A MONSIEUR RICHARD COBDEN
Membre du Parlement anglais.
va
Vous connaissez, sans doute, le mot significatif de M. de Gortschakoff, après la guerre de la Crimée : € la Russie se recueille. > Cette expression est parfaitement applicable à l'attilude que la Hongrie a prise et qu'elle garde, avec persévérance, depuis dix ans. Elle n'a donné depuis, en apparence du moins, aucun signe de sa vie et de sa force. Seraitelle morte? Point du tout. Pourquoi donc se tutelle seule, tandis que les Roumains et les Italiens remuaient de leurs cris le ciel et la terre î Ce fut peut-être une faute de sa part ; mais d'un autre côté, il faut croire qu'elle ne voulait pas embrouiller les questions, graves en elles-mêmes, en en suscitant de nouvelles, car chaque peuple doit attendre son tour, et, en outre, elle a raison d'espérer moins de l'appui des étrangers que de sa propre force vitale.
Je vais vous dire, monsieur, ce que la Hongrie a
fait depuis dix ans : elle s'est recueillie, elle a observe la marche successive des événements, elle a attendu que la politique nouvelle, inaugurée sur les ruines des principes de 4818, se dessinât clairement et nettement dans toute TEurope, avec toutes ses conséquences logiques et sous tous les rapports.
En effet, le nouvel arbre de la nouvelle doctrine est maintenant en pleine floraison : il commence à porter en abondance ses fruits prévus. Les princes, fortement unis naguère contre des dangers imaginaires, se font la guerre tour à tour. Les alliés d'hier deviennent ennemis le lendemain. L'opinion publique tombe dans la confusion, voyant que partout, dans la politique, le chemin battu des traditions séculaires est abandonné. C'est là le signe d'une nouvelle époque. Depuis dix ans, tout a changé en Europe comme dans une féerie. Le czar Nicolas, ce sauveur de l'Autriche et l'oppresseur de la Hongrie; lui, qui, en 1849, se croyait le maître des destinées de l'Europe, est tombé subitement en expiant par sa mort la faute commise, par son intervention en Hongrie, à l'égard de la politique essentiellement et véritablement ru^se. Son héritier, parmi les princes d'Europe, c'est Napoléon III à la tête de la France fortement concentrée. Mais il y a ici une distinction à faire : c'est que Napoléon a, en même temps, relevé le drapeau de 1848, sur lequel étaient inscrits les deux mots sacrés : indé^ pendance et nationalité ! Gloire éternelle à lui, s'il reste fidèle à ce drapeau ! sous cette condition, il sera tout-puissant en Europe. Les principautés da-
nubiennes sont là^ du reste, pour rendre témoignage pour lui. En tout cas, les peuples, naïfs dans leur foi , accueillirent partout avec avidité ces mots magiques , et si les vallées et les montagnes ont cessé poiir le moment de les répéter, les cœurs les ont saintement conservés pour ne les oublier jamais.
Après dix ans d'attente et de souffrances, la Hongrie voit poindre enfin à l'horizon politique l'aurore d'une amélioration, ou au moins d'un changement très-notable, soit au dehors, dans la situation politique générale de l'Europe, soit à l'intérieur, dans les rapports existant entre les différentes races qui l'habitent.
La Russie, à son tour, a été vaincue et humiliée, comme elle avait vaincu et humilié la Hongrie ; il est donc à supposer qu'elle ne voudrait pas, quand même elle le pourrait, intervenir de nouveau dans les affaires de la Hongrie. Donc, l'Autriche, séparée de la Russie par un abîme, ne peut plus compter sur celle-ci. Elle se trouve, du reste, isolée partout en Europe. L'Angleterre elle-même l'a vue avec indifférence, non-seulement dépouillée de ses provinces italiennes, mais, qui plus est, elle travaille de tout son pouvoir à rendre son retour en Italie à jamais impossible. La Prusse, de son côté, si elle sent réellement sa grande vocation, doit profiter des embarras de l'Autriche pour s'assurer, aux dépens de celle-ci, l'hégémonie en Allemagne, sous peine de se voir moralement et physiquement amoindrie, si elle ne s'agrandit pas sans cesse. Le
beau rôle dans toutes ces complications politiques est échu à la France, ou plutôt à son empereur; aussi tous les regards sont dirigés sur lui. Il est le seul souverain qui soit homme d'action; il veut beaucoup et il peut tout ce qu'il veut ; ses idées sont longuement mûries, ses projets bien arrêtés au fond de son âme. C'est lui uniquement qui a vaincu, en Crimée la.Russie, en Italie l'Autriche. Qui pourrait lui résister? Voilà la source du malaise et de la défiance qui régnent actuellement dans les relations internationales en Europe. On ne peut pas discuter la toute-puissance de Napoléon III ; il s'agit donc de savoir quelles sont ses idées et ses projets? Les peuples sont enclins à bien augurer de lui en leur faveur, après tout ce qu'il a fait pour les Roumains et les Italiens ; car si ce qu'il leur a garanti n'est pas une indépendance complète, cela en contient le germe assurément.
C'est ainsi que juge la Hongrie de la situation générale en Europe. Elle a cessé d'avoir peur de l'intervention russe ; elle a le droit de compter sur l'appui moral de l'Angleterre constitutionnelle ; la Prusse, fidèle à sa mission, ne saurait contribuer à augmenter la puissance de sa dangereuse rivale ; enfin la Hongrie a une certaine confiance dans la France. Ainsi, placée en face de l'Autriche seule^ elle se sent assez forte pour recommencer la liitte et revendiquer sa liberté et son indépendance légitimes. Elle ne demande pas, mais, ce qui est un point capital, elle ne craint pas non plus maintenant l'intervention d'un tiers dans ses affaires.
Passons à présent à une autre considération : Ce sont surtout les difficultés intérieures, résultats fatals des événements de 1849, qui ont condamné forcément la Hongrie, pendant les dix années dernières, à une inactivité absolue. A ladite époque, tout changea en Hongrie;, rien de ce qui existait auparavant ne resta debout : ses limites, l'intégrité de son territoire, ses lois, sa constitution avec sa vie politique, et jusqu'à ses mœurs et sa vie sociale, subirent une transformation complète. Avant 4849, alors que la Hongrie jouissait de la plus grande liberté politique, et malgré les nombreuses différences entre ses habitants^ il n'y avait que deux partis politiques en présence : le parti du progrès et le parti conservateur. Le premier voulait la responsabilité de fait du gouvernement, car celle de droit, nous l'avons toujours eue ; la liberté de la presse, car la censure avait été introduite contrairement aux lois; l'égalité en tout, civile et politique, sans distinction de classes, etc. Le parti conservateur était opposé à tout. ceci, et ne consentit qu'à des concessions partielles et insuffisantes. Les événements de 1848 donnèrent la victoire au parti libéral (car je. ne. puis l'appeler démocratique); mais si, sous l'influence du. moment, les conservateurs acceptèrent de leur plein gré, et même avec un certain empressement, les réformes . demandées par leurs adversaires , plus tard, pendant Iji guerre de l'indépendance, ils en restèrent de loin les spectateurs, ce qui fit qu'après la grande chute il y. eut entre les deux partis une
profonde méfiance : les conservateurs accusant les libéraux d'avoir perdu par leurs fautes la patrie commune, et ceux-ci leur reprochant leur mollesse ou leur absence au moment suprême, lorsqu'il fallait défendre à outrance l'existence même de la nation. Avant 1849, le plus parfait accord et la plus giFandè~ tolérance régnaient entre les différentes sectes religieuses, telles que les catholiques, grecs unis et non unis, unitaires, protestants des deux confessions, et juifs. Cette tolérance était ellemême le fruit de notre liberté politique, car ces "deux libertés ne peuvent fleurir ni exister que conjointement. J'avoue hautement que ce fut là sur-
tout le mérite du clergé catholique, le plus riche et le plus privilégié de l'Europe, mais en même temps le plus tolérant et le plus populaire, qui vécut sans s'isoler du peuple et sans affectation hypocrite, se mêlant avec décence, mais toutefois avec un certain abandon, tout comme un frère, dans la vie sociale du reste des hommes. Or, cet accord fraternel n'entrait pas bien dans les vues politiques du gouvernement autrichien, et c'est pour cela qu'il conçut l'idée du fameux concordat, qui avait pour but d'engendrer chez les catholiques l'esprit de domination, et de jeter en même temps les semences de la discorde et de la méfiance dans les âmes des fidèles des autres sectes. Il est vrai que, grâce aux lumières et à Tesprit de tolérance des catholiques, le gouvernement a échoué dans sa tentfitive inhumaine et anti-chrétienne, car le haut clergé, aussi bien que le clergé mineur, ne voyaient qu'avec répugnance
sacrifier V indépendance de l'église hongroise (semblable à celle de l'église gallicane , mais plus an cienne que celle-ci) à l'arbitraire de la cour de Rome. Néanmoins, les populations non-catholiques (8 millions et demi contre 7 millions de catholiques) conimencèrent à s'inquiéter, à se méfier des sectateurs du pape. Ils avaient raison de croire qu'on voulait non-seulement les germaniser^ mais encore les catholiciser. Peut-être soupçonnaient*iIs dans cette intrigue le secret consentement des catholi*ques ou du moins celui du clergé. C'est ainsi qu'il y eut en Hongrie, entre 1853 et 1857, une époque, où il sembla qu'entre les peuples de la Hongrie, même ce dernier vestige de l'ancien bon accord voulait à jamais disparaître.
Ce n'est pas tout cependant; je vais indiquer une autre difficulté encore plus complexe.
Avant 1848, les habitants de la Hongrie formaient plusieurs castes : ecclésiastiques, nobles, bourgeois et paysans, dont les trois premières jouissaient seules de droits politiques ; mais remarquez TEîëh ceci , la base de cette classification n'était ni la ^ race, ni la religion^ ni la langue, car il y avait des "^^ "nobles et des ecclésiastiques de tous degrés, quoique "Slaves , Roumains ou Allemands , comme il y avait ^es paysans quoique Hongrois. Voilà pour les individus. Pour ce qui concerne les districts, les provinces, les groupes de races enfin, il est très-important de savoir que tous ces districts et provinces privilégiés étaient habités soit par des Slaves, soit par des Allemands, tels que les Saxons de Transylvanie, les
Slaves de Croatie ; ces derniers, par exemple , ne "payaient, sous la constitution hongroise, que la moi- Tïe^T7mpôt]payé en Hongrie. Les Hongrois ne se sont jamais réservé pour eux-mêmes aucun privilège exclusif. Voilà pour les groupes de races.
Au point de vue des langues, je vous dirai que , dans le passé, en Hongrie, comme partout ailleurs en Europe, la langue de la haute administration était la latine, mais toujours conjointement avec la langue hongroise. Ce ne fut qu'il y a quatre-vingts ans , lorsque JosepETlI, éliminant des affaires pu- ITîquës Tidiome latin, voulut le remplacer par la Tangue allemande, qpe le pays maintint avec énergie la langue hongroise dans sa dignité officielle, dignité dont elle jouissait depuis neuf siècles. Je dis qu'elle fut maintenue par le pays entier, non parce
qu'elle était la langue des conquérants, mais parce qu'elle était celle de la grande majorité relative; parce qu elle était la seule qui fût convenablement cultivée et apte au but proposé; parce qu'elle était la langue de la classe privilégiée qui jouissait de droits politiques; parce qu'elle était parlée et comprise par au moins 9 millions sur 15; parce que, enfin, c'était le vœu universel, à tel point, q ii'eq 4830^ l es Croates jeiix-mêines demandaient à la Diète de faire une loi spéciale qui ordonnât l'enseignement de cette langue à l'Académie de Zagrab, capitale de la Croatie. C'étaient donc des considéiralions historiques , intellectuelles, ethnographiques et d'intérêts généraux, qui légitimaient le changement et le progrès dans cette voie,, d'autant plus
que depuis trente ans, la langue latine ayant cessé d'être la langue des écoles et des études, le nombre de ceux qui la comprenaient, montait au chiffre de quelque dix mille sur une population de 15,000,000.
Comment expliquer alors, nous objecte-t-on, le soulèvement, en 1848, des Slaves, des Roumains, des Allemands, contre la cause défendue par les Hongrois? En effet, c'est le côté le moins compris de notre révolution, mais seulement pour ceux qui, sachant la vérité , ferment les yeux à l'évidence, et pour ceux qui ne connaissent pas notre pays tel qu'il était avant 1848.
D'abord, il faut reconnaître ce fait, que sur 2,400,000 Roumains il y avait 1,200,000; sur 1,500,000 Allemands, 1,250,000; sur 4,700,000 Slaves, 3,000,000, qui n'ont pu être induits par aucun moyen persuasif, ni par la force, à prendre les armes contre nous; bien au contraire, la plupart d'entre eux s'étaient volontairement enrôlés sous notre drapeau. On saura, d'ailleurs, la vérité, en analysant les éléments d'un mouvement en apparence inexplicable, et en bien discernant les motifs des hommes qui commandaient , des motifs de la masse de ces peuples qui se laissèrent conduire par la ruse ou par la force. C'étaient partout des généraux et officiers autricnîèhs, munis d'instructions secrètes, d'armes et d'argent par la cour de Vienne, . qui se plaçaient à la tète du mouvement réactionnaire. En Slavonie et en Croatie, c'était le général Jellacsics; dans le Banat, le général Supplikatz; en
Transylvanie, le g énéra^ Pi^çhpgr. Ils n'étaient sim-
plement que les instruments aveugles dia . Jia...liaula camarilla. Mais il ne faut jamais juger ainsi du peuple;
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chez celui-ci, lors même qu il est égaré, on trouve toujours, au fond, des motifs plus nobles et plus généreux. Donc, bien qu'il soit indubitablement certain que les Croates ont été militairement et brutalement forcés de marcher contre les Hongrois ; que les Ser*
be g^aidés de MAQ J?Q^gtegs. Serbes étrangers, jvfiniis. de la Servie en dépit du droit international, n'aient visé"à autre chose qu'à l'extirpation des autres races pour s'emparer de leurs biens y que les Roumains n'aient été inspirés que par leurs frères des Principautés Danubiennes, qui voulaient ainsi agrandir leur Ëtat à nos dépens fil faut cependant avouer en même temps, qu'à cette époque d'une exaltation fébrile du sentiment national, toutes les races rêvaient un grand avenir, et, sous le drapeau mensonger que la perfide Autriche leur montrait, elles méprisèrent la liberté constitutionnelle et nationale dont elles jouissaient en Hongrie. Ainsi, la très-petite et très-pauvre Croatie avait la velléité de fonder un royaume indépendant ; la Yoïvodie voulait s'incorporer dans le futur empire serbe, encore inconnu ; et les Roumains aspiraient à devenir partie intégrante d'une Daco-Roumanie, qui pourra bien un jour se former, mais qui n'a pas encore eu d'existence.
Quel triste réveil pour eux tous après la lutte funeste et fratricide ! Avant leur triste triomphe, ils possédaient tout ; liberté politique et nationale (car l'élément hongrois n'en avait rien absorbé par la
force pendant dix siècles), et, maintenant^ ils ont . IMTperdu. Ajoutez à cela leur désespoir, envoyant l'Aut riche , bien que victorieuse, ménager les Hongrois dont elle craignait toujours la puissance même après la défaite, tandis qu'elle n'épargnait aucunement ses alliés, les Slaves et les Roumains 9 traîtreusement trompés par elle.
"^"L'aveuglement des races slave et valaque, dans cette conjoncture, est vraiment inconcevable. Elles n'avaient besoin que d'ouvrir les yeux et de porter leurs regards sur tous leurs frères existant en Europe, pour voir ce grand fait historique que^ depuis ^ la chute de la Pologne, tous les Slaves, à Texception ^des hàbifahis de la petite Servie, et, depuis Bajazet *J1512), tousles Valaques vivent partout opprimés, en Russie, en Autriche, en Turquie ; il n'y avait en Eu- *' rdpBtjtt'un seul pays, la Hongrie, où la race slave et la race valaque jouissent de la liberté constitutiopnellë et pussent, si elles le voulaient, librement "cïïlfivienéûrs langues eteonserver leurs moeurs natîonaies.
