DE LA GRANDE-BRETAGNE
en date du 11 juin 1859.
Mylord,
Votre brill^uiite carrière politique appartient à l'histoire ; c'est un livre ouvert à tout le monde. Je sais donc que vous croyez l'empire autrichien une nécessité politique, et que, s'il n'existait pas, il faudrait le créer. Vous avez trop d'indépendance d'esprit et des opinions trop arrêtées, pour que je veuille tenter même de plaider devant vous une thèse contraire.
Je pourrais bien , il est vrai , vous demander : l'Autriche d'autrefois, dont l'Angleterre pouvait se servir avantageusement dans sa politique européenne, existe-t-elle encore? A-t-elle rempli la mission qu'on attendait d'elle? A-t^lle fait avancer le progrès et la civiUsation , soit dans ses provinces, soit le long du Danube vers l'Orient? Formet-elle un contre-poids sérieux vis-4i**vis de laRussie, à la merci de laquelle elle a été en 1849^ et à la
merci de laquelle elle se trouve toujours? A quoi donc vous sert rAutriche, si elle n'est pas en état de seconder eflRcacement les intérêts anglais partout, mais surtout en Orient? Elle en est absolument incapable.
S'il y a une puissance profondément haïe par les peuples d'Orient, c'est certainement l'Autriche. Elle est la plus détestée par les Moldo-Valaques, par les Serbes, par les Monténégrins et par toutes les autres races chrétiennes de la Turquie, parce que l'Autriche, selon ses propres intérêts, les a excités et les a laissé opprimer alternativement. La confiance momentanée qu'elles paraissaient avoir en elle en 1 849, pendant la guerre de Hongrie, s'est changée depuis en une haine beaucoup plus profonde chez elles que chez les Hongrois mêmes, car ceux-ci ont été seulement vaincus, tandis que les Slaves ont été perfidement trompés ; cette haine, comme la flamme, a em^brasé tous les Slaves limitrophes de l'Autriche, d'autant plus, qu'ils rêvent sans cesse un grand empire slave, soit indépendant, soit faisant partie de l'empire russe.
Je cherche vainement de quel côté l'Autriche pourrait avoir un avenir.
En effet, dans le Sud, c'est-à-dire en Italie, ses jours sont comptés. 11 est certain qu'elle perdra la Lombardie et la Vénétie, par conséquent toute son influence dans la péninsule. Elle n'est pas en état de résister, pas même à la France seule, d'autant moins, si vous y ajoutez le Piémont et les
Itàfiens soulevés comme un seul hoimne. Elle perdra <lans cette lutte un cinquième de son territoire, un sixième de sa population.
Dans le Nord, en Allemagne, l'Autriche ne peut avoir aucun espoir de s'agrandir. Ou la Confédéîation germanique restera telle qu'elle est, et dans ce cas ses peuples aussi bien que ses princes résisteront par tous les moyens possibles à toute tentative d'absorption ; ou, si l'union nationale se fait, ce sera à l'avantage de la Prusse, qui est une puissance purement allemande, qui est la plus importante de toutes, qui possède les sympathies de la majorité de la nation ; pour réaliser la grande idée de l'unité allemande, rien ne lui manque, si ce n'est le génie hardi et la volonté ferme d'un autre Frédéric IL Que la Prusse soit fidèle à l'Allemagne libérale, aspirant à runité,et l'Allemagne gravitera vers elle, et lui donnera la force que, malheureusèment, par sa faute, la Prusse n'a pas encore acquise* AJoutez-y le phénomène significatif dont nous fûmes témoins en 1848, quand les provinces allemandes de l'Autriche même envoyèrent leiœs députés à Francfort, et avouèrent ainsi clairement leui* désir de s'unir à un grand État allemand, ce qui aurait eu pour résultat le démembrement complet de l'Autriche ancienne.
Je dië : ancienne, car pour former un nouvel empire, les éléments ne manquent point. Et ce nouvel empire serait plus fort, plus puissant que n'était l'autre, mais à la condition, qu'étant cornue d'éléïnonts hétérogènes ^^ il ne tendît pas à
être centralisé comme la France; — qu'il tint compte de la diversité de langues, d'origine, de race ; — qu'on respectât les droits et les traditions historiques de chaque pays, comme unique source de leur patriotisme, qui est toujours vivant; — en un mot, ce nouvel empire devrait être basé sur le principe de fédération, à peu près comme le sont la Suisse ou les Etats-Unis d'Amérique. Cet empire, sans l'Italie, aurait encore 33,000,000 d'habitants, mais s'il voulait, avec ses 7,000,000 d'allemands à peine, dominer et germaniser les autres 26,000,000 d'habitants, qui n'appartiennent pas à cette race, il aurait continuellement à soutenir des luttes dans son sein, par conséquent il ne serait jamais en état de remplir la mission que l'Europe en général, et l'Angleterre en particulier attendent de lui.
