XLV
géographique. Cependant, avec la réapparition du nom de la Macédoine, changent ses limites d'antan. Il faut noter que ce ne furent pas les Turcs qui contribuèrent à la résurrection des traditions de l'antiquité dans les Balkans. Au cours même de leur conquête de la péninsule, ils donnèrent le nom de Roumélie (Roum-ili, c'est-à-dire pays de Rome, des Romains) à toutes les provinces de la péninsule, la Bosnie et la Morée exceptées, et jamais ils ne se servirent du nom de « Macédoine » en politique et en littérature. Même pendant les dernières décades, le gouvernement turc manifestait une antipathie notoire pour le nom de Macédoine, ce dernier étant lié au mouvement révolutionnaire des Bulgares macédoniens, dirigé contre l'Etat turc. La résurrection du nom de Macédoine à l'époque turque est due d'une part à la littérature historique et géographique; d'autre part, elle est l'œuvre de la propre initiative des peuples balkaniques. L'historien grec Chalkondylas qui, au XVe s., travailla dans l'Europe occidentale, y transporta les traditions du passé, et dans son ouvrage se rapportant aux événements du XIVe s., il se sert du nom de Macédoine qu'il comprend dans les limites fixées par Strabon et y englobe la région de Scopié1). Les voyageurs européens introduisent peu à peu le terme dans leurs journaux de voyage. Le Ragusain Petancius, dans son journal de voyage à travers les Balkans de 1502, fixe la limite septentrionale de la Macédoine au pont de Kadine- Most sur la Strouma supérieure, à 15 kilomètres à l'est de la ville de Kustendil2). Le voyageur français Philippe Du Fresne-Cannaye (1573) range la ville de Scopié parmi les villes macédoniennes3). Dans la grande géographie
l) De rébus turcicis. Ed. Bonnœ, II, 60.
a) Extraits de son itinéraire, publiés dans le Rad (travaux) de l'Académie yougo-slave, Zagreb, vol. XLIX. Cf. lretchek, Revue périodique, vol. IV, p. 73 (en bulgare).
3) Cf. Recueil de voyages et de documents pour servir à l'histoire de la Géographie. Paris 1879, vol. XVI, p. 223 à 224.
du Grec Mélétios, du XVIIe s., la Macédoine s'étend depuis la mer Egée jusqu'à la Vitocha, y compris le bassin supérieur de la Strouma. La ville de Scopié est située en Mésie, aux confins mêmes de la Macédoine1), où entrent, d'autre part, les villes de Koumanovo, Palanka, Chtip, Kustendil, Doupnitsa, etc.2).
A la même époque, le nom de Macédoine apparaît avec une plus grande fréquence chez les écrivains des peuples balkaniques, Grecs, Bulgares, Serbes. C'est là un bel exemple des traditions littéraires et religieuses stimulant les peuples asservis à la recherche d'une meilleure destinée. Lorsque, au cours des XIVe et XVe s. les chrétiens des Balkans avaient perdu leur liberté politique et gémissaient sous le joug de l'étranger hétérodoxe, ils oublièrent leurs dissensions et, sous l'égide de l'Eglise commune, unis par les liens de l'amitié chrétienne, ils se mirent à nourrir secrètement l'espoir d'un avenir meilleur. Et, pour donner une impulsion vigoureuse à cette unité d'esprit, il fallut chercher dans les traditions lointaines un stimulant panbalkanique, car le récent passé n'offrait rien de pareil. Ils s'arrêtèrent à un nom célèbre de leur pays, sur le fameux conquérant que fut Alexandre le Grand, connu chez eux plutôt par la dénomination d'« Alexandre le Macédonien ». Dans les apocryphes grecs, Alexandre était le fils de Jupiter; les anciens Bulgares le vénéraient comme fils de leur dieu Péroun. Les gens lettrés de l'époque turque l'admiraient dans les chroniques et dans le Roman d'Alexandre; les gens simples et illettrés s'émerveillaient des exploits de leur compatriote, ce beau et jeune héros qui avait parcouru les pays les plus lointains luttant en vainqueur contre divers peuples et contre des êtres fabuleux, s'exposant à tous les périls qu'il brava, pour périr ensuite, jeune encore, sans avoir achevé une mission que le sort
l) MsÀerîou, rewy pacpia TzaXacd re xaî véa. 'Ev Bevezîa 1724, p. 414.
a) Ibidem, p. 394.
devait confier à un successeur inconnu qui comblera un jour le monde opprimé de liberté et de bienfaits.
Sous l'influence de telles réminiscences populaires et légendes littéraires, la Macédoine, patrie du héros favori, apparaît de nouveau, cette fois élargie dans ses frontières, englobant presque toute la péninsule balkanique. Les écrivains sud-slaves rivalisent pour incorporer leur pays natal dans « la glorieuse contrée » qu'est la Macédoine, patrie de leur tsar vénéré. La région d'Andrinople en Thrace se trouve déjà en Macédoine; la grande bataille de Tchirmen, en 1371, entre Turcs et chrétiens, fut livrée non pas en Thrace, mais en « Macédoine »; Nicopol sur le Danube est une ville de Macédoine, etc. Ecrivains et imprimeurs de livres de Sofia, Kustendil, Samokov (en Bulgarie), Podgoritsa (en Monténégro) se déclarent depuis le XVIe s. fièrement être natifs des régions macédoniennes.
Vers la fin du XVIIIe s. et pendant la première moitié du XIXe s., l'Eglise même de Constantinople permettra aux évêchés de ressusciter le nom de Macédoine dans leurs titres épiscopaux. Ainsi le métropolite de Monastir (Bytolia) est appelé « Exarque de toute la Macédoine bulgare »; celui de Vélès sur le Vardar porte le titre supplémentaire «Exarque de la Macédoine »; celui de Stroumitsa, «Exarque de la Macédoine bulgare », etc.
Cet ardent désir des Balkaniques de ressusciter le nom de Macédoine est stimulé par les publications des Européens sur la péninsule balkanique, surtout depuis le commencement du XIXe s. Nous ne citerons que les noms des explorateurs les plus en vue: Félix de Beaujour, Cousinéry, Pauqueville, Urquhart, Viquesnel, Boue, Grisebach, Grigorovitch, etc. Dans leurs études sur les Balkans, ils considèrent la Macédoine comme une unité géographique.
Tandis que le littoral égéen à été compris de tout temps comme la limite méridionale de la Macédoine, la frontière septentrionale a varié suivant les époques. C'est grâce aux recherches des savants susmentionnés qu'elle fut
fixée d'une manière plus naturelle, suivant la configuration du terrain. D'après Félix de Beaujour, consul de France à Salonique à la fin du XVIIIe s., les bassins de la Strouma et du Vardar, au sud du Char et de la Vitocha, entrent dans la Macédoine septentrionale. Beaujour dit que la ville de Scopié est «la principale clef de la Macédoine »1). Son contemporain Pauqueville, consul français auprès de Ali-Pacha, considère le Char, qu'il appelle mont de Prizrend, comme frontière naturelle des trois races balkaniques : bulgare, serbe, albanaise : « Le mont de Prizrendi semble la limite naturelle de la Bulgarie, de la Serbie et de 1' IIlyrie »2). Le naturaliste allemand Grisebach ne diffère pas de l'opinion des savants français en ce qui concerne la délimitation de la Macédoine du nord. Dans la moitié septentrionale de ce pays (« die nôrdliche Hàlfte von Mazedonien »), il place les villes et les districts suivants : Scopié, Katchanik, Tétovo, Koumanovo, Kriva-Palanka,Kustendil Kratovo, Chtip, Kotchani, Melnik, Stroumitsa, Radovich, Kitchévo, Dèbre3). Le savant français Ami Boue, qui de 1836 à 1838 avait parcouru les pays balkaniques en tous sens, accompagné de quelques spécialistes, tel Viquesnel, publia le premier ouvrage d'ensemble sur la Turquie d'Europe. Sous le nom de Macédoine, il comprend les provinces entre le Char et le Ryla au nord, le Char et le Gramos à l'ouest, la rivière Bystritsa et la mer Egée au sud, la Mesta à l'est4). Le défilé de Katchanik dans le Char est appelé par lui «la porte de la Macédoine»5). D'accord avec les auteurs précités, le Grec B. Nicolaidy fixait en 1859 «les limites naturelles» de la Macédoine comme suit: à l'est, la rivière de Mesta; au nord, les chaînes de montagnes
x) Voyage militaire dans l'empire ottoman. Paris 1829, p. 208.
2) Voyage en Morée, à Constantinople, en Albanie pendant les années 1798, 1800 et 1801. Paris 1805, vol. III, p. 241.
3) Reise durch Rumelien und nach Brussa im Jalire 1839. Gôttingen 1841, vol. II, p. 65 à 66.
4) La Turquie d'Europe. Paris 1840, vol. I, p. 177 à 198. s) Ibidem, vol. II, p. 339.
Ryla et Char; à l'ouest, les monts Borax, Pétrina, Spyridion, etc.; au sud, les monts Cambouniens, l'Olympe et la mer Egée1). Le savant grec M. G. Dimitsas rattachait en 1870 à la Macédoine ainsi délimitée et l'Illyrie, jusqu'à la mer Adriatique ; dans ce cas, il suit les frontières données par Strabon2).
