‹ La question macédoienneChapitre 6 sur 12 · IP · texte numérisé non relu

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Ce n'est pas qu'ils méconnaissent l'importance et la valeur de l'élément grec en Macédoine; mais ils entendent le neutraliser en l'absorbant dans la masse slave qu'ils jugent numériquement prépondérante et de « culture au moins égale » (i).

Ces illusions, en tant qu'elles reposent sur un exclusivisme que dément la plus évidente réalité, ne sont sans doute point partagées par les hommes d'Etat dirigeants ; mais on doit inférer de l'échec des conférences auxquelles ils ont concouru que de graves divergences séparent les deux principaux facteurs du problème balkanique.

Je me suis vainement enquis des vues échangées à ce sujet entre les Cabinets de Sofia et d'Athènes. Mais il n'importe guère de connaître dans leur parcours les limites précises que s'attribue chacune des deux nationalités, car, on le sait, l'écart est tel entre ces limites que les tracés respectifs s'excluent à peu près l'un l'autre.

§ ii

Prédominance de l'élément grec au Sud et de l'élément bulgare au Nord de la Macédoine. — Du partage de la région médiane. Délimitation partielle de cette région par la Conférence européenne de Constantinople de 1.876.

L'élément slave, nous l'avons relevé, domine au Nord de la presqu'île balkanique et l'élément grec au Sud.

(1) V. le livre édité à l'occasion du millénaire des saints Cy-

Entre ces deux régions les populations se mélangent dans des proportions qu'une statistique officielle n'a pas encore déterminées.

C'est là surtout que gît la difficulté de la répartition des sphères d'influence entre les races rivales.

Cette région médiane toutefois a été l'objet d'une délimitation partielle et approximative qui porte l'estampille d'une délégation internationale.

Vers la fin de l'année 1876, tandis que l'insurrection de la Bosnie et de l'Herzégovine se propageait jusque dans les parages de Philippopoli, une Conférence européenne s'était réunie à Constantinople sur l'initiative de l'Angleterre et avait élaboré deux statuts organiques, l'un pour les deux provinces yugoslaves et l'autre pour la Bulgarie qui fut divisée en deux vilayets ayant comme chefs-lieux Sofia et Tirnovo.

La frontière méridionale bulgare (c'est la seule qui nous intéresse ici) se détachait de la côte de la mer Noire au Sud de Bourgas, gagnait le massif du Rhodope ou Despoto Dagh, traversait le Vardar vers le milieu de son cours et, s'infléchissant au Sud du lac de Kastoria, aboutissait à la frontière albanaise au Nord du lac d'Ochrida.

Les deux nouvelles circonscriptions de Sofia et de Tirnovo ne constituaient, reconnaissons-le, que le noyau de la nationalité bulgare et la Conférence, ainsi

rille et Méthode dont D. Bikélas reproduit des extraits dans l'intéressant ouvrage : La Grèce byzantine et moderne, de 1893.

que l'observation en fut faite par le plénipotentiaire anglais, avait dû s'abstenir de leur adjoindre « une grande partie des vilayels d'Andrinople, de Salonique et de Prisrend où cette nationalité est également représentée sans y être prédominante ».

Cette démarcation fut critiquée par le Prince de Bismarck dans une séance du Reichstag où il dit : « La situation ethnographique de la Bulgarie, comme je le sais de source authentique et comme cela résulte de la meilleure carte que nous connaissions, la carte de Kiepert, est celle-ci : les limites de la nationalité descendent kTOuest à peu près sans mélange jusqu'au delà de Salonique et vont à l'Est avec un peu d'élément turc jusqu'à la mer Noire, tandis que la Conférence de Constantinople s'est arrêtée dans la Bulgarie orientale un peu plus au Nord des limites de la nationalité et en revanche a peut-être à l'Ouest rattaché à la Bulgarie un peu plus que le territoire habité par une population exclusivement bulgare ».

Ainsi, d'après l'opinion du chancelier allemand, les pays balkaniques formant le noyau bulgare, c'està-dire comprenant l'ensemble des régions où l'élément bulgare a pris le dessus, devraient être augmentés à l'Est et réduits à l'Ouest, et cela suivant une ligne qui, sans avoir été tracée, passerait au Nord de Salonique et de Monastir.

Cette consultation, qui porte en deux points importants sur la destination d'une partie du territoire central de la Macédoine, figurera sans doute au dossier de la procédure amphictyonique in spe, comme aussi

les nombreuses études ethnographiques qui ont été entreprises dans la péninsule au cours du dernier siècle et de nos jours (i).

