CHAPITRE III
De l'équilibre balkanique. — Rivalité des Grecs et des Bulgares.
Lorsque le Congrès de Berlin entreprit la revision du traité de San Stefano, sa pensée directrice fut d'établir un certain équilibre entre les divers groupes nationaux composant la population de la presqu'île des Balkans.
Et dans cette œuvre de remaniement rectificatif il s'avisa tout d'abord de ramener à des proportions plus normales le territoire de la Principauté tributaire qui, sous le nom de Bulgarie, devait s'étendre du Danube à la mer Egée et de l'Euxin à la frontière albanaise.
L'Etat nouveau-né qui ne couvrait pas moins de 163.965 kilomètres carrés, fut réduit à 64.390 kilomètres, superficie à peu près égale à celles de la Grèce et de la Serbie.
Ce fut aussi le souci de l'équilibre oriental qui présida aux agrandissements convenus en 1877 en faveur de ces deux derniers Royaumes et qui, à huit ans d'intervalle, détermina les Cabinets d'Athènes et de
Belgrade à protester et à réagir contre l'annexion de la province rouméliote à la Principauté bulgare.
« 11 n'est pas douteux, déclara un jour le C te Kalnoky au sein de la Délégation austro-hongroise, que le Congrès de Berlin a eu en vue un système de pondération qui réalisât entre les peuples balkaniques une certaine égalité de forces et de puissance », et, faisant allusion aux conséquences de la révolution de Philippopoli de i885, il ajoutait : « Si le mouvement bulgare prenait plus d'extension, il serait de nature à éveiller les légitimes susceptibilités de ses voisins » (i).
Ces précédents ne sauraient être oubliés dans le partage futur des régions macédoniennes. Consacrés par un acte conventionnel d'autorité européenne, ils commandent la modération aux deux compétiteurs que nous nous sommes réservé de mettre en scène l'un en face de l'autre, après avoir cherché à circonscrire par voie d'élimination le domaine propre de leur rivalité.
A. différentes reprises et notamment à la veille de la guerre gréco-turque de 1897, les gouvernements grec et bulgare délibérèrent entre eux sur les conditions de leur rapprochement ; ils ne réussirent jamais à concilier leurs prétentions réciproques et même, lors des dernières négociations qui eurent lieu à Athènes, Ton put induire du brusque départ du délé-
(1) V. sur la question de l'équilibre balkanique le Livre jaune de 1905, et notamment les nos 129, p. 86, i32, p. 87 et 187, p.. 90.
gué princier qu'à Sofia on renonçait pour l'heure à toute tentative d'arrangement.
C'est apparemment dans ces dispositions qu'au cours de la discussion de l'Adresse au Sobranié de 1905 le Président du Conseil insista sur le caractère purement officiel des relations de la Principauté avec la Grèce et sur le profond désaccord des revendications mutuelles dans les questions d'ordre politique qui intéressent les deux pays.
Nous connaissons déjà, par ce qui en a été dit à propos des Serbes (1), les aspirations du parti révolutionnaire bulgare associé au prosélytisme de l'Exarchat national. Elles ont été figurées sur une carte publiée en i885 qui englobait dans la « Grande Bulgarie » la Macédoine tout entière y compris la région d'Ochrida à l'Ouest, la Vieille Serbie au Nord-Ouest et Salonique au Sud.
C était à l'époque où le patriotisme bulgare, exalté par la révolution victorieuse des Rouméliotes orientaux, s'enflammait à l'idée d'une restauration intégrale de l'organisme éphémère créé par la Russie en
Les partis avancés représentés par les comitadjis actuels persistent encore dans ces ambitieuses visées, quoique réduits à n'invoquer d'autre titre que l'acte « préliminaire » (celui de San Stefano), en vertu duquel l'Etat « panbulgare » a vécu l'espace de neuf mois.
(1) V. page4o.