A MONSIEUR LE COMTE DE CAVOUR
^ aiimSTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES DE PIÉSIONT,
en date du 6 juin 1859.
Monsieur le Ministre,
La victoire, une pleine et entière victoire, coutonnera assurément la guerre si juste, entreprise contre TAutriche. Soulèvement national de l'Italie, appui de la vaillante armée sarde, concours de la toute puissante armée jfrançaise : il est de toute impossibilité que TAutriche résiste à cette formidable trinité.
L'émigration hongroise — faut-il le dire? — suit avec les plus vives sympathies les héroïques luttes dont les plaines de la Lombardie sont aujourd'hui le théâtre. Appelée solennellement, publiquement, par ceux qui dirigent la sainte œuvre de la déUvrance italienne, l'émigration eût été heureuse, et se serait empressée de prêter son concours des plus actifs. Elle sait bien que les alliés n'ont pas besoin de son aide, mais on sert toujours sa patrie en combattant l'ennemi de celle-ci.
Cependant; si par impossible le cours des événemepts continuait à condamner l'émigration hongroise à cette réserve imposée dont elle soujBFre tant, la guerre devrait-elle rester pour cela sans influence aucune sur le sort de la Hongrie ? Voilà ce que se demandent les fils exilés de la Hongrie, sœur aînée de l'Italie dans l'oppression autrichienne ; voilà la question sur laquelle moi, un de ses exilés, j'ose arrêter un instant l'attention de Votre Excellence.
La guerre, faite sans la Hongne^ n'a pas été entreprise pour elle : nous ne l'ignorons pas. Mais la dernière guerre d'Orient a-t-elle été faite pour les Principautés Danubiennes? Ce n'en est pas moins le résultat le plus heureux, le mérite prin^cipal de la paix du 30 mars i 856, que d'avoir assuré à ces contrées les éléments d'un développement national et libre. La guerre n'étant jamais scm but propre, mais seulement un moyen, la vic«toire n'est heureuse et salutaire qu'autant que la paix, en consolidant les droits des peuples, écarte d'une façon durable toute nouvelle cause de peiv turbation.
Les vainqueurs dand la guerre d'Italie ne pour^ raient-ils pas, quand arrivera le moment de négocier ou plutôt de dicter la pair, stipuler la restitution des droits dont la Hongrie a été iniquement dé^ pouillée, dans l'intérêt même du principe pour le*quel ils auront combattu, dans l'intérêt de la con^ solidation de la paix qu'ils auront conquise si gloricanement?
Lorsque l'Italie opprimée n'avait même pas la liberté de se plaindre, vous vous faisiez devant l'Europe l'avocat courageux de ses plus justes griefs; aujourd'hui je viens plaider auprès de vous la cause de ma pauvre patrie qui, elle aussi, ne peut élever la parole. J'ai le ferme espoir que l'homme d'État distingué qui, suppliant de la veille, a été élevé par la faveur des événemeirts au rang de juge, ne refusera pas à la Hongrie la justice qu'il a réclamée avec une énergie si virile pour les peuples de l'Italie, et son avis, j'en suis convaincu,, sera d'un grand poids : car ni Napoléon III, ni Victor-Emmanuel ne peuvent refuser d'écouter avec la plus entière confiance l'opinion de leur conseiller le plus dévoué, le plus intelligent.
L'histoire de la Hongrie depuis que la couronne de saint Etienne a passé, sous des conditions bien déterminées, dans la maison de Hapabourg, n'est que l'histoire des luttes que la nation a eu constamment à soutenir pour forcer la dy-, nastie autrichienne à l'accomplissement de ces conditions constitutionnelles, que chaque roi, avant de pouvoir monter sur le trône hongrois, jurait pourtant solennellement d'observer. Ces luttes, qui durent souvent dégénérer en formidables révolutions (en 1604, 1619, 1643, 1674, 1704, 1848), se terminèrent toujours (excepté en 184S> par le triomphe du bon droit. La Hongrie parvint ainsi, malgré tout, à conserver intactes son autonomie nationale, sa constitution huit fois sécu-
laire, ses libertés et ses privilèges. Grâce à Tintervention moscovite seule, TAutriche est parvenue en 1 849 à terrasser la nation ; et, abusant de la manière la plus inique d'une victoire qu'elle n'avait pas remportée, elle nous a enlevé, d'un coup de décret, et notre constitution et notre indépendance. Comme elle menace en outre notre existence nationale , qui peut s'étonner si la nation hongroise ne supporte qu'avec le plus profond mécontentement cet asservissement auquel elle est si peu habituée, si l'oppresseiu* est l'objet de sa haine la plus intense ? Etre délivré entièrement et pour toujours du système hapsbourgien, voilà quel est aujourd'hui le plus ardent désir de toutes les populations qui habitent la belle Hongrie.