^ Je me demande encore comment elles ont pu oublier ce fait si évident , si palpable, et si incontestable? Il est facile à concevoir que, dans de pareilles circonstances, la fraternité cordiale qui régnait auparavant entre les différentes races, se soit changée d'abord en haine, ensuite en une sourde méfiance. Enfants de la même patrie, pendant longtemps encore ils se regardèrent comme ennemis. Ce fut là un des plus funestes résultats de la guerre ; ce fut la plus grande difficulté intérieure à vaincre en Hon-
grie, difficulté dont TAutriche se hâta, mais vainement, de profiter. Enfin, après dix ans de souffrances , ces peuples commencent à se réconcilier, l'un avoue ses torts, l'autre les pardonne, ceux qui se méconnaissaient, étant libres, ont fini par se reconnaître comme esclaves; et, maintenant, ils sont profondément convaincus que la liberté et la nationalité perdues par la discorde, ne peuvent être reconquises que par le rétablissement de l'ancien bon accord .
Yoilà, monsieur, l'énumération des principales difficultés extérieures et intérieures qui ont jusqu'ici impérieusement condamné la Hongrie à une inactivité absolue. Avant d'agir, ses peuples devaient se réconcilier. A présent, c'est fait ; s'ils marchent ensemble, rien ne pourra leur résister, tout doit leur réussir; l'Autriche, même avec l'aide de la Russie, n'a vaincu que la Hongrie en discorde, jamais elle ne pourra dominer sur la Hongrie unie.
Ainsi, nous avons vu la Hongrie à trois dififérentes époques :
En 1H49, luttant héroïquement contre deux empires ;
Plus tard, dans son humiliation, nous l'avons vue, silencieuse, taciturne, souffrant noblement, essayant avec prudence de se reconnaître dans sa nouvelle situation : c'était l'époque du recueillement;
A présent, l'ancien accord étant rétabli dans son sein, elle commence à agir.
De quelle manière? Vous allez le voir dans une autre lettre.
Je commence cette lettre par une assertion bien catégorique, à savoir : qu'en 1848, la Hongrie n'était pas véritablement ni généralement révolutionnaire, car, d'un côté, les paysans désiraient jouir de l'émancipation civile et politique dont la Diète de 1847-1848 venait à peine de les doter, et d'autre part, grand nombre de privilégiés ne pouvaient croire que l'Autriche, en combattant les idées libérales, irait jusqu'à la suppression de toutes les libertés. Mais, à présent, en 1859, la Hongrie est universellement révolutionnaire, dans ce sens, bien entendu, qu'elle veut renverser de fond en comble tout ce qui est basé sur le système actuel. C'est une thèse facile à démontrer. Il ne faut pour cela qu'énumérer brièvement, sans négliger cependant quelques détails essentiels, l'arbitraire qui a remplacé tout ce qu'ont perdu les paysans, les bourgeois, les nobles, enfin la patrie tout entière; en un
mot 9 comparer le passé de la Hongrie à son état actuel.
D'abord les paysans , par le décret de la Diète de 1848, soîat admis au partage de tous les droits 'civils et politiques , sans distinction de races et de religions; en outre, ils sont devenus propriétaires 'absolus de leurs terres. L'Autriche victorieuse leur retira, comme à tout le monde, tous leurs droite II est vrai qu'elle n'osa rétablir ni la corvée , ni la juridiction seigneuriale ; mais ayant augmenté leurs impôts de 50 pour 100, leur ayant imposé forcément l'emprunt soi-disant volontaire, le fait est qu'ils sont aujourd'hui beaucoup plus pauvres , et bien autrement esclaves, eux qui, avant 1848, avaient le droit de s'administrer par leurs employés communaux , responsables envers eux , et par eux éligibles d'année en année. Aussi demandent-ils avec énergie qu'on leur rende leur liberté , fleur encore vierge pour eux, cri éternel de la conscience de tous les hommes , sinon , ils préféreraient cent fois leur état passé à l'état actuel. Et, remarquez-le bien, c'est le vœu ardent de l'immense majorité, c'est-à-dire de 14,000,000 de paysans sur 15,500,000 habitants.
Mais les pertes des classes privilégiées, des nobles, du clergé, des bourgeois, pertes matérielles et morales, ont été bien plus cruelles encore. Écoutant la voix du temps» ils ont franchement abdiqué en 1848 le privilège de l'exemption de l'impôt; ils ont spontanément proclamé le principe de l'égalité civile et politique ; mais l'Autriche , en 1 849 , les a
non-seulement chargés d'un impôt insupportable, elle leur a en même temps ôté toutes leurs immunités et libertés séculaires. Il faut savoir, pour bien juger de la différence de ces deux époques , que la Hongrie était le pays le plus décentralisé de l'Europe, que nulle part dans le monde on ne pratiquait plus largement le principe de Tautonomie administrative. Les cent soixante juridictions étaient autant de républiques indépendantes; chacune d'elles avait ses statuts, son budget, ses traditions, son histoire, son caractère particulier ; les électeurs ne possédaient pas seulement le droit de choisir les députés, ils avaient aussi le droit de les révoquer, lorsque ceux-ci se montraient infidèles aux principes qui étaient ceux de la majorité de leurs électeurs. En un mot, V assemblée des électeurs était, dans la vie de l'Etat, le tout dans le tout; elle administrait les communes, les villes, les départements , dont tous les employés, les plus infimes comme les plus hauts, étaient, ou chaque année, ou de trois ans en trois ans, choisis par elle, et qui tous étaient responsables exclusivement envers elle. Donc, la Hongrie ne vivait pas uniquement dans son cœur, comme la France , elle vivait également dans tous ses membres, et elle y vivait toujours, sans interruption, tandis que l'État, dans le corps législatif, ne fonctionnait que de trois en trois ans. Tout ce qui ne concernait pas directement l'Etat, notamment : police , routes, salubrité, hôpitaux, écoles, institutions de bienfaisance, prisons, éducation, toutes sortes de fondations d'utilité publique et autres, étant du ressort des
municipalités, c'est-à-dire des communes, des villes, des départements : vous pouvez vous faire une idée de l'immense espace qui était ouvert ici à l'activité, à l'ambition et au patriotisme des bons citoyens. Aussi , c'est là qu'il fallait chercher et qu'on put trouver les meilleurs et les plus illustres patriotes de la Hongrie ; ces assemblées municipales étaient les prodromes où se formaient nos futurs hommes d'Etat. Hélas! cette constitution merveilleusement apte au développement des individus , ce modèle , s'il y en a au monde , de l'autonomie (self-government) municipale , ce foyer de patriotisme, ce palladium de nos libertés^ cette arène de nos luttes politiques de chaque jour , cette école pratique de magistrats et d'hommes d'Etat, elle n'existe plus; l'Autriche l'a complètement rasée et détruite. L'autonomie la plus large a été remplacée par la centralisation la plus despotique. 11 n'y a plus ni électeurs, ni députés, ni employés municipaux librement choisis; ce n'est plus la Diète qui fixe la cote de l'impôt et le nombre des recrues, c'est le plus capricieux arbitraire, et si vous ne pouvez plus payer l'impôt, vous êtes forcé de souscrire à des emprunts inouïs. Remarquez, en outre, que les exécuteurs de toutes ces injustices ne sont pas des nationaux, parce que ceuxci ont refusé de s'en charger ; par conséquent l'Autriche a fait envahir cette pauvre Hongrie par une nuée d'étrangers. Allemands, Slaves, Bohémiens, Moraves, Italiens, lUyriens, Polonais, qui, déjà par cette seule raison qu'ils sont étrangers et qu'ils ne parlent pas même la langue de leurs victimes, sont
on ne peut plus détestés. Sachez-le bien, il y a eh Hongrie deux armées, l'une est celle des soldats^ l'autre celle des employés étrangers; avais-je donc raison de dire que la Hongrie, dans une pareille situation^ est à présent plus révolutionnaire qu'elle ne l'a jamais été?
Heureusement, chez nous, la classe du peuple ne nourrit pas dans son cœur cette haine , partout ailleurs proverbiale, contre la classe jadis privilégiée; il est donc à supposer^ qu'ainsi qu'elle a, en i848, spontanément mis sous les armes 180,000 hommes pour la défense de la patrie, elle fera de même dans l'avenir ce que la classe cultivée lui conseillera. Le peuple sera, comme Briarée aux cent bras, l'armée qui agira, et la haute classe sera, comme Argus aux cent yeux, la tête qui dirigera.
Mais la Hongrie n'a pas été seulement attaquée dans ses intérêts matériels et dans la liberté qu'elle aimait, parce que l'ayant possédée depuis dix siècles, elle la connaissait et la pratiquait; l'Autriche a mis des entraves innombrables à tout ce qu'il y a de plus sacré pour l'homme : la liberté du progrès intellectuel et la liberté de conscience.
Parlons d'abord de ces peuples qui appartiennent à l'Église grecque. Il y en a en Hongrie, y compris la Transylvanie , près de 4 millions, dont 1 million 700,000, ou à peu près, sont de l'Eglise grecque dite unie. C'est une secte qui n'existe qu'en Hongrie. L'idée en appartient à Marie-Thérèse, qui lui concéda, à elle et à son clergé, quelques privilèges, sous condition de reconnaître l'autorité suprême du
Pape. Sauf cette différence , ils ont conservé leurs rites et tout le reste de leurs dogmes. Mais ce succès partiel n'encouragea que davantage le gouvernement autrichien à employer tous les moyens imaginables : la ruse , la corruption, la violence, l'intimidation, pour contraindre tous les orthodoxes à se convertir, et si, depuis 1790, le bouclier de la constitution hongroise les a préservés de ce prosélytisme persécuteur, celui-ci n'a éclaté qu'avec une fureur plus véhémente que jamais;... oui, parce que, depuis 1849, l'ancienne Hongrie n'était plus là pour le contenir. Vous pouvez vous imaginer l'effervescence que cette espèce d'inquisition a produite parmi les fidèles de cette religion, d'autant plus que ces 4 millions sont tous ou Roumains ou Slaves ; et si au point de vue de la race, ils haïssaient déjà profondément les Allemands, les choses maintenant sont allées jusqu'à ce point, que non-seulement les orthodoxes ne veulent pas se laisser convertir, mais que les unis eux-mêmes désirent rentrer dans le sein de l'Église-mère.
Yoilà pour l'esprit qui règne actuellement parmi les sectateurs de l'Eglise grecque.
A. l'égard des catholiques, celui-là se tromperait étrangement qui croirait que le Concordat ait été , en Hongrie, favorablement accueilli par eux. Si c'est par calcul que l'Autriche a conclu ce traité , elle s'est méprise d'une manière insigne. Comme, en vertu de nos anciennes lois, les évoques ne pouvaient publier ni bulles ni brefs de Rome sans l'assentiment du gouvernement civil , ils se trouvaient
ainsi presque entièrement indépendants du Pape ; c'étaient autant de souverains dans leurs diocèses. De l'autre côté, le bas clergé était, par nos institutions ecclésiastiques, fortement garanti contre l'arbitraire et le bon ou plutôt le mauvais plaisir de ses supérieurs, car en Hongrie, comme dans tout pays libre, ce n'était pas l'esprit du canon qui dominait dans les lois , c'était au contraire l'esprit du droit constitutionnel qui modifiait dans un sens libéral les dispositions du canon. Ainsi , le concordat n'a produit aucun résultat, si ce n'est d'avoir augmenté le nombre des mécontents; car les diocésains, ayant cessé d'être indépendants , se voient à présent à la merci des intrigues de la cour de Rome, comme les prêtres inférieurs sont placés à la merci de ceux-ci, qui ne sauraient être consolés par l'idée d'avoir un plus grand nombre d'esclaves sous eux , puisqu'ils le sont devenus eux-mêmes. Vous ne devez donc pas vous étonner en apprenant que ce fut le Cardinal-Primat d'Esztergom qui se chargea de remettre au souverain le mémoire des constitutionnels, ou en lisant à la tête de tous les mouvements et entreprises nationales les noms de nos plus riches prélats : le clergé catholique hongrois , pour sa tolérance, sa sociabilité, son patriotisme, son amour de la liberté, diffère de tout autre, il n'est comparable qu'à lui-même.
Je ne parlerai pas ici longuement des juifs, bien qu'ils soient chez nous une classe importante, tant par leur nombre (300 à 350,000), que par leurs richesses et leur profond attachement pour leur
patrie adopti\e ; ils ont, en 1848, prouvé ce qu'ils valent, et par leur sang versé et par leurs sacrifices, et depuis les persécutions de Haynau jusqu'à ce jour, ils ont trop souffert pour ne pas haïr le despotisme autrichien, et ne pas désirer le retour du régime hongrois.
La question des protestants est bien autrement importante, non seulement à cause de leur grand nombre (près de 3,000,000 et demi), mais parce qu'ils représentent , proportionnellement , la grande majorité des classes privilégiées, dépouillées de leurs droits politiques ; parce que c'est la secte la plus éclairée et la plus intelligente, grâce à son éducation plus libérale ; parce que la raison, étant le principe de leur religion , est nécessairement celui de la liberté dans la politique ; enfin, parce que nous voyons dans l'histoire de la Hongrie, que pendant les trois siècles de la domination des Hapsbourg, c'étaient toujours les protestants qui s'opposaient, tantôt par des voies légales, tantôt, lorsqu'il le fallait, par des insurrections à main armée, à l'envahissement du despotisme , puisqu'ils avaient à défendre, outre la nationalité et h constitution, la liberté de leur culte. Aussi, tous ces soulèvements ont-ils toujours abouti à autant de traités solennels (en 1606, 1622, 1628, 1645, 1711), ayant pour but et pour résultat deux choses : la liberté politique et la liberté de conscience. En effet, TÉglise protestante, avec son organisation presbytérienne, synonyme de la démocratique, ne pouvait exister, vivre et fleurir que dans un pays parfaitement libre. En fait, l'or-
ganisme du protestantisme est, dans Tordre des temps, postérieur au système politique qui dès le commencement régnait en Hongrie ; mais en principe c'est le même régime. En tout cas, il est évident que l'Église protestante n'aurait pu conserver sa constitution populaire, si elle ne se fût trouvée dans une conformité si merveilleuse avec la constitution politique du pays; par conséquent, la liberté civile, dans sa forme éminemment favorable à l'autonomie, est pour l'église protestante une question de vie et de mort.
On peut, en effet, affirmer sans hésitation, que seuls les protestants de Hongrie étaient libres sous tous les rapports. Si, d'un côté, ils participaient à tous les bénéfices de la constitution politique, basée sur le principe d'élection, dans la plus large acception du mot ; de l'autre côté, c'était le même principe libéral, qui constituait le fond de leur organisation ecclésiastique. L'Église protestante des deux confessions était divisée, avec un esprit logique, en communes , en districts et en diocèses. Dans la commune, chaque membre, riche ou pauvre, avait un vote légal -, elle choisissait son instituteur et son pasteur, et avait le pouvoir de les révoquer. Les affaires du district étaient administrées par les représentants de toutes les communes dont il était composé, et celles des diocèses, conformément au même principe, par les représentants de tous les districts. L'assemblée générale diocésaine, ou quelquefois synodale, sortie du suffrage universel, agissait dans sa sphère comme corps législatif avec un
pouvoir presque souverain, gérait les fondations, modifiait les statuts, choisissait les professeurs des gymnases et des collèges publics, déterminait le système d'éducation. Il est vrai que toutes les dépenses étaient supportées par les fidèles, l'État n'y contribuait en rien, mais aussi il ne s'immisçait dans rien, il n'avait que le droit d'inspection suprême, afin qu'on ne fît rien contre les lois générales du pays, ce qui, remarquez-le bien, n'eut jamais lieu de mémoire d'homme.
Cette admirable. autQjaoJïiie. ecdé§iastiaue futi^fiji lB49, renversée de fond en comble, comme fut ànéaniiè Tautonomie civile. Les protestants ne sont ^Tus indépendants, leurs affaires sont réglées par des décrets ; tout employé est nommé par le gouvernement central, la libre élection n'existe plus; on a même changé les subdivisions d'origine historique, sanctionnées par les traditions des siècles ^ on a imposé aux protestants des livres d'étude composés par les jésuites; on prétendit même dissoudre leurs écoles supérieures, en faisant dépendre l'existence de celles-ci de conditions matérielles et morales impossibles à remplir. Par exemple , si un gymnase ou une académie n'accepte pas pouFlànjue d'enseignement l'allemand, que les élèves ne^ comprennent pas, ces établissements, bien qu'il y "^en ait qui comptent de 1000 à 1 ,600 élèves, ne sont pas autorisés à délivrer des certificats valables. ' ^Ainsi, les protestants ont les plus puissants et les plus nombreux motifs d'être mécontents du système actuel , puisqu'il ont npa.sfi^ .
liberté civile, mais encore leur natigngUîéj à (l^'^^;^ "^lië face^mfîts appaTtiennent 5 ensuite, pour tout dire, leur progrès intellectuel et leur liberté de conscience courent le plus grand danger.
