CHAPITRE II
Sur la destination normale de la Vieille Serbie et de la majeure partie de la province de Cossovo.
La Vieille Serbie, ou Rascie, se rattache par d'impérissables souvenirs au jeune Royaume danubien dont elle marque la frontière méridionale. Elle est le sol classique où a germé la « grande idée » nationale personnifiée par les Nemanitch dont les Etats au xiv 6 siècle confinaient au Danube, à l'Adriatique et au Pont-Euxin et comprenaient l'Albanie entière, le Monténégro, toute la Macédoine, la Roumélie orientale, TEpire et la Thessalie.
C'est à Skoplie, l'Uskub d'aujourd'hui, qu'Etienne Douchan fut couronné Empereur des Serbes, des Bulgares et des Romains byzantins.
C'est dans la plaine de Cossovo, dont le vilayet actuel porte le nom, que se livra dans la mémorable année 1389 la lutte épique des Serbes contre les Turcs qui décida du sort, c'est-à-dire de l'assujettissement de la péninsule balkanique.
C'est également à Cossovo qu'à un intervalle de plus de quatre siècles le peuple armé des Kara-Georges
et des Milosch Obrenovitch réuni sous sa bannière tricolore s'apprêtait à venger la défaite de ses aïeux, lorsque fut proclamé l'armistice qui précéda la paix russo-turque de San Stefano.
Ce passé de grandeurs et de vicissitudes communes est resté vivant dans l'âme des compatriotes qui ont reconquis leur indépendance et qui aspirent à la paYtager avec ces frères encore soumis, victimes trop longtemps ignorées de l'oppression musulmane et des persécutions albanaises.
Car la condition des Vieux Serbes n'est pas moins misérable que celle des chrétiens bosniaques et herzégoviniens sous le régime antérieur au traité de Berlin.
Simple métayer, sauf de rares exceptions, le paysan serbe doit à l'aga musulman le quart de sa récolte et à l'Etat le dixième. Ces redevances, la seconde surtout généralement affermée à des Albanais, sont pour lui la source des mêmes abus que dans toute autre région de l'Empire
Indépendamment des exactions qui l'épuisent sans le moindre recours efficace à la protection du fisc, il est la proie pour ainsi dire quotidienne des envahisseurs albanais qui se sont établis à demeure sur son territoire et y exercent un brigandage non moins sauvage que celui des Kurdes en Arménie.
Incessamment menacé dans sa vie, dans sa liberté et dans ses biens, il n'a d'autre ressource que l'émigration. De 1880 à 1900, 60.000 Rasciens se sont réfugiés enjSerbie.
Si chargé qu'il paraisse, il manque encore un trait à ce sombre tableau, et nous entrons ici dans le cœur même du sujet de ces pages.
L'Exarchat bulgare dans son prosélytisme antipatriarchiste s'est fait l'instrument d'une politique qui ne vise à rien moins qu'à l'hégémonie balkanique. Le panbulgarisme, son objectif, doit notamment absorber tous les groupes serbes des trois vilayets et en particulier celui plus compact de la province de Cossovo, dépendance naturelle du Royaume limitrophe.
C'est là surtout que la nouvelle Eglise déploie son zèle et ses moyens d'action qui sont la langue et les écoles, secondée dans son œuvre par la propagande terroriste des Comités révolutionnaires (i).
Cette entreprise locale en partie double est aussi peu dissimulée dans son but que contradictoire dans son principe. Les Comitadjis, eux, considèrent la Vieille Serbie comme future pars adnexa soit de l'Etat bulgare déjà constitué, soit de la Macédoine autonome,
Quant à l'Exarchat, sa conquête spirituelle par la substitution dans un milieu non bulgare de son propre clergé au clergé patriarchiste tend précisément à
(i) Le journal La Macédoine du 5 avril igo5 reproduisait cette menace adressée par le chef bulgare Diraco du Caza de Bitolia aux Serbes de Topoltché : « Vous prétendez être Serbes ; mais alors pourquoi n'allez-vous pas en Serbie et que faites-vous dans notre Macédoine? Si vous y restez, il faut vous soumettre à nos lois. Devenez Bulgares, sans quoi vous verrez ce qui vous arrivera ».
imposer à une population non nationale un joug qui ne diffère en rien de celui dont il s'est affranchi luimême en se séparant de l'Eglise œcuménique.
Un simple regard sur la carte de la Turquie d'Europe permet d'ailleurs de juger jusqu'à quel point les ambitions bulgares menacent l'Etat serbe dans ses intérêts politiques et économiques les plus vitaux, dans son unité nationale et dans son avenir. La Vieille Serbie occupe en effet le couloir oriental qui commande la grande route du transit indo-européen et dont la possession est depuis longtemps convoitée par un puissant voisin déjà maître de ses issues vers l'Occident.