Elle ne demande, au fond, autre chose que l'Italie ; elle aspire à l'indépendance, quels que soient d'ailleurs la forme et le nom du gouvernement.
Néanmoins, si la situation générale de l'Europe ne permettait pas l'accompUssement immédiat de cette exigence des mieux fondées, si la Hongrie devait être encore condamnée à avoir un roi de la maison de Hapsbourg, elle voudrait et elle devrait tout au moins être remise dans la possession de ses anciennes limites et de sa constitution d'avant 1849. La violence seule l'en a dépossédée; peuton donc se refuser à les lui rendre au moment suprême où doit se régler le compte des iniquités autrichiennes? Si Napoléon HI et Victor-Emma-
nueL victorieux, voulaient bien faire de cette restitution une des conditions de la paix à intervenir, il ne se trouverait certes pas une seule puissance européenne qui ne s'empressât d'y adhérer.
Où est, en effet, la puissance qui aurait intérêt à s'opposer à ce que la Hongrie récupérât par Y intervention diplomatique ce que la violence autrichienne vient à peine de lui arracher?
Ce n'est assurément pas l'Angleterre, que son histoire et son principe politique convient, au contraire , à favoriser partout le développement des institutions libérales et parlementaires. En 1849, lord Palmerston, comme ministre des affaires étrangères, n'a pas manqué de faire entendre, dans ce sens, à Vienne, des avertissements très-sérieux. L'Angleterre, au surplus, entrevoit bien la tâche importante qui incombe à la Hongrie dans la solution définitive de la question orientale. J'y reviendrai encore.
Serait-ce la Russie? Elle ne regrette que trop la faute commise en 1849, lorsqu'elle prêta mainforte à l'Autriche pour écraser cette Ubre Hongrie, où ses nationaux slaves et ses corréligionnaires grecs jouissaient si largement des bienfaits que la libérale constitution hongroise garantissait à tous les habitants du pays, sems distinction de nationalité ni de confession. Et à un point de vue plus général, ce fut — on en convient aujourd'hui à Saint-Pétersbourg — une grave faute commise par Nicolas V% lorsqu'il alla en Hongrie arrêter la chute inévitable du trône des Haps-
bourg; Fattitude prise depuis trois ans par la Russie envers l'Autriche nous est un sûr garant, qu'en aucun cas, Alexandre II n'irait renouveler la faute de son prédécesseur, qui cessa d'être bon Russe quand il eut la funeste pensée de sauver l'Autriche.
Et la Prusse? Malgré les velléités d'intervention guerrière en faveur de l'Autriche, qui, aujourd'hui, semblent prédominer dans l'entourage du prince-régent, je ne crois pas que jamais la Prusse puisse s'oublier au point de vouloir rétablir ou maintenir par la force le régime d'iniquités et l'absolutisme du gouvernement viennois. La mission, on peut même dire : la raison d'être, la condition d'existence de la Prusse, État purement allemand, jeune, protestant, gît précisément dans l'antagonisme où sa politique du Ubre développement national, sa poUtique constitutionnelle, de progrès, de tolérance, la met avec la politique oppressive, absolutiste, réactionnaire, ultramontaine de l'Autriche. Elle commettrait un suicide politique, si elle se faisait le séide de la politique de sa rivale. Les sympathies que les populations allemandes ont heureusement manifestées en 1848-49 pour nos héroïques luttes, l'unanimité avec laquelle elles protestent aujourd'hui contre les intentions prêtées au gouvernement prussien, retiendraient en tout cas le souverain qui voudrait trahir ainsi les traditions libérales et les vrais intérêts du royaume de Frédéric II (1).
(1) Si rAutriche pouvait réussir à entrer dans la Confédéra-
Mais si les États que je viens de nommer n'ont aucune raison sérieuse pour s'opposer à la reconstitution d'une Hongrie libre, le Piémont a tout intérêt à la favoriser.
En eflFet, si la Lombardo-Vénétie, comme tout porte à le prévoir, est annexée au Piémont, le nouveau royaume de la Haute-Italie aura l'Autriche pour voisine. Faut-il dire les dangers d'un tel voisinage, si l'Autriche, qui ne se résignera jamais à la perte de ce beau pays, conserve pour le reste ses tendances et son organisation actuelles? Elle serait un éternel sujet d'inquiétude pour ce royaume, qu'elle ne discontinuerait pas de menacer, d'agiter, d'épier.
