‹ La question italienne en 1859Chapitre 5 sur 18 · V. — LE BESOijf d'une force etraugere ne prouve rien nos · texte numérisé non relu

V. — LE BESOijf d'une force etraugere ne prouve rien nos

PLUS COBTBE LE GOUVERlf EMEUT.

Nous ne voulons pas éluder la difficulté, et nous savons très-bien que nos adversaires de France et d'Angleterre ne voient rien de vraiment fâcheux à ce que l'on ait besoin d'une force armée ; mais ce qui leur parait déplorable, c'est que cette force, au lieu d'être nationale, soit étrangère. Quand ce serait là une nécessité réelle, serait-ce là une preuve que les institutions gouvernemenlales soient vicieuses, et que la justice et les finances soient administrées sans intelligence? Il s'ensuivrait tout au plus que sur ce point particulier on aurait mal réussi ; ce qui n'aurait rien de commun avec Ce mécontentement universel et irréfrénable dont on parle, et qui, s'il existait, pourrait être comprimé par des armées nationales ou étrangères sans que le goiiTcmement fût pour cela justifié. Les hommes d'État anglais veulent bien aujourd'hui, en 1859, trouver que le roi de Naples est parfaitement eu règle avec les quatre régiments suisses à sa solde ; pourquoi donc tant se scandaliser qu'il y ait à Rome deux régiments au compte de la France? L'administration serait'-eUe tout à coup irrépréhensible et parfaite par cela seul que ces troupes seraient payées aux frais du trésor pontifical nu lieu de Tètre par la France?

QuMl y ait momentanément une nécessité à ce que cette force soit étrangère, cela s'explique très-bien, non-seulenîent en ce que c'est là en quelque sorte une continuation de la victoire remportée par l'armée française sur la révolte, mais encore eu égard au caractèi*e particulier du gouvernement pontifical. Essentiellement pacifique, il n'avait plus besoin de milices depuis plusieurs siècles, s'appuyant à l'intérieur sur la conscience publique et au dehors sur le respeot que lui témoignaient toutes les puissances. Comment alors s'étonner qu'en ce qui est de l'organisation militaire il se trouva dépourvu

de vieilles traditions et livré tant soit pen à Tincertitude et à Tinex* périence? Que Von tienne compte en outre de ce respect ancien et scrupuleux pour la liberté de ses sujets, qui ne lui a jamais permis (exemple unique dans l'Europe continentale) de faire peser sur eux ce terrible impôt du sang qui a passé, dans nos usages modernes sous le nom de conscription forcée. Le gouvernement pontifical a dû ren* contrer dès lors des obstacles dont les grandes puissances auraient eu peut-être bien de la peine à se tirer s'il leur eût fallu recruter et entretenir leur armée uniquement au moyen des engagements volontaires et rétribués Malgré tout cela, la petite armée pontificale est organisée depuis quelques années, et nous ne savons vraiment à quoi pensait H. de la Guéronnière donnant au Pape le prévoyant conseil de former une armée indigène qui fasse cesser le besioin d'une force' étrangère. La pensée, sans doute, est des plus judicieuses, mais elle a l'inconvénient d'arriver lorsque tout est fini. Nos lecteurs s'apercevront que Sf. de la Guéronnière n a pas plus de bonheur dans les autres expédients qu'il propose; par une sorte de fatalité, toujours l'idée qu'il donne est déjà depuis longtemps exécutée. Et voilà ce que fait l'ignorance, et comment, tout en se portant accusateur, on se charge de justifier complètement ceux que Ton accuse.

Nous avons dit « la petite armée, > car elle ne s'élève guère au delà de seize mille hommes. Or, avec cette force, qui est à peu près le cinquième de ce qu il faut pour la seule ville de Paris, le Gouvernement a la confiance de pouvoir non-seulement se défendre lui-même, mais surtout protéger et assurer l'ordre dans une population qui est près de trois fois plus forte que celle de Paris ; en sorte que le besoin de la fotce dans les deux cas est à peu près dans la proportion de I à 15. Ne paratt-il donc pas très-plaisant de voir que le chiffre 15 reproche au chiffre 1 de s'élever trop haut? Vraiment ils sooi: curieux ces messieurs qui, s'extasiant ifevant les institutions françaises, viennent s'attendrir et s'apitoyer sur ces malheureux États Pontificaux qui éclateraient comme un volcan s'il n'y avait pas une force excessive de compression pour empêcher une catastrophe ! Et toutefois nous ne voudrions pas affirmer qne la moitié de ce nombre, et peut-être moins encore, ne pût suffire, sll ne venait du dehors des séduction», des exemples, des instigations, et, pire encore que tout cela, un concours

plus on moiDB explicite donné aux aspirations coupables de quelquesrévoloUoDOûires insensés qui s'imaginent conquérir Tamitié des mé* chants en travaillant au triomphe de Tiniquité.