Les prétentions serbes de ce côté de la Macédoine visent une extension de territoire qui correspondrait à peu près aux limites de l'ancien patriarcat national d'Ipek fondé en i347 et supprimé par les Turcs en 1765.
Elles se formulant en deux variantes qui traduisent, Tune les aspirations sans doute exagérées des patriotes intransigeants et l'autre celles des hommes d'Etat ou des modérés.
D'après la première, la Serbie comprendrait les deux vilayets de Cossovo et de Monastir dans leur intégralité et la partie septentrionale du vilayet de Salonique (1).
(1) La ligne qui diviserait cette troisième province s'étendrait jusqu'à Derair Kapou sur le Vardar, englobant les vallées de la Strouma, de la Mesta et de la Strumnitza avec les villes de Melnik et de Nevrocop.
Le second tracé, qui servira sans doute de base aux négociations futures, se détacherait du point où se rencontrent les trois frontières serbe, bulgare et turque et se dirigerait vers le Vardar moyen en suivant le cours de son affluent, la Bregalnitza. De là, à quelques kilomètres en aval du. fleuve, il s'infléchirait vers le lac d'Ochrida pour atteindre la frontière albanaise (i).
La vaste région orientale de la première variante qui s'étend des monts Plachkavitza au Rhodope et que borne au Sud la vallée de la Strumnitza resterait en deçà de cette délimitation.
Quant au partage intérieur du territoire ainsi défini, il se réglerait directement entre la Serbie et le Monténégro et « comme en famille » (2).
Je n'ai pas à m'occuper ici des intérêts étrangers que cet arrangement pourrait contrecarrer du côté de l'Adriatique.
Indépendamment de l'annexion qui reculerait sensiblement sa frontière méridionale, la Serbie attache du prix à la possession d'un district septentrional qu'elle a occupé militairement en 1877 et qui a pour
(1) Cette démarcation laisserait aux Serbes Egri-Palenka, Kratova et Kotchané au Nord ; elle longerait le Vardar depuis l'embouchure de la Bregalnitza jusqu'au village de Krusevitza et de là gagnerait le lac d'Ochrida au Sud de Prilep et de Kruchevo.
La carte de PEtat-maj or français indique toutes ces localités.
(2) C'était le mot dont se servait volontiers le colonel Blaznavatz, l'un des régents de Serbie sous la minorité du Prince Milan, lorsqu'il s'agissait d'une négociation de quelque importance entre les deux principautés.
elle une valeur stratégique reconnue. Il s'agit de Viddin sur le Danube et de Samotov, de Besnik et de Tun, trois localités de sa circonscription.
La population de cette contrée riveraine est d'origine serbe, sa langue diffère à peine de la langue serbe et elle a spontanément demandé au Congrès de 1878 d'être rattachée au nouveau Royaume voisin. C'est à la Bulgarie qu'elle a été incorporée sur l'insistance de la Russie.
« Bien qu'il existe des obstacles à une entente serbobulgare, disait, il y a peu de temps, l'un des ministres du Roi Pierre I er , j'espère que les deux nations sauront en triompher. Parla et par là seulement nous ferons une réalité du principe qui est le nôtre : les Balkans aux populations balkaniques et à chacun la part qui lui revient » (1).
Nous saluons comme d'un heureux augure cet appel à la conciliation entre deux peuples frères qui ont subi pendant des siècles les mêmes épreuves et dont le premier venu dans la famille des Etats a donné à l'autre, pendant les longs jours précurseurs de sa délivrance, des gages persévérants d'aide et de protection (2).
(1) Le journal V Hellénisme de Paris du 1er mars 1906 attribue un langage analogue à M. Danef, ancien président du ministère bulgare.
(2) La Serbie a été longtemps le refuge des émigrés et l'école de la jeunesse bulgares (Voir à ce sujet comme témoignage probant la proclamation des « patriotes » de Sofia, dé Philippopoli, de Tirnovo et de Bitolia du 20 mai 1869).
Une nouvelle nationalité balkanique reconnue par la Porte. Les Koutzo-Valaques.
Une autre question se présente ici dans Tordre de sectionnement qui m'a amené à discuter les conditions particulières d'une entente entre la Serbie et la Bulgarie.
Aux deux nationalités chrétiennes du centre balkanique reconnues par la Porte s'est ajoutée, dans ces derniers temps, celle des Koutzo-Valaques qui, disséminés pour la plupart dans les vilayets de Salonique et de Monastir, n'y figurent que dans la minime proportion de 6 à 7 o/o.
Ces colons, dont l'origine reste obscure (i), ont toujours été considérés comme appartenant moralement à la Grèce qui les a civilisés et dont ils parlent la langue tout en gardant leur dialecte, mélangé de latin, de grec et de slave.