Ce danger n'existerait pas avec une Hongrie
lion germanique avec ses 36,000,000 d'habitants (car elle n'y figure qu'avec 12 à i 3 millions), elle agirait en maîtresse là, où à présent elle ne peut dominer que par ses intrigues, et la Prusse tomberait nécessairement au rang du Hanovre et de la Bavière. Qui a jusqu'ici empoché l'Autriche d'y entrer avec toute sa puissance ? Ce sont les différentes races, et ce fut surtout la constitution de la Hongrie. Voilà la principale raison qui poussa l'Autriche à renverser notre droit constitutionnel. Aussi ne tarda-t-elle pas, dès 1850, à demander son incorporation entière dans la Confédération, mais l'émigration hongroise ne tarda pas non plus à éveiller l'attention des autres puissances sur ce danger de l'ordre Européen* Nous nous empressâmes d'envoyer aux gouvernements français, anglais, etc., un mémoire rédigé par moi, et signé par plusieurs membres de Témigration. La protestation du président de la République française, datée du 5 mars 1851, et adressée à la Diète de Francfort, est un modèle de style et de sagacité diplomatique, qui mérite d'être lu très-attentivement. (Voyez : foumal des Débats, du 3avrU ISîJt.)
constitutionnelle. Jamais ses quinze millions d'habitants ne permettraient à T Autriche le retour aux idées de conquête et d'oppression. Entre deux pays constitutionnels qui sont voisins, la bonne intelligence, la paix, seront rarement troublées ; elles ne seront jamais qu'apparentes, elles seront éternellement exposées à être interrompues entre deux pays voisins, absolutistes l'un et l'autre, et plus encore quand l'un est gouverné despotiquement , tout y dépendant de la volonté d'un seul homme , et que l'autre jouit d'institutions libres.
Chasser les Autrichiens du sol lombardo-vénitien ne suffit donc pas pour assurer à l'Italie le tranquille exercice de la liberté qu'elle aiu'a conquise et les institutions progressives qu'elle se sera données ; il faut encore ôter à l'Autriche, restant sa voisine et son ennemie naturelle, le vouloir et le pouvoir de l'inquiéter dans la jouissance de biens si chèrement acquis. Avec une Hongrie libre, qui jouerait nécessairement le rôle principal dans la nouvelle Autriche, dont elle formerait plus de la moitié, ce but serait atteint parfaitement.
D'ailleurs, dans l'œuvre que les armées alliées poursuivent aujourd'hui si glorieusement, il y a, si je l'ai bien compris, à côté de la question purement italienne, une question d'ordre européen. Il s'agit pour les Italiens de secouer la domination étrangère et de devenir maîtres de leurs actions. Poiu» l'Europe, résoudre la question italienne si-
gnifie : éteindre un volcan qui toujours gronde et menace, faire cesser les causes d'inquiétude d'où peut sortir à chaque instant un bouleversement dont personne ne saurait d'avance tracer les limites. Or, avec la solidarité qui lie aujourd'hui tous les pays civiUsés, il importe au plus haut degré de généraliser cette solution, c'est-à-dire d'écarter partout les causes de troubles et d'agitation par l'avènement général du système constitutionnel. Et ai-je besoin de démontrer que ce sublime but ne saurait être jamais atteint si l'Autriche , privée de ses possessions italiennes, peut du reste conserver et poursuivre les tendances qu'on lui connaît? Le foyer d'agitation serait tout au plus déplacé ; il ne serait pas éteint.
Je dirai plus : le rétablissement de l'ancienne Hongrie constitutionnelle est commandé aussi par les intérêts de la civilisation, c'est-à-dire de sa marche progressive de l'Occident vers l'Orient. A cet égard, la Hongrie, et la Hongrie seule, serait merveilleusement apte à servir d'intermédiaire entre la civilisation occidentale et les contrées danubiennes. Ce n'est pas seulement parce qu'elle les avoisine géographiquement, mais encore et surtout parce qu'il y a entre la Hongrie et les populations de ces contrées, des similitudes d'origine, de mœurs, d'habitudes communes, qui lui rendraient très-facile d'y exercer son influence dans l'intérêt du progrès. N'est-ce pas déjà, antérieurement, la Hongrie qui a fourni les profes-seurs, les législateurs, les avocats, les médecins ^ les
hommes les plus marquants dans les littératures respectives, aux Principautés Danubiennes, à la Serbie, au Monténégro? En un mot, la Hongrie forme, pour ainsi dire, le canal naturel par lequel la civilisation occidentale doit se déverser dans les contrées orientales. Le Danube, ce fleuve éminemment hongrois (car il commence surtout en Hongrie à être navigable , et son plus long cours se trouve entre les frontières de la Hongrie), ce fleuve-roi ne forme-t-il pas la grande route entre les deux mondes, pour l'échange matériel aussi bien que pour le commerce des idées? En 1848, lorsque le gouvernement national de la Hongrie eut abattu les barrières élevées par l'Autriche, on vit tout de suite s'établir un échange matériel et intellectuel des plus actifs , des plus productifs et des plus amicals entre la Hongrie et l'Orient, échange qui fut interrompu de nouveau brusquement aussitôt que fut rétablie la domination autrichienne absolue.