Ainsi donc, grâce aux traditions indigènes et sous l'influence des investigations des savants étrangers, le nom de Macédoine, après l'oubli médiéval, renaît peu à peu à la vie. En même temps, ses frontières, si diverses à travers les âges, sont fixées scientifiquement. Bientôt après, le nom de Macédoine acquiert le droit de cité non seulement dans la littérature et dans la presse en général, mais aussi dans la vie de la population macédonienne. Déjà en 1745, Ivan Dimitrievitch Stalevsky, expatrié à Niéjine en Russie, s'inscrivait dans les registres de cette ville comme « Bulgare, de la province de Macédoine, de la ville de Scopié »3). L'historien Païssi, des environs sud-ouest du Ryla, emploie en 1762 le nom classique de sa patrie4), et dans les retouches de son ouvrage du début du XIXe s., parmi les villes de la Macédoine sont rangées entre autres : Scopié, Vélès, Koumanovo, Kratovo, Serrés, Vodéna, Enidjé-Vardar, Katranitsa5). Sur un encadrement d'icône en argent, donné comme cadeau en 1822 par des commerçants macédoniens au couvent Zographe au Mont Athos, on lit, sur la dédicace, que les donateurs sont des «Slavo-Bulgares macédoniens»6). En 1849,
1) Les Turcs et la Turquie contemporaine. Paris 1859, vol. I, p. 17.
2) 'Apyaia yscjfpacpca ttjç Maxedovîaç. Mépoç Tipœzov : Xcoporpa<pia. 'AOrjvrjoc 1870, p. 8.
3) Travaux du Congrès archéologique de Kharkov en 1902. Moscou 1905, vol. II, p. 225 (en russe).
*) Païssi, Histoire slavo-bulgare. Découverte et publiée par J. Ivanoff. Sofia 1914, p. 13 (en bulgare).
6) J. Ivanoff, Les Bulgares en Macédoine. Sofia 1917, p. 203 (en bulgare).
6) J. Ivanoff, Antiquités bulgares en Macédoine. Sofia 1908, p. 209 (en bulgare).
dans une requête adressée à Al. Exarque, les habitants de Gostivar, département de Scopié, se déclarent de la province de Macédoine1). Le folkloriste D. Miladinoff, de Strouga* sur le lac d'Okhrida, dans une lettre de 1852, adressée au célèbre slaviste russe V. Grigorovitch, donne à sa patrie le nom de Macédoine2). L'écrivain bulgare Parthéni, dans une de ses études sur les dialectes bulgares, en 1858, se sert du même nom pour désigner son pays, Galitchnik, dans la Macédoine occidentale3). Le poète bulgare R. Jinzifoff, de Vêles, sur le Vardar, qui le premier chanta depuis 1861, les souffrances de sa patrie, l'appelle «la Macédoine»4). Un journal bien rédigé, qui paraissait à Constantinople, depuis 1866 en langues bulgare et grecque, portait le titre de «Macédoine ». Sur le drapeau des insurgés de la région de Maléchévo (Macédoine), en 1876, figurait le même nom. Nous passons sous silence le très fréquent emploi de ce nom dans les actes de nature différente, dans la presse, dans la vie politique pendant les dernières décades de notre époque. C'est un fait suffisamment connu pour qu'il soit superflu d'insister.
Les susdites frontières de la Macédoine, fixées par la science du XIXe s., sont avant tout géographiques, morphologiques. La Macédoine est un pays montagneux par excellence, coupé de profondes vallées qui s'élargissent parfois en des bassins et des campagnes plus ou moins ondulées. Les massifs de montagnes les plus élevés de la péninsule balkanique entourent la Macédoine et forment ses limites naturelles: le Ryla (2934 m.), la Vitocha (2285 m.), l'Ossogovo (2228 m.), le Char (2510 m.), le Pinde (2575 m)., l'Olympe (2985 m.), le Rhodope (2640 m.). La Macédoine ainsi délimitée s'incline au sud-est vers la mer Egée où quatre rivières macédoniennes: la Mesta, la Strouma, le
J) Archives du Musée ethnographique de Sofia, document n° 5080.
2) J. Ivanoff, Les Bulgares en Macédoine, p. 269.
3) Ibidem, p. 282.
*) Ibidem, p. 296.
Vardar et la Bystritsa déversent leurs eaux. Dans la même mer, se déversent aussi les lacs et les marais du pays, ceux de Pravichta, de Zirnovo, de Tachynos, de Boutkovo, de Doïran, de Lagadina, de Bechik, d'Ardjan, d'Amatovo, d'Enidjé-Vardar, d'Ostrovo, de Pétersko, de Castoria, de Katlanovo près Scopié, etc. Les eaux du lac de Prespa se perdent dans des gouffres souterrains, et le lac d'Okhrida seul verse ses eaux par le Drin dans la mer Adriatique.
A cet ensemble géographique de la Macédoine correspond une unité économique bien définie. Depuis les temps les plus reculés, le golfe de Salonique a été le débouché principal, sinon unique, du commerce de cette vaste province. La ville de Cavalla qui n'est pas encore reliée par chemin de fer à son arrière-pays, d'ailleurs peu étendu, ne pourrait guère jouer le rôle d'un port comme Salonique, que la nature elle-même a favorisé. Ce n'est pas en vain que les anciens saluaient la ville de Salonique comme « mère de la Macédoine ».
Donc, si l'on voulait tracer la frontière de la Macédoine suivant la ligne de partage des eaux, elle devrait passer, en commençant par le Ryla, par le Moussallah, le défilé de Beltchine, la Véryla, la Vitocha, le Luline, le Visker, le Stréchère, la Patéritsa, la Bélianitsa, le Rouène (de Koumanovo), la station de Préchovo, la crête de la Forêt-Noire près Scopié, Férizovo, la Nérodimska-Planina, la crête de Tsernolévo vers le sud, le Prévalets, la crête du Char et de la Roudoka, la Bystra, la Yama, le Stog, le Slivovsky- Préval, le Pétrino, la Galitchista, la Zvezda, le Gramos, le Pinde, la ligne de partage des eaux de la Bystritsa, l'Olympe, le littoral égéen, l'embouchure de la Mesta jusqu'à la station d'Oktchilar, le Rouyan-Planina, le Kouchlar- Dag, le Dospat, les Dospatsky-Hanové, le Belmekène, le Ryla.
Pour des raisons politiques, économiques ou culturelles, certaine confins de cette Macédoine géographique ont dû subir quelques modifications. Tel fut le cas pour le district
de Kustendil, comprenant le bassin supérieur de la Strouma. Lors de la constitution de la principauté de Bulgarie en 1878, ce district lui fut annexé. Depuis ce temps, la frontière septentrionale de la Macédoine est restée la ligne Ryla — Ossogovo au lieu de Ryla — Vitocha — Ossogovo. Quant à la région d'Okhrida et du Haut Dèbre, quoique appartenant géographiquement au bassin du Drin, elle a été depuis longtemps considérée comme faisant partie de la Macédoine. Les raisons d'ordre économique et ethnographique décidaient. C'est la crête de la montagne, à l'ouest d'Okhrida, qui constitue la limite des deux races, bulgare et albanaise; elle sert également de limite principale entre les agglomérations chrétiennes et musulmanes. De plus, le manque de communications avec l'Albanie, peu accessible, et les relations économiques d'Okhrida et Dèbre avec le grand centre de commerce intérieur qu'est Monastir, ont dicté de tout temps le rattachement de ces confins à la Macédoine.
De nos jours, c'est dans ces limites notamment qu'est comprise la Macédoine par les hommes d'Etat, publicistes et par tous les savants qui se sont occupés des questions balkaniques, tels: C. Iretchek, Louis Léger, V. Bérard, Léon Lamouche, G. Weigand, P. Milukoff, N. P. Kondakoff, Arthur Evans, Lubor Niederle, T. D. Florinsky, R. von Mach, A. Jensen, etc. Parmi les peuples balkaniques, les Bulgares et les Roumains ont admis ces mêmes limites naturelles de la Macédoine, soit dans les travaux de leurs savants et publicistes, soit dans la terminologie politique et dans les dénominations des subdivisions des provinces balkaniques. Les populations macédoniennes elles-mêmes, les Turcs exceptés, désignaient du même nom de Macédoine le pays qu'ils habitaient.
La Turquie, comme nous l'avons vu, ne voulait rien savoir du terme de Macédoine et se servait toujours du nom de «vilayets de Roumélie» pour désigner un pays que tout le monde nommait « Macédoine ». Ce dernier nom ne plaisait
pas non plus à certains milieux serbes. Depuis qu'en Serbie commença à mûrir la pensée d'un héritage de l'empire de l'Homme malade, dans la presse et surtout sur les cartes géographiques et ethnographiques serbes, la Macédoine devint de plus en plus exiguë et toute sa moitié nord reçut le nom de Vieille Serbie, appellation qu'on donne depuis un siècle à la région en dehors de la Macédoine, notamment à la plaine de Kossovo et à laMétohie1). La science serbe fut entraînée aussi dans cette campagne politique. Yovan Tsviitch, professeur de géographie à l'Université de Belgrade, déclara en 1903 que c'est une erreur de compter dans la Macédoine la région de Scopié et de Tétovo qui n'a « jamais été comprise dans la Macédoine ». Cependant les citations ci-dessus sont suffisantes pour démontrer la hardiesse d'une pareille assertion. Toujours au service des exigences politiques, le même auteur dressa en 1907 une carte2) sur laquelle la Vieille Serbie est augmentée de quelques localités, encore aux dépens de la Macédoine. Outre Scopié et Tétovo, toute la contrée jusqu'aux montagnes de Platchkovitsa, Babouna et Paba est incorporée à la Vieille Serbie. En 1905, un autre professeur serbe, M. J. Andonovitch, poussa la Vieille Serbie jusqu'à la montagne de Bélassitsa et jusqu'au lac d'Ostrovo, ne laissant à la Macédoine qu'une bande de terre dans le sud3). En 1908, un autre Serbe, P. M. Nikétitch, fit disparaître complètement de sa carte le nom de Macédoine pour étendre la Vieille Serbie jusqu'à Salonique4). Ces déformations géographiques destinées à instruire les jeunes
1) Le célèbre ethnographe serbe, Vouk Karadjitch, considérait le Char comme frontière nord de la Macédoine et la ville de Scopié comme ville macédonienne. Cf. son dictionnaire classique, s. v. Scoplié.