J'ai peu d'espoir, je vous avoue, que la dynastie des Hapsbourg puisse changer sa politique traditionnelle. Comme chaque individu a sa propre personnalité, ainsi chaque dynastie a sa tradition, sa politique, son caractère qu'elle ne peut transformer à son gré ; tout le monde sait que les Stuarts et les Bourbons risquèrent leurs trônes et leurs têtes, plutôt que de vouloir se décider à gouverner selon l'esprit du siècle. A la nouvelle Autriche, il faudrait donc ime nouvelle dynastie, qui ne fut pas liée par son passé, qui pût accepter franchement et sincèrement la nouvelle mis^on du nouvel empire.
Mais je sais aussi, ^e ce qui est désirable n'est
pas toujours possible. Que la dynastie autrichienne reste donc à la tête de cet empire, mais en suivant ime politique adaptée à la diversité des peuples qu'elle a à gouverner ! Autrement, il est indubitable que ses autres provinces feront à leur tour ce que font à présent les Italiens. Le rôle libérateur que la France remplit maintenant à l'égard des Italiens, la Russie, quand elle le voudra, le remplira un jour à l'égard des autres pays autrichiens.
L'Angleterre a toujours soutenu l'Autriche, donc ses conseils seront et devront être écoutés à Vienne. Les événements ont pleinement confirmé le conseil prophétique que vous, mylord, lui aviez donné dans votre dépêche du !•' août 1849, adressé à lord Ponsonby, l'ambassadeur d'Angleterre à Vienne. Vous disiez (1) :
« L'armée active d'un tel peuple peut être défaite dans une bataille,... on peut, pour quelque temps, rendre impossible toute résistance organisée,... mais, quoique le bras soit désarmé, le mécontentement ne cessera pas de vivre dans les cœurs. J'ajoute que, s'il faut tenir dans la soumission une population si nombreuse, dispersée sur un si vaste territoire, par les mêmes moyens violents qu'on employa pour la dompter, on n'a pas besoin d'argument pour démontrer qu'un tel peuple et un tel pays doivent nécessairement devenir pom» l'empire une source de faiblesse, et
(1) Voyez : Correspondances en 1847-1849, concernant les affaires de la Hongrie. London, 1850, p. 286.
non le fondement de la force. Ce sera un carnet politique qui corrodera tous les éléments de vie de l'empire... Le gouvernement britannique se réjouirait sincèrement, s'il lui était permis d'espérer, que ce conflit entre ime nation entière et deux grands empires, pourra être terminé par un arrangement qui, d'un côté, donnerait une satisfaction lé^time au sentiment national des Hongrois, et de l'autre côté, sauvegarderait l'union qui, pendant si longtemps, exista entre la Hongrie et la dynastie autrichienne... Une union purement nominale, sans accord réel et intime, ne serait d'aucune efficacité et d'aucune valem'... »
Le centre, le point d'hypomochlion de cet empire est nécessairement la Hongrie ; avec elle ^ l'empire sera fort 5 sans elle, il ne pourra rien faire, et il ne pèsera pas assez dans la balance de l'équilibre européen. La Hongrie, telle qu'elle fut jusqu'en 1849, ferait presque la moitié de l'Autriche (sans l'Italie), pour le territoire aussi bien que pour la population ; elle pourrait nourrir, riche comme elle est, de 25 à 30,000,000 d'habitants ; elle a, comme État, une existence de près de mille années, une organisation politique intérieure très-forte, œuvre de plusiem's siècles ; — son organisation étant diamétralement opposée à la centralisation, elle est ainsi éminemment apte à servir de modèle aux peuples d'Orient qui, tôt ou tard, s'élèveront ccmime autant d'États sur la ruine inévitable de la Turquie. Et, croyez-moi,
s'il y a un pays où existe et vive un véritable) im ardent patriotisme, fruit de la tradition his^ torique, d'un passé alternativement glorieux et orageux, c'est le cas en Hongrie. La dissension momentanée qui se manifesta parmi ses différents peuples en 1848, en partie provoquée par les intrigues de l'Autriche, en partie attribuable à l'enivrement fébrile de cette époque, a depuis lors complètement disparu. Avec l'ancienne constitution, ces nationalités étaient toutes libres; lorsqu'elles eurent aidé à la renverser, leurs libertés furent perdues, leurs nationalités courent le plus grand danger. Voilà la raison de leur réconciliation tardive, mais indisputable.
