‹ La question italienne en 1859Chapitre 8 sur 18 · MORAL · texte numérisé non relu

MORAL

Si l'auteur de la brochure avait eu présentes les considérations que

nous venons d'indiquer, il aurait compris que le prétendu droit d'at* laquer les armes à la main un État étranger, sous prétexte de procurer l'indépendance à ses peuples, n'était pas en 1848, n'est pas en 1859, ne sera jamais, en aucun temps, un vrai droit, à moins que la justice ne devienne un mot dérisoire et que le respect public des traités ne soit effacé du catalogue des devoirs des hommes et des nations. L'exercice d'un tel droit n'étant permis à aucun prince, cominent pourrait-il être à Bome une cause d'antagonisme ehtre les deux pouvoirs temporel et spirituel que le Souverain Pontife réunit sur sa tète? Mais les patrons de la sainte cause italienne n'hésitent pas à pro-:

clamer ce droit prétendu , et l'auteur de la brochure le fait avec uae remarquable franchise. « Une puissance, dit-il, qui se retranclierait « derrière des traités pour résister à des modifications réclamées par « le sentiment général, aurait pour elle, sans doute, le droit écrit, a mais elle aurait contre elle le droit moral et la conscience univer- <r selle. Donc, s'il est démontré que la situation des États italiens soit « non-seulement une cause de souffrance pour ce pays , mais encore « une cause d'inquiétude , de malaise et peut-être de révolution pour « l'Europe , la lettre des traités serait vainement invoquée. » Nous ne nous souvenons pas d*avoir jamais entendu exprimer d*une manière aussi nette la résolution de ne tenir aucun compte des conventions publiques, si ce n'est lorsque le ministère piémontais déchirait les concordats conclus avec Rome. Ily a cependant entre les deux déclarations une grande différence : en Piémont celui qui donnait ce solennel démenti à la foi jurée par son roi était le ministre du successeur de ce roi, tandis que Técrivain français n'est qu'un simple particulier, et sa déclaration est en contradiction formelle avec les paroles de solennel respect pour la justice prononcées à l'inauguration de la nouvelle législature par une bouche auguste.

Nous ne nous arrêterons pas à montrer tout ce qu'il y a de malheureux et d'inique dans cette distinction inouïe entre le droit écrit et le droit moral; comme si la fidélité à observer ce qu*on s'est librement, par conventions écrites , engagé à observer, n'était pas commandée par le droit moral. Mais nous dirons un mot de l'étrange exct'ïption que l'auteur de la brochure oppose au traité de Vienne, en se fondant sur ce que les Itsdiens alors ne furent pas consultés; comme si l'on avait consulté les autres peuples, ou comme s'il avait été possible, après les luttes doù Ton sortait et au milieu des passions qui agitaient l'Italie, d'interroger les peuples et d'avoir leur commun consentement. Un auteur anonyme (1) a invoqué à l'appui de ce même sophisme Itntérét ginéral des nations , qui , pour eUes comme pour les individus , doit prévaloir sur l'intérêt particulier. Il ne voit pas qu'au-dessus des nations il n'y a point d'autorité qui puisse décider la question de savoir quel est véritablement l'intérêt commun, et que, dès lors, po-

(1) L'auteur de la brochure intitulée Est-ce la paix f esUce la guerre f Paris, 1869.

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ser ce principe c'est tout réduire au droit de la force. N'insistong pas, et bornons-nous à remarquer que , si une fois on admettait ce principe du droit moral qui annule le droit écrit , peu de princes aujour« d'hui seraient assurés de conserver leurs trônes, et qu'il y aurait en Europe bien peu d'États auxquels on ne pût enlever quelques-unes de leurs provinces au même titre que la Lombardo-Vénétie à TAutriche.

La Lorraine, l'Alsace, la Corse, par exemple, devraient prétendre à l'indépendance, car les Français ne sont pas plus Allemands à Strassbourg et à Mulhouse, ou Italiens à Bastia, que les Allemands ne sont Italiens à Venise et à Milan. La Silésie et les provinces rhénanes auraient le même argument à faire valoir contre la Prusse , et Gènes contre le Piémont. Pour ne parler que de cette dernière république, nous n'avons pas ouï dire qu'elle ait été appelée au congrès de Vienne pour donner son consentement ; nous savons, au contraire, qu^elle résista autant qu'elle le put, par Torgane de son ambassadeur, le marquis de Brignole-Sale, qui se montra ensuite diplomate aussi dévoué à la maison de Savoie qu*îl s'était montré ardent pour conserver à sa patrie son antique liberté. Enfin, en vertu de ce même principe, quel débiteur ne pourrait refuser de tenir ses engagements écrits et se prévaloir du droit moral lorsque, pour les rompre, il aurait à alléguer qu'ils sont pour lui une cause de souffrance, d'inquiétude et de malaise? Tant il est vrai que, lorsque le droit est méconnu dans un seul cas, non par l'effet delà faiblesse de l'esprit ou de lemportement des passions, mais en vertu d'un principe, tout l'ordre public et privé est bouleversé et ne repose plus que surFappui fragile de ce qu'on appelle V utilitarisme^ un mot barbare pouvant seul exprimer une chose qui ne l'est pas moins.