Attribution à la sphère d'influence hellénique des Cazas ou cantons méridionaux situés, les uns à l'Est, les autres au Sudouest de Salonique, considérés comme territoire « incontesté». — Attribution à la sphère bulgare, au même titre d' « incontesté » d'un certain nombre de cantons de la région septentrionale. — Données justificatives de ces deux sortes de préciput.

Quant à la Macédoine méridionale, il n'est, si je ne me trompe, aucun des auteurs qualifiés dont s'autorisent les Bulgares, qui n'admette plus ou moins explicitement la légitimité des prétentions helléniques.

Les Bulgares eux-mêmes ne nient pas que les Grecs n'y soient en grande majorité et que « leurs masses compactes » n'y forment une lisière continue entre

(i) Nous citerons notamment les ouvrages suivants : Voyage en Grèce, de Pouqueville, 1826; La Turquie d'Europe, d'Ami Boue, 1840; Esquisse d'un Voyage dans la Turquie d'Europe, de Gregorovitch, 1840 ; Les slaves de Turquie, de Cyprien Robert, i844 î Ethnographie de la Turquie d'Europe, de Lejean, 1861 ; Traité général de géographie de V empire ottoman, de Synvet, 1872 ; Le monde slave, de Rittich, i885 ; Histoire bulgare, de Irecek, 1888; Géographie, de Kiepert, 1989; La Péninsule des balkans, de Laveleye, 1888; La Grèce byzantine et moderne, de Bikélas, i8q3; La question d'Orient depuis le traité de Berlin, de Choublier, 1899.

les limites de la province orientale d'Andrinople et le cours de la Bistritza thessalienne à l'Occident (i).

Quelques points de repère permettent d'ailleurs de se représenter la largeur approximative de cette bande littorale. L'on constate en effet que les ethnographes qui ont reporté le plus au Sud la ligne séparative proprement bulgare, laissent notamment en dehors de cette ligne les territoires des deux principaux centres de la contrée, c'est-à-dire Salonique et Serrés, isolant ainsi la région du basVardar, la Ghalcidique et les cazas maritimes qui s'étendent jusqu'à la baie de Kavala, en face de l'île de Thassos (2).

Ces pays sont notoirement grecs d'origine, de langue et de culture, et nous pouvons à cet égard recueillir les dates les moins suspectes dans les pro près statistiques bulgares relatives aux écoles des deux nationalités.

En appréciant dans une étude précédente la valeur des différents signes distinctifs des descendances ethniques, j'exprimais l'opinion que, l'enseignement en Macédoine ayant été monopolisé pendant de longs siècles par le clergé hellénique, le recrutement scolaire national n'offrait pas encore un critérium certain et définitif.

Il ne faudrait cependant pas exagérer cette réserve

(1) V. l'ouvrage déjà cité : La Macédoine et sa population chrétienne, de D. M. Brancoff, que Ton suppose être l'organe pseudonyme de l'Exarchat bulgare, 1905.

(2) V. surtout sur ce point les ouvrages déjà cités de Cyprien Robert, de Lejean, de Grégorovitch, d'Iresek et de Laveleye.

et se refuser absolument à tenir compte de l'écart que présentent actuellement, quant au nombre et à l'importance locale, les établissements d'instruction primaire et secondaire respectifs. Les Bulgares euxmêmes, dans leurs relevés comparatifs, font acception dans une certaine mesure de la relation qui existe entre le chiffre de chaque population et celui de ses écoles.

Ainsi, par exemple, dans les cazas maritimes situés au Sud et à l'Est de Salonique où les évaluations bulgares accusent soit l'absence totale, soit l'infime minorité des écoles slaves, les états y relatifs portent, suivant les cas, Tune ou l'autre de ces deux mentions : cazas habités exclusivement par les Grecs, cazas où l'élément grec prédomine (i).

Les Bulgares ne peuvent d'ailleurs invoquer aucun titre historique sur toute cette partie de la Macédoine égéenne. Jamais ils ne Pont occupée aux époques lointaines où les frontières de leur Royaume dépassaient les Balkans. Jamais, fait remarquer V. Freeman dans sa Géographie de l'Europe, les Bulgares

(i) D'après l'ouvrage de M. Brancoff, nous rangeons dans la première catégorie les cazas méridionaux de Kassandra, Gion- Oros, Pravi, Kavala, Sari-Chaban et dans la seconde les cazas de Salonique, Serrés, Zangada, Zihna, Drama.

Serrés toutefois est marqué sous la rubrique : cazas où l'élément bulgare prédomine, quoiqu'il n'y soit représenté, suivant a statistique bulgare, que par trente et une écoles contre cinquante-quatre écoles grecques.