En général, l'existence d'une Hongrie constitutionnelle exercerait la plus salutaire influence sur la solution de la grande question orientale, dont, à juste titre, l'Europe ne discontinue pas de se préoccuper.
Les opinions, au sujet de cette grave question, sont fort divergentes. Pour ma part, je n'ai aucune confiance dans la vitalité de la Turquie actuelle, et je ne vois pour les populations de cet empire , auxquelles seules doit revenir l'héritage de l'islamisme, d'autre avenir assuré que dans une
fédération. Isolées, elles seraient faibles, et deviendraient une proie facile pour l'ambition de puissants voisins; réunies, elles seront fortes et viables. Eh bien, la constitution hongroise, basée sur le principe fédératif, comme la constitution helvétique et la constitution des États-Unis d'Amérique, leur fournira un modèle tout fait et excellent, qu'elles imiteront d'autant plus facilement, que le principe fédératif existe aujourd'hui en Tiœquie comme germe, comme inhérent à l'organisation patriarcale et à celle des tribus. Seulement, ce qui, en Turquie, ne se trouve qu'à l'état d'embryon peu développé, a eu en Hongrie son plein développement en un système politique. Au besoin, ce dernier pays, rendu à la liberté et à l'indépendance, servirait non-seulement de modèle, mais aussi de point de ralliement, de point d'appui en cas de danger extérieur, car la Hongrie peut facilement mettre sous les armes trois cent mille hommes, et l'histoire connaît assez la bravoure militaire des Hongrois. Mais ce qui est bien plus important, c'est leur aptitude pra^ tique à l'administration et à l'organisation. C'est grâce à cette aptitude, résultat de notre autonomie administrative si ancienne déjà, que nous avons si avantageusement lutté en 1848-49, et si facilement improvisé plusieurs grandes armées.
En effet, sans l'appui efficace et l'assistance active d'une Hongrie libre et libérale , il est fort douteux que ces nouvelles formations d'États puissent longtemps se maintenir indépendantes.
Joseph II avait parfaitemeiit compris que la vraie solution de la question orientale gît à Budcj et qu'elle doit se faire pai* la Hongrie. Mais il tendait, lui, à une solution dans un intérêt exclusivement dynastique. L'influence à laquelle nous aspirons s'exercerait, au contraire, pour le bien de ces contrées, dans l'intérêt de leur liberté, de leur développement matériel et moral, en un mot, dans l'intérêt de la civilisation générale. Qu'un souverain autrichien continue, s'il le faut, à occuper le trône hongrois, c'est un malheur pour nous; mais ceci n'infirme nullement mon assertion, car il ne pourra jamais agir que conformément aux tendances Ubérales du pays, si par le rétablissement de son ancienne constitution, la Hongrie redevient maîtresse de ses actions et de sa destinée.
C'est en qualité de Hongrois et de libéral que je me suis permis de présenter ces considérations à Votre Excellence, en la priant de vouloir bien, si elle les trouve justes, les soumettre à l'empereur Napoléon III et au roi Victor-Emmanuel.
Plus, grand sera le nombre des peuples qui profiteront de leurs bienfaits, et plus la victoire sera glorieuse. La nation hongroise qui , même sous la domination des Hapsbourg, a su, pendant trois siècles, défendre et conserver ses libertés, soit par les voies pacifiques , soit , au besoin, par la force des armes ; qui, en 1849, à elle seule, aurait parfaitement triomphé de l'Autriche si celleci n'avait pas appelé les Russes à son secours ; la
nation hongroise est un bien digne objet de la sollicitude des glorieux vainqueurs de F Autriche en Italie. Vos sympathies, Monsieur le Ministre, je n'en doute pas, nous sont assurées, car quiconque sait conquérir la liberté à son pays, doit, certes, être désireux d'y faire participer toutes les nations opprimées.
J'ai rhonneiu* de vous prier, Monsieiu* le Ministre, d'agréer Tassiœance de ma haute considération.
Barthélémy de Szemere,
Ancien ministre-président de Hongrie.
Paris, le 6 juin 1858.