£t que Ton remarque bien ce point qui est capital. En supposant que rinsurrectîon ou seulement quelques tentatives de révolte amènent rintervention étrangère; en supposant que cette intervention, comme le veulent les deux écrivains français et les deux orateurs anglais, doive ce faire de manière à répendre aux vues de rinsurt*ection, vous vous trouverez dans un cercle vicieux ; car ceux qui auront fait le mouve* jfiexit. ou qui l'auront fait faire ne se tiendront certes pas tranquilles ; i;ls multiplieront au contraire leurs tentatives et leurs efforts, persuadés comme ils le sont que, si Tinter vention déterminée par eux ne leur donne pas raison en tout, elle fera cependant tout ce qu*il est possible . pour qpe la face des choses politiques soit changée comme ils Tenten* dent» Jugez dès lors slls ne sauront pas trouver moyen de rendre Tintervention nécessaire et permanente. Ils feront ce que fait Fenfaut gâté qui s'est aperçu qu'en criant et frappant du pied il est sûr de voir des gens plus indiscrets que sages faire des remontrances à sa mère pour qu'elle satisfasse ses plus étranges caprices ; le stratagème une fois connu, il j reviendra sans cesse pour obtenir tout ce qu'il voudra ou pour faire blâmer sa mère comme trop sévère. Comment oublier avec des hommes cette prudence que le simple bon sens indique à tout le monde envers les enfants ?

Kous avons ainsi montré que le besoin d'une force armée, et d'une force momentanément étrangère, ne prouve rien contre le Gouverna* ment^ et rien en faveur de ce mécontentement inquiet qui peut être porté très-loin chez quelques-uns, mais que l'on aurait tort d'attri* bueii' à tout un pi^^ple ; car le peuple, à vrai dire, ne craint rien tant que de voir ce mécontentenient servir de prétexte à des mesurer qui pourraient porter atteinte à la liberté et aux droits de son souverain. Ce point bien éclairci , il nous serait permis d'attendre de lard Derby les mèipes égards pour le Pontife qu'il sait montrer envers le roi de Kaples, dont il n'approuve pas non plus l'administration; mais, comme ce roi sait se suffire à lui-même, lord Dei^by s'abstient, dit^il, de s*oc« cuper du régime intérieur de ses États. Or, comme il est démontré maintenant q,ue le gouvernement pontifical s'est mis en mesure de se

suffire aussi à Itti-méme, de quel droit voadrait-ou maintenant se mêler de ce qni le regarde ?

Toutefois, pour qu'il ne reste rien d'obscur sur cette question, il sera bon d'examiner les reproches que certain; critiques font à ce gouYernement et les moyens qu'on lui propose pour remédier aux abus. Si l'habitude de tout entendre n'avait appris depuis longtemps à ne s'étonner de rien, on aurait peine à comprendre cet étrange phénomène de gens hétérodoxes ou à peine croyants qui viennent enseigner l'art de bien gouverner à un Souverain Pontife, sans s'apercevoir que celui auquel ils s'adressent se trouve réunir à la sublime éminence de son rang une rectitude de volonté et une élévation d'esprit que tout le monde, par une exception peut-être unique de nos jours, s'accorde unanimement à reconnaître. Peut-être le problème s'expliquerait-il par la différence des principes que suit le Pontife, et en vertu desquels il fait consister le bien suprême de ses sujets dans ce qui est juste et honnête , tandis que d'autres le voient dans la liberté sans limites pour tous, dans le bien-être et les jouissances sensuelles de quelques individus et dans la grandeur nationale telle que Tentendaient les païens. Mais, comme cela nous mènerait trop loin, nous aimons mieux attribuer ce phénomène à une grande ignorance des faits, qui persuade aux gens capables que, si Ton ne se hâte de suivre leurs conseils^ la capitale du monde chrétien va disparaître dans un abîme. Cette supposition répond suffisamment à notre but. Mais quel cas devra -t-on faire de la manière de voir de ceux qui évidemment n'ont pas même les premières données des matières dont ils parlent ?

VI. — DU TORt QUE l'on A D'aTTKIBUER LES ABUS WOH AUX HOMMES, MAIS AUX INSTITUTIONS, ET COMBIEN IL SERAIT AISE DE BIExN CONNAI- TRE CES DERNIERES.