Les Grecs, eux, comptent dans le cazas de Serrés soixante dixhuit écoles, contre vingt-deux bulgares.

n'ont atteint les rivages de la mer Egée, même pendant la période troublée de la quatrième croisade, alors que Salonique passa plus d'une fois des mains grecques dans celles des Francs-

II paraît cependant que la Principauté, déjà riveraine de la mer Noire sur un développement côtier de près de 200 kilomètres, convoite la possession d'un port sur l'Archipel, jetant à cette fin son dévolu sur la baie de Kavala.

A cet égard, D. M. Brancoff, en reproduisant au chapitre premier de son livre le protocole III de la Conférence de Constantinople de 1876, rappelle luimême par cette citation les objections que rencontrerait « de la part des puissances voisines de la Méditerranée l'admission au littoral de la mer Egée d'une nouvelle puissance maritime » (t).

Je n'insisterai pas plus qu'il ne faut sur l'indice que peut offrir le langage, dans la répartition des diverses nationalités macédoniennes. Celles-ci, suivant les régions (j'ai déjà eu l'occasion de le noter), ont souvent oublié leur idiome originel et adopté celui de la population prédominante.

(1) Ce texte est emprunté à une déclaration du plénipotentiaire anglais, lord Salisbury, qui exprimait l'avis « que la Bulgarie ne devait pas s'étendre jusqu'à la mer Egée ».

Remarquons à ce propos que les conditions dans lesquelles la fermeture des Détroits a été stipulée, ne sont plus les mêmes depuis la création de l'Etat bulgare et du royaume de Roumanie riverains de la mer Noire. Le principe de la porte ouverte prévaudra sans doute un jour suivant le droit particulier qui régit le canal de Suez.

Il est cependant de fait que si les langues bulgare et serbe régnent dans le Nord-Est et à l'Ouest de la péninsule, c'est le grec qui en général est parlé dans le Sud. Quant au Centre et à part les villes où d'ordinaire le grec est usité, plus d'un savant philologue a constaté que le dialecte le plus répandu dans les campagnes se rapproche moins du bulgare que du serbe au point de vue grammatical et du grec par le vocabulaire (i).

En ce qui concerne la région de la Macédoine méridionale située à l'Ouest du caza de Salonique entre le bas Vardar, la frontière du Royaume hellénique et celle de l'Epire, les Grecs, indépendamment de leurs titres, peuvent également se prévaloir des propres constats bulgares pour la comprendre jusqu'à une certaine limite septentrionale dans leur sphère d'influence exclusive.

Cette dernière limite, qui sépare les districts exclusivement grecs des districts mixtes, est marquée par une ligne fictive passant au Sud des quatre lacs d'Ochrida, de Prespa, de Kastoria et de Jenidjé (2).

Tout le territoire ainsi circonscrit est en effet grec, plus grec même que celui dont nous venons de reconnaître le caractère et la destination.

(1) V. notamment Gobtchevitch, dansZa Macédoine et la Vieille Serbie.

(2) Elle isole de la Macédoine centrale les cazas de Venia, Katerina, Elassona, Serfidjé, Grebena, Kozana, Naslicht, la partie Sud du caza de Kastoria, le caza de Korytza et le mont Athos.

Citons à cet égard nos références suivant la même méthode démonstrative que pour les pays du littoral égéen, en nous bornant aux témoignages bulgares et aux notes extraites des études ethnographiques auxquelles ces témoignages se rapportent.

Nous ne ferons qu'une exception pour établir un premier point. Il n'existe aucune école bulgare dans la partie de la Macédoine en question. C'est ce que met en pleine évidence un relevé et une carte des plus détaillés publiés en Angleterre en 1905 sous le titre : Macedonia? s population (1).

D. M. Brancoff, dont le récent ouvrage a été qualifié d'évangile du bulgarisme macédonien, convient luimême que « les Grecs remportent encore à l'extrémité du Sud-Ouest de la Macédoine » (2). Et la plupart des auteurs, qu'il désigne comme favorables à sa thèse générale, confirment son observation en termes plus ou moins catégoriques.

Ainsi par exemple T. Pouqueville, « le premier qui ait indiqué les frontières séparant les Bulgares des Grecs dans la péninsule ottomane » (3), relate comme suit son arrivée de la Grèce dans les parages du lac de Kastoria : « Jusque-là j'avais voyagé comme en pays de connaissance, puisque je pouvais parler aux hommes et communiquer avec eux; mais ici la scène changeait. J'entrais dans la région des Bulgares et il

(1) Chez les éditeurs Ede, Allom et Townsend.

(2) Brancoff, op. cit., p. 19.

(3) Brancoff, p. 19.

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fallut recourir à quelques mots esclavons que j'avais appris pendant mon séjour à Raguse » (i).