Je vous ai énuméré les titres qui autorisent, avec raison^ la Hongrie à être le centre du nouvel empire. Joseph II, le seul homme de génie parmi les souverains de la maison de Hapsbourg depuis trois siècles, l'avait bien entrevu ; il avait très-bien compris, que l'avenir de l'empire est uniquement vers l'Orient; mais tout en jugeant bien le but, il se trompait entièrement sur le choix des moyens, car il voulait germaniser les races, et il abolissait les constitutions. Comment voulez-vous, alors, que les différents peuples, incorporés et voisins, aient de la sympathie pour un empire qui ne leur donne pas la liberté, et qui, en outre, veut les dénationaliser par la force ? Il arriva ce qui était facile à prévoir : l'Autriche perdit la confiance de tous les peuples, et dans son sein, et dans les pays environnants, ceux-ci craignirent pour leur na-
tionalité, ceux-là aspirèrent à la liberté^ mais le système autrichien menaçait Tune et l'autre, les deux plus précieux trésors de l'homme et des peuples.
Permettez-moi ici, Mylord, de Éedre une re..
marque, qui, selon mon opinion, est d'une trèshaute importance. J'ose affirmer, que la civilisation occidentale ne pourra se propager plus sûrement en Orient que par l'intermédiaire de la Hongrie. Au lieu de vous développer cette idée, je préfère citer* un auteur anglais, qui exprime complètement ce que j'ai voulu soumettre à votre appréciation d'homme d'État et d'honune de progrès : c< Dans les mœiu*s et idées des races contiguës, on trouve des similitudes, qu'on cherche vainement chez les races qui sont situées loin l'une de l'autre. Affinité de race, communication suivie en temps de paix et de guerre, passé et présent, rapporte géographiques, tels que routes faciles et fleuves navigables, sont autant de liens entre les races voisines. Et entre les peuples de l'Orient et de l'Occident, on peut aisément trouver un tel lien. Le peupler hongrois est oriental dans son origine, dans ses traditions, et sous plus d'un rapport, dans ses mœurs, dans ses habitudes et dans ses idées. Comme colonie européenne d'origine orientale, et étant liés comme race, pw le sang, avec les Turcs, leurs voisins, les Hongrois ont été entraînés par les événemente historiques, dans le cercle de la civilisation occidentale, dont ils ont adopté les idées principales. Ainsi ils forment
un lien intermédiaire entre les nations de TOrieni et celles de TOccident, et paraissent spécialement destinés à les faire se rapprocher plus intimement. La position géographique même leur assigne cette mission providentielle. Au Sud et au Nord, la Hongrie est entourée de hautes montagnes, son système fluvial forme un canal naturel, qui conduit de rOuest à TEst. Le puissant Danube, qui procède du centre de l'Allemagne, et qui reçoit le tribut de toutes les rivières de l'Europe centrsde, paraît être la grande route naturelle^ et pour le commerce et pour la civilisation. Les b€œrières si longtemps fermées ont déjà été ouvertes entre les Hongrois et les Turcs ; les événements de 1848 ont beaucoup contribué à rendre plus fréquents entre ces deux races parentes les rapports qui furent, pendant des siècles, interrompus par la politique autrichienne; cependant, dans les rapports de ces époques il y a une grande dilBGérence, à savoir, que le bras qui autrefois n'était levé que poiu» tuer, a été en 1849 tendu pour recevoir et défendre des frères, jadis des eimemis. »
Je le répète, Mylord : la Hongrie, qui malheureusement, dans l'état où elle se trouve, ne peut exprimer ses vœux, préférerait, certes, avoir un souverain qui ne fût pas un membre de la dynastie autrichienne, cause unique de nos malheurs séculaires, ennemi éternel du progrès et de l'indépendance nationale. En vérité, la Hongrie possède toutes les qualités nécessaires pour constituer un État indépendant. Pour la richesse du
sol et la variété des produits, il n'y a pas de pays en Europe qui lui soit supérieur ; son territoire occupe 6175 lieues géographiques, tandis que la Prusse n'en a que 5070, la grande Bretagne que 5716; la Hongrie est plus grande que le Portugal, la Sardaigne, le Hanovre, la Bavière, la Saxe, le Wurtemberg, pris ensemble ; elle peut compter à peu près 15,500,000 habitants ; sous ce rapport, après la Russie, la France, et la grande Bretagne, elle vient immédiatement avec l'Espagne, qui en compte 15,995,584, et avec la Prusse qui en a 15,580,580.La Hongrie possède, en temps de paix, une armée de 1 50,000 hommes,moins que la Russie ou la France, autant que la Prusse ou la grande Bretagne, plus que tout autre État de rEurope,et ce nombre peut être porté en temps de guerre, sans aucun effort, jusqu'à 300,000 hommes. Vous voyez ainsi, que la Hongrie possède tous les éléments qui pourraient en faire une puissance de premier ordre. D'ailleurs, ne remplissait- elle pas la mission d'une grande puissance, quand aux XV, XVI, XVir siècles, elle seule refoulait l'immense pouvoir ottoman, couvrant de son héroïsme, de son corps toute l'Europe? Par ce haut fait d'armes elle a bien gagné ses éperons, je suppose, c'est-à-dire son titre au rang de grande puissance. Croyez-moi, Mylord, de même qu'elle fut capable autrefois de défendre la chrétienté entière contre tout l'islcunisme, de même, de quelque côté que le danger arrive, la Hongrie sa;ura dans Tavenir combattre et pour sa propre liberté, et
pour là ]i}}eFté du monde* Du re§te, il faut l^ien, forcément, lui reconnaître cette grande vitalité ; vous avez été le bienveillant témoin de notre lutte en 1848-1849; certes, im État doit être recoimu comme puissance de premier ordre, quand il n'a pu être vaincu, même dans desf conditions désavantageuses pour lui , que par la force combii^ée de deux autres grandes puissapoes. C'est un argument péremptoire; notre défaite même parle ainsi en faveur de notre force.