2) Remarques sur l'ethnographie de la Macédoine, par J.C vijié, 2e édition augmentée d'une carte de la Vieille Serbie. Paris 1907.
3) Carte ethnographique serbe avec les limites méridionales de la Vieille Serbie et celles de la Serbie du tsar Douchan. Belgrade 1905.
*) Carte des terres serbes. Belgrade 1908 (en serbe).
Serbes et à éclairer l'opinion publique en Serbie et à l'étranger, eurent quelque succès. Certains publicistes, voire même quelques cartographes étrangers, peu au courant des vérités sur les Balkans, adoptèrent le nom de Vieille Serbie pour une partie de la Macédoine septentrionale. Mais la vérité ne peut être cachée et éclate toujours. Ce même Y. Tsviitch a dû modifier ses affirmations de naguère. Dans son étude récente « Questions balkaniques » (Paris- Neuchâtel 1918, p. 40), la Macédoine a regagné ses frontières septentrionales du Ryla et de l'Ossogovo!
Les Grecs non plus ne veulent pas admettre les frontières naturelles susindiquées de la Macédoine. Conformément à leurs aspirations politiques, ils n'assignent à la Macédoine que ses régions méridionales où l'élément grec est plus ou moins représenté. Ainsi, sur la carte de Chassiotis de 1881, la Macédoine ne comprend que les vilayets de Salonique et de Monastir, quelques districts nord de ces mêmes vilayets exceptés, tels ceux de Dèbre, Kitchévo, Djoumaïa, Razlog1). Le même point de vue est défendu dans le mémoire et la carte du syllogne macédonien d'Athènes de 1903. Il ne fait entrer dans la Macédoine que les vilayets de Salonique et de Monastir et ceux-ci amoindris par le retranchement de leurs districts septentrionaux2).
N. Kasasis, recteur de l'Université d'Athènes et président de la société « Hellénismos » a le mieux illustré la manière grecque de tracer les frontières de la Macédoine: « Où commence la Macédoine, » écrivait-il, « où finit-elle ? Question qu'on a intentionnellement embrouillée, en divisant la Macédoine de la façon la plus arbitraire. On en recule, on en restreint les frontières, au gré des intérêts que l'on défend » Et plus bas : « Mais nous revendiquons comme
2) G. Chassiotis, L'instruction publique chez les Grecs. Paris 1881.
a) 7/ Maxedovia xal aï jUETappudfiyaeeç. c Ï7rôjui<iç/ia roû èv \46fjvacç Maxeoovcxou Z'Môyou. Adrjvqat 1903.
grecs les vilayets de Salonique et de Monastir qui constituent la vraie Macédoine1). »
Ne font exception à ce point de vue et les toutes dernières publications grecques sur la Macédoine, celles de Chalkiopoulos2), de S.-P. Phocas Cosmétotos3), de Colocotronis4), etc. Colocotronis limite la Macédoine au nord par la Babouna, l'Ograjden, le Pirin, à l'est par la Mesta inférieure, au sud par l'Egée, l'Olympe et le Pinde, et enfin à l'ouest par une ligne allant depuis le Mont Touria, Pétrino jusqu'au Pinde.
Dans les limites naturelles ci-haut indiquées (p. 9 à 10) la Macédoine a une superficie d'environ 65 000 kilomètres carrés. Depuis cinq siècles, jusqu'en 1912, elle faisait partie des territoires de l'empire ottoman. Administrativement, elle était divisée en trois vilayets (gouvernements) : les vilayets de Salonique, de Monastir (Bytolia) et de Scopié. Les vilayets étaient divisés de leur côté en sandjaks (départements) et ceux-ci en cazas (districts). Ces trois vilayets comprenaient outre la Macédoine géographique tout entière, la région dite Vieille Serbie (avec les villes de Prichtina, Prizrend, Ipek, Diakovo, Novi-Pazar, Mitrovitsa, Pliévlié, etc.), les départements d'Elbassan et de Kortcha en Albanie, ainsi que certains cazas de la Thessalie. Après la deuxième guerre balkanique et aux termes de la paix de Bucarest (1913), la Macédoine fut partagée entre la Serbie, la Grèce et la Bulgarie. A la Serbie échut la partie septentrionale, à la Grèce la partie méridionale. La Bulgarie reçut un petit coin montagneux du nord-est. La paix de Neuilly, enfin (1919), détacha encore une portion de la
*) JV. Kasasis, L'Hellénisme et la Macédoine. Paris 1903, p. 56 etsuiv.
2) H. Maxedovca. 'EdvoÀoycxrj orarcavcx^ rœv ftdasriwv dsoaa- Xovixrjç xal Movaarrjpioo. Publiée dans le journal <.CAdriVa.iv, numéros de mars (23) et d'avril 1913.
3) La Macédoine, son passé et son présent. Lausanne-Paris 1919.
*) La Macédoine et l'hellénisme. Paris 1919, p. 23 et suiv., 607 et suiv., planches I, XXII.
Macédoine bulgare (le district de Stroumitsa) pour l'attribuer à la Serbie.
La Macédoine géographique avait en 1912 une population de 2,342,524 personnes, dont: 1,103,111 Bulgares, 548,225 Turcs, 267,862 Grecs, 194,195 Albanais, 79,401 Koutso-Valaques, 43,370 Tsiganes et 106,360 de nationalités diverses.
Les deux guerres balkaniques, de 1912 et 1913, ainsi que la guerre mondiale de 1914 à 1918, dont la Macédoine a été un des théâtres, ont amené des changements considérables quant au nombre et à la composition ethnique de la population macédonienne.
Les Grecs.
Les anciennes colonies grecques et la migration
des Slaves.
Les plus anciens habitants connus de la Macédoine appartenaient à la race thraco-illyrienne : les Thraces occupaient la Macédoine orientale, les Péoniens tenaient le centre et les Illyriens habitaient les régions occidentales. Une tribu apparentée, celle des Macédoniens, occupait le coin sud-ouest et grâce à son puissant Etat, surtout au IVe s. av. J.-C, elle imposa son nom aux autres tribus annexées du nord-est, notamment aux Péoniens, aux Illyriens, aux Agrianes et aux Mèdes.
Au VIIe s. av. J.-C. apparaissent les premières colonies grecques dans la Macédoine méridionale. Les guerres civiles à Athènes et à Sparte entraînèrent une expansion coloniale. Les partis vaincus furent obligés de s'expatrier. C'est à cette époque que la presqu'île de Chalcidique, au sud-est de Salonique, fut colonisée par les Grecs. Ils y fondèrent quelques villes dont les plus importantes étaient : Olynthe, Potidée, Mendé, Scione, Torone, Singos, Acanthe, Argilos. Plus tard, au Ve s. av. J.-C, apparurent d'autres colonies sur le littoral égéen, dans le golfe strymonien et sur la côte de Cavalla. En 437, Athènes fonda la colonie florissante d'Amphipolis, aux bouches du Strymon. A l'est d'Amphipolis surgissent Apollonia, Daton près d'Eleuthéra, et Néapolis sur l'emplacement de Cavalla. Outre les villes du
littoral, les Grecs fondèrent aussi la colonie du Pangée, à 25 kilomètres de la côte. Cette colonie intérieure s'était établie autour du Mont Pangée, où se trouvaient les célèbres mines d'or. Voulant s'assurer la possession de cet eldorado de l'antiquité, les Grecs essayèrent de s'infiltrer vers le nord, dans la direction de Drabescus (aujourd'hui Drama), mais une cruelle défaite leur fut infligée par les Thraces, et ils furent obligés d'arrêter leur avance.
Depuis le IVe s., avec l'expansion de la monarchie macédonienne, l'hellénisme fit de nouvelles conquêtes sur le littoral et dans l'intérieur avoisinant de la Macédoine. Les rois et la noblesse macédoniens, ayant adopté la langue, la manière de vivre et les dieux des Grecs, se firent les propagateurs fervents de la civilisation hellénique dans leur patrie et dans les contrées du monde antique où ils portèrent leurs conquêtes. Ce furent surtout les villes macédoniennes qui portaient une forte empreinte de la civilisation hellénique. Telles furent les deux capitales macédoniennes postérieures, Pella et Philippi, puis la ville de Salonique (bâtie par Cassandre et portant le nom de sa femme Thessalonique, fille de Philippe), Verria, Serrés, etc. Quant à la campagne, elle resta plutôt barbare dans sa langue, sa vie privée et publique. La bataille de Pydna (168 av. J.-C.) mit fin à la célèbre monarchie: la Macédoine devint province romaine.
La domination romaine sur la Macédoine fut de très longue durée; la romanisation d'une grande partie de la population macédonienne en fut la conséquence. La Macédoine méridionale gardait cependant toujours l'empreinte de l'hellénisme. La romanisation et l'hellénisation du pays se poursuivirent surtout par l'introduction du christianisme qui y fit apparition dès le 1er siècle. Philippi, Salonique, Verria furent les premières initiées à la nouvelle religion par l'apôtre Paul en personne.