Mais je cesse d'analyser et de détailler spécialement les griefs des classes , des sectes , des races^ car je puis proclamer hautement que les peuples de la Hongrie ont été durement froissés en général dans tout ce qu'ils ont de plus cher et de plus sacré : dans leurs intérêts matériels, dans leur progrès intellectuel, dans leur sentiment national, dans leurs croyances religieuses, leurs mœurs, leurs traditions, enfin dans tout ce en quoi se révèle la vie sociale, nationale et religieuse d'un peuple.
Le bien-être du pays entier a été sacrifié sans merci à des considérations purement fiscales. C'est pour cela qu'on a quintuplé les impôts , qu'on a introduit l'octroi, le timbre, le monopole du tabac, les droits de succession, tous inconnus auparavant en Hongrie. Ce pays, qui n'avait pas un centime de dette, supporte à présent la charge de six milliards de la dette autrichienne.
C'est ainsi que, par des considérations politiques, on a inondé la Hongrie de milliers de gendarmes, qui n'ont fait qu'augmenter de quatre-vingts pour cent le nombre des délits et des crimes. Ces gens brutaux, ramassés dans l'armée, et composés pour la plupart de soldats étrangers au pays, sont investis du droit d'envahir à toute heure les foyers des familles paisibles, droit d'autant plus scandaleux en Hongrie, qu'avant 1 848 la liberté individuelle et l'inviolabilité
du domicile y étaient sacrées : le juge ne pouvait même pas arrêter une personne, ni entrer dans une maison, sans être muni d'un jugement légalement rendu. Car autrefois chez nous, comme en Angleterre, selon l'expression poétique de lord Ghatham : tout citoyen était sacré comme un autel , toute maison sûre comme une forteresse. Je vous laisse à penser combien, dans leurs âmes fières, les Hongrois se durent sentir irrités et blessés par cet arbitraire auquel ils n'étaient pas habitués ! En même temps on a introduit le passe-port, inconnu en Hongrie comme il est inconnu en Angleterre, de manière que les habitants qui, autrefois, pouvaient librement circuler dans le royaume, doivent s'en procurer un pour aller d'un village à l'autre. Imaginez-vous, par exemple, une famille qui, voulant fêter la naissance d'un fils ou les noces d'une fille, ferait inviter ses amis à une joyeuse réunion ; mais tout d'un coup le gendarme entre sans permission, s'asseoit tranquillement dans le premier fauteuil venu, allume sa pipe sans façon, promène avec impertinence ses regards autour de lui, pour voir si l'on ne fait ou si l'on ne complote rien contre la sûreté de l'État, ou plutôt pour faire sentir qu'il est maître et que les autres sont esclaves. Voilà une image fidèle et curieusement idyllique de la vie sociale telle qu'elle existe à présent en Hongrie.
C'est ainsi que l'Autriche a réintroduit en Hongrie l'ordre des jésuites, d'où ils avaient été chassés il y a un siècle ; qu'elle veut, de force, placer l'éducation de toute la jeunesse entre les mains des moines ;
qu^elIe fait arranger de nouvelles éditions des anciens classiques à Tusage des étudiants, croyant que c'est là le meilleur moyen de former des esclaves pour son empire , qui ne veut pas leur laisser de droits, mais seulement leur imposer des devoirs.
C^est ainsi que FAutriche marche aveuglément en avant dans son œuvre traditionnelle de dénationalisation, heurtant brutalement toute aspiration pa- ^trîotique, et en cela elle traite encore plus mal les Roumains, les Slaves, les Croates, ses imprudents 'àltiés de'1848, que les Hongrois, dont elle n'aurait 'pas triomphé sans Tassistance des Russes. Non seulement les décrets sont publiés dans cet idiome ignoré par la grande majorité; non seulement les étudiants sont forcés d'apprendre les sciences dans cette langue, qui leur est étrangère : mais encore les couleurs, les chansons, les costumes nationaux sont défendus ; un chapeau à larges bords chez les hommes, un nœud tricolore sur la robe d'une femme est un crime de haute trahison, et le premier gendarme qui passe, a le droit d'arrêter ces personnes.
Disons-le, en un mot, c'est l'esprit de patriotisme que l'Autriche voudrait extirper du cœur de tous les habitants de la Hongrie. Tâche impossible, s'il y en a au monde ; car, soit vice, soit vertu, il n'y a pas sur la terre un peuple qui aime sa patrie et la liberté avec plus d'orgueil que le Hongrois. C'est précisément ce patriotisme éclairé, qui fait la force indomptable des Hongrois , comme l'absence complète du même sentiment dans les autres provinces,
est la cause de la faiblesse de TÂutriche comme Ëtat. Même chez les Italiens et chez les Galliciens, la source du mécontentement n'est pas tant un ardent patriotisme, c'est-à-dire l'amour de la patrie libre, que plutôt, chez ceux-ci, une aspiration à l'indépendance nationale, et, chez ceux-là, une haine intime de la domination étrangère. Ne parlons pas de la Bohême, de la Moravie, du Tyrol et des autres provinces ; il y a si longtemps qu'elles ont été quelque chose, qu'elles l'ont presque oublié.
Mais la Hongrie est depuis l'an 893 un grand État, libre, indépendant, bien organisé. Il y eut une époque où nul autre en Europe ne le surpassait en étendue et en puissance, où trois mers formaient ses limites extrêmes, où lui seul, il tint tête à l'ou-^ ragan qui, partant de l'Orient, menaçait de bouleverser tout l'Occident. Quoi de plus naturel alors, que ces divers peuples vivant et luttant ensemble pendant dix siècles, eussent appris à aimer leur patrie d'un commun amour ? Car les sentiments de jalousie des races ne troublaient pas cette harmonie ; nous trouvons aujourd'hui toutes ces races telles qu'elles étaient dans les temps anciens ; aucune n'a été absorbée par l'autre, et ceux qui croyaient qu'en 1848, l'idée de la nationalité avait à jamais anéanti chez nous l'esprit de patriotisme^ se voient aujourd'hui complètement détrompés. La jalousie momentanée, excitée par de perfides intrigues, fait de nouveau place à l'amour de la patrie.
Ceux qui veulent juger sainement de la situation de l'Autriche et de la vitalité de la Hongrie, ne doi-
\ent jamais oublier le caractère politique qui distingue ce pays des autres provinces de TAutriche, à savoir : que dans cet empire il n'y a que la Hongrie qui ait sa propre histoire, et qui soit imbue d'un esprit patriotique^ et c'est ce patriotisme historique, plein de vie, ardent, qui ne la laissera jamais périr.
Mais avant de clore cette lettre, je dois vous rapporter, en signe de mon impartialité, des faits qui paraissent témoigner en faveur du gouvernement autrichien. En disant que l'Autriche a aboli en entier la constitution hongroise, je me suis trompé ; non, elle en observe très-religieusement un article, celui qui permet de confisquer les biens des personnes condamnées pour crime de haute trahison. Quoique notre code ait été remplacé par le code autrichien, dans lequel le droit de confiscation n'existe plus, par exception la dynastie maintient ce droit en Hongrie. Il est vrai que cet article unique lui a rapporté en 1849 environ cinquante millions de francs.
J'ai dit encore que les couleurs, chansons et costumes nationaux étaient sévèrement prohibés. Ce n'est pas l'exacte vérité non plus : au contraire, TAutriche a affublé du costume hongrois ses employés étrangers qui résident en Hongrie. Vous direz que c'est ajouter du ridicule, de la moquerie à l'injustice ?
C'est possible, mais c'est ainsi.
Avant de vous parler de ce que la Hongrie veut faire à présent, permettez-moi de vous dire, à grands traits, en m'abstenant des intérêts particuliers de classes, de races, de religions, ce que rAutriche a fait en Hongrie dans les dix dernières années.
L'épreuve que l'Autriche fait subir à la Hongrie n'est pas nouvelle. La devise de la politique des Habsbourg à l'.égard de la Hongrie est clairement énoncée dans un mémoire écrit et déposé dans les archives secrètes de la cour, où il est dit : Oportet ^^cere Hungariam catholicams germanam et mise'' , ram. Dans l'espace d'un siècle, l'Autriche a essayé deux fois de réaliser cette politique ténébreuse, en 4673, sous Léopold I, et en 1780» sous Joseph H, mais toujours sans succès. Sous Léopold I, on y renonça bientôt, car la Hongrie était plus grande que le monstre qui devait l'avaler ; ainsi cette ten-
tative n'a provoqué aucun changement profond \
dans la vie nationale ; mais l'essai de Joseph II était gros d'événements postérieurs, qu'il fit naître.
Joseph II, ce souverain philosophe et réformateur, était, quant à son principe, un libéral, mais, quant à ses moyens, un despote. Son plan était de créer , par des ordonnances arbitraires et non pas par l'assimilation pacifique et progressive, un État unitaire et allemand^ et c'est ce plan que l'empereur actuel a repris ; seulement, tandis que le premier voulait accaparer la puissance absolue pour réaliser plus sûrement ses idées libérales, le second veut la centralisation pour arrêter tout progrès moral, intellectuel et politique. Joseph II faisait le mal pour le bien, François-Joseph emploie le mal pour le mal : voilà la grande différence morale entre leurs buts.
La différence entre les deux époques n'est pas moins immense. Joseph II trouva ses peuples paisibles, en tranquille possession de leur liberté et de leur nationalité ; malheureusement , il les attaqua l'une et l'autre, et s'il n'était pas mort subitement et n'eût pas révoqué sur son lit de mort ses décrets anticonstitutionnels, un soulèvement général eût bien certainement éclaté. C'est de cette époque, de 1780 à 1790, que date la renaissance nationale et politique de la Hongrie. Si ce fut la race ^hongroise qui se mit courageusement à la tête du moiivftrQP pt^ ftn luttant pour la constitution de la patrie en général, pour sa langue en particulier, c'est assurément un mérite civique; elle ne fit par là que son devoir et comme patriote et comme
race ; les Roumains, les Slai^es, les Croates ne donnèrent'^sîgrie denëûr' vitalité nationale que "Ifen lus tard^ vers la période de 1835 à 1848, quoique a constitution du pays leur eût fourni aussi, comme aux Hongrois, toute la latitude et tous les moyens nécessAires,.. ,
C'est cette différence essentielle entre les tendances et les caractères des deux époques, qui a entièrement échappé à la pénétration des hommes d'État de l'Autriche. Si Joseph II échoua dans son audacieuse entreprise à une époque où les peuples de la Hongrie vivaient plutôt politiquement que nationalementy certes François-Joseph devait échouer aujourd'hui, alors que non-seulement la race hongroise a fait, dans le cours de près d'un siècle, d'immenses progrès dans la littérature, les sciences et les arts, mais que, chez les autres races, le sentiment de la nationalité s'est également réveillé avec vigueur. Du reste, ne voyons-nous pas que c'est l'esprit de l'époque moderne? N'est-ce pas là le principe prédominant dans les âmes des peuples, et qui va bientôt prédominer dans la politique universelle des États ? On pouvait bien f u-sionner les nations tant qu'elles étaient presque mortes; mais vivantes, elles se laissent tuer ; absorber, jamais.
L'entreprise était d'autant plus difûcile, qu'en Hongrie la question nationale est en même temps une question politique : les deux sont inséparablement jointes ensemble. Le gouvernement savait cela très-bien, mais le peuple le comprenait aussi ;
c'est précisément pour cela qu'il tint de toute son énergie à ce mouvement national, car celui-ci prêtait de son côté une force extraordinaire au mouvement constitutionnel et libéral , si antipathique aux principes réactionnaires de la politique autrichienne. Et voilà la vraie raison pour laquelle le développement si vif de l'élément hongrois déplut tant au gouvernement ; c'est pour arrêter ce progrès libéral, qui lui semblait dangereux, que la dynastie s'efforçait par tous les moyens d'éveiller le t sentiment national des populations non hongroises; I elle a même fermé les yeux sur les menées pansla- I vistes parmi les Slaves, quoique l'impulsion vînt de ; la propagande russe, qui pouvait devenir dange- ; reuse même pour les intérêts dynastiques»
Tandis que les Roumains, les Slaves, les Croates, trompés par TAutriche dans leurs espérances, regrettaient amèrement le passé, celle-ci travaillait depuis dix ans, bien que ce fût là un travail de Sysiphe avec son rocher, à implanter la langue allemande en Hongrie, partout et par tous les moyens. Et quel est le résultat définitif de cette tâche insensée? Le seul résultat, c'est d'avoir rendu l'élément germanique également odieux à toutes les nations, et de les avoir réunies toutes dans le sentiment commun du danger, danger qui ne peut être écarté que par une alliance renouvelée. Quelle que soit la race qui commencera la lutte, les autres la suivront avec unanimité.
Je répète que le but éternel que l'Autriche a constamment poursuivi, c'était celui de former une
monarchie unitaire, centralisée et égalitaire. Mais pour qu'elle en devînt une, il fallait germaniser et catholiciser tous les peuples qui l'habitent ; pour qu'elle fût centralisée, il fallait abolir toutes les constitutions et coutumes provinciales ; enfin pour qu'elle fût égalitaire, il fallait démembrer les États qui étaient trop grands, pour en faire de simples provinces faciles à dompter. Ce fut là précisément le cas avec la Hongrie qui, pour la population, comptait 1 5 millions d'habitants sur les 36 millions de tout l'Empire, et qui, pour le territoire, occupait 6,1 7S lieues carrées géographiques surjl 1 ,729; c'està-dire plus de la moitié de la monarchie. Ainsi, on commença, immédiatement après 1849, à morceler la Hongrie : on en détacha d'abord la Croatie et la Slavonie avec 332 lieues carrées géographiques; ensuite la Transylvanie avec 1,102; la Voïvodie avec 545 lieues carrées ; les confins militaires avec 609 lieues carrées; en outre, on divisa le reste de la Hongrie en quatre gouvernements séparés. C'est ainsi qu'on traita ce grand État, fier de son existence historique de dix siècles , absolument comme les chirurgiens dissèquent le corps d'un homme qu'ils croyaient déjà mort, mais qu'une douleur suprême fera se redresser tout-à-coup, à ia grande épouvante des criminels opérateurs.
La Hongrie supporta cette opération douloureuse avec une patience qui touchait à une insensibilité complète ; elle laissa au gouvernement toute la latitude pour expérimenter sur son corps et sur sa vie ; elle ne lui opposa aucune difficulté. Était-ce
une espèce d'épuisement après ses luttes héroïques? Était-ce attribuable à son penchant au fatalisme, dont les Hongrois, race d'Orient, ne sont pas toutà-fait exempts ? Ëtait-ce cette vis inertiœ qui, dans le cours des siècles, a tant de fois sauvé leur patrie? Était-ce le calcul d'un homme prudent qui, tout en souffrant, sait attendre son heure? Je crois que tout cela y avait sa part, et même que la Hongrie» dans le sentiment de sa grandeur et de sa force, pouvait être curieuse de voir si le pouvoir le plus despotique et le plus libre d'agir comme bon lui semblait, parviendrait à la transformer d'un État en une province, d'une nation en une peuplade.
L'Autriche, dans son enivrement, se croyait en droit et en mesure de. pouvoir traiter la Hongrie, après i849, comme si c'était elle, l'Autriche, qui l'eût vaincue, oubliant ainsi ce que déjà Machiavel avait si bien remarqué : «i Les princes sages ne regardent point comme une vraie victoire celle dont ils sont redevables à des troupes étrangères. >
L'Autriche, livrée à ce travail disproportionné à ses forces, me fait l'impression d'un homme insensé qui aurait une grande montagne située dans sa propriété, et à laquelle il voudrait donner une forme différente de celle qu'elle a reçue du Créateur ; il l'attaque en la coupant, la piochant, la trouant, jusqu'à ce que la montagne, patiente d'abord et muette, se mette à la fin en colère et que, d'une avalanche, elle ensevelisse pour toujours le téméraire.
