ce projet officiel plusieurs autres ont été étudiés par des forestiers éminents et ont recueilli les suffrages de nombreuses sociétés s'intéressant aux questions forestières. Nous citerons notamment ceux de M. Guyot (5), directeur de l’école forestière de Nancy, de M. Reynard (6), ancien conservateur des eaux et forêts et celui présenté par la commission de législation de la société forestière de Franche-Comté (7), présidée par M. Deroye inspecteur des eaux et forèts.
Daas le projet du gouvernement il n'est pas question de
(4) Journal officiel. Chambre, documents parlementaires 1907, no 843, p. 235.
(2) Revue du T.-C. F., novembre 1907.
(3) Journal officiel. Chambre, documents parlementaires, 1908, no 1526.
(4) Journal officiel. Chambre, documents parlementaires, 1908, no 1993.
(5) ler congrès de l'A. C. A. M. (1905), p. 296.
(6) ITe congrès de l’A. C. A. M. (1906), p. 226.
(7) Bulletin S. F. B., juin 1907.
forèts de protection, on se contente de reviser le litre 15 du code forestier relatif au défrichement, et à l’exploitation des boisdes particuliers. C'est R le premier défaut du projet, il ne s'occupe que des forèts existantes, laissant de côté les près-bois et les terrains à boiser.
Il aggrave et complique considérablement la législation relative au défrichement (1).
Tout d'abord l'opposition au defrichement de facultative devient obligatoire. Article 220 : « l'opposition au défrichement doit toujours être formée pour les bois dont la conservation est nécessaire » ; suit l'énumération des six cas prévus par le code auxquels on en ajoute un septième : « 7° au maintien des conditions économiques existantes ».
Ce motif basé uniquement sur l'intérêt économique conslituerait une intervention injustifiée et abusive de l'État. Le rapporteur se base pour juslifier celte innovation sur ce fait que l'exploitation abusive de grands massifs pousse des villages entiers de bücherons vers les villes où les atteud là misère ; ceci n'est malheureusement que trop vrai. Néanmoins admettre l'immixtion de l'Etat en pareille matière serait un précédent dangereux ouvrant la porte à toutes sortes d'abus. Pourquoi n'interdirait-on pas d'étendre la culture de la vigne puisque la surproduction du vin entraine les vignerons du Midi à la ruine et à l'émigration ?
L'aruele 221 contient une innovation dont l'adoption n'offre aucune difficulté. L'entrepreneur de la coupe est rendu solidairement responsable pour la réparation pénale encourue dans le cas de non déelaration de défrichement : celle mesure est de nature à assurer l'application plus exacte de l'article 219.
(4) Voir le texte aux annexes (annexe ®, p. 279).
La nouvelle proposition de loi ne considère plus comme défrichement le seul fait de soumettre un fonds boisé à un autre mode de cullure. L'exercice du parcours après exploitation, recépage ou incendie sera assimilé au défrichement et puni comme tel jusqu'à ce que le bois ait été déclaré défendable dans les conditions prévues par l'arücle 119. Rien ne s'oppose à l'adoption de ce texte qui sera la consécration d’une jurisprudence constante.
Mais on va plus loin, les dispositions relatives au défrichement sont, «dans les forêts traitées autrement qu'en taillis simple, applicables aux coupes rases et aux coupes qui, par leur étendue et l’importance de leurs produits, dépassent un dixième du matériel sur pied existant dans la forét. Elles s'appliquent en outre, dans celles de ces forêts situées sur la pente d’une montagne ou d’une colline, aux coupes qui laisseraientsur pied par hectare moins de quatre-vingts mètres cubes de matériel,quandils’agit de futaies,et moins de quatre-vingts arbres de réserves dans les taillis sous futaies. Elles sont également applicables aux semis et plantations exécutés par suite de la décision ministérielle en reniplacement des bois défrichés » (art. 223).
En somme ce texte fixe la quotité exploitable aussi bien dans les forêts de plaine que dans celles de montagne. Or si une lelle mesure peut se justifier en montagne où les forêts ont un caractère d'utilité publique, il n'en est pas de même en plaine où leur utilité présente un caractère surlout économique.
L'application d’une telle législation rencontrera toutes sortes de difficultés, elle nécessitera un contrôle de l’administration forestière sur toutes les coupes, une multitude de calculs pour déterminer le rapport de la coupe
avec la production, car celle ei varie avec chaque forêt.
On aboutira à des conflits, la plupart du lemps les propriétaires et l'administration ne seront pas d'accord.
Et malgré les nombreuses vexations que suscitera l’application d’une telle mesure, sera-t-elle efficace ? Le propriétaire ne pourra couper que le dixième du matériel sur pied, soit ; mais qui l'empêchera de recommencer l’année suivante ? En coupant pendant dix ans un dixième de son bois, il arrivera malgré la loi à ruiner sa forêt. La disparition de nos forêts sera retardée, mais non empêchée.
Enfin la proposition de la commission comporte un certain nombre d'autres réformes dont l'adoption ne présente pas de difficultés. L'étendue des bois que l’on peut défricher sans autorisation est réduite à 5 hectares (art. 224). Le délai de prescription pour ia poursuite des contraventions est fixé à trois ans au lieu de deux (art. 223) ; cette dernière mesure faciliterait la répression des défrichements délictueux, car souvent leur impunité vient de ce que l'administration n’a pas le temps d'agir.
Comme on le voit, le projet soumis au Parlement présente de gros inconvénients, et son application rencontrera certainement beaucoup de difficultés. Il propose des mesures que l’on ne peut admettre : opposition au défrichement pour le maintien des conditions économiques, réglementation de la quotité des coupes en plaine ; il soumet la propriété forestière à une réglementation tracassière peu faite pour engager les particuliers à planter des arbres.
Des deux projets écartés par la commission, celui de M. David est un essai d'acclimatation en France de la législation forestière suisse ; il pose dans son article 1® que l'aire forestière de la France ne peut être diminuée. Une
telle législation, excellente chez nos voisins, ne peut se jus-