Au fond de son âme, donc, la Hongrie n'aspire à rien moins que ne le font la Lombardie et la Vénétie ; à une indépendance absolue ; elle voudrait s'appartenir, régler ses destinées librement. Si cependant des considérations diplomatiques l'empêchent d'atteindre ce but tant désiré, si le sort ne nous sauve par un Napoléon, comme l'Italie le sera probablement; en ce cas, il n'y a qu'un moyen de contenter la Hongrie : c'est de lui rendre son ancienne constitution et ses limites historiques^ en faisant de ceci une des conditions de la paix qui doit terminer la guerre actuelle en Italie. Si la guerre n'a pas été commencée pour nous aussi, laissez-nous au moins en profiter ; jamais une guerre, couronnée par la liberté de deux nations, n'aura porté de plus beaux fruits. Cette condition de paix est incontestablement : 1° Dans l'intérêt du droit et de la justice. Entre la Hongrie et la dynastie autrichienne il existe légalement un pacte synallagmatique, qui oblif?;e cette dernière a observer religieusement les lois
h^ Elle est dans l'intérêt de la question d'0rim4, tant sous le rapport politique, que sous le rapport de la civilisation. Par sa position géographique, par son origine, par ses langues, par ses mœurs semi-orientales, c'est à la Hongrie qu'appartient éminemment la mission de transmettre aux peuples d'Orient tous les éléments du progrès et toutes les idées de la civilisation occidentale, comme j'ai eu l'honneur de vous le développer plus haut. Mais ce n'est pas tout. Par les mêmes raisons, et par celle que la constitution de la Hongrie, telle qu'elle est développée dans le pays en un système complet, doit être reconnue particulièrement conforme au génie et aux mœurs patriarcales de l'Orient ; par ces raisons, dis-je, la Hongrie est destinée à jouer le rôle principal dans là solution de cette grande question ; mais cette mission salutaire, au profit de la liberté et du bonheur des peuples respectifs, ne pourra être remplie que par la Hongrie libre, forte et constitutionnelle.
Voilà les idées, qu'inspiré par l'amour de ma patrie, j'ai l'honneur de vous soumettre, à vous, chef d'un gouvernement libéral, à vous, premier ministre d'une nation libre, qui, dès le commencement, avez témoigné tant de sympathie pour notre cause, juste et légitime s'il y en a une au monde. La Hongrie elle-même, dans son oppression inouïe, ne pouvant élever la voix, moi, son fils exilé, je parle pour elle ; cette liberté est la seule qui me reste, et qui me console de la perte de ma chère patrie.
L'Angleterre, je le sais, n'est pas une des parties belligérantes ; elle ne peut donc directement proposer des conditions de paix; mais elle est puissante par ses armes aussi bien que par ses conseils, et, j'en suis convaincu, ces derniers seront écoutés avec respect et par les vainqueurs et par le vaincu. Nous avons le droit d'espérer que l'empereur Napoléon, qui fait tout pour les Italiens, fera quelque chose aussi pour nous. Le principe qu'il a solennellement proclamé : t indépendance nationale, doit trouver également son application à l'égard de la Hongrie. Quand il a tant fait pour les Roumains et les Italiens, on ne peut pas nous oublier sans injustice. Du rétablissement de notre autonomie nationale, il fera une condition de paix, et je vous prie d'agir dans ce sens, d'accord avec lui.
Dans votre dépêche du 1" août 1849, citée plus haut, vous avez donné à l'Autriche, Mylord, de sages conseils, presque prophétiques ; voilà le moment opportun de la forcer, dans son intérêt et dans celui de l'Europe, à les accepter. Cet acte couronnerait dignement votre carrière politique ; la Hongrie devenue libre, serait un éternel monument de votre mémoire.
J'ai l'honneur, Mylord, de vous prier d'agréer l'assurance de ma haute considération.
Barthélémy de Szemere,
Ancien Ministre président de Hongrie.
Paris, le 44 juin 1859.