Cette pénétration du génie, des mœurs et des traditions du peuple supérieur au milieu duquel ils vivent pour la plupart en groupes dispersés comme les îlots d'un archipel, est à ce point manifeste que dans un rapport au ministre de l'instruction publique de Roumanie, le propre directeur roumain de l'école
(i) Sont-ils, comme quelques historiens le supposent, des macédoniens latinisés par les colonies romaines établies dans les montagnes du Pinde ?
commerciale roumaine deJaninaa pu dire en propres termes : Ja grande majorité des Koutzo-Valaques est philhellène (i). Un diplomate anglais accrédité à Bucarest, affirme lui-même que les Koutzo-Valaques sont plus ou moins hellénisés (2).
Quelles raisons ont pu déterminer la Porte à reconnaître à une population sans doute intéressante, mais si morcelée et de si faible importance numérique, une existence légale particulière en lui assurant la parité religieuse, administrative et juridique avec deux des principales races du territoire macédonien?
Comment interpréter l'octroi en quelque sorte improvisé d'un tel privilège, alors que les Bulgares ne l'avaient obtenu qu'après de longues années de sollicitation et d'attente et que les Serbes, sujets ottomans, incomparablement plus nombreux et plus compacts, en sont encore privés ?
Je n'ai pas à m'étendre longuement iei sur l'historique d'une négociation qui forme un épisode encore peu connu de la diplomatie contemporaine.
Vers le milieu du siècle passé et surtout depuis 1870 , le Cabinet de Bucarest avait entrepris une sorte d'apostolat dans les principaux centres koutzo-valaques et notamment à Monastir, à Salonique et à Janina où il subventionnait des écoles dirigées par des professeurs roumains.
Cette initiative n'avait pas été heureuse et dans ces
(1) Rapport de M. Lazaresco Lecanta, du 20 novembre 1901.
(2) The Balkan question, édit. by L. Villari, p. 80.
dernières années le budget de l'Etat avait été allégé de la plupart des allocations scolaires destinées « aux frères macédoniens ». Négligée dans le programme ministériel, la question koutzo-valaque sommeillait, lorsque inopinément elle fut remise à Tordre du jour à la suite d'un voyage du premier ministre du Roi Karol à Berlin.
Le fait en lui-même est assez suggestif et nous révèle un de ces à-coups dont la chancellerie germanique est coutumière. Il nous explique le prompt et facile succès d'une instance que les intéressés eux-mêmes n'avaient pas spontanément provoquée, qui n'avait pas pour mobile de véritables et profondes aspirations comme celles des Bulgares résolus à se séparer de l'orthodoxie hellénique (i).
(t) Bien des versions ont eu cours sur les vues allemandes en cette affaire. En disposant la Porte à une concession qui ne pouvait que flatter lamour-propre des modestes descendants de la grande famille roumaine, le gouvernement impérial, dit-on de diverses parts, ménageait au Sultan, ami éprouvé et profitable, l'appui d'un groupe de sujets chrétiens dont la fidélité, jointe au loyalisme des sujets turcs et albanais, ferait un utile contrepoids à l'hostilité traditionnelle des Grecs, des Bulgares et des Serbes .
On suppose aussi que l'objectif allemand visait avant tout le maintien de la Roumanie dans l'orbite de la Triplice en favorisant ses projets d'expansion dans la région balkanique, c'est-àdire en lui rattachant par des liens plus étroits un peuple de congénères qui serait entre ses mains comme un gage dont elle pourrait un jour trafiquer en l'offrant à la Bulgarie contre l'abandon par celle-ci du quadrilatère depuis longtemps convoité de Silistrie-Roustchouk-Choumla- Varna (V. ,sur ce point la
Au point de vue de la répartition par séries que j'ai entrepris de motiver, il me suffira de constater d'après la condition géographique et rémiettement des Koutzo-Valaques que cette population, séparée de la mère patrie par les frontières de trois nationalités différentes, ne peut constituer un Etat indépendant et doit nécessairement suivre les destinées de la société politique à laquelle reviendra le territoire où elle est en majeure partie disséminée.
Cette union n'impliquerait pas d'ailleurs l'abandon de ses traditions locales et répondrait à ses tendances séculaires.
Ainsi simplifiée par un double déclassement, la solution du problème macédonien dépendrait essentiellement du partage éventuel entre Grecs et Bulgares des deux vilayets de Salonique et de Monastir.
Revue La Renaissance latine, par G. de Brancovan, n» i5, de juillet 1904, p. 6i4).
A quelqu'explication que l'on s'arrête, il paraît vraisemblable que l'émancipation religieuse et civile des Koutzo-Valaques a été, non un but, mais un moyen, et que ses bénéficiaires peuvent s'appliquer le mot que le fabuliste met dans la bouche du chat s'adressant au chien vendu par son maître :
Tu croyais donc, pauvre sot,
Que c'est pour nous qu'on nous aime.
(Fables de Florian, IX. L. I),
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