Cependant, les invasions des peuples du nord, dès le IVe s., et la migration des Slaves au VIe s. changèrent com-
plètement la physionomie ethnique et culturelle de la Macédoine et de la péninsule balkanique. Le contemporain de ces événements, Procope, termine son récit relatif à ces agressions multiples, qui ont décimé la population indigène dès le deuxième quart du VIe s., en ces termes: «A peine l'empereur Justinien Ier avait-il pris les rênes du gouvernement, que l'Illyrie, toute la Thrace, le pays entier baigné par la mer Ionienne jusqu'aux faubourgs de Constantinople, l'Hellade, la Chersonèse, étaient presque tous les ans la proie de bandes de pillards : Huns, Slaves, An tes, etc. Les habitants de ces provinces eurent à supporter les pires excès. J'estime qu'à chacune de des incursions dévastatrices, plus de 200,000 Romains étaient tués ou emmenés en captivité, si bien que ces régions devinrent bientôt pareilles aux déserts de la Scythie »1). Au cours des VIe et VIIe s., toute la Macédoine, la ville de Salonique exceptée, la Thessalie, la Thrace, la Morée même étaient inondées de la marée slave. Les Slaves y restaient en vrais habitants du pays. L'écrivain grec, l'archevêque Théophylacte, parlant de cet établissement des Slaves ajoute: « Quand ce peuple (il s'agit des Avares) se retira, un autre, plus déloyal et cruel, fit son apparition, les ainsi nommés Bulgares (Slaves) venant des confins de la Scythie ... Et comme ils vainquirent toute l'Illyrie, l'ancienne Macédoine jusqu'à la ville même de Salonique, une partie de la Thrace, notamment près de Verria et Philippopoli, et les régions montagneuses adjacentes avoisinantes, ils s'y établirent en vrais citoyens. Ils dispersèrent toute la population: les habitants des villes sises dans les plaines furent obligés de s'établir dans les villes situées dans les endroits plus hauts et vice- versa »2). De plus, tout le pays changea de nom et reçut une toponymie slave. L'empereur Constantin Porphyrogénète s'en plaignait en disant: «Tout le pays a été slavisé et devenu
a) Historia Arcana. Ed. Bonnae, p. 108.
2) Migne, Patrologia grœca, t. CXXVII, col. 189.
barbare »x). L'hellénisme implanté depuis des siècles en Macédoine se vit presque complètement déraciné.
Jusqu'au IXe s., les Slaves établis en Macédoine vivaient groupés en petits Etats à la tête desquels se trouvaient les princes du clan. Ceux qui habitaient les alentours immédiats de Salonique, tout en conservant leur indépendance intérieure, étaient soumis à Salonique ou étaient considérés comme ses alliés. Les autres tribus restèrent indépendantes et toujours en guerre avec Byzance, qui réussissait pour de courtes périodes à les soumettre à sa suprématie. En 658, l'empereur Constant II entreprit une expédition contre eux; en 688, ce fut Justinien II, et en 758, l'empereur Constantin V Copronyme. En 809, Nicéphore I, pour paralyser les tentatives des Slaves, fit habiter par des Grecs et par d'autres peuples de l'Asie Mineure les parties de la « Terre slave » n'offrant plus de sécurité, notamment la vallée de la Strouma, Philippi près de Drama, Philippopoli, etc. Mais dès que les Bulgares de Kroum, avec lesquels les Slaves sympathisaient, s'annoncèrent dans ces parages, les colons grecs prirent la fuite2). Vers le milieu du IXe s. presque tous les Slaves macédoniens faisaient partie du royaume bulgare. Dès lors, ils adoptèrent la dénomination de l'Etat comme nom national (Bulgare).
L'époque slavo-bulgare de la Macédoine dura cinq siècles, c'est-à-dire depuis l'installation des Slaves dans le pays jusqu'à la fin du premier royaume bulgare, soit en 1018. En cette année, la Macédoine tomba sous la domination byzantine pour une période de 180 ans. Le joug byzantin ne changea en rien la physionomie ethnique de la Macédoine bulgare. Les multiples insurrections bulgares, les conjurations à Constantinople, les incursions des Pétchénègues et des Normands, les expéditions contre les Turcs, le passage des croisés, etc. avaient affaibli Byzance à un tel point
*) De thematibus, lib. II, 6.
*) Theophan.es, Chronographia. Ed. De Boor, p. 486, 496.
qu'elle fut hors d'état de renforcer l'hellénisme en Macédoine.
La résurrection de l'Etat bulgare en Macédoine vers la fin du XIIe s. eut des conséquences encore plus négatives pour l'élément grec en Macédoine. Sous le tsar bulgare Kaloïan (1197 — 1207), une grande partie de la Macédoine fut incorporée à l'Etat bulgare. Constantinople tomba entre les mains des Latins et Salonique devint la capitale du royaume de Boniface de Montf errât. Sous Assen II (1218 — 1241), après la bataille de Klokotnitsa, Salonique tomba sous la souveraineté bulgare.
C'est vers le milieu du XIIIe s. seulement que l'élément grec de la Macédoine du sud put s'affirmer et même se renforcer. L'empire latin de Constantinople est à sa fin. En 1261 le second empire grec de Constantinople est ressuscité. Quelques années avant, la Macédoine tomba au pouvoir des Grecs. La population grecque étant bien diminuée dans cette province, les empereurs y envoyèrent de fortes garnisons dans les forteresses et colonisèrent certaines localités par des Grecs. Ainsi la petite ville de Melnik qui au XIe s. était encore peuplée de Bulgares1), possédait une colonie grecque. Ses habitants se vantaient en 1246 d'être des Grecs purs, venus de Philippopoli2). Les murs de Serrés furent restaurés et les villages avoisinants reçurent des colons grecs pour assurer la possession de la ville exposée toujours à l'envahissement de la population rurale bulgare. Cette colonie grecque a su se maintenir jusqu'à nos jours, répartie dans cinq villages qui portent cependant des noms bulgares et turcs: Veznik, Dovichta, Topoliani, Soubach- Keuy, Sarmoussakly. Ces Grecs sont connus sous le nom de « Darnakides », du nom «dari» pour « tora » (maintenant)
J) Cedrenus. Ed. Bonnse, II, p. 460.
2) ^Hfielç ai Ttdvreç ix (PdŒTzoùnoXeœç bpficbfieda, xadapol zb yévoç ^Pœfiatoc. G. Acropolita. Ed. Bonnse, p. 82. Cette assertion est à moitié vraie, parce que dix ans plus tard, en 1255, à Melnik, éclata une insurrection bulgare sous la conduite du voïvode Dragota.
qu'ils ont coutume d'employer. L'ancienne colonie grecque du Pangée se vit ainsi renforcée par le voisinage de nouveaux conationaux. Sous le Paléologues, au XIIIe et au XIVe s., on restaura les murs et les tours de Salonique, ainsi que toute la citadelle. On y bâtit de nouvelles églises et on restaura les anciennes.
L'hellénisme pendant l'époque turque.
La conquête turque de la Macédoine commença en 1371. Salonique tomba la dernière, en 1430, grâce à la trahison des moines grecs. La domination turque, longue de cinq siècles, ne prit fin qu'en 1912.
Les Turcs modifièrent totalement l'aspect ethnographique des villes et des points stratégiques. C'est pour cela que la population grecque, qui s'était entassée dans les villes, eut beaucoup à souffrir. Une partie des bourgeois fut emmenée en captivité, une autre fut obligée d'embrasser l'islam; une minorité seulement, sauvée des massacres, continua à y habiter. Salonique, Serrés, Drama, Doïran, Démir-Hissar, Verria, Cavalla, etc. reçurent une grande quantité de colons turcs et impliquèrent à ces centres un cachet turc. Enidjé-Vardar fut à nouveau bâtie par les Turcs qui s'y établirent. De grandes colonies rurales turques y furent formées telles que celles de Cavalla, Koukouch, Doïran, Bechik-Gheul, Kaïlar. La population rurale grecque du cours supérieur de la Bystritsa, de Castoria jusqu'à Grébéna, fut obligée d'embrasser le mahométisme. Ce dernier groupe excepté, avec le village de Lialovo, district de Nevrokop, qui conserva encore la langue grecque comme langue maternelle, tous les autres Grecs mahométans se fondèrent dans l'élément turc.
Cependant, ces pertes de Grecs en Macédoine du sud purent être compensées plus tard grâce à l'hellénisation d'éléments allogènes. Cela tient à la situation privilégiée
qu'on attribua au clergé grec en Turquie. En effet, lors de la prise de Constantinople en 1453, le patriarche œcuménique obtint le privilège d'être le représentant suprême des intérêts spirituels des populations chrétiennes en Turquie. Les Turcs divisaient la population d'après sa religion : mahométans et chrétiens. Ces derniers, sans distinction de nationalités, étaient connus sous le nom de «raïas» (soumis, troupeau) ou «ghiaour» (infidèles) ou bien «Ouroum» (Grec, chrétien ressortissant à l'église grecque). Il était extrêmement rare qu'on désignât le vrai nom de la nationalité: bulgare, turc, grec, serbe, albanais.
La Macédoine du sud-est, de Verria à Cavalla, entrait directement dans la circonscription de Constantinople, alors que celle du nord-ouest se trouvait sous la dépendance de l'archevêché d'Okhrida qui, quoique ayant conservé le nom et les traditions bulgares, était soumis au clergé supérieur grec. En 1557, la Macédoine du nord fut soumise au Patriarcat serbe d'Ipek, grâce au Grand vizir Mehmed Sokolovitch, un mahométan qui éleva au siège patriarcal serbe son frère, le chrétien Makarius. Mais, en 1766 — 67, les Grecs réussirent à persuader le gouvernement turc de supprimer l'archevêché bulgare d'Okhrida et lePatriarcat serbe d'Ipek et d'attribuer leurs éparchies directement à l'Eglise grecque de Constantinople. Ainsi, toute la Macédoine tombait dans les mains du clergé grec.