X. -^ QUEL APPUI PBUT TROUVER LA CAUSE ITALIEHHE DAKS LA COMS- CIENGE UlfIVSBSELLE ET DANS LE PAUGER DES REVOLUTIOIfS?

Mais , dit-on , dans les cas en question , ne peut-on alléguer, pour justifier la guerre, la conscience universelle et le danger des révolutions ? Or la conscience universelle ne se prononce-t-elle pas pour la cause de l'indépendance italienne , et le refus d'aider cette cause ne

met-il pas Tordre en péril? Ces deax raisons ne suffiraient-elles pas pour donner à un prince italien le droit de déclarer la guerre, et, s'il en est ainsi, le Souverain Pontife ne pouvant exercer un tel droit, ne s ensuit-il pas qu'il y a antagonisme entre sa qualité de pontife et sst qualité de souverain italien ?

. Tel est le langage que l'on tient Quand même la nation à qui on l'adresse aurait le malheur d*ètre à la merci d'une troupe de factieux^ n'a-t-elle pas le droit de demander qu'on ne lui fasse pas l'injure de la supposer assez dépourvue de sens commun pour ne pas voir le piège où l'on cherche à la faire tomber?

Est-ce que nous pouvons ignorer comment se fabrique de nos jours la conscience universelle et comment on fait naitre non-seulement les dangers de révolution, mais encore les révolutions ellesr mêmes? M. de la Guéronnière, s'apercevant qu'en Angleterre la conscience universelle de 1859 est loin d'être favorable à la cause italienne, prend le parti d^nterroger dans ce pays la conscience universelle de 1848. En Allemagne, sans tenir le moindre compte de ce qui est en réalité^ il exalte magnifiquement ce qui devrait être. Qu'importe que la Prusse penche aujourd'hui pour l'Autriche, malgré toutes les causes de dissentiment qui sembleraient devoir l'en éloigner ? Qu'importe le langage de la presse allemande, si unanime dans cette qpestion? Il suffit, pour en faire justice , de lui opposer cette raison triomphante : L'Allemagne est une nation ; elle ne peut donc pas s'opposer à ce que l'on constitue une nation italienne. Pourquoi ne pas dire la même chose de l'Autriche, et conclure que tout le monde est d'accord^ puisque tout le monde doit l'être ? Ce serait un moyen d*en finir pacifiquement avec la question italienne. Quant à la France, nous n'en parlons pas; il est visible qu'elle brûle tout entière du désir de voir la nationalité italienne triomphante. Cette nationalité, à en croire M. Mazade , est incarnée dans un seul État, le Piémont. Les autres États de la Péninsule, avec les peuples qu'ils renferment, ne peuvent plus être considérés comme appartenant à la nationalité italienne; ils sont déchus de leurs droits et doivent être traités en ilotes. En ce qiïi touche le danger des révolutions d'où sort le droit moral qui annule le drot( écrit , TEtat Pontifical n'est-il pas là où son détestable gouvernement clérical rend nécessaire la présence de troupes étrangères ? Et cela ne suffit-il pas

pour annuler non-seulement les traités de Vienne, mais encore les eapitalaires de Pépin et de Gharlemagne ?