Tant que Ton se contentera de parler en général des abus qu un gouvernement peut laisser voir dans la pratique de son administralion , nous pourrons nous dispenser de répondre j oii nous dirons d'une manière générale qu'il y a des abus partout; et, sans entreprendre de démontrer 9 ce qui est impossible, qu'il ny en a pas à Rome , nous attendrons que l'on nous fasse voir un eoin du monde

où il u'y en ait pas. Nous nous abslicndrous même ayec plaisir de prouver > comme Tout fiiit certains auteurs , et , croyons-nous, avec mccès, que les abus sont dans les Ktats Romains bien moins nombreux et moins graves que partout ailleurs. Mous pouvons, comme nous Favons dit , laisser de côté celte question , puisque la critique que Ton fait aujourd'hui s'attaque uniquement aux iustitutions gouvernementales et administratives. C'est le contraire de ce que font communément les Romains : quand ils murmurent, et cela leur arrive souvent, d'après une vieille et traditionnelle habitude, ils s en prennent aux personnes, bien rarement aux institutions. Or, à en juger par la jnanière dont les censeurs étrangers parlent de ces institutions , on dirait qu'ils regardent les Étuts pontificaux comme un pays a demi barbare et presque sauvage, comnoe quelque chose de ressemblant à la Californie , à Djeddah , où les musubnans peuvent massacrer a plaisir les baptisés , où la justice s^mpose à coups de canon et s'administre eu grand par les diplomates. Vous ne l'auriez pa$ cru ! M. Disraeli , en véritable anglican de la vieille école , ne rougit pas de dire que ce système de gouvernement est oppressif, et même, en poursuivant son discours, il se laisse entraîner jiisqu'à lui appliquer le mot de tyrannie(i). Quanta M. delaGuéronnière, il propose, comme une grande et sage pensée qui lui appartient en propre, d'établir à Rome une administration Ugaie et régulière. Soncon* seil est cette fois tout aussi opportun que celui qu'il donnait au sujet de l'armée ; seulement il vient encore beaucoup plus après coup; car l'armée, qui est un besoin nouveau , n'a été organisée que dans ces derniers temps, tandis que l'administration, qui est le premier besoin de toute société bien réglée, a été constituée a Rome et s'y est successivement améliorée avant même que la France fût apte à en recevoir aucune; et, du reste, bien des nations européennes sont venues à Rome en chercher les notions et les éléments. L'auteur lui-même

(1) But why do thèse révolutions breat out? Why, because those States are beneath a System of govemment which is oppressive (Cheers). And if it be true. that were'this military occupation by foreign troops removed, the people would rise to revolt against the tyranny under which they suffer, the remedy which I would suggest to the govemments of those states is the reform of* those abuses which they bave themselves created.

parle d'une manière noble et vraie de Faction civilisatrice exercée parTitalie sar tous les peuples de l'Europe; or personne ne peut ignorer que Borne a toujours été le pivot et le cœur de l'Italie. Quelle idée donne donc de lui un étranger qui, ne connaissant pas ou connaissant fort mal son sujet , s*en rapporte aux bruits répandus par l'ignorance ou la passion, et formule des jugements aussi aventurés et aussi injustes ?

Certes on n'est pas obligé d'étudier l'administration romaine; mais, avec un peu de sens commun, on devrait supposer qu'après tout, hors du pays que Ton habite, il peut encore y avoir quelque chose de bon dans ce monde, et que l'honneur d'être Français ou Anglais n autorise pas à condamner tout le reste au néant. En tout cas, du moment où l'on voulait parler d'une chose, c'éUiit un devoir de justice de Tétudier, et peut-être eùt-il suffi simplement d'en regarder le côté extérieur. Assurément, quiconque séjourne tant soit peu à Rome , ou traverse l'étendue de pays qui sépare Terracine de Ferrare et Aucune de Givita-Vecchia, doit se convaincre par ses propres yeux que, pour ce qui est de la vie civile, de la protection des droits, de l'expédition des affoires, du recouvrement des impôts, de la punition des délits, de l'aisance publique, de l'assistance des malheureux, de l'instruction delà jeunesse, et pour tout ce qui suppose une administration bien réglée, il y a dans les Étals Pontificaux tout autant d'ordre que dans les pays les plus civilisés. Que si en tel ou tel point particulier on trouve quelque chose de mal organisé ou d'irrégulier, eu beaucoup d'autres, bien plus importants et e'ssentiels, Jes choses sont bien mieux réglées que dans tout autre pays; ainsi, par exemple, pour ce qni est de l'extrême diffusion de l'enseignement chrétien, des secours de toute nature pour subveuir à toute espèce de besoins, de la plaie du paupérisme, qui n'est même pas connu de nom. En un mot, sans compter les meilleures institutions retenues des temps anciens, à peine on pourrait indiquer quelque moyen nouveau de pourvoir aux intérêts publics qui n'ait pas été mis en œuvre plus ou moins; car nous ne pensons pas que Ton veuille parler de la liberté de l'usure, des dépôts de mendicité et des patentes accordées aux femmes de mauvaise vie.