Dans ces conditions, les éléments chrétiens non grecs de Macédoine se trouvèrent soumis à un double joug: politique sous les Turcs et religieux sous les Grecs. Bulgares, Albanais et Koutso-Valaques devaient entendre la Parole divine en une langue incompréhensible, pour eux le grec, fréquenter les écoles, payer les hauts traitements des évêques et patriarches, construire des églises et des écoles, payer les instituteurs grecs, etc. Cela se pratiquait surtout dans les villes, où siégeaient des évêques grecs. L'hellénisme obtint le plus grand succès en Thessalie où il absorba tous les Bulgares et les Albanais, ainsi qu'une partie des Koutso-
Valaques; en Macédoine du sud, l'hellénisme prospéra surtout dans les villes, telles que Salonique, Verria, Castoria, Serrés et les localités à groupements ruraux grecs, tels que la Chalcidique, le Pangée, le Roumlouk, etc.
Salonique est considérée comme le centre le plus important de l'hellénisme en Macédoine. Cependant, par sa population, c'est plutôt une ville israélite ou cosmopolite que grecque. Dans les derniers siècles, la majorité de la population salonicenne était toujours israélite; en deuxième lieu venaient les Turcs et en troisième les Grecs, les Bulgares, etc. En 1912, Salonique comptait 130,000 personnes dont: 64,000 Israélites, 25,000 Turcs, 22,000 Grecs, 10,000 Bulgares, 9000 divers (Koutso-Valaques, Albanais, Tsiganes, etc.). De plus, l'élément grec était de formation récente, comprenant aussi les Bulgares et les Koutso- Valaques refondus. Les paysans bulgares des environs immédiats, qui s'établissaient dans la ville, devenaient Grecs dans l'espace de deux ou trois générations. Privés d'églises et d'écoles nationales, ces paysans étaient obligés de se joindre à la seule communauté chrétienne existante, la grecque. A ce propos, les notes de l'écrivain serbe Ghérassime Zélitch, qui passa par Salonique en 1784, sont à relever: « A Salonique, dit-il, les Grecs sont mêlés à la nation bulgare de telle sorte qu'on ne sait pas qui est Grec et qui Bulgare. On y parle le grec et le bulgare et surtout le turc»)1).
Par le Hatti-Houmaïoun de 1856, le sultan consacra le droit de nationalité dans ses Etats. C'est depuis lors qu'à Salonique aussi le sentiment national bulgare se ressaisit. La constitution d'une communauté religieuse bulgare, l'ouverture d'écoles et d'églises bulgares formèrent un obstacle sérieux à la grécisation ultérieure. L'hellénisme ne pouvait donc plus songer à de nouvelles recrues; il dût se borner à consolider les positions acquises et à raffermir la conscience grecque d'une population hésitante encore dans son sentiment national.
a) Vie de Ghérassime Zélitch. Belgrade 1897, vol. I, p. 111 (en serbe).
La propagande grecque intensifia ses efforts surtout après la constitution, en 1870, d'une Eglise autonome bulgare et la formation, en 1878, d'une principauté bulgare. A part les huit écoles primaires, les Grecs possédaient à Salonique, avant les guerres balkaniques, deux gymnases, l'un de garçons et l'autre de jeunes filles, et une école de commerce, celle de Marasli (un Bulgare grécisé), fréquentées par 2000 élèves. La ville est entourée de villages bulgares qui, près de Galik, descendent vers les rivages de la mer. Dans ce cercle bulgare, la culture grecque et le voisinage de la ville implantèrent fortement le grécisme seulement dans les quelques villages suivants : Kolakia, Kapoudjilar, Baldja, Drémiglava, Gvozdévo (Ghuvezna). A part Kolakia, où depuis longtemps une colonie grecque vivait, les autres villages n'ont que des Bulgares grécisés. Leur grécisation eut lieu il y a deux générations environ; les vieillards de ces villages savent encore le bulgare. Il y a 40 ans, dans les mariages on chantait les chants de cérémonie bulgares. Une partie de la ville Lagadina, siège de district, est en train également d'être grécisée. Entre Salonique et la véritable Chalcidique se trouve la petite ville bulgare de Païzanovo, appelée par les Turcs Kiretch-Keuy, par les Grecs Asvesto-Horion ou Néohori. La grécisation de cette ville touche à sa fin, malgré que sa population soit bilingue. De là, au sud et à l'est jusqu'à la mer et au lac Tachynos, s'étendent les villages grecs de la Chalcidique et de Nigrita. Tout ce coin est peuplé seulement de Grecs et de Turcs, à l'exception de la presqu'île du Mont Athos où vivent aussi d'autres nationalités: Russes, Bulgares, en tout 10,200 personnes1).
x) En 1912, la République monacale du Mont Athos comptait: 3615 moines russes 18 moines serbes
3207 » grecs 52 » géorgiens
340 » bulgares 180 novices de différentes nationalités
288 » valaques 2500 ouvriers bulgares et grecs.
En tout 10,200 personnes.
Une partie des « moines grecs » (3207) sont Bulgares d'origine, mais vivant dans des monastères grecs, ils sont considérés comme Grecs.
Qu'il y ait eu dans le passé encore des Bulgares en Chalcidique, l'écrivain grec Athanase Stagiorites, né dans ces parages, le témoigne. Il fait ressortir à cet égard le fait suivant : « .... Il résulte de ce qui précède qu'il y a eu ici aussi une population bulgare, qui fut obligée par l'Eglise et par les circonstances locales de se gréciser, parce qu'elle n'avait ni prêtres, ni livres en sa propre langue»1).
Dans la Macédoine du sud-est, les Grecs ont deux centres urbains plus importants : Serrés et Cavalla et le groupe rural de Pangée, autour de la bourgade de Pravichta. Ici, l'élément grec, comme nous l'avons déjà dit, date de l'antiquité. Au XIXe s. il se renforça au détriment des Bulgares, Koutso-Valaques et Gagaouzes pour deux raisons. En 1821, lors de l'insurrection grecque, les autorités turques pillèrent les villages grecs de la Chalcidique, massacrèrent une partie de la population et chassèrent l'autre. Les réfugiés s'établirent dans des endroits plus sûrs, à Salonique, Serrés, Cavalla, et renforcèrent ainsi l'ancien noyau grec. Serrés les attirait particulièrement, étant une ville de commerce riche, centre de l'industrie du tabac et du coton, d'une foire célèbre où se donnaient rendez-vous les commerçants des pays balkaniques, d'Allemagne et d'Autriche. Grâce à de riches commerçants grecs et à la société grecque de propagande (Syllogue), on ouvrit à Serrés plus d'écoles grecques et on y intensifia la propagation de l'hellénisme parmi la population allogène de la ville et du département. Dans l'espace de quelques décades, les Grecs réussirent à helléniser la plus grande partie de la population urbaine bulgare qui formait, jusqu'au commencement du XIXe s., si non la majorité, du moins la moitié de la population chrétienne, comme on peut s'en rendre compte d'après le « Recueil des actes de l'Evêché grecs de Serrés ». Les Koutso-Valaques
*) ^AOavamoD rou frayée pkou, ' Hnecpovtxâ. ^Ev Bcèvvrj zrfî Aùarpcaç, 1819, p. 352.
furent hellénisés plus facilement encore que les Bulgares. En 1839, leur nombre était encore considérable; aujourd'hui, à Serrés, ils se comptent sur les doigts.
La propagande grecque s'intensifia surtout depuis que les Bulgares élevèrent la voix pour obtenir leur Eglise nationale indépendante et depuis la formation, en 1878, de la principauté bulgare. Pour s'attirer le soutien des Turcs, les Grecs font valoir que les Bulgares, en leur qualité de Slaves, sont les instruments des Russes, ennemis de l'Empire ottoman1). L'évêque grec de Serrés, Grégoire, dans une lettre adressée au patriarche en date du 23 juin 1878, faisait part à son chef de ses craintes et de ses projets:
« Ayant réfléchi sur les effets de cette chasse enragée que le panslavisme dévorant donne en ces heures critiques à l'hellénisme, à la suite de je ne sais quels décrets divins, surtout en ce qui concerne ces régions-ci . . . , ce m'est un devoir sacré d'intervenir autant que mes forces le permettent pour organiser la défense de nos droits nationaux. Et comme un des moyens les plus rationnels de nature à garantir le salut de notre race c'est, à n'en pas douter, la création d'écoles et la diffusion de la littérature grecque, surtout parmi les Hellènes bulgarophones de la Macédoine, je me suis appliqué, comme de juste, à l'étude de cette question importante entre toutes. Par malheur, cependant, les temps troublés et des embarras financiers m'ont empêché de faire quoi que ce fût dans ce sens jusqu'ici. Et ce qui m'attriste le plus, c'est que nos établissements scolaires à Serrés, si florissants jadis, donnent à peine signe de vie aujourd'hui. Les causes de ce lamentable état de choses sont exposées dans le document ci-inclus que je soumets à Votre- Sainteté avec la prière de contribuer de votre part, par les moyens que vous trouverez opportuns, au relèvement des établisse-
*) Parthénius, Journal de pérégrination et de voyage en Russie, Moldavie, Turquie et la Terre Sainte. Moscou 1856, 2e édit., vol. II, p. 69 (en russe).
ments scolaires de la ville la plus hellène, le cœur de toute la Macédoine, la ville de Serrés »1).