Si de tous ces sophismes on cherche à dégager la vérité, elle so tronye exprimée dans ces quelques paroles que personne ne trouvera équivoques ou obscures : Il y a en Italie une génération d'hommes qui n'aiment pas les révolutions, mais qui sont tout disposés à s.*en servir pour atteindre le but qu'ils poursuivent ; ces hommes ne sont ni athées, ni hérétiques, mais ils croient à un christianisme civil sorti de leur cerveau ; ils sont infatués de leurs idées politiques et dévorés de cupidités effrénées, d'ambitions que rien ne peut satisfaire. Ils brûlent d'arriver au pouvoir afin de faire dans leur patrie ce que leurs pareils ont fait en Piémont pour le tourment des populations qa ils accablent et désolent, pour la ruine des mœurs et surtout pour le malheur de la religion, qu'ils oppriment et qu'ils vont presque jusqu'à persécuter. Ils sentent que le plus grand obstacle à leurs desseins est d'abord dans la puissance de l'Autriche, qui, dans ses provinces italiennes» se garderait de confier à de tels hommes la direction des affaires publiques ; ensuite dans la puissance temporelle des Papes, qui ne sont pas^ qui ne seront jamais disposés à méconnaître, sous quelque prétexte que ce soit, les droits d'aucun souverain ou à renoncer à leurs propres droits, qu'ils tieaneut de Dieu, non pour leur avantage particulier, mais pour le bien de l'Église universelle. C'est pour écarter ce double obstacle qu'on invoque la conscience universelle j dans l'espérance de colorer ainsi d'un prétexte honnête une prise d'armes contre rAutriche ; puis on suppose, ou du moins on exagère et peut-être même on crée le danger d'une ré* volution, afin d'avoir une excuse dans ce que l'on tente pour dépouiller de fait le Pontife romain. Pour atteindre ce dernier but, il faut couvrir d'ignominie sa personne sacrée, en dépeignant son gouvernement sous des couleurs si noires que celui du Turc serait un gouvernement excellent en comparaison. Gela ne les empêche pas néanmoins de prodiguer l'encens de leurs louanges à sa haute dignité spirituelle et aux qualités de l'esprit et du cœur qui le rendent véné* rable à toute la terre. C'est ainsi que la moquerie de ceux qui , dans le prétoire de Pilate, s'agenouillaient devant le Christ au moment même où ils allaient le souffleter, se renouvelle pour son vicaire, et

nous devons des actions de grâces à Dieu, qui lai donne la patience et la force de suivre dignement son divin Modèle. Telle est la question italienne en 1859 ; croyez- le, il n'y en a pas d*autre.

XI. — LES PROJETS MIS EN AVANT PAR CEUX QUI DEMANDENT I*A REFORME DU GOUVERNEMENT PONTIFICAL SONT INUTILES, ATTENDU qu'ils PROPOSENT DES CHOSES DEJA FAITES.

Il est temps d'arriver aux expédients que les deux ministres anglais Indiquent, aussi hien que le rédacteur de la Revue des Deux-WondeSy et que M. de la Guéronnière propose explicitement comme des moyens très-efficaces pour guérir les plaies de TÉtat pontifical. Il présente les uns comme sortis de sou cerveau, les autres comme empruntés à un document qui fait autorité, et dont on n'aurait, à l'en croire, tenu aucun compte. Or, de tous ces moyens, qui le croirait? il n'en est pas un seul (je dis pas un seul) qui ne soit depuis assez longtemps réalisé dans les États Romains, et cela avec toute la perfection que peuvent comporter les choses humaines. Telle est la vérité, et nous ne savons trop que penser d'un homme qui vient avec tant d'aplomb conseiller de faire ce qui est déjà fait Si , malgré l'emploi de ces moyens, le gouvernement pontifical est toujours mauvais , il s*ensnit qu'ils ne sont pas efficaces , et alors pourquoi les propose-t-il? Si, au contraire, ils sont efficaces, comme il le prétend, il s'ensuit que le gouvernement pontifical a cessé d'être mauvais , et alors pourquoi le condamne-t*il ? Dans Tune et l'autre hypothèse, à quoi peut servir sa brochure ?

Afin de convaincre le lecteur de la réalité de ce trait vraiment original et à peine croyable du docte censeur, nous prendrons l'une après Tautre les réformes que la brochure propose pour améliorer le régime intérieur des États Romains. !Nous n'en omettrons pas une seule, du moins de celles que l'auteur a pris soin de numirotery et nous placerons à la suite de chacune une réponse précise, d'où il résultera que la réforme proposée est faite. Et comme nous ne voulons pas nous contenter d'établir cela, mais encore démontrer que les ré-* formes en question ont été réalisées avec toute la largeur et tonte la loyauté qui conviennent à un roi et à un Souverain Pontife, nous

donnerons sur chaque point particulier des détails étendus et authentiques, duns un appendice que le lecteur trouvera à la fin de cet article. Gela dit, voici les remèdes que nous offre lauteur de la brochure :

V Concilier le régime de l'Église avec un régime politique légal et régulier dans les Étals Romains.