Mais , apprenez-le bien , souverains : à ce que Dieu a créé, l'homme ne doit pas toucher.
Les griefs, monsieur, que je vais vous exposer dans cette lettre, n'ont pas, au point de vue des principes, l'importance de ceux que je vous ai énumérés jusqu'ici ; mais comme, d'autre part, ils pèsent de tout leur poids sur les relations privées et quotidiennes des hommes, ils sont par là plus sensibles, et en même temps d'une portée plus générale, puisque leur action irritante s'étend sur tous sans exception.
Tout le monde, hélas ! n'est pas fait pour ressentir de grandes douleurs en voyant la liberté et la patrie en danger, l'indépendance nationale menacée , l'avenir glorieux obscurci ; ordinairement, du moins, cette espèce de préoccupations politiques passe au-dessus de la tête de la multitude; tout homme, au contraire, est vivement affecté de l'arbitraire dans les décrets, de Tincertitude dans les choses, des ordonnances provisoires, des me-
sures nouvelles et tracassières qui le poursuivent partout dans sa vie sociale, dans ses affaires privées^ dans sa fortune personnelle, dans ses habitudes, ne lui laissant même dans son foyer domestique, comme dans ses affaires, ni sûreté ni repos. Eh bien I c'est de cette vie pratique tant tourmentée à présent en Hongrie, que je veux vous entretenir en quelques mots.
Vous appartenez au peuple anglais, dont la plus grande qualité est l'amour de la patrie; votre pays, ses mœurs, ses libertés sont mieux connus dans le monde que ceux de la Hongrie ; c'est pour cela que je prends votre pays comme point de comparaison, pour que vous puissiez mieux juger de l'humiliation dans laquelle est tombée la Hongrie, ma pauvre patrie.
Imaginez-vous, — quoiqu'il soit bien difficile , je Tavoue, de s'imaginer ce qui est chose impossible, — imaginez-vous, dis-je , que l'Angleterre ait été subjuguée par un conquérant étranger, et pensez qu'il y ait tout bouleversé. Vous n'aviez pas un centime de dette, et il vous impose l'intérêt de plusieurs milliards ; vous n'avez payé auparavant que 40 pour 100 d'impôt, et il vous oblige d'en payer 50 pour 100; vous ne connaissiez pas l'embarras administratif et financier du timbre et du droit de succession, il vous grève de l'un et de l'autre ; vous pouviez librement cultiver le tabac sur vos terres et le vendre à qui bon vous semblait, il vous le défend, et s'il permet de le cultiver, c'est lui qui l'achète en en fixant lui-même le prix '; vous pouviez
voyager, circuler librement dans le pays, comme Toiseau qui voltige dans Tair au-dessus de votre tête, et il vous demande un passeport sous peine d'arrestation, quoique vous ne veuillez aller qu'au village voisin pour visiter votre ami malade.
Mais ce n'est pas tout. Vous envoyez votre fils dans un collège, où les sciences ne sont pas enseignées en allemand , ce qui passe pour un symptôme d'esprit révolutionnaire ; votre fils excelle dans toutes ses études. Dépense et travail inutiles ! On lui refuse le certificat légal, car c'est en allemand qu'il faut savoir ce qu'on sait. Vous êtes invité à déposer comme témoin, ou vous avez un procès des plus justes; dans le premier cas, on vous pose les questions en allemand malgré votre ignorance de cet idiome, et vous perdez votre procès si vous n'avez pas plaidé en langue officielle, car la vérité, pour être reconnue, doit s'habiller en allemand .Vous allez renseigner vos juges : l'un est un Bohémien, qui ne comprend pas le hongrois ; l'autre est un Polonais, qui ne comprend pas le roumain ; le troisième est un Tyrolien, d'origine italienne, et ainsi de suite, et ils jugent les procès, dont les actes écrits en difiCérentes langues, ne leur sont intelligibles que par de mauvaises traductions. Vous êtes tranquillement assis dans votre cabinet, croyant que votre maison est une forteresse infranchissable,... c'était la vieille croyance en Albion, chez nous aussi; mais la porte s'ouvre brusquement, un gendarme entre, il vous demande ce que vous Usez, et s'il trouve le livre dangereux, il vous l'arrache, l'emporte.,... Ne
vous plaignez pas si vous êtes prudent, vous risqueriez votre personne; en vous taisant, vous n'aurez peut-être perdu que votre livre. Enfin, vous vous êtes scrupuleusement acquitté de l'impôt écrasant, en vous privant, vous et votre chère famille, de toutes les aisances de la vie ; mais le receveur du conquérant vous présente une liste de l'emprunt dit volontaire; si vous ne signez pas la somme qu'il vous désigne, on l'ajoutera à votre cote d'impôt de l'année suivante, et refuser l'impôt, c'est signe que vous êtes un révolutionnaire, ce qui est un crime de haute trahison .
Croyez, Monsieur, que je n'exagère rien, c'est là la plus fidèle image de la vie actuelle d'un habitant de la Hongrie 5 de quelque côté qu'il se tourne dans son cercle, il tire sa lourde chaîne constamment après lui.
Nous n'avons jamais été et nous ne serons jamais aussi puissants que vous ; nos hommes ne brillent pas, ainsi que les vôtres, comme autant d'étoiles, sur l'horizon du monde et de l'humanité ; nos drapeaux, quoique glorieux jadis, ne flottent pas, comme les vôtres, sur toutes les mers de l'univers j dans nos villes, n'ont jamais été amassés, comme chez vous, tous les trésors du globe : mais nous étions riches en droits, en liberté^ riches comme vous l'êtes 5 vous pouvez donc, comme Anglais, facilement juger avec quelle douleur profonde nous supportons notre abaissement actuel.
Âjoutez-y la confusion la plus désordonnée et la plus inextricable , soit dans les lois civiles et com-
merciales qui servent de règles pour les relations de nature privée concernant les propriétés et les affaires , soit dans les lois criminelles qui définissent le caractère et les limites des délits et des peines. La Hongrie avait ses lois propres, écrites successivement à travers les siècles ; elles ne formaient pas, comme c'est le cas avec vos c common-lav^s , » un code uniforme, travaillé d'un seul bloc; elles étaient nées, une à une, des besoins de Tépoque, et tombaient avec eux, partiellement ou entièrement, en désuétude. En outre , il y avait grand nombre d'usages et de coutumes ayant force de loi , quelquefois même en dépit des lois écrites. Ces usages et coutumes étaient oralement transmises de génération en génération, et vivaient uniquement par la pratique non interrompue. Je ne sais si je me trompe, mais je crois que de pareilles lois et coutumes , changeant rarement, puisant leur force dans l'observation quotidienne de leurs préceptes , étant transmises de père en fils comme héritage intellectuel et comme tradition , s'assimilent plus intimement aux mœurs des peuples, que des lois purement et simplement écrites. On lit le texte de celles-ci, mais on vit dans l'esprit de celle-là : une loi traditionnelle devient comme une seconde nature pour un peuple.
On ne saurait se figurer, mais il en est ainsi, que l'Autriche, dans son orgueil insensé, croyait pouvoir faire disparaître, par un mot d'ordre, toutes ces lois, coutumes et mœurs, que neuf longs siècles avaient profondément imprimés dans la vie in-
tellectuelle et sociale du peuple hongrois. Gomment pouvait-elle le croire possible? Avait-elle jamais essayé de changer la couleur des fleurs, telle que la terre dans laquelle elles sont nées, et le soleil qui les réchauffe de ses rayons, la leur ont donnée? Avait-elle jamais pu effacer les veines intérieures et profondes dont est sillonné un antique vase de marbre? Car, c'est ainsi que les idées, les passions, les intérêts, les traditions, les événements d'un long passé creusent et colorent capricieusement, mais en même temps indélébilement, la vie, la figure, le caractère de$ peuples. On peut détruire les fleurs et le marbre, mais changer les couleurs des uns, effacer les veines de l'autre, jamais. En voyant l'Autriche engagée dans cette œuvre impossible, je pense involontairement à Xerxès, cet autre despote, qui, dans son orgueil, voulait commander à l'Océan et aux vents, qui n'obéissent qu'à Dieu, le Créateur.
Cependant l'Autriche n'a pas reculé devant cette entreprise gigantesque et contre nature. En abolissant tour à tour les lois hongroises, en les remplaçant par les lois autrichiennes , en revenant de nouveau sur ce qu'elle avait fait, par ce changement continuel, elle a complètement bouleversé toutes les notions connues et reçues concernant l'idée de la propriété, des contrats, des délits, des peines, des droits et des devoirs. Aujourd'hui, par exemple, quelqu'un se croyait héritier présomptif selon les lois hongroises , le lendemain , un décret ayant paru, il cessait de l'être ; ce qui était permis un
jour, devenait défendu dans vingt-quatre heures; le délit d'aujourd'hui était déclaré crime demain ; vous pouvez donc penser combien pesaient sur tout le. monde cette incertitude et celte fluctuation éternelles dans tout ce qui concerne la fortune, la sûreté, la marche des affaires, la vie même des individus. Depuis dix ans, le gouvernement, avec une activité sans repos, a entassé décrets sur décrets, lois sur lois, ordonnances sur ordonnances, et tous ces statuts qui doivent régler et les relations privées entre les citoyens et les diverses branches du service public, ne sont encore que provisoires, rien n'y est définitif. Quoi de plus naturel que de voir ceux même, qui s'étaient le plus apathiquement résignés à attendre que le gouvernement expérimentât ses théories et ses principes, commencer à perdre patience? Ne sêrait-il pas temps, demandent-ils, de renoncer aux tentatives infructueuses? Sommesnous éternellement condamnés aux provisoires les plus ruineux? Quand, pendant dix ans, qui aujourd'hui équivalent à un demi-siècle des temps anciens, un gouvernement ordonnant et exécutant avec une autorité qui ne connaît d'autres limites que celles qui lui sont assignées par la force même des choses, n'a pu concilier, ni tranquilliser le pays, ni sortir du provisoire : un tel gouvernement n'a-t-il pas fourni la preuve la plus décisive que ce qu'il veut, doit être absolument impossible?
Telle est l'opinion générale en Hongrie.
Ne croyez pas non plus. Monsieur, que l'Autriche
protège même les intérêts matériels de notre pays. En tout cas, elle y met des entraves toutes les fois que les entreprises ont en même temps une importance plus ou moins morale ou intellectuelle.
Par exemple, je ne vous parlerai que de trois institutions qui, il y a une cinquantaine d'annés, ont été fondées et dotées par le pays et par des patriotes généreux, avec une dépense de plusieurs millions de francs. Telle est TAcadémie des sciences, établie en 1825, arrêtée dans ses travaux civilisateurs en 1840, et qui, après des démarches incessantes, n'a obtenu Fautorisation d'exister et de fonctionner qu'en cette dixième année de l'oppression. Tel est le théâtre national de Pest, qui non-seulement était mal vu par le gouvernement, mais dont la ruine était décidée d'avance, et à cet effet on donna, sur les fonds du trésor, une subvention considérable au théâtre allemand de celte ville; — il est vrai que, tandis que le théâtre national prospère, ayant le public pour lui, l'autre fait faillite chaque année , précisément parce qu'il est protégé par le gouvernement. Tel est, troisièmement, le Ludovicée, fondé en 1808, dans le but de donner gratuitement la hante instruction, géométrique et militaire surtout, à plusieurs centaines d'élèves. Savez-vous ce qu'en a fait rAutriche? Quelquefois elle s'en sert pour y établir un hôpital militaire, d'autres fois elle en fait un entrepôt de fourrages. C'est un des plus grands et des plus magnifiques palais de Pest, bâti sur les bords du majestueux Danube, entouré d'un parc royal, enfin c'est un splendide monument public, qui témoigne
avec éclat du sublime sentiment patriotique qui l*a élevé. Mais le voyageur patriote, qui passe tout près de ses murs sur les flots du Danube, ne peut s'em* pécher, en le regardant, de verser des larmes amères, car il pense au passé fa^reux où l'on bâtissait un semblable palais pour l'éducation de la jeunesse, et lui compare le triste présent où on le lui a fermé, le gouvernement autrichien agissant ainsi comme les anciens barbares.
Je conçois encore, en me plaçant au point de vue autrichien, que le gouvernement ait soin d'étouffer toute étincelle, quelque petite qu'elle soit, qui, un jour, pourrait augmenter l'embrasement général. Mais comment expliquer l'opiniâtreté avec laquelle il met des entraves au développement agricole du royaume? Vous savez que la Hongrie est par excel* lence un pays agricole. La fertilité incomparable de son sol, la variété infinie des pit>duitsde son climat, la noble passion qui porte de préférence ses faabi^ tants à cette occupation, désignent clairement au gouvernement l'agriculture comme la priodpala source de la richesse du pays. En effet, en Hongrie, l'agriculture est tout, l'industrie n'est rien. Si Ta*griculture n'y a pas encore atteint le plus haut degré de son développement, la cause en doit être cher^ chée dans plusieurs circonstances , telles que : le manque de bras, ^^ar le pays est trop ^endu et pas assez peuplé; ensuite, les propriétaires n'avaient pas autrefois de stimulants pour augmenter leur production, car la Hongrie Mant cépanëe des autres provinces de l'empire par une bartière de douaoes,
l'empereur, soit en sa qualité d'archiduc d'Autriche, soit en celle de roi de Bohême, s'opposait sur toutes les frontières à l'exportation, et même au simple transit, de manière que, privée de cet écoulement, la Hongrie ne savait que faire même de ce qu'elle produisait avec peu de culture; ajoutez à cela que les trop grandes propriétés rurales, dont nous avons surtout un grand nombre , ne sont pas très-aptes, par leur nature même, à être soigneusement cultivées.
Mais la position de ces grands propriétaires, dont plusieurs possèdent des terres qui dépassent en étendue maintes petites souverainetés allemandes, devint bien plus grave en 1848. La Diète hongroise, avec l'assentiment plein et entier de la classe privilégiée et seule propriétaire, ayant proclamé l'égalité civile et politique, abolit en même temps les corvées et dénoua le lien de dépendance qui existait entre les seigneurs et les paysans. Ce ne fut pas seulement une révolution (quoique pacifique) dans la politique, c'en fut une dans l'agriculture également. En effet, la corvée mettait à la disposition des propriétaires plusieurs millions de journées de travail, mais par l'émancipation des paysans, ces journées venaient d'être supprimées d'un seul trait de plume. Ainsi, l'exploitation agricole, qui était principalement basée sur la corvée, fut tout d'un coup entièrement désorganisée.
^ Pour entrer hardiment dans une nouvelle voie de culture, pour assurer l'unique richesse du pays et sauver les grands et petits cultivateurs de la ruine où
ils allaient tomber, il fallait se procurer les capitaux nécessaires à Faménagement des propriétés. Mais dans la déplorable situation financière et monétaire où se trouve l'empire, où aller les chercher? et surtout où les trouver à un taux qui ne hâterait pas davantage la ruine des propriétaires? Enfin ceux-ci, se souvenant du proverbe : « Aide-toi , et le ciel t'aidera, » conçurent le projet d'une banque agricole, dont les ressources serviraient uniquement aux besoins très-urgents de l'agriculture nationale. C'était une institution qui ne demandait du gouvernement aucune subvention, qui devait être fondée exclusivement par les intéressés eux-mêmes. Croyezvous peut-être, que le gouvernement les a encouragés ? croyez-vous qu'il leur en a facilité l'exécution î Point du tout; depuis dix ans on demande la permission d'établir cette banque purement agricole, et le gouvernement viennois la refuse constamment depuis dix ans.
Si vous me demandez le mot de cette énigme, je vous avouerai mon impuissance, car enfin l'Autriche veut retirer le plus grand impôt possible de ce pays ; pourquoi alors ne pas ouvrir des sources nouvelles ? Cette manière d'agir est incompréhensiblement absurde; je n'en puis trouver l'explication que dans la haine éternelle et féroce des Hapsbourg contre la Hongrie; ils paraissent avoir sans cesse devant les yeux le jour, en forme de nuage, la nuit, en forme de feu ardent, celte troisième phrase de leur devise : « Faciamus Hungariam miseram. »
En effet t le destin pèse lourdement avec son poing de fer sur la pauvre Hongrie. Des propriété^ naguère florissantes tombent, faute d'argent, en ruine sous le poids d'impôts écrasants ; d'anciennes familles^ heureuses, laborieuses, lorsque leur patrie était libre, s'en vont Tune après l'autre ; elles ne pourront pas même avoir une tombe dans la terre qu'elles ont cultivée^ comme leurs ancêtres l'avaient fait pendant des siècles.