Turcs et Grecs ont de tout temps été d'intelligence dans la question nationale bulgare. Déjà, le 10 mars 1885, les Grecs de Serrés avaient remis au Grand vizir une requête où ils déclaraient que, si le gouvernement turc permettait l'installation d'évêques bulgares en Macédoine «l'existence de l'Eglise orthodoxe en serait sérieusement menacée, » de même que « la tranquillité et l'ordre dans l'Empire en seraient gravement ébranlés ».
Cette thèse a été développée aussi, du côté grec, au sein du parlement ottoman en séance du 17 janvier 1909. Le député Traïan Nali, un Albanais hellénisé, à qui la réalité macédonienne et la force de l'élément bulgare ne laissaient pas de déplaire, s'est exprimé à ce sujet comme suit: « L'Exarchat bulgare s'est employé à étendre son influence religieuse tout d'abord sur la Macédoine, à mettre ainsi sous sa juridiction les populations chrétiennes, soumises à la Turquie, lesquelles n'ont cessé de se trouver depuis les temps les plus anciens sous l'autorité du Partiarcat, et à anéantir de la sorte l'influence religieuse de celui-ci, ainsi que, indirectement, la puissance politique de la Turquie. Les hommes politiques discernaient très bien ces visées du panslavisme, mais continuaient toujours à s'en tenir à la politique du « divide et impera », qui était faite pour servir leurs intérêts particuliers .... Et voici comment, grâce à cette attitude de nos hommes d'Etat, les panslavistes dont le centre était à Moscou, commencent à envoyer secrètement dans le vilayet d'Andrinople et en Macédoine des agents avec mission d'éveiller et d'attiser dans la masse du peuple ottoman des sentiments bulgares et panslavistes. Il ne faut pas oublier, au surplus, que la population bulgare de la Macédoine est de race slave et qu'une Bulgarie forte était la garantie du triomphe du panslavisme. Pour la dif-
a) Ghéorghieff et Chichkoff, Les Bulgares dans la plaine de Serrés, Philippopoli 1918, p. 14.
fusion des sentiments bulgares et panslavistes parmi la population du vilayet d'Andrinople et de la Macédoine, les panslavistes estimaient nécessaire l'affaiblissement du Patriarcat grec de Constantinople. Les agents politiques russes, qui étaient les meilleurs agents de transmission des idées panslavistes, ont eu pour tâche constante de protéger l'Exarchat bulgare auprès du gouvernement turc et d'obtenir de la Sublime-Porte un nombre aussi grand que possible de bérats d'évêques bulgares pour la Macédoine et le vilayet d'Andrinople. La Sublime-Porte a octroyé successivement des bérats, nommant des évêques bulgares dans les vilayets de Salonique, Scopié, Bytolia et Andrinople. Elle est devenue ainsi cause de l'expansion du panslavisme. Mais l'organisation panslaviste, qui devait réaliser les clauses du traité de San-Stéfano, s'est heurtée sur son chemin au Patriarcat de Constantinople, qui était l'adversaire naturel de cette organisation, plus que ne l'était le gouvernement despotique turc. Le Patriarcat se prévalant des droits et prérogatives dont il jouissait dès l'époque byzantine, droits et prérogatives maintenus et confirmés par le conquérant, le sultan Mahomet II, et sachant, d'autre part, que l'intégrité de l'Empire était la condition même de l'existence de l'Eglise, n'a point cessé de protester contre la propagande panslaviste. Malheureusement, il ne put amener le gouvernement despotique à reconnaître la justesse de ses vues. Les doléances du Patriarcat étaient fondées, car il y allait de son existence et de celle de l'Etat même, dont les destinées se confondaient. Il était naturel dans ces conditions que, si le panslavisme, notre ennemi et rival, enregistrait de nouveaux succès comme il en a réellement enregistré en Macédoine et dans le vilayet d'Andrinople, l'Etat turc allait s'en trouver affaibli au même titre que le Patriarcat.» Sur le même ton insidieux a parlé un autre député grec, Karolidi, au sujet du mouvement religieux et insurrectionel bulgare, et c'est le député turc Rahmibey qui a dû leur dire, à tous deux, la vérité . . .
Après tant d'efforts et de sacrifices pécuniaires, les Grecs firent en réalité beaucoup pour leur cause à Serrés. Les Bulgares, qui environ un siècle auparavant habitaient la partie ancienne de la ville, au Varoch, furent hellénisés, ainsi que presque tous les Koutso-Valaques. Seuls les quartiers extérieurs tels que Gorna et Dolna Kamenitsa et le quartier d'Arabadji restèrent bulgares. La guerre balkanique de 1912 les trouva Bulgares, avec des écoles primaires, une école primaire supérieure et une école normale, Cependant les succès de l'hellénisation en dehors de la ville de Serrés, c'est-à-dire dans le département, furent limités en cela, que quelques villages bulgares restèrent encore sous le giron du Patriarcat grec et qu'on laissa intacts les cinq villages purement grecs aux environs de la ville : le reste de la population chrétienne était bulgare, comme le reconnaissent les Grecs eux-mêmes dans une série de leurs documents, secrets ou ostensibles1).
Le groupe grec du Pangée est le plus considérable en Macédoine sud-est. Il occupe l'espace, limité au nord parle fleuve Dramatitsa, à l'ouest par le lac de Tachynos, au sud par la mer Egée, à l'est par le marais de Pravichta, et au centre le Mont Pangée. Les Grecs habitent dans 23 villages grecs purs et dans 16 mixtes, se rattachant administrativement aux districts de Zikhna et Pravichta. Une partie de ces villages grecs avaient auparavant une population bulgare et gagaouze, actuellement hellénisée. Quelquesuns parmi eux ont conservé des quartiers bulgares; les noms même de ces villages témoignent de leur ancienne population bulgare: Lokvitsa, Zdravik, Radolivo,
x) M. reoeœv, "Eyypayo. Tiarpeap^uà xat a'jvodcxà Tzepl zoiï BouXyaptxdb ÇyTïjjuaroç. "Ev KœvazavrtvouTzblzt 1908, p. 484, 488, 507, 508, etc. — Les rapports de A. Saktouris, consul de Grèce, à Serrés, au Ministre des Affaires étrangères à Athènes, de 1909. — La liste des villages bulgares du diocèse de Serrés en 1915 envoyée au ministère des Affaires étrangères à Athènes par le métropolite de Serrés, Apostolos. Cf. Ghéorghieff et Chichkoff, Les Bulgares dans la plaine de Serrés, passim. — J. Ivanoff, La région de Cavalla. Berne 1918, p. 32 à 34, 70 à 76.
Voltchichta, Kormichta, Vitatchichta, Mochtian, Pravichta, Tchista, etc.
Cavalla comptait à la veille de la guerre balkanique 9000 personnes de population grecque. Le reste, plus de la moitié, était composé de Turcs, Israélites et Bulgares. Dans le district de Cavalla il n'y a aucun village grec. Ces villages sont principalement turcs et quelques-uns bulgares-mahométans. Il y a cent ans, Cavalla était une petite ville de 3000 habitants presque tous turcs, comme l'atteste le consul français de Salonique, Félix de Beaujour1). Dans un rapport du vice-consul de Grèce à Cavalla, du 2 avril 1906, au Ministre des Affaires étrangères à Athènes, on lit: «La population compacte et florissante de Cavalla qui s'élève à plus de 10,000 personnes2) .... Toutefois, les Bulgares s'opiniâtrent indubitablement à préparer le terrain pour leur œuvre nationale à Cavalla. D'après les renseignements puisés à bonne source, les Bulgares demeurant ici sont au nombre de 1000 environ. Cette évaluation est aussi reconnue comme exacte par le vicaire général qui a surveillé de près le dernier recensement des habitants et avec le concours duquel on a réussi, à prix d'argent et par d'autres moyens, à ne faire inscrire comme Bulgares que 212 personnes dans le tableau statistique»3).
Dans le district de Drama il y a des Grecs dans les villages de: Tchataldja, Doxat et Edirnédjik. La ville de Drama, qui est pour ainsi dire turque, comptait en 1912, 2000 Grecs à peine, dont la plupart étaient d'origine Koutso- Valaques. Les villages bulgares de Drama et ceux du district de Zikhna étaient le point de mire de la propagande grecque pendant les dernières décades. A cela travaillaient notamment le métropolite grec de Drama et le vice-consulat
*) «La petite ville de la Cavale, peuplée, comme celle de Prava (-Pravichta), de deux à trois mille habitants, presque tous Turks. » Voyage militaire dans l'empire ottomane. Paris 1829, vol. I, p. 230.
2) Le vice-consul pensait à la population grecque.