Ami Boue, Cyprien Robert, Lejean, Irecek, Synvet, de Laveleye et plusieurs autres précisent plus nettement encore la donnée géographique de l'auteur du Voyage en Grèce. Je reproduis leurs textes en note en tant seulement qu'ils intéressent le sujet du présent exposé (2 à 7).

Il semble donc que, au point de vue ethnographique et sur la base de vérifications dont les Bulgares eux-mêmes reconnaissent l'autorité, les deux groupes de districts méridionaux que nous venons de détacher

(1) Pouqueville, op. cit., t. II, liv. VI, p. 517.

(2) « Les Bulgares forment le noyau principal de la Macédoine à l'exception de la partie tout à fait Sud-Ouest depuis Kastoria et sur l'Indjé-Karassu (Bistritza). Les montagnes entre le bassin de Florina et de Kastoria, entre Kailari et Schatista, entre Ostrovo et Verria et entre Vodena et Niousta limitent le territoire où on ne parle que bulgare, de celui du Midi où le grec est la langue du paysan » (Ami Boue, t. II, p. 5, op. cit.),

(3) Cyprien Robert adopte exactement la même ligne séparative en ajoutant : « Au Midi seulement de cette ligne, le paysan de la Macédoine est grec » (t. II, p. 23o, op. cit.).

(4) « Aujourd'hui la race bulgare est à peu près circonscrite par le Danube, le Timok et une ligne passant par les villes de Nisch, Prisrend, Ochrida, Kastoria. Niousta, Salonique, etc. » (Lejean, p. 12-29, °P- cit.).

(5) « Plus loin la frontière (bulgare) se dirige de Devola à tra vers le lac de Kastoria, la ville valaque Klissonna, Niousta, Saloniçue, Serrés, etc. Irecek, p. 718, op. cit.).

(6) Synvet mentionne que les villes d'Ochrida et de Kastoria sont sur la limite bulgaro-serbe (p. 72, op. rit.), '

(7) « Au delà, vers l'Est et à partir d'Ochrida commencent les Bulgares » (de Laveleye, t. III, p. 204, op. cit.).

des vilayets de Salonique et de Monastir, constituent un premier lot auquel F hellénisme peut légitimement prétendre dans le règlement futur de la succession ottomane.

Cette conclusion, rapprochée de celle que l'examen de la question serbo-bulgare m'a suggérée, ramènerait le problème balkanique au partage de la région centrale de la Macédoine et impliquerait même de ce côté une nouvelle et importante simplification, si, comme pour les Grecs dans la région méridionale^ les données actuellement acquises permettaient d'attribuer aussi aux Bulgares une sorte de préciput comprenant les circonscriptioes administratives où Ton peut constater sans le contrôle d'un dénombrement spécial qu'ils y dominent à peu près exclusivement.

Or ces données ressortent d'une statistique scolaire qui ne saurait être récusée ici, car elle émane de la partie adverse, c'est-à-dire des syllogues helléniques ou des organes qu'ils ont inspirés (i).

On y relève en effet, sauf erreur, que, dans cinq cazasde la Macédoine du Nord-Est, les Bulgares possèdent un nombre d'écoles très supérieur à celui des écoles grecques et que, dans deux autre cazas, ces dernières font complètement défaut (2).

(1) Notamment de la Macedonia s population* déjà citée.

(2) Ces cazas seraient les suivants (les premiers chiffres y correspondant indiquent les écoles bulgares et les seconds les écoles grecques) : Djumaia, 18-1 ; Melnik, 26-4 ; Petritch, 8-4 (ici la statistique bulgare relève 18 écoles. Le chiffre 8 paraît erroné) ; Raslik, 16-0 ; Nevrokop, 36-5 ; Kavadar, 200; Avret-Hissar, 25-3 ; soit en tout 7 cazas, i5g écoles bulgares et 17 grecques.

D'où Ton peut déduire que la population grecque est numériquement insignifiante dans ces contrées, et cela avec d'autant plus de raison que pendant de longs siècles le clergé hellénique a eu dans toute la péninsule la direction exclusive de renseignement.

Je dois noter ici que, sur les quarante-six cazas formant la Macédoine entière, la statistique D. M. Brancoff en compte vingt-trois comme « habités exclusivement par les Bulgares », et que, pour les deux vilayets de Salonique et de Monastir, il y aurait sept cazas au moins à ajouter aux sept de la catégorie que j'ai cru pouvoir considérer comme « hors part ».

Il résulterait notamment de cette adjonction que la presque totalité de la région septentrionale du vilayet de Salonique devrait figurer au profit des Bulgares parmi les districts « incontestés».

Tel n'est pas pour l'instant l'avis des Grecs dont les chiffres comparatifs ne concordent pas avec cette attribution complémentaire.

Un dénombrement ultérieur en décidera.

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