Mais il parait que c'est là le sort qui attend l'empire lui-même. Sa dette, qui ne s'élevait en 1848 qu'à deux milliards, est, depuis lors, montée à six milliards ; son déficit annuel est estimé à une somme équivalant d'un sixième à un quart de son budget } il a mis à l'enchère ses chemins de fer^ ses mines d'or, d'argent et de houille, ses domaines , presque tous situés en Hongrie, et il veut vendre prochainement nos domaines de la couronne, ayant une valeur de plusieurs centaines de millions. Que le gouvernement veuille les vendre, cela ne m'étonne guère, mais qu'il y ait des gens qui osent les acheter, voilà ce que je ne puis m'expliquer. Et quand la Hongrie sera redevenue libre, reconnaîtra- t-elle valable cette usurpation , cette vente de biens (par exemple au Crédit mobilier de Paris) qui n'appartenaient pas à celui qui les aura vendus? La Hongrie ne pouvant protester contre cet acte illégal , je proteste ici publiquement en son nom.
Après toutes ces ventes et aliénations , il ne reste vraiment plus qu'à vendre V empire lui^-mêmCj on a
déjà commencé par la Lombardie (car la paii de Villafranca, de la part de TAutriche, n'est qu'un acte
de vente) Quel événement monstrueux dans
l'histoire : un empire à vendre! Espérons cependant que les Hapsbourg n'auront pas le temps de l'accomplir.
J'espère , Monsieur, vous avoir convaincu par ce que dans mes précédentes lettres j'ai plutôt effleuré que développé : que le peuple hongrois a été violemment attaqué et blessé dans tout ce qui constitue l'existence d'un être collectif; dans ses intérêts matériels , son indépendance nationale , ' ses aspirations vers une civilisation plus élevée , sa liberté de conscience, et jusque dans ses mœurs sociales et ses usages de famille, ces dernières choses, indifférentes en elles-mêmes, mais qui constituent, pour ainsi dire, la seconde nature des peuples.
Muette de douleur, ayant vidé la coupe d'amertume jusqu'au fond, étant parvenue, à force de souffrance, à ce dernier degré de faiblesse, où celle-ci se change miraculeusement en une force extrême (ainsi qu'on le voit chez les individus dans certaines maladies), la Hongrie commence enfin à jeter ses
regards autour d'elle, et à mesurer sa force au danger et à la lutte qui approchent. Comme je vous l'ai dit dans ma première lettre, pendant dix ans, elle s'est recueillie. Mais à présent l'horizon politique lui parait s'éclaircir à l'extérieur , surtout du côté de la France, qui est puissamment intervenue pour les principautés danubiennes et pour l'Italie ; et du côté de la Russie, qui boude toujours à l'égard de l'Autriche, comme boudait Achille , retiré sous sa tente, contre l'égoïste Âgamemnon. Pendant cet intervalle de dix années, les Hongrois ont eu suffisamment le temps de sonder à l'intérieur les sentiments des autres races qui habitent le pays. Celles-ci, de leur côté, sont prêtes à seconder leur initiative dans le mouvement général ; elles s'approchent d'eux de tous côtés, portant des branches d'olivier en signe de fraternité; leurs armes sont toutes tournées aujourd'hui contre l'ennemi commun. Cette réconciliation intérieure (condition indispensable de l'avenir de la Hongrie) était déjà bien avancée à l'époque de la guerre d'Orient, mais elle fut parfaitement achevée quand le tocsin de la guerre d'Italie fit retentir à travers l'Europe ce mot m^ gique écrit sur le drapeau français : Indépendance nationale. La dynastie autrichienne, qui jusque-là avait eu des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre , commença à apercevoir les signes du temps et à entendre le bruit de l'agitation. Il est certain que, si la paix de Villafranca n'eût pas été conclue, de deux choses l'une : ou il aurait éclaté en Hongrie un soulèvement général, ou, pour le
prévenir, François-Joseph aurait été forcé de rétablir rancienne constitution. Malheureusement pour nous, la paix étant faite, il crut qu'il suffisait de faire des promesses, et, en conséquence, d'octroffcr quelques concessions illusoires.
Mais croit-il donc qu'on puisse éveiller des espérances légitimes sans leur donner suite? Se berce-t-il dans l'illusion de pouvoir apaiser, au moyen d'une feuille de papier, un ouragan qui s'élève avec fureur? Veut-il arrêter par des paroles vides les flots de l'inondation qui se précipite avec violence, en grossissant à chaque pas qu'il fait en avant?
En tout cas, les débats même qu'avaient provoqués ses promesses, donnèrent une très-belle occasion aux habitants de la Hongrie d'exprimer leurs opinions sur le système actuel si profondément détesté, et sur leurs sentiments nationaux et politiques.
Ne nous occupons pas de la constitution tant de fois promise depuis dix ans, et qui reste néanmoins, heureusement pour nous, ensevelie dans les cartons ministériels. Pour le moment, le gouvernement était plus modeste ; il s'agit, disait-il^ de l'organisation de la commune dans l'État ; c'est pour cela que, dans les huit lieutenances de l'ancienne Hongrie, il convoqua ses hommes de confiance en assemblées consultatives pour connaître leur avis. Mais quelle surprise inattendue pour les ministres! Ses propres hommes de confiance^ réunis sous la présidence d'un général à Temesvar, capitale de la Yoïvodie serbe y cet État nain , formé et appelé ainsi pour flatter l'amour-propre des Serbes, ses
propres hommes de confiance formulèrent avant tout deux demandes : premièrement ils voulaient la réunion de la Yoïvodie à la mère-patrie; deuxièmement, ils réclamaient la convocation immédiate de la diète hongroise, qui doit seule disposer de tout ce qui concerne les affaires publiques. Ne voulant rien faire avant Taccomplissement de ce double vœu, vous pensez bien qu'ils furent immédiatement congédiés.
La même motion fut faite avec pareil succès, à Zagrab (Agram), capitale de la Croatie, où cependant Jellacsics représentait naguère la camarilla de la cour viennoise. La même chose arriva à Szeben (Herrmannstadt), capitale (nouvellement créée) de la Transylvanie, malgré tous les efforts du gouvernement, qui depuis dix ans tendait à y faire prédominer l'élément saxon et valaque sur l'élément hongrois. En effet, ce déplacement a eu lieu en partie, — mais contre le gouvernement.
Après cet échec éclatant en Croatie, en Transylvanie et dans la Yoïvodie, le gouvernement se garda bien de convoquer de telles assemblées dans les cinq autres lieutenances de la Hongrie; du reste, les individus qui possédaient la considération publique, refusaient péremptoirement toute mission semblable ; et d'un autre côté, les ministres commençaient, non sans raison, à se défier même de leurs propres hommes de confiance.
Cet esprit et cette tendance d'opposition se révélèrent partout , dans les grandes choses comme dans les petites.
Je vais vous en citer un exemple j qui n'a pas FiiAporlance des événements dont je viens de parler, mais il n'en est pas moins significatif. Le gouvernement avait ordonné que pour les villes dont la population forme un mélange de Slaves, d'Allemands, de Hongrois, de Yalaques, telles que Pécs, Kassa, Eperjes, Szeben, Posony et beaucoup d'autres, les théâtres seraient alternativement ouverts aux représentations des troupes allemandes et hongroises. (Les Slaves, les Croates, les Yalaques n'en possèdent pas encore). Eh bien ! les troupes allemandes n'y peuvent subsister faute de public , tandis que les représentations des acteurs hongrois sont fréquentées, même par ceux qui ne comprennent pas bien la langue. Croiriez-vous qu'à Temesvar, la capitale de la Voïvodic, les troupes dramatiques allemandes meurent presque de faim, ce qui est le cas, même à Ujvidék, cette grande ville dont la population est presque exclusivement serbe ?
Si, dans les premières années de l'oppression, la Hongrie épouvantée cacha ses couleurs nationales, si elle cessa ses chants patriotiques, et se priva, en signe de son deuil, de ses brillants costumes, agissant ainsi comme la divine nature qui , se dépouillant de ses feuilles et de ses plus belles fleurs, attend que l'hiver s'en aille avec ses glaces et ses tempêtes, tout cela a, depuis peu, bien changé. Partout en Hongrie et dans ses provinces détachées, en Croatie, en Transylvanie et dans la Voïvodie vous ne voyez plus que les couleurs nationales hongroises : le rouge, le blanc et le vert; partout vous
n'entendez que des chants patriotiques dont Tair est si tendre et si harmonieux, surtout la marche de Rakoczy, qui, tout en évoquant d'anciens et tristes souvenirs, porte aux nobles pensées et aux grandes actions les âmes de tous ceux qui Técoutent ; partout vous voyez reparaître chez les hommes, comme chez les femmes, le brillant costume hongrois, de sorte que les chapeliers et les tailleurs ne suffisent pas aux commandes des chapeaux à larges bords et des Attilas^ habit hérité de nos ancêti*es, et dont te nom déjà est une puissance.
On ne cherche plus l'isolement et la solitude, comme on l'avait fait jusqu'ici ; on recherche les réunions et les fêtes publiques qui donnent lieu à des démonstrations significatives.
C'est ainsi qu'on a fêté , le 27 octobre dernier (1859), l'anniversaire séculaire de la naissance du littérateur François Kazinczy, non - seulement à Pest, mais partout, dans toutes les villes populeu* ses, et dans les villages même; tous les citoyens y ont pris part sans distinction de race et de religion. Comme écrivain, Kazinczy est le réformateur de la nouvelle littérature hongroise; comme homme, il était protestant ; comme citoyen, il était, en 1793, le zélé propagateur des idées françaises, et, ayant été condamné à mort pour ce crime, il passa sept années de sa vie dans la forteresse de Kufstein. Son souvenir n'est donc autre chose que la personnification de la Hongrie, qui souffre aussi, parce qu'elle veut rester nationale, libre ^ et tolérante en fait de croyance.
C'est ainsi que la fête donnée par le prince primat de Hongrie , qui est le cardinal-arcfaevêqne d'Ësztergom , pour célébrer le cinquantième anniversaire de sa prêtrise, a fourni l'occasion d'une manifestation semblable à la précédente. Le nombre des invités , venus de toutes les parties de la Hongrie, dépassait mille personnes, prélats, nobles, bourgeois; les hommes les plus marquants de la nation y étaient tous vêtus de leurs plus riches cos* tûmes nationaux. Quoique ce fût l'archiduc Albert, gouverneur général de la Hongrie, qui présidât au banquet, cela n'empêcha pas, qu'au lieu de porter un toast à l'empereur^ titre anti-constitutionnel chez nous, on vint le porter au rot apostolique ; on fit en outre revivre l'ancienne constitution , accompagnant le tout d'applaudissements frénétiques. L'archevêque d'Eger eut même le courage de faire une allusion très-significative à ces deux mots « lege et fiée y devise favorite des Hapsbourg, > et vous savez que la dynastie n'a observé ni la loi qui devait la lier, ni la faiy puisqu'elle a foulé aux pieds le serment solennel qu'elle avait prêté sur la constitution. C'est ainsi que, il y a quelques jours (le 23 novembre), à l'ouverture du musée transylvanien, à Kolosvar, les hommes les plus considérables des deux pays affluèrent, pour faire voir de quel amour de la patrie et du bien public ils sont animés. Je ne donnerai pas ici le compte-rendu des ovations publiques qui eurent lieu à cette occasion ; la Hongrie et sa soew-patrie sont par excellence les pays des festins bruyants et des toasts éloquents, des sérénades aux
flambeaux, le tout accompagné de musique nationale et de drapeaux tricolores. Je ne m'attache qu'au côté national et politique de cette solennité.
Vous devez savoir, d'abord, que chez nous toutes les institutions publiques doivent leur existence à la générosité et au patriotisme des particuliers. Le gouvernement n'a jamais rien fondé. Ce musée est également l'œuvre de dons volontaires, et il aurait pu être inauguré depuis plusieurs années, mais il manquait à cela le gracieux consentement du ministère viennois. L'ouverture de ce musée fut donc une victoire du patriotisme sur la mauvaise volonté du pouvoir. En outre, comme elle eut lieu en présence des représentants des deux pays, unis naguère, ceci voulait dire, que les deux pays politi-quement séparés, se sentent moralement et intellectuellement réunis d'une manière indissoluble. D'ailleurs, le premier acte des fondateurs du musée fut encore une victoire. Le ministère, dans son consentement, arraché plutôt qu'accordé, laissa en suspens la question de la langue à employer dans les affaires du musée, comptant sans doute sur les membres d'origine saxonne et valaque. Eh bien, les trois cent quatre-vingt-trois fondateurs, procédant au scrutin, votèrent tous pour la langue hongroise, même le prince Lichtenstein, lieutenant général et gouverneur de la Transylvanie. Il s'était aperçu probablement que s'il avait voté pour la langue allemande, il serait resté seul avec son vote.
Soyez convaincu, monsieur, de deux vérités. Premièrement, que les sentiments de nationalité, d'in-
dépendance et d^amour de la liberté n'ont pas cessé un instant de vivre en Hongrie, bien que, pendant quelque temps, ils n'aient pas osé se montrer; deuxièmement, qu'à présent ils s'empressent de profiter de toute issue par laquelle ils peuvent reparaître.
Pour vous prouver la première assertion, je vais vous citer un fait historique et statistique. La dynastie des Hapsbourg, dans sa haine suprême contre la race hongroise, qui était la tête et le. bras du soulèvement de 1848, croyant pouvoir démontrer aux yeux de l'Europe par des chiffres incontestables, la grande minorité de cette race maudite (par elle), et la jeter en proie aux vengeances des autres races qu'elle avait réussi à exciter, ordonna, en 1850-1851, un recensement général, le faisant
*" exécuter par des employés étrangers, envoyés des •OTtres provinces en Hongrie, uniquement pour ce . Tut. On fit subir à chaque individu un interrogatoire 'plein de tortures morales ; on porta sur les registres des races allemande, slave, serbe, valaque, juive, tout homme qui, bien qu'il se déclarât lui-même Hongrois, ne parlait pas bien cette langue, ou qui avait un nom accusant une autre origine, tandis que, s'il se trouvait un Hongrois rampant qui se dît Slave ou Allemand, on acceptait sa déclaration sans difficulté jenfin, après neuf mois de cette nouvelle inquisition nationale^ il fallut jeconnailre
^""nSîïflïîîtttons de personnes qui s'étaient fait inscrire comme Hongrois. Il va sans dire que le recense^ ment fut annulé, et qiTun second fut confié à des
officiers militaires. Cette fois le résultat fut un peu ^ plus favorable au ministère, on ne trouva que 7^300,000 Hongfpis. Qomment expliquer cet empressement général des habitants du pays, immédiatement après la défaite des Hongrois, à figurer sous ce nom sur les registres de l'Etat ? Assurément, il n'en faut pas chercher la raison dans ce que cette dénomination était honorifique et aristocratique; autrefois, il est vrai , ce fut ainsi ; la véritable raison s'en trouve dans le fait que, parmi les races ennemies même, un très-grand nombre d'individus, ayant eu le temps de se faire une opinion sur le système autrichien, système anti-constitutionnel et anti-libéral, voulaient ainsi protester clairement contre ce système en se faisant inscrire comme Hongrois.
Pour vous prouver la deuxième assertion, il faudrait entrer dans l'exposition détaillée des événements de chaque jour, qui arrivent dans la rue ou dans la famille ; vous dire avec quelle noble fierté on porte les larges chapeaux à plumes ou les Attilas à brandebourgs ; comment on parle hongrois à haute voix quand passent les officiers autrichiens ; comment on évite, déteste, ignore hautainement les employés étrangers qui, quoique largement payés par le gouvernement, se sentant très-malheureux, aspirent de tous leurs vœux à retourner là d'où ils sont venus; vous dire enfin, comment l'aristocratie, la plus riche de l'Europe en biens fonciers, se tient à l'écart du pouvoir, de sorte que, bien que son nom soit légion, vous ne trou-
verez pas deux personnes sur cent prêtes à accepler n'importe quel emploi.