3) J. Ivanoff, Les Bulgares devant le Congrès de la paix, 2e édit., p. 233.
grec de Cavalla. Ils avaient réussi à maintenir sous le pouvoir du Patriarcat grec quelques villages, d'y ouvrir des écoles grecques, par exemple, dans les grands villages bulgares de Prossotchani, Vissotchani, Alistrat et autres. Les documents officiels grecs devenus propriété de la science ces dernières années, témoignent de la façon la plus convaincante de la force et de la faiblesse de l'hellénisme de ces parages. Nous lisons entre autres, dans le rapport du métropolite grec de Drama, Chrysostomos, du 25 août 1902, au patriarche de Constantinople:
« Les bulgarisants font littéralement rage dans le secteur situé au nord de Drama, aux environs du Mont Orbèle, secteur qui part de Zirnovo et de Gorno-Brodi, diocèse de Nevrokop, suit le défilé de Gurédjik et s'étend sur toute la ligne de Volak et Plevna à Prossotchani et Vissotchani, bourgs sis à une heure de Drama. Dans toute cette zone, le bulgare est la langue de la population » {Kad" 'ôàov zo z/urj/ua zoûzo jlœaoa. zou Xaou eîve rf BooXfapiXYJ)1). Quant au secteur de Zikhna, le même métropolite écrivait au patriarche en date du 28 septembre 1902 : « Il m'a été
impossible de répondre aussitôt car je me hâtais de faire une petite tournée dans certaines communes toutes bulgarophones du rayon de Zikhna .... Nous rencontrons heureusement un fort soutien dans les communes, chez les beys et les agas turcs, qui haïssent et poursuivent les bulgarisants »2).
Quant aux Grecs du district de Sary-Chaban, à l'est de Cavalla, le même vice-consul informait confidentiellement son ministre : « Nous ne trouverons comme Grecs déclarés dans le district que 12 familles purement grecques »3).
Les Grecs de Melnik*), dans la Macédoine orientale, forment un îlot absolument isolé parmi la population bul-
1) J. Ivanoff, Les Bulgares devant le Congrès de la paix, 2e édit., p. 228.
2) Ibidem, p. 230, 231.
3) Ibidem, p. 235.
*) V. plus haut, p. 19.
gare. Ils habitent la bourgade de Melnik, au nombre de 2310 personnes. Tout le district de ce nom est peuplé de Bulgares et, en partie, de Turcs.
Ce n'était pas seulement par l'œuvre ecclésiastique et scolaire que les Grecs propageaient l'hellénisme dans ces parages. Ils eurent recours aussi à des moyens de terrorisme. Dans ce but, une organisation secrète fut fondée : « La défense grecque de la Macédoine orientale » ÇEÀlrjvtxà vA/uova 'Avazohxrjç Maxedovïaç). A l'art. 58 des statuts de l'organisation de Serrés on peut lire entre autres: «C'est un fait connu que, grâce aux bandes armées grecques, l'esprit national s'est ragaillardi et l'idée nationale s'est régénérée dans la région de Serrés. Ce sont également ces bandes armées qui ont endigué le torrent bulgare ». A l'art. 65 on lit: «Le voïvode, conjointement avec la commission, désignera les jeunes gens de chaque village, qui seront envoyés dans la Grèce libre pour apprendre le maniement des armes . . . Pour ce qui est de l'envoi de jeunes gens originaires des villages de langue bulgare, le voïvode statuera après entente à ce sujet avec l'autorité centrale ». A l'art. 71 : «... . Pour le triomphe de l'hellénisme, il faudrait faire oublier à ces villages leur langue et étouffer le sentiment bulgare de leurs habitants », etc.
Puis, de la réglementation, les Grecs ont passé aux actes, à des assassinats de Bulgares. Le vice-consul grec de Cavalla, très content, s'empressait d'en avertir son ministre. Le 1er octobre 1906, il rapportait: «... A Volak (district de Drama) les nôtres ont repris courage et se sont adonnés à des actes violentes de vengeance, comme de juste, de sorte qu'aujourd'hui les Bulgares sont épouvantés, car ils ont eu six victimes, dont l'une est le chef de la commune »1). Le ministre Skouzès, par dépêche secrète, reçue le 17 juillet 1907, avertissait le vice-consulat grec de Cavalla: «Nous apprenons que de nouveaux assassinats de Bulgares ont eu
x) J. Ivanoff, Les Bulgares devant le Congrès de la paix, 2e édit., p. 255.
lieu . . . Nous devons nous rendre compte que l'Angleterre s'indispose de jour en jour davantage contre nous, à cause des actes que les nôtres commettent dans le rayon de Drama »1). Par une dépêche secrète, reçue le 21 novembre 1907, le même ministre avertissait le vice-consulat grec de Cavalla: «L'officier anglais de la gendarmerie à Drama2) nous a communiqué que le 10 octobre le Grec Armène Kouptcho a été pendu pour complicité dans l'assassinat d'un Bulgare. Avant que le verdict fût prononcé, il fut visité par le prêtre grec et a fait une dernière déclaration au colonel, commandant la section de la gendarmerie à Drama5 déclaration d'après laquelle il accuse le métropolite grec, qui dernièrement a été éloigné de Drama. Il a déclaré avoir reçu des instructions de la part du métropolite qui l'a payé, ainsi que son complice dans l'assassinat»3). La complicité du chef de l'Eglise grecque dans l'assassinat ayant été également constatée par les copies de la correspondance de ce dernier, saisies par les autorités turques, le vice-consul grec de Cavalla, N. Suidas, par dépêche secrète, du 14 août 1907, communiquait à son ministre : « Nous faisons des démarches pour arriver à faire restituer secrètement les copies du métropolite et pour les remplacer par d'autres similaires qui ne puissent pas les compromettre...»4).
Le groupe grec de la Bystritsa et du Roumlouk comprend la vallée de la Bystritsa moyenne et inférieure, limitée au sud par la Thessalie, au nord par une ligne allant de Salonique à Castoria. Alors que la population grecque de la Macédoine orientale est coupée du nœud principal de la masse grecque et a toutes les particularités d'une colonie isolée, les Grecs de la Bystritsa forment la suite ininter-
*) J. Ivanoff, Les Bulgares devant le Congrès de la paix, 2e édit., p. 236.
2) Lors de l'application des réformes en Turquie, les instructeurs anglais avaient le secteur de Drama.
3) J. Ivanoff, Les Bulgares devant le Congrès de la paix, 2e édit., p. 236.
4) Ibidem, p. 237.
rompue de l'élément grec de la Thessalie. Aux XIVe et XVe s., l'élément bulgare peu nombreux de la Thessalie se maintenait encore. Pendant la domination turque il dut céder devant l'invasion de l'hellénisme. Ce dernier couvrit encore la vallée de Bystritsa. Les vieilles colonies grecques des villes de Verria et de Castoria contribuèrent à ce succès, de même que le petit groupe rural du Roumlouk, aux environs de Ghida et Klidi.
L'hellénisme envahissant reçut un coup sensible en 1821, au temps de l'insurrection grecque. Entre autres, la ville florissante de Négouch (Niagousta), entre Vodéna et Verria, souffrit particulièrement: la ville fut incendiée et ses habitants dispersés. Un autre obstacle à la poussée grecque vers le nord fut le grand groupement turc de Sary- Gheul qui tenait depuis le lac d'Ostrovo jusqu'à la Bystritsa moyenne. Un troisième obstacle furent les villagesfermes bulgares au nord-est de Verria dont la terre appartenait aux beys turcs. Ces beys défendaient les paysans contre la propagande grecque. La région bulgare de Castoria se montra particulièrement tenace. En dépit de l'influence du clergé et des écoles grecs et malgré la colonie grecque de la ville de Castoria, la population rurale est restée jusqu'à nos jours fidèle à ses traditions et à sa langue maternelle, représentant un des dialectes les plus anciens de la langue bulgare.
La frontière nord de l'élément grec, entre Salonique et Castoria, avant la guerre balkanique de 1912, était la suivante: De l'embouchure du Vardar elle suivait son affluent Kara-Azmak jusqu'au grand marais de Enidjé- Vardar, puis elle tournait au sud vers la ville de Verria. Toute cette région entre le marais de Enidjé- Vardar et la Bystritsa, est connue sous le nom de « Roumlouk » c'est-à-dire pays peuplé de Grecs (Ouroum). Au nord du Roumlouk, est située la région des agglomérations bulgares, connue sous le nom de « Voulgarokhor », c'est-à-dire pays peuplé de Bulgares. La ville de Négouch avait déjà une population
bilingue gréco-bulgare. En quittant la ville de Verria, dont la population chrétienne était grecque et koutso-valaque, la ligne suivait au sud le cours d'eau de la Bystritsa, puis quittait la rivière pour se diriger à l'ouest vers la ville de Kojani et au nord jusqu'au lac de Castoria. A partir de ce point, prenant une direction sud-ouest, elle aboutit au Mont Gramos où se touchent quatre éléments: Bulgares, Albanais, Grecs et Koutso-Valaques.
Au nord de cette ligne l'élément grec n'existe pas. Les soi-disant «Hellènes» des villes de Vodéna et de Florina sont Bulgares de race et de langue maternelle. A l'époque turque, une partie de leurs habitants se trouvaient encore sous la dépendance ecclésiastique grecque et étaient obligés de fréquenter les écoles grecques. Les Grecs les faisaient passer officiellement pour des « Hellènes ». A Monastir (Bytolia) même, il n'y a que sept familles purement grecques, toutes immigrées de la Grèce et de l'Epire. x) Tous les autres «Hellènes» de Monastir sont des Koutso-Valaques et des Bulgares reconnaissant la juridiction spirituelle du Patriarcat grec. Avant le schisme religieux gréco-bulgare, les Grecs ne cachaient pas la vérité sur Monastir. Dans le très consciencieux ouvrage historico-géographique de P. Aravan tinos, on lit ce qui suit: « Pélagonie, ancienne ville et région en Macédoine. Dans cette contrée, est située la ville nouvelle de Bytolia, appelée encore Monastir et peuplée de 20,000 habitants . . . Ses habitants chrétiens parlent principalement la langue bulgare. » (oî ^pcanavol xàxoaoi zyç lalcyjoi xupiœç tïjv Boulyaptxrjv fkwaaav)2). Au sujet de Négouch (Niagousta), on lit: «Niagousta, ville nouvelle en Macédoine, avec une population de 2000 familles de race
2) Démétrios Epaminondas, médecin; Georges Apostolidès, médecin; Aristotélis Perry, pharmacien; Démétrios Dimotchos, avocat; Chronis, boulanger; Georges Liondas, photographe; Georges Koundouradji, cordonnier.