Cette conciliation est opérée depuis que les Papes gouTcrnent Borne, et nous attendons que l'on nous démontre ou qu'il n'y a pas de régime politique légal et régulier dans les États Romains (1), ou, chose encore plus malaisée, que le régime de l'Église est tellement incompatible avec la légalité et la régularité qu*il devient nécessaire d'avoir recours à nos hommes d'État pour les concilier. Remarquons, néanmoins, que ce serait un fort triste moyen de conciliation celui qui consisterait à sacrifier à l'autre l'un des deux intérêts que l'on suppose en antagonisme.

2^ Rendre le Pape indépendant des questions de natiànàlité^ de guerre j d'armement, de défense intérieure et extérieure.

La Providence a fait cela elle-même, précisément en constituant la puissance temporelle des Papes, en conférant au Souverain Pontife la charge de père universel des chrétiens, et en entourant son trône du respect des puissances catholiques. Dans cette situation le Pape de* meure étranger aux questions de nationalité^ à moins qu'il n'y ait lésion de droits sérieux et évidents, et alors même que, par malheur, elles ne pourraient être résolues qye par les armes. Par son caractère eg.sentiellement pacifique, le Pape se trouve donc aussi indépendant des questions de guerre, d'armement ^ de défense extérieure, les puis* sauces catholiques ne lui imposant pas la nécessité de s'en préoccuper, et il le serait aussi des questions de défense intérieure si on ne venait du dehors travailler à exciter les passions politiques , en affectant des sentiments de commisération et en prodiguant des promesses qui ne sont pas toujours sincères.

3^ Sécularisation du pouvoir administratif par la formation d'un Conseil d'État composé de laïques et chargé d'examiner et de discuter les lois.

(1) Voyez rAppendice extrait de la Civiltà cattolica, intitulé : Organisa'tUm gouvernementale des États Pontificaiix.

Ces eïpressions : ièculûrisation du pouvoir administratif par la formation, etc.^ indiquent sufiisamment que, pour cette sécularisation dont on parle tant, Tauteur de la brochure ne demande qu'un Conseil d'État composé de laïques. Il sera donc charmé d'apprendre que cela est fait, et même quelque chose de plus. Le Conseil d'État est conslitué, il est en pleine activité, il s'occupe d'examiner et de discuter le^ lois. Le lecteur trouvera dans l'Appendice l'acte qui l'institue, ainsi qu'un résumé de ses travaux (1).

Il ne lui sera pas moins agréable de savoir que les membres de ce Conseil d'État sont tous laïques, comme il le désire. Et puisqu'on a assez déclamé sur le gouvernement des prêtres et du clergé pour per* suader à la plupart des gens que dans les États Romains le clergé s'est emparé de toutes les fonctions publiques et ne permet pas ai^x laïques d'en approcher, nous ajouterons que, sur le nombre total des fonctionnaires, qui est de 7,157, on ne compte que 303 ecclésiastiques. Bien plus, sur ces 303, il y en a 179 dont les fonctions sont de celles que les laïques ne peuvent remplir, et auxquelles on n'a jamais songé à les appeler , pas même en Piémont ou en Suisse. Ce sont des chapelains pour les soldats, pour les hôpitaux, pour les prisons, etc., et ni M. Fazy, ni H. Cavour ne voudraient assurément charger des médecins ou des avocats de remplir le saint ministère. En résumé , la monstruosité de notre gouvernement clérical se réduit à 124 fonctionnaires ecclésiastiques contre 6,854 laïques. Et notez que, parcompensation , dans les congrégations ecclésiastiques, qui n'existeraient pas à Borne si le gouvernement était laïque, on compte 317 charges, dont 1 58 seulement sont occupées par des ecclésiastiques (2). Si donc on entend par le mot sécularisation ce que doit entendre tout chrétien honnête, c'est-à-dire la participation des laïques aux affaires et aux fonctions publiques, cette sécularisation est réalisée au delà de tout ce qu'on pouvait désirer. Mais si par ce mot on entend, qu'il faut ôter à l'État Pontifical son caractère d'Etat chrétien, le séparer de 1 Église et le rendre athée eu théorie et en pratique, nous

(1) Voyez la partie de T Appendice intitulée : Le Conseil d'Etat.

(2) Voyez la partie de FAppendice intitulée : Sécularisation des emplois civils.

avouons que cela n'est pas encore fait, et nous affirmons que cela ne se fera pas tant que le Pape sera souverain à Rome.

Nous venons de voir quels sont les remèdes généraux proposés par la brochure pour la guérison de TÉtat Pontifical; passons aux remèdes qui ont un caractère spécial.

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