Tout cela ne peut être ignoré de cette multitude innombrable d'é-

traDgers qui passent rhher à Rome et de ces milliers de personnes qui y passent des années. Et de celles-ci il y en a de tout rang, depuis les princes de familles souveraines, que parfois l'on peut compter jusqu'à dix ou douze^ jusqu'aux ecclésiastiques de tous les degrés de la hiérarchie ; depuis les savants et les érudits, qui viennent consulter les archives et les bibliothèques, jusqu'aux jeunes artistes qui peuplent les musées, les galeries, et que l'on rencontre dans tous les quartiers. Après cela, pour la commodité des étrangers qui ne veulent pas prendre la peine de venir jusqu'ici et qui ont le bon goût de ne pas parler sans savoir, il semble que la Providence ait eu soin de multiplier les livres et les écrits dans ces derniers temps, afin de rendre inexcusables les détracteurs de Bome. Les Anglais ont les travaux du cardinal Wseman (1) et de M. Maguire (2), membre du parlement britannîqde ; les Français ont ces mêmes ouvrages, traduits dans leur langue, et en outre ils ont l'admirable lettre de Févèque de Poitiers (3); quant aux Italiens, les écrits de l'abbé Margotli peuvent leur tenir lieu de beaucoup d'autres (4). Or tous ceux qui ont voulu examiner/ traiter par écrit ou connaître le fond delà question, s'accordent à exprimer la même pensée : que Rome est vraiment la capitale du monde; que tous ceux qui l'habitent s y trouvent à merveille; mais que, poui" le menu peuple et pour les malheureux de tout genre, il n'y a jias de séjour qui soit comparable.

Quand la vérité brille ainsi et que les faits parlent si haut, il n'y a plus que le mépris à opposer à ceux qui osent parler de ce système opprèsàfei de cette fyrannfc d'invention anglicane. Si, dans la même Chartrbre, un autre noble lord a pu lancer les mêmes censures que

(1) Souvenirs des quatre derniers Papes et de Borne à leur époque, par le cardinal Wiseman.' Ouvrage traduit de Pauglais.

{t\ Rome : tts RiUer^ wnd ifs Institutions, by lolm Francis Maguire, M. ?• Ix)ndoo, 1857,

(3) Instruction pastorale de Mgr l'Évéque de Poitiers à sont clergé dioeér satUy assemblé pour la retraite et le Synode^ 12 septembre 1856. Poitiçrs, impr» d'OodlQ, 1857.

(4) RomA e Londra confrontif dei Sae. ^toeomo Margotti. Torino, 1858.

■ Le Fittorie délia Chiesa net primo decennio del pontificato di Pio IX^ del Sac. Giacomo Margotti. Torino, 1858. Ces deux ouvrages ont été traduits en français. Paris, Gaume frères et Duprey ; Toumay, H. Casterman.

lord Derby contre une ville qu'il prétend connaître pour y avoir séjourné récemment, et où il veut bien dire qu'il a rencontré une noble hospitalité , nous ne pourrons que nous empresser de le louer d'une si généreuse reconnaissance; car il eût pu, au contraire, se plaindre d'un séjour qui n'a duré que quelques semaines, pendant lesquelles il a été cloué'chez lui par la goutte. Un de ses amis affirme ravoir trouvé toujours entouré de tout ce qui a été publié de plus violent contre les États Pontificaux , et ses conversations les plus ha* bituelles étaient avec deux ennemis notoires du gouvernement. Pour étudier Borne de cette manière » il n'était pas nécessaire de quitter les bords de la Tamise et de se transporter sur ceux du Tibre ; on pouvait rester à Londres et faire comme lord John Busseli, qui étudie Borne dans les écrits de Farini. Après tout, cela est pardonnable, et il faut compatir à ces vieux préjugés du no popery que l'on trouve autour de soi et que l'on suce avec le lait. Mais quant aux Français, que pent-on penser d'un homme qui vient proposer d'établir dans les États Bomains une administration légale et régulière, comme s'il s'agissait d'une horde sauvage de Cafres ou d'une tribu de Bédouins ! On serait tout simplement disposé à rire d'une pareille idée. Mais^ comme l'auteur ne s'en tient pas là, nous le suivrons sur le terrain particulier où il a voulu se placer.

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