2) Xpovoypoupia trfî ^Hnelpoo zcuv zs ojubpcov kkkrjvcxœv xac iÀfopaœv xwpâv- Ev * Aiïrjvaiç, 1856—57, II, 127.
bulgare (<puÀïjÇ BooXyapeajç), sous la dépendance administrative de Salonique1). »
Malgré que la presse grecque prenne toutes les précautions pour ne pas mentionner l'élément bulgare resté en Macédoine méridionale sous la domination grecque, la vérité échappe quelquefois et se fait jour, telles par exemple les publications de P. Dékasos sur la situation agraire et économique de la Macédoine grecque. L'auteur, chef de l'agriculture auprès du Gouverneur général de la Macédoine en 1913, affirme que la population du district de Niagousta « se sert habituellement de la langue slavo-macédonienne » (pudouoac <ruvijôwç tïjv oàauofiaxedovrxrjv ôidÀexzov)2). Il énumère 17 villages du dit district, peuplés d'« Hellènes » de langue slave. Et, malgré sa méthode de compter les Bulgares patriarchistes comme des Hellènes, l'auteur trouve 15,211 Bulgares (BoùXfapoi) dans le district de Florina, 7000 Hellènes et Bulgares dans le district de Vodéna et 6770 Bulgares dans le district de Karadjova, au nord de Vodéna3). Dékasos reconnaît de même que dans « les villages grecs au sud de la plaine de Salonique, appelés Roumlouk, la population est moins dense que dans les villages du nord qui sont de langue slave4). »
Les Grecs, ceux de langue maternelle et conscience nationale grecques, habitaient en 1912 dans les districts suivants (plus de 1000 personnes) de la Macédoine géographique: Salonique, Lagadina, Cassandra (Chalcidique), Mont Athos, Verria, Katérina, Melnik, Serrés, Zikhna, Drama, Cavalla, Pravichta, Castoria, Anassélitsa, Kaïlar, Kojani, Grébéna, Serfidjé. Les Grecs formaient la majorité
!) Ibidem, II, 116.
2) Ncdooaa r?jç Maxzooviaç. OhovofioXoytxr] fitUrrj vrjç fecopytaç^
xttjvot pocpiaç xal daawv tt}v xepcipepeiaç raÔTirjç. ^Ev 'Adïjvatç 1913, p. 26.
3) Al fscopirexa: a%èoetç zrjç Maxsâovîag. 'Ev ^Admacç 1914, p. 89, 96, 100, 101.
4) Ibidem, p. 41.
de la population seulement dans cinq districts : Cassandra, Katérina, Anassélitsa, Grébéna et Serf id je.
Charles Vellay, dans son livre sur l'Irrédentisme hellénique, basé sur des documentations grecques et défendant les intérêts grecs, trace la ligne de démarcation suivante entre Grecs et Bulgares en Macédoine *) : « Au nord-est de Corytza, les rives des lacs d'Okhrida et de Prespa sont habitées par des populations bulgares, ainsi que tcute la partie septentrionale du vilayet de Monastir. C'est donc au sud de cette agglomération slave que passe la frontière de l'hellénisme. En effet, depuis Monastir jusqu'à l'ancienne frontière hellénique, toutes les populations sont grecques, à l'exception de quelques groupements bulgares entre Florina et Castoria, et d'un fort îlot musulman dans le caza de Kaïlar. L'hellénisme se heurte encore au slavisme dans le caza de Guevghéli (dont le chef-lieu est cependant habité par des Grecs dans une proportion de 50 pour 100 de la population totale); il fléchit vers le sud jusqu'à peu de distance de Salonique, laissant le caza d'Avret-Hissar sous l'influence bulgare et musulmane, mais remonte bientôt vers le nord, par Langadas, Serrés, Démir-Hissar, villes au delà desquelles il ne pénètre plus dans les territoires bulgares que sous la forme d'îlots sporadiques, comme ceux de Startsovo, de Méléniko et de Papatsaïr. »
Statistique de la population grecque.
Le nombre des Grecs en Macédoine est évalué différemment, suivant le point de vue du statisticien. Ceux qui englobent dans l'élément grec tous les chrétiens (Bulgares, Koutso-Valaques, Albanais) soumis aux autorités ecclésiastiques grecques, donnent un chiffre plus élevé, telle la statistique de 1878 que les syllogues grecs présentèrent au Congrès de Berlin. D'après cette statistique2) la popula-
*) L'Irrédentisme hellénique. Paris 1913, p. 85 à 86. *) Blue Book de 1877. Turkey, n° 31.
tion grecque des sandjaks de Salonique, Monastir, Serrés et Drama ascendait à 438,000 personnes. Les statistiques grecs récentes suivent la même méthode de considérer comme Grecs tous les Macédoniens se trouvant sous la dépendance religieuse du Patriarcat de Constantinople. De plus, pour enfler le nombre des Hellènes, presque toutes ces statistiques englobent dans la Macédoine l'île de Thasos et tout le sandjak de Serf id je dont certains districts appartiennent à la Thessalie. La statistique de Nicolaïdès, de 1899, évalue les Grecs de Macédoine à 647,384 personnes, réparties comme suit:
Sandjak de Scopié 5,036 Grecs
Sandjak de Monastir 169,030 Orthodoxes, c'est-à-dire
de sentiment grec Sandjak de Serf id je 71,230 Grecs
Sandjak de Salonique 232,621 Grecs
Sandjak de Serrés 124,247 Grecs Sandjak de Drama 45,220 Grecs1)
Total 647,384 Grecs et orthodoxes.
La statistique de Chalkiopoulos 2) de 1913 évaluait les Grecs à 600,000, celle du «Messager d'Athènes3) » de 1913 à 608,466, celle de Colocotronis 4) de 1919 à 572,718, etc.
Dans la statistique officielle turque de 1905 pour les trois vilayets, le nombre des «patriarchistes» (-Grecs), y compris «une partie de Valaques et de Bulgares», monte à 627,962 personnes5).
Les statistiques des étrangers, basées sur le principe de nationalité, donnent un chiffre inférieur. En 1877, la statistique russe du prince Tcherkasky évaluait les Grecs de
*) Cl. Nicolaïdès, Macédonien. Berlin 1899, p. 25 à 28.
a) Cf. le journal 'AOïjvat, du 23 mars 1913.
3) Cf. le numéro du 2/15 février 1913.
*) Colocotronis, La Macédoine et l'hellénisme. Paris 1919, planche
5) Publiée dans le journal turc de Salonique «Asr», numéros du 2 et 29 janvier 1905.
Macédoine à 124,250 personnes1). Le Serbe S. Verkovitch2), qui avait vécu plusieurs années en Macédoine, les chiffrait en 1889 à 212,994. Le Français G. Routier3) les évaluait en 1904 au nombre de 322,000. La statistique du Koutso-Valaque Const. Noe donnait en 1913 le chiffre de 193,0004). Le Tchèque Vladimir Sis5) indiquait pour l'année 1912 le chiffre de 204,367. La répartition des Grecs par districts est donnée plus bas, dans le tableau général statistique.
La population grecque en Macédoine vient en troisième lieu, après les Bulgares et les Turcs. Le protocole gréco-bulgare du 18/31 janvier 1912, fait en vue d'une collaboration des deux nationalités aux élections législatives en Turquie, en témoigne suffisamment. Les deux parties contractantes s'engageaient à agir d'accord pour l'élection, dans le vilayet de Monastir, de deux députés bulgares et un grec; dans le vilayet de Salonique, de trois députés bulgares et trois grecs; dans le vilayet deCossovo (Scopié), où les Grecs présentent une minorité, ces derniers s'engageaient à soutenir les candidats bulgares, au nombre de deux. En d'autres mots, contre sept députés bulgares en Macédoine, les Grecs se réservaient le droit d'élire quatre députés grecs. Nous reviendrons sur ce protocole.
Après les guerres balkaniques de 1912/1913, bon nombre de Grecs, réfugiés de l'Asie-Mineure et de la Thrace, s'installèrent dans la Macédoine méridionale.
*) Documents pour l'étude de la Bulgarie. Bucarest 1877 (en russe). a) Esquisse topographique et ethnographique de la Macédoine. Pétrograde 1889 (en russe).
3) La Macédoine et les Puissances. Paris 1904, p. 268.
4) Les Roumains Koutso-Valaques, Bucarest 1913, p. 41 à 46.
5) Mazedonien. Zurich 1918, p. 87.
Les Bulgares,
Tandis que les Grecs occupent la zone méridionale de la Macédoine et forment des colonies isolées sur le littoral égéen, les Bulgares constituent la population prédominante de la Macédoine centrale et septentrionale. Contrairement aux Grecs, qui habitent plutôt les villes et s'adonnent au commerce, l'élément bulgare, robuste et sobre, se voue à l'agriculture et à l'élevage du bétail; il a été durant des siècles le vrai citoyen de la Macédoine.
Etablissement des Slaves en Macédoine.
Les Slaves qui reçurent plus tard le nom politique et national de Bulgares, immigrèrent en Macédoine au cours des VIe et VIIe s. de notre ère. C'est la dernière grande vague de la migration des peuples, qui