Je ne signalerai ici que la pétition des étudiants de l'Université de Pest, qui, au nombre de six cents, appartenant à toutes les différentes races qui habitent la Hongrie, signèrent une demande par laquelle ils réclamaient l'introduction de la langue hongroise comme langue d'enseignement, donnant pour raison l'impossibilité dans laquelle ils étaient de bien comprendre soit le latin, soit l'allemand. Ils portèrent eux-mêmes leur demande à Vienne, où non-seulement ils ne furent reçus ni par l'empereur, ni par le ministre, mais ils furent immédiatement renvoyés à Pest où ils seront discipli-^ nairement éliminés de l'Université, s'ils ne le sont déjà.
Toutefois, ne croyez pas que» pendant ce temps d'oppression, le progrès national, au point de vue intellectuel, se soit arrêté. Point du tout. Une âme douée de force ne peut rester en repos ; le travail continue, ce n'est que la direction qui change. Les Hongrois , voyant le terrain fermé à l'activité po*litique, se jetèrent de toute leur ardeur sur le terrain littéraire. Ils comprirent que, s'ils ne pouvaient fortifier leur nationalité par l'expansion vers l'extérieur, ils devaient la garantir, peut-être la sauver, par la consolidation àTintérieur, en lui donnant de la valeur intrinsèque, en faisant de leur langue et de leur littérature le conservatoire de toutes les sciences et de tous les arts. En effet, si notre littérature n'a pas produit de nouveaux chefs-d'œuvre
en poésie, en philosophie, en politique, chose qu'on ne pouvait pas raisonnablement attendre dans Tatmosphcre oppressive oii elle végétait ; il est du moins incontestable qu'elle a beaucoup gagné en étendue et en variété, pour le nombre des auteurs aussi bien que pour celui des lecteurs. Entre 1854 et i859 le nombre de journaux de toute espèce s'est élevé à cinquante-cinq, ce qui dépasse le nombre des journaux qui existaient avant 1 848; mais le nombre des abonnés et des lecteurs a augmenté dans une proportion six fois plus grande, et, ce qui est excessivement important, c'est que la passion de la lecture est descendue dans les rangs du peuple, jusque dans les derniers villages.
Enfin, notre littérature est à présent un arbre qui, tout en étendant ses riches branches dans une grande circonférence, a pris profondément racine dans le sein du peuple entier. Voilà ce qui fait la grande force de notre nationalité ; il n'y a pas de tempête qui puisse désormais la déraciner.
Il ne manque plus qu'un apologiste du gouvernement autrichien pour attribuer à celui-ci le mérite de ce développement extraordinaire.
Mais il me semble que c'est entre les protestants et le pouvoir que la situation est le plus tendue. Le premier choc aura probablement lieu entre eux deux. Pour les protestants il s'agit de la liberté d'enseignement et de conscience» indissolublement unie à la liberté politique et nationale. Ils invoquent à haute voix des raisons qui n'admettent au* cune réplique : le principe de leur religion ; d'an-
cieDoes lois qui le leur garantissent ; des traités solennels et d'une nature internationale, sanctionnés par (Vautres puissances européennes, comme l'An-' gleterre et la Hollande ; et enfin l'exercice continu et la possession pacifique de la liberté la plus entière pour tout ce qui concerne la direction de leurs écoles et de leur culte. Et, notez-le bien, dans leurs griefs et prétentions ils sont sincèrement soutenus par les catholiques et les grecs orthodoxes, en prévision des conséquences heureuses qui, de la victoire de leurs frères protestants, peuvent découler en leur faveur. Le gouvernement lui-même parait avoir pressenti que le danger le plus menaçant surgissait de ce côté, car en dépit de ses promesses, faites après la guerre d'Italie, il ne s'est encore empressé de donner satisfaction à d'autres griefs qu'à ceux des protestants. C'est ce qui explique la publication du décret du V septembre 1859. Je parle de la patente impériale qui désormais devait servir de règlement aux protestants pour leurs affaires ecclésiastiques.' Ses dispositions éminemment libérales ont surpris tout le monde ; les journaux étrangers, surtout ceux de TAUemagne, les ont louées avec chaleur, en disant que les protestants allemands eux-mêmes ne possédaient pas une constitution aussi parfaite et aussi libérale, qui n'est comparable qu'à celle dont jouissent les heureux presbytériens d'Ecosse. En effet, c'est un système admirable, basé sur le suffrage universel, unissant dans unebelle harmonie l'ordre le plus parfait avec la liberté individuelle la plus large. Mais il y a une chose, que le monde ne paraît pas
savoir. Ce système appartient«*il à rAutricheT Non, c'est tout simplement la restitution des droits et de l'organisation démocratique dont les protestants de la Hongrie jouissaient depuis la reformations et qui leur avaient été garantis par le traité de Vienne dei606, par celui de Lintz de dôAB, par celui de Szathmar-Németi de 1711, et par grand nombre de lois générales de l'Etat. Ainsi, tout ce qui est libéral et bon dans la patente, appartient pu* rement et simplement à la Hongrie ; ce qui y est mauvais et jésuitique, et cela n'y manque point, est d'origine autrichienne.
Aussi les protestants refusèrent-ils d'accepter cette patente, comme entachée d'un vice radical. L'empereur voulait-il leur restituer leurs droits comme tels ? Aucunement; il leur voulait seulement octroyer une constitution, ce qui implique qu'il se réservait la faculté de la révoquer ou de la modifier quand bon lui semblerait. Voulant faire preuve de son autorité plénière, il y a introduit quelques changements, il a arbitrairement modifié les anciennes subdivisions historiques, il a voulu que les évéques, les archidiacres, ainsi que d'autres membres influents, soient rétribués par le gouvernement, principe diamétralement opposé à celui du protestantisme, qui tient d'une manière absolue à la séparation la plus complète de l'Etat et de l'Eglise ; par conséquent l'Eglise veut supporter seule toutes ses dépenses, mais aussi elle veut rester parfaitement indépendante. Les protestants se demandaient en outre , où était la garantie que cette constitution, même
octroyée, serait fidèlement observée parle pouvoir? où seraient les limites du droit de surveillance royale, reconnue et acceptée, il est vrai, autrefois aussi par eux, mais alors efficacement contrôlée par les lois civiles, par la constitution politique du pays et par les institutions libres qui n'existent plus?
Donc, aussitôt après la publication de la patente, les assemblées de districts et de diocèses se sont partout réunies, à Késmark, à Papa, à Debreczen, à Posony, à Miskolcz, à Pest et ailleurs, et après des débats solennels tenus en présence de plusieurs cen^ taines de personnes, elles rédigèrent, en termes des plus catégoriques» des remontrances à l'empereur, déclarant ne pouvoir accepter la patente impériale; parce que son mode d'établissement n'a aucune base, ni réelle, en tant que les protestants, qu'elle concerne, n'ont pas été consultés, — ni formelle (et c'est un axiome de jurisprudence : Forma dot esse rei)^ vu qu'elle est octroyée et qu'elle ignore entièrement les anciens droits préexistants des protestants, droits qui leur étaient assurés nonseulement par les lois , mais aussi par les traités ; parce qu'elle tend à annuUer l'autonomie de leur législation et administration intérieures; considérant : qu'elle fausse la liberté du suffrage universel des fidèles; — qu'elle veut usurper un droit qui n'appartient pas à l'État, en voulant s'immiscer dans l'organisation intérieure de l'Église, qui doit s'organiser elle-même ; — qu'elle étend dangereusement le droit de surveillance du pouvoir ; — qu'elle res-
treint la publicité des débats des assemblées ; — qu elle aspire à y gagner de l'influence en donnant des appointements aux dignitaires de TÉglise ; — qu'elle détruit par des subdivisions arbitraires les anciennes subdivisions, qui se sentent étroitement réunies par mille intérêts moraux et matériels ; — enfin, que faisant dépendre la validité des élections et des statuts d'un consentement préalable du ministère, elle ferait perdre à l'Église protestante cette souveraineté qui est l'essence et le principe même de sa vie, souveraineté reconnue par les lois, par les traités, et que les protestants . avaient possédée effectivement pendant plus de trois siècles.
S'il est vrai que les protestants aient déjà vu des jours plus tristes sous Rodolphe, Ferdinand II et III, Léopold P', quand on les torturait, pillait, décapitait, envoyait aux galères à Naples, forçait à se convertir par des dragonnades, lorsqu'on enlevait leurs enfants pour les élever dans la foi catholique, confisquait leurs biens, fermait leurs écoles, occupait leurs églises pour le culte catholique, persécutions dont M. Michiels, dans son Histoire secrète du gouvernement autrichien (1), a tracé un tableau aussi effrayant par sa vérité qu'il parait exagéré : il est tout aussi vrai que le caractère de tous ces actes odieux diffère essentiellement des tentatives du gouvernement actuel ; car alors on persécutait plutôt les personnes protestantes que le principe du protestantisme ; alors, on n'essayait point de s'immiscer dans
(I) Paris, 1859, E. Dentu, Palais-Royal, iii-8.
la réglementation de FËglise même; tandis qu'à présent le gouvernement s'arroge le droit de prescrire la forme et la constitution intérieures de l'Église protestante. Il est de toute évidence cependant que, comme l'Église catholique est seule compétente en ce qui concerne son organisation, de même l'Église protestante est et doit être souveraine dans ses propres affaires.
Les Hongrois, ayant toujours vécu d'une vie constitutionnelle , possèdent à un haut degré l'aptitude à rédiger ces sortes de remontrances. Elles sont formulées en termes très-fermes sans être irrévérencieux; elles expriment toute la vérité sans froisser l'amour-propre de celui à qui elles sont adressées ; elles ne blessent pas la dignité du souverain, tout en n'oubliant pas la dignité qui convient à un homme libre. Les Hongrois eurent constamment coutume de dire tout ce qu'ils pensaient : voilà la raison pour laquelle ils ne conspirèrent jamais ; toute leur histoire le prouve; mais si on ne les écoutait pas, ils couraient ouvertement aux armes.
Si cependant ces représentations sont écrites en termes modérés, calmes et dignes, quoique en même temps énergiques, les discussions qui les précédèrent furent très-orageuses. Les orateurs dirent solennellement : Yitam et sanguinem pro patria , paroles historiques qui doivent rappeler à la dynastie l'époque où, en substituant aux mots : Pro patria^ ceux-ci : Pro rege, les Hongrois sauvèrent l'empire sous Marie-Thérèse. Après les séances, il y eut des banquets patriotiques de quatre à cinq cents per-
sonnes^ auxquels prirent part non-*seulement les protestants, mais des catholiques, des grecs, prêtres aussi bien que laïques, applaudissant bruyamment aux toasts chaleureux et enthousiastes de leurs frères.
Voilà comment le peuple s'approprie et pratique la devise impériale : Viribus unitis , lui donnant un sens absolument contraire à celui que Tempereur lui attribue.
Il est certain, après tout ce que je vous ai exposé, que la Hongrie est décidément lasse de la situation humiliante qu'on lui a fait subir, et que désormais elle ne veut pas être traitée en pays conquis. Elle s* est réveillée. Un feu électrique la parcourt d'un bout à l'autre ; elle parle déjà, c'est le signe qu'elle est prête à agir. Heureusement, la réconciliation intérieure est un fait accompli : Croates et Hongrois, Valaques et Slaves, Serbes et Ruthènes, cathoKques et protestants, grecs et unitaires, sous l'oppresàion commune, se sont reconnus comme frères : la discorde artificielle et momentanée s'est changée en accord sincère. Ces deux mots : patrie et liberté dominent toutes les autres considérations.
Sachez que la Hongrie n*a jamais prétendu se créer une position exceptionnelle; elle voulait la liberté pour elle comme pour toutes les provinces de l'empire. Lisez ce qu'elle a énoncé dans son programme de 1 847 : c Nous sommes persuadés que si les États héréditaires se mettaient présentement au rang des nations constitutionnelles^ et si le gouver- \ nement qui régit la monarchie entière était animé
par l'esprit parlementaire, nos intérêts et les leurs^ qui maintenant sont souvent divisés, quelquefois même opposés, se concilieraient plus facilement. » La Hongrie a toujours compris, même alors qu'elle seule jouissait d'une liberté constitutionnelle, qu'il est aussi dans son propre intérêt de souhaiter que FÂutriche tout entière profite des mêmes avantages; — elle a donc sans cesse élevé la voix, profitant de sa position particulière, pour plaider en faveur des libertés des autres provinces.
Ces provinces, ces peuples le comprenaient trèsbien autrefois; aussi tout leur espoir était dans la Hongrie ; elle était le fanal des nations soumises au joug autrichien. Si elles ont été moins despotique* ment traitées alors, c'est que la Hongrie libre devait nécessairement, par son exemple, faire adoucir les rigueurs du gouvernement dans les provinces même où, du reste, il pouvait agir d'une manière trop arbitraire. Cette importance de la Hongrie a été complètement appréciée jgar les États de Bohême, qui, . en 1848, écrivaient à la diète de Hongrie ce qui suit 1^
« Tous les peuples de l'Autriche suivent avec un redoublement d'attention les actes de la Hongrie, car ils savent bien que de ce qu'on y fait leur sort et leur avenir dépendent également,.. Les populations, naturellement énergiques, de la Hongrie ont été moins soumises à une tutelle systématique et à l'asservissement de l'esprit... Elles ont conservé intact le trésor précieux de leur liberté^ et surtout de leur action propre et de leur patriotisme. Mais c'est
en raison de ces forces et de ces moyens que la HoU' grie est appelée actuellement, et quelle est apte à exercer l'influence la plus décisive sur toute la po-litique de l'Autriche, et surtout à agir dans son propre intérêt, pour que le droit écrit et constitutionnel soit vraiment et sincèrement appliqué, afin que désormais, non-seulement la Hongrie soit régie dans un esprit constitutionnel, mais tout l'empire. »
Telle est l'importance de la Hongrie dans l'empire autrichien.
Est-elle opprimée? toutes les autres provinces le sont.
Se remue-t-elle ? toutes les autres fixent leurs regards sur elle avec espoir.
Et si elle devient libre, toutes les autres doivent nécessairement devenir libres.
Vous me demandez. Monsieur, ce que veut donc la Hongrie ?
A cette question, voici ma réponse :
Elle veut, en général, tout ce qu'un peuple, qui a la conscience de sa dignité et de sa valeur, aie droit et le devoir d'exiger pour lui-même ; elle veut, en particulier, cette liberté et ces institutions politiques qui lui sont dues en vertu des anciennes lois, en vertu des traités spéciaux et solennels, consacrant les conditions sous lesquelles elle a offert la souveraineté à la dynastie qui, de son côté, les a acceptées, signées, et a promis, sous serment, de les observer religieusement ; par conséquent , entre la nation et la dynastie il y avait un contrat synallagmatique, qui ne pouvait être annulé unilatéralement par une des parties sans libérer l'autre aussi de ses obligations.
Peut-être cela vous intéressera-t-il de connaître
la nature et les conditions de ce pacte, qui fut la base légale et unique de l'union qui lia la Hongrie à la maison de Hapsbourg.
Ferdinand T' fut le premier, souverain de cette maison, qui monta sur le trône de Hongrie en 1526; il y monta, non pas comme conquérant, mais bien par suite du choix libre de la nation, de même que ses successeurs, Maximilien, Rodolphe I, Mathias H, Ferdinand II, HI, IV. Ce ne fut que sous Léopoldl, en 1687, que la couronne de Hongrie devint héréditaire dans la dynastie, au moyen d'une loi votée par la diète ; et par une autre loi votée en i 723, et appelée pragmatique sanction^ la succession fut étendue à la descendance féminine des Hapsbourg.
Il y avait quatre sortes de garanties par lesquelles la Hongrie crut nécessaire de s'assurer, vis-à-vis de la dynastie, ses libertés et son indépendance.
La première de ces garanties était le serment royal.
Lors du couronnement de son roi, ce n'était pas la nation qui lui prêtait le serment de fidélité, mais c'était le souverain qui jurait l'observation de la constitution. Voilà la formule de ce serment :
ce Nous jurons par le Dieu vivant, la sainte mère de Dieu, la vierge Marie, et par tous les saints, que nous maintiendrons TËglise de Dieu, les prélats, les barons, les nobles, les villes libres, et tous les habitants du royaume dans leurs libertés^ immunités, droits et franchises, leurs biens héréditaires et leurs coutumes approuvées; que nous ferons justice à tout le monde, que nous maintiendrons le décret
du roi André, d'heureuse mémoire ; que nous n'aliénerons, ni ne diminuerons jamais le territoire de notre royaume de Hongrie, ni ce qui lui appartient de droit à titre quelconque, mais qu'au contraire nous chercherons à l'augmenter et à l'étendre par tous les moyens en notre pouvoir ; et que nous ferons, pour le bien public et la gloire et le bonheur des États et de toute la Hongrie, tout ce que nous pouvons justement et équitablement faire. Ainsi que Dieu nous soit en aide, et tous les saints et élus du Seigneur. ^
La deitxième garantie non moins importante de notre constitution était le diplôme de couronne'* ment.
Depuis Ferdinand H (1 622) jusqu'à nos jours, aucun de nos rois ne fut couronné avant qu'il n'eût délivré un diplôme muni de son grand sceau et de sa signature^ diplôme qui pouvait être ainsi considéré comme un pacte personnellement conclu avec la nation. En voici les points principaux :
l** Que le roi maintiendra en pleine vigueur toutes les lois et tous les droits du royaume, ainsi que les pactes conclus entre lui et la nation.
2"" Que les affaires publiques ne pourront être dé« cidées que par la diète ; que ce seront exclusivement les nationaux qui pourront prendre part au gouvernement du pays, ou être nommés officiers ou commandants dans l'armée hongroise.
S*" Qu'aucun des citoyens hongrois ne pourra être traduit devant d'autres juges que ceux constitués par les lois, et qu'il n'aura jamais à compardtre de-
vant un tribunal quelconque, se trouvant en dehors des limites du royaume.
4** Que le roi maintiendra toujours intacte l'intégrité du territoire de TËtat.
5'' Qu'il observera les lois en vertu desquelles il ne peut faire franchir les limites du royaume par aucune armée étrangère (comme il les a fait franchir en 1849 par les Russes), ni déclarer aucune guerre^ ni conclure aucun traité de paix^ sans Vassentiment préalable de la diète.
6'' Il est encore stipulé par le dernier article du diplôme, que tous les successeurs du roi devront signer un semblable diplôme, avant qu'il puisse être procédé à leur couronnement.
La troisième garantie de notre indépendance consistait en plusieurs traités de paix conclus entre la dynastie régnante et la nation.
Pendant les trois siècles (4526-1848) qui s'écoulèrent depuis Tavénement des Hapsbourg à la couronne de Hongrie, la nation fut plusieurs fois contrainte de prendre les armes pour la défense de son existence et de sa constitution, et jamais , jusqu'à nos jours (jusqu'à 1849), les Hapsbourg ne parvinrent à pacifier la Hongrie autrement qu'en traitant avec elle. Toutes ses insurrections aboutirent donc à des traités de paix, tels que ceux de Vienne en 4606, de Nicolsbourg en 1622, de Posony en 1628, de Lintz en 1645, de Szathmar-Németi en 1741 .
Les deux parties belligérantes, la nation et la dynastie, furent toujours deux puissances indépendantes qui traitèrent ensemble.
L'histoire offre peu d'exemples de pareils traités conclus entre un peuple et son souverain.
Et il n'y a pas de nation dont l'histoire en offrît tant d'exemples que la notre.
Tous nos droits furent garantis par chacun de ces traités; ce furent autant de remparts que la nation opposait aux empiétements du pouvoir absolu.
C*est par ces moyens que la Hongrie a toujours cherché à éviter la voie des révolutions.
Les rois de France brillent aux dix-septiémc et dix-huitième siècles sur bien des pages de Thistoire de nos guerres d'indépendance, étant fantAt nos alliés, tantôt nos médiateurs. Plusieurs de nos traités avec la dynastie autrichienne ont été conclus sous l'influence et les garanties de la France, de l'Angleterre, de la Suède et de la Hollande, circonstance qui doit donner aux questions soulevées entre le^ Hapsbourg et la Hongrie, une importance européenne j et qui nous avait donné, en i849, de grandes espérances que l'Europe voudrait, parce .qu'elle le devait, em ficher l'intervention russe en Hongrie de s'accomplir.
La quatrième garantie de nos institutions se trou-^ vait dans nos lois [Corpus juris) en général.
H n'y a, à coup sàr, pas de nation dont tes codes contiennent tant de garanties constitotionnelles. Je me borne si en citer quelques-unes.
1" Par l'article IV de l'année «887, tt est solennellement déclaré que le roi et ses héritiers se sont indisp^sablemeRt engagés à n^in tenir les Ëtats-
Généraux du pays dans tous leurs droits, libertés et franchises.
2"* L'article III de Tan 1715 dit : Que le roi ne pourra gouverner que suivant les lois existantes^ ou suivant celles qui seraient dorénavant faites ou votées par la diète ; que, par conséquent, la Hongrie ne sera jamais gouvernée d'après le système établi dans les autres pays soumis à la dynastie, et que la Hongrie ne subira jamais aucune diminution de son territoire.
3^ L'article XI de l'an 1741 ordonne : Que tout ce qui concerne la Hongrie ne soit traité, décidé, exécuté que par des Hongrois (c'est-à-dire citoyens du pays), tant à la cour, qu'au ministère.
4*" Par plusieurs lois, faites en 1790, il est expressément stipulé :
Que les diètes seront régulièrement et librement convoquées ;
Que le pouvoir législatif , composé du souverain et de la nation réunis, a seul le droit de faire, d'interpréter et d'abroger les lois, et que cette forme de législation sera maintenue et respectée par le roi, et éternellement transmise de père en fils sans aucune altération ;
Que le royaume ne sera jamais gouverné par ordonnances, et que le roi ne pourra introduire arbitrairement aucun changement relatif à l'administration, surtout à celle de la justice, et s'il le tentait, les tribunaux ne seraient pas tenus d'obtem" pérer à ses ordres:
Que nonobstant le changement introduit relative-
ment à la succession, par la pragmatique sanction (en 1723), la Hongrie reste un royaume libre et indépendant quant à la forme et au système de son gouvernement, qu'elle ne sera jamais subordonnée à aucun autre pays, mais conservera invariablement sa constitution, et sera gouvernée parles rois légalement couronnés, suivant ses propres lois et coutumes, et non à l'exemple des autres pays soumis à la dynastie ;
Qu'il est de stricte obligation pour le roi de se faire couronner avant l'expiralion des six premiers mois (je fais observer que le couronnement implique la signature du diplôme et le serment sur la constitution, comme je l'ai dit plus haut), et que tous les privilèges et droits émanés d'un roi non couronné, seront considérés comme nuls et non avenus.
Lorsque les Hapsbourg ont pris le titre d'empereur d'Autriche, ce changement n'a pu altérer en rien nos relations avec eux, ni avec leurs autres États. Il suffit de citer à cet effet un passage du manifeste de François P% en date du 15 août 1804, où, après avoir annoncé son nouveau titre, il fait à notre égard, à la face du monde, la déclaration suivante : a Que nos royaumes, principautés et provinces conserveront invariablement leurs titres , constitutions et prérogatives, tels qu'ils ont été jusqu'à présent ; que ceci doit avoir principalement lieu pour le royaume de Hongrie; quant aux couronnements qui ont eu lieu pour nous et nos prédécesseurs comme rois de Hongrie, il en sera toujours de même invariablement, comme par le passé. »
Mais voua pourriez me demander encore si la po*» sition de la Hongrie, vis-à-vis de la dynastie, n'a pas été entièrement changée par les événements de 4848 et 1840?
C'est une question qui parait ici superflue ; tou^* tefois, je ne l'évite pas, puisque je puis y répondre en quelques lignes. Je dis donc :
i* Que les réformes qui eurent lieu en Hongrie en 1848 n'étaient pas le résultat de mesures révolutionnaires, mais furent adoptées et introduites par les voies les plus légales, discutées et votées par les deux chambres, agréées et sanctionnées par le roi Ferdinand V. Ce souverain se rendit de son pro-» pre gré à Posony (Presbourg), siège des deux chambres, pour y sanctionner en personne les lois qu'il avait acceptées, étant encore à Vienne, tandis que l'ordre et la tranquillité régnaient dans toute la Hongrie.
2* Que, bien que par les lois de 1848 les dénomi-* nations de quelques fonctions publiques eussent été changées, ces lois n'avaient cependant aucunement altéré les rapports de la Hongrie avec la dynastie, et qu'elles n'étaient que la confirmation pure et ^îm^ pie de nos droits, garantis déjà par des lois qui exis<« taient longtemps auparavant,
3° Que la Hongrie ne prit les armes que lorsque le roi avait déjà fait envahir son territoire par un général muni d'instructions secrètes, et lorsque ce dernier n'était plus qu'à quelques lieues de la capi^ taie de la Hongrie, où la diète siégeait, convoquée parce même roi.
•i"" Que lors même de rinvasion de la Hongrie par une Beconde armée^ en décembre ltt48, la diète siégeant à Pest^ avait dépêché des messagers de paix au général en chef de l'armée autrichienne^ qui, non-seulement refusa de les accueillir^ mais les fit arrêter, et plus tard Tun d'eux fut fusillé,
B'' Enfin ^ que la Hongrie n'a jamais demandé autre chose que le maintien de ce qui a été confirmé, garanti et juré par la dynastie, et que celle^i nous a fait la guerre pour renverser notre ancienne constitution et anniliiler notre indépendance nationale.
Que défendions-^nous? La paix et les lois existanttes. Qui commença la guerre? La dynastie certainement. C'est elle qui se révolta contre la légalité, c^ebt donc elle qui, en 1848, se plaça ilUr le terrain févo» lutionnaire.
S'il était vrai^ comme elle l'a publié alors dans ses proclamations adressées à l'Europe, qu'elle ne faisait la guerre qu'à un parti, qu'à une petite /)tf&tion, pourquoi alors punissait-^elle la nation entière, en lui enlevant tous seâ droits et toute sa liberté?
Il se présente ici un dilemme dont il est impossible à TÂutriche de se dégager : Ou elle voulait le rétablissement de la paix et du droite et dans ce cas elle n'aurait pu rien changer à notre constitution légale ; ou elle prenait le rôle de conquérant, et dans ce cas la résistance héroïque^ résistance qu'elle provoquait, était parfaitement légitime et justifiée.
C'est cette dernière alternative qui doit être la vé*ritable , si nous en jugeons d'après les actes subsé-
quents de la dynastie ; aussi, la Hongrie est décidée à opposer la force à la violence, c'est la dynastie qui l'y pousse ; si cette dernière a quitté le terrain du droit, et a occupé celui du plus fort, ou en d'autres termes celui de l'insurrection , sur ce terrain les peuples doivent nécessairement rester vainqueurs.
Au point de vue de la justice divine, il y a entre la question italienne, la question polonaise et la question hongroise une complète analogie, en tant que ces trois peuples veulent le changement de ce qui existe en fait , et aspirent à la liberté et à l'indépendance nationale; mais il y a cependant une grande différence entre leur position et la nôtre au point de vue du droit humain , car, tandis que les Italiens et les Polonais ont contre eux des traités internationaux, qui devraient d'abord être abolis, tandis qu'ils demandent une existence qui a besoin d'être sanctionnée par un nouveau droit public ; nous, Hongrois, nous n'appartenons à l'Autriche par aucune autre volonté que la nôtre ; nous avons librement posé à la dynastie des conditions qu'elle a librement acceptées ; nous voulons donc précisément l'observation de nos droits historiques, droits sur lesquels est basée notre constitution de neuf siècles; nous voulons la fidélité aux < pacta conventa^ » qui, à notre égard, n'ont jamais été remplacés par d'autres pactes, et dont la religieuse observance, des deux côtés, rend possible de régler et de fixer d'une manière durable les rapports entre la Hongrie comme royaume, et l'Autriche comme empire, non-seulement à la satisfaction des droits de ces
deux Ëtats, mais aussi à l'avantage de leurs intérêts respectifs.
La Hongrie a donc pour elle, outre le droit de nature ou divin, le droit écrit ou humain ; en sa faveur milite l'esprit du pacte ainsi que sa lettre; enfin, elle ne veut que conserver ce qui est légalement établi , tandis que l'Autriche veut renverser ce qui existe de droit.
Je vous demande, Monsieur, ne serait-ce pas un scandale moral et juridique, si, deux individus, ayant fait un contrat privé, l'un d'eux voulait s'en affranchir en le déchirant tout simplement? Ce qui est prohibé pour les contrats privés, où il ne s'agit que d'intérêts particuliers, serait-il permis dans des stipulations internationales, oii il s'agit du sort, de Texisience, du bonheur des peuplesPEt c'était précisément la validité d'un contrat synallagmatique et diplomatique que la Hongrie défendait par les armes en 1848-49, tandis que la dynastie voulait s'affranchir, de sa propre autorité, des conditions qu'elle avait solennellement acceptées.
Est-ce ainsi que les souverains, agissant contrairement à toutes les notions de la morale et de la justice humaine, veulent que les peuples respectent l'autorité et les lois? Y aurait-il donc deux morales et deux justices, l'une pour les souverains, l'autre pour les peuples? Les rois peuvent- ils alors se plaindre si les peuples veulent suivre leurs vicieux exemples, selon le vieil adage :
Régis ad exemplum totus componitur orbis?
Cette esquisse historique vous donnera, je l'espère, quelques notions, quoique incomplètes, sur le caractère général de notre constitution, qui, tout en n'étant pas religieusement observée par la dynastie, en tant qu'elle gênait et limitait l'action de celle-ci dans les affaires extérieures, nous assurait pour nos affaires intérieures la liberté et ïautonomie ncUio^ nale la plus parfaite.
Ainsi le pouvoir législatif résidait dans le roi et dans les deux Chambres, dont la haute était com«posée de Pairs héréditaires, l'autre de Députés choisis pour une seule session, et révocables par leurs électeurs, s'ils devenaient infidèles à leurs mandats. C'était là la, Diète, sans le consentement de laquelle le roi ne pouvait ni prélever un centime d'impôt, ni enrôler une recrue^ il ne pouvait même, sans la Diète, ni commencer une guerre , ni conclure une paix.
Ce qui plus est, le pouvoir exécutif était partagé également entre le souverain et la nation, en tant que le premier se trouvait dans l'impossibilité de rien faire exécuter que par la juridiction (comté ou département) compétente, qui agissait par son assemblée, composée de tous les électeurs domiciliés dans la sphère de la juridiction. Cette assemblée était le principal organe de notre autonomie municipale. C'était elle qui choisissait les députés pour une session, et tous les employés municipattx pour une ou trois années; les députés aussi bien que les employés devaient lui rendre compte de leurs gestions à la fin de leurs mandats; l'assemblée pouvait, le cas échéant,
les suspendre^ les révoquer ou les punir. Les décrets administratifs du roi étaient toujours adressés à cette assemblée qui, pour Texécution , les remettait aux employés , si lesdits décrets étaient conformes aux lois, ou, s'ils y étaient contraires, elle faisait des re* montrances au souverain.
Cette assemblée, réunie au moins quatre fois par an, avait le droit de discuter les affaires générales du pays, et correspondait librement non-'Seulement avec ses députés en session , mais avec d'autres as-semblées aussi. C'est ainsi que chaque question d'un intérêt général était soigneusement discutée et approfondie par les diverses juridictions ou comtés du pays, avant d'être soumise aux débats de la Diète, pour qu'on en fit une loi.
Mais cette assemblée avait une liberté d'action presque illimitée, surtout pour ses propres affaires. Outre le droit qu'elle avait d'élire ses députés et ses employés, en commençant par le préfet jusqu'au dernier huissier, qui tous recevaient leurs appointements du budget appelé domestique ; toute l'administration, même la justice, était concentrée dans sa main »et, pourvue de son propre budget, de même qu'elle faisait établir et entretenir les routes, les ponts et autres travaux d'utilité commune : de même elle prenait soin de la sûreté publique, surveillait l'administration des communes, réglait la discipline des prisons, contrôlait la gestion de ses employés, et quelquefois, mue par l'esprit de patriotisme ou par une rivalité honorable avec d'autres juridictions, fondait des hospiceS)des hôpitaux,des bibliothèques et autres
institutions d'utilité publique. Elle pouvait même faire des statuts locaux , obligatoires pour les habitants de son ressort, mais qui ne pouvaient cependant être contraires aux lois générales du pays. Je n'ai pas besoin de vous dire quel immense espace s'ouvrait ici à l'activité individuelle des citoyens, combien chaque comté rivalisait avec ses voisins pour la bonne administration de sa petite patrie^ qui donnait ainsi à ses enfants assez d'occupation, sans qu'ils allassent en chercher ailleurs, pour faire valoir leur activité et leurs talents.
Telle était notre autonomie municipale. C'était le principe vital de notre constitution, c'en était en même temps le plus puissant boulevard. Attaquer à la fois cent soixante assemblées où étaient légalement réunis des milliers d'électeurs, c'était bien difficile ; les vaincre, impossible — sans les Russes. Chaque comté, ainsi organisé, était une petite république, gardant consciencieusement pour lui quelques droits vraiment souverains. En tout cas, cette autonomie, ayant de véritables droits et les exerçant de fait , doit être considérée comme la constitution la plus apte qui existe au monde, à intéresser continuellement les hommes dans les affaires publiques, à les y initier, à éveiller leur patriotisme et leur ambition légitime , en leur donnant l'occasion de les satisfaire chaque jour, en un mot, à développer des individualités fortes pour le sentiment, et capables pour l'action (1).
(i) C'est avec un extrôme plaisir que i*ai lu dans le Courrier du
Je n'irai pas plus loin dans l'exposition de nos droits constitutionnels; je ne m'étendrai pas davantage sur le bonheur et le succès avec lesquels nous les avions pratiqués; je ne dirai pas comment régnait chez nous, entre la liberté et l'ordre, la plus belle harmonie ; qu'il me suffise de vous dire que c'est du même esprit libéral, qui prévalait dans nos institutions politiques, que s'inspirait toute notre vie sociale et nationale.
Si les Hongrois ne conspiraient jamais, c'est qu'ils avaient l'habitude, par suite de leurs libres discussions, de dire franchement et hautement ce qu'ils avaient sur le cœur, c'est qu'ils détestaient la police secrète et ce qui l'accompagne nécessairement, le système d'espionnage, malheur et tache de beaucoup de peuples civilisés;
Si les Hongrois préféraient, au régime minutieux des passe-ports, la circulation sans contrôle, la liberté sans limites, c'est qu'ils aimaient mieux une grande liberté, avec ses inconvénients, qu'un grand ordre avec ses excès ;
Si les Hongrois se privaient des produits que donnent l'octroi, le timbre, le monopole et autres contributions de pareille nature, ce n'était pas parce qu'ils n'avaient pas de dette publique , parce que
Dimanche, îournal qui grandit chaque jour, les excellents articles de M. Elias Regnault sur la décentralisation. Il y cherche des types pour l'organisation des régions. Notre système municipal pourrait lui servir de modèle mieux que les cantons suisses ou les États de TAmérique du Nord. Neuf siècles d'existence attestent assez la durée, la valeur pratique et l'excellence de notre autonomie municipale.
radministration municipale coûtait peu, de bons patriotes s'en étant chargés par devoir honorifique; c'était surtout parce qu'ils abhorraient les impôts qui, nécessitant des barrières et des surveillances tracassières, gênent la liberté de la vie individuelle;
Si les Hongrois se séparaient, par des barrières de douane, des provinces autrichiennes, au détriment de leur propre commerce, c'est qu'ils voulaient se garantir, par tous les moyens possibles, du système arbitraire qui y dominait, préférant, à la richesse que donne l'échange commercial, la liberté, qui leur était mieux assurée par cet isolement ;
Si les Hongrois tenaient beaucoup au droit d'association, sans en faire dépendre l'exercice de la permission du gouvernement central , et si par cette voie libre ils fondèrent des musées, des sociétés savantes et industrielles, des cercles, des comices agricoles, enfin, différentes associations dans le but de développer et de faire avancer tous les intérêts moraux et matériels du pays, c'est qu'ils regardaient cette liberté comme le droit et le devoir qu'a un citoyen de s'occuper de ses propres affaires; c'est qu'ils croyaient cette activité le meilleur moyen d'intéresser tout le monde aux choses publiques, et d'éveiller et d'entretenir dans chacun le patriotisme et l'amour du bien puWic, cette grande vertu civique.
Toutes leurs institutions tendaient à Uti seul but : garder leur liberté, retenir les affaires de leur patrie exclusivement entre leurs mains, conduire l'administration par eux-mêmes partout^ dans
la commune^ dans la ville, dans le département, et enfin régler le sort de l'État à la diètCy en commun avec le souverain ♦
Eh bien, toutes ces libertés, toute cette activité autonomique, toutes ces institutions constitution-^ nelles ont été abolies d'un seul coup. En Autriche, il n'y a qu'un être humain, je ne dis pas qui pense^ mais qui veut: c'est François-Joseph seul; et pour exécuter cette volonté, il a deux bras : l'un est la bureaucratie, instrument pacifique; l'autre, l'armée, instrument violent. Voilà la nouvelle Autriche; elle ne vit pas dans ses peuples ; elle vit uniquement dans son gouvernement et, comme la Turquie, dans son armée ; l'état de siège perpétuel est son état normaU Mais François-Joseph s'est trompé étrangement s'il a cru que la Hongrie supporterait toujours cette dégradante humiliation. Comment a-t-il pu penser qu'un peuple habitué à s'administrer, se condamnerait ainsi à une inactivité complète? Comment a-t-il pu croire qu'un peuple qui aimait, savait et pouvait parler, se laisserait imposer un silence absolu? Comment a-t-il pu s'imaginer qu'un peuple dont l'axiome politique fut, de temps immémorial : a Niliil de nobi$ $ine nobis^ » souffrirait patiemment et pour toujours qu'on disposât, sans lui, de sa forlune, de son sang et de toute sa destinée?
Aussi, durant ces dix dernières années, il s'est opéré en Hongrie un changement moral de la plus haute gravité. Si le principe monarchique vivait encore avant 1849, au moins partiellement, dans les peuples de la Hongrie, il n'y existe plus presque
nulle part. Le monarque a sapé de ses propres mains le fondement de sa puissance. La haute aristocratie elle-même trouve, exclusivement dans la dynastie, la cause de tous les malheurs de sa patrie. Personne n'espère rien de la maison régnante ; au contraire, tout le monde attend le salut de la patrie, d'un changement de dynastie. En effet, c'est le vœu général de tous les habitants de la Hongrie.
En tout cas, vous pouvez être convaincu, Monsieur, qu'à l'heure qu'il est, de vagues promesses, des demi*mesures, des concessions partielles, ne contenteront plus la Hongrie. Voici ce qu'elle désire :
1** Elle veut la restitution de ses anciennes limites historiques, que tous les rois ont juré de maintenir et de défendre. C'est aussi le vœu unanime de la Croatie, de la Transylvanie, de la Voïvodie et des confins militaires, parties violemment détachées de la mère-patrie.
2*" Elle veut le rétabhssement de sa constitution presque millénaire, selon laquelle le pouvoir législatif appartient au souverain et à la nation conjointement, celle-ci l'exerçant par deux chambres, l'une héréditaire, l'autre élective.
3"" Elle veut rentrer dans la possession de son autonomie municipale, partie la plus essentielle de sa constitution, car elle lui sert de rempart contre les empiétements du gouvernement central, elle lui donne la faculté et l'aptitude de s'administrer, elle est le foyer le plus fécond, qui entretienne éternellement l'esprit de patriotisme.
4*" Elle veut la réintégration de toutes ses lois, de
tous ses traités, qui assuraient l'indépendance politique et nationale du royaume ; l'égalité civile et politique (proclamées en 1848), ainsi que le droit d'association pour tous les habitants ; le vote pour fixer le budget et déterminer le nombre de recrues à la diète; en un mot, la participation la plus complète dans toutes les affaires extérieures et intérieures de la nation.
5"" Elle veut, outre tout cela, le maintien de la pragmatique sanction, c'est-à-dire l'union dynastique avec les provinces autrichiennes, mais seulement à la condition quelles seraient dotées d'un régime constitutionnel; car il est impossible d'imaginer une parfaite et durable union entre des États, dont les uns seraient régis constitutionnellement^ les autres despotiquement. Ainsi la Hongrie n'aspire point à une position exceptionelle : ce qu'elle demande pour elle-même, elle le demande pour les autres provinces également.
Rien n'est plus facile que de mettre à exécution ce changement de système. Il faut :
1** Que François-Joseph révoque tout ce qu'il a fait depuis dix ans, de 1849 à 1859, comme Joseph II, ce grand souverain, révoqua avec un sublime courage ce qu'il avait fait entre 1780 et 1790. L'amour-propre froissé de François-Joseph doit céder aux plus hautes considérations : il s'agit d'un empire pour l'Europe, il s'agit de liberté et de nationalité pour nous , et il s'agit de sa dynastie pour lui»
2"* Il lui faut nommer, provisoirement, un Pa-
latin, chef constitutionnel de l'État lorsque le roi est hors du royaume.
3* Il lui faut convoquer, d'après les lois électorales de 1848, la diète, qui fonctionnera comme assemblée constituante^ les rapports de la Hongrie avec les autres provinces devant nécessairement être changés, puisqu'elles aussi deviendraient des États constitutionnels.
4* Il faut entrer et marcher dans cette voie constitutionnelle et de progrès, sincèrement, franchement, sans arrière-pensée. Plus les peuples ont de raisons de se défier de la dynastie, plus il est difficile de gagner leur confiance, et cependant c'est la base unique sur laquelle puisse s'établir une forte^ une nouvelle Autriche.
Voilà le seul moyen de rajeunir la nouvelle Autriche. Alors la diversité de ses races, qui est à présent sa faiblesse, deviendra sa force. Ce sera une fédération puissante de peuples libres sous un souverain;etle sera forte par elle-même^ et son existence ne dépendra pas du bon plaisir de ses voisins. Le despotisme a rendu l'Autriche chancelante sur un abime; isiliberté et le respect des nationalités la rendront puissante.
C'est surtout la Hongrie, qui a la mission de for^ cer la dynastie à entrer dans cette Yoîe de salut. Mais en qui doit-elle,, pour cette grande entreprise^ placer son espoir ?
Je vous avoue, monsieur, que jusqu'ici je ne vois nulle part la puissance étrangère qui voudrait nous soutenir d'une manière effective. De mon exiU je ne puis donc que crier à ma nation : « Aide**toi, et le
ciel t'aidera ! » Depuis les dix longs siècles que tu occupes celte belle contrée, tu t'es vue inondée par les sauvages hordes de Mongols ; tu as lutté contre les Ottomans, alors tout-puissants, durant près do deux cents ans ; ils t'ont tenue sous leur joug plus do cent cinquante années. Eh bien, tu es sortie de toutes ces épreuves séculaires toujours plus grande et toujours plus brillante ! »
Voudrais-tu espérer quelque chose de la Russie ? Il est vrai qu'elle hait l'Autriche, peut-être dans son cœur désire-t-elle même s'en venger; mais elle ne nous aime pas ; elle ne peut vouloir nous servir, car elle est le despotisme incarné et notre liberté date de notre berceau.
Attendrais-tu l'aide de la Prusse? Ce serait une illusion \ même plus, un rêve. Tu chercherais en vain dans cette nation le génie et Tesprit de Frédéric le Grand : ils ont depuis longtemps disparu. La Prusse exècre l'Autriche, sa rivale; mais deux fois déjà elle n'a pas osé profiter de l'occasion la plus favorable pour l'éliminer de la confédération germanique.
La Prusse ne comprendrait-elle pas que sa position dans la confédération germanique, vis-à-vis de l'Autriche, est absolument identique à celle que le Piémont occupait et occupe encore en Italie, vis-àvis de la même puissance ? Expulser l'Autriche de la confédération germanique, serait même dans l'intérêt de l'Autriche; étant maîtresse en Allemagne et en Italie, elle ne rêvait qu'à des conquêtes; refoulée chez elle, peut-être la dynastie penserait aussi au bonheur de ses peuples.
Le gouvernement et le peuple anglais ont cer* tainemeiit beaucoup de sympathie pour nous comme peuple constitutionnel, comme dominé par un esprit protestant, comme ayant Forganisation politique la plus décentralisée et Tautonomie municipale la plus libre; mais ont-ils protesté, en 1849, contre Tintervention de la Russie ? L'ont-ils empêchée, quoique le principe de non-interyention soit le leur? L* Angleterre est, sans doute, très- puissante ; ses ennemis le savent — mais ses amis n'en profitent guère.
La France, ayant rendu dans les six dernières années l'indépendance aux Principautés Danubiennes et à la Lombfrdie, pourrait nous inspirer bien plus d'espérance 5 mais le voudrait-elle? Est-ce un autre intérêt qui l'a fait agir, ou le principe de nationalité^ inscrit sur son drapeau? En tout cas, je n'y ai pas vu inscrit le mot liberté, et le peuple hongrois veut être non-*-seulement une nationj mais en même temps une nation libre. Dieu fasse que Napoléon III comprenne sa véritable mission ! Son oncle s'appuyait sur les souverains, ses ennemis personnels, donc il devait tomber ; si Napoléon III s'appuie sur les peuples, en défendant leurs nationalités et leurs libertés, il sera, à ce titre, l'arbitre et le maître souverain de l'Europe, non par la grâce de Dieu, mais par la volonté universelle des peuples.
Je conçois que la Hongrie tourne avidement ses yeux vers le Congrès qui va se réunir. Peut-être ferait'-elle bien de ne pas se bercer de douces îilttsions qui, de ce côté, ne pourraient se réaliser. Au
Congrès, tel qu'il est constitué, ne 8ont représentés que surtout les intérêts dynastiques ; ce n'est pas, hélâs ! l'antique assemblée des Amphictyons, où les envoyés des différents États et peuples pouvaient librement disi!uter et régler les plus graves questions internationales. Une si sublime institution manque encore à l'Europe et à notre époque, évidemment. Un congrès, toujours convoqué le lendemain d'une guerre, n'a d'autre mission que de rédiger l'acte de la paix ; sa compétence est restreinte à un certain ordre de questions en litige, questions préalablement déterminées. Si d'autres y figurent à côté du vaiti" queur et du vaincu j ils n'y otprésentent que les souverains, jamais les peuples. Donc, un tel congrès n*a ni la compétence de &ire droit aux justes réclamations des peuples, ni h puissance et l'autorité défaire exécuter sa décision «
Devant un tel aréopage, qui voudrait plaider la cause de la Hongrie? Assurément ce ne sera ni la Russie, ni la Prusse, ni l'Angleterre ; peut-être ce sera la France, puisque son souverain seul est aussi courageux que puissant; en tout cas, ce sera l'Autriche, — mais seulement pour accuser la Hongrie, comme une victime qui ne veut pas souffrir assez patiemm^t.
Enfin, je vais vous dire, Monsieur, toute ma pensée.
La cause du malaise universel qui travaille ce vieux monde ne gît pas dans les faits, mais dam le principe qui les fait naître, dans la grande divergence de tendances qui, malheureusement, existe entre les souverains et les peuples de l'Europe.
Les souverains^ je n'admets que peu d'exceptions, veulent gouverner avec des institutions féodales, surannées, inapplicables, tandis que les nations vivent en pleine civilisation ; ils croient avoir affaire à des peuples-enfants, tandis que le genre humain, au moins en Europe, a atteint le plus bel âge de sa virilité ; ils ont la prétention de vouloir seuls et de penser seuls, tandis qu'aujourd'hui les peuples aussi ont leurs volontés et leurs idées bien arrêtées. Depuis dix-huit siècles, l'homme et la société marchent constamment, en toutes choses, vers le haut idéal chrétien j qui est en même temps le grand idéal humain ; il n'y ^. que les gouvernements qui soient restés, dans leurs tendances et dans leurs idées, complètement arriérés, inhumains et antichrétiens.
Yoilà l'abîme moral qui sépare les peuples et les souverains.
Les peuples disent : liberté, — les souverains répondent : droit divin.
Les peuples disent : indépendance nationale^ — les souverains répondent : conquête et droit histO" rique.
Ou les peuples doivent complètement triompher, ou les souverains doivent gouverner sel6n les idées et l'esprit du temps, autrement l'Europe marchera, triste, à travers de continuelles et sanglantes convulsions.
Paris, le 15 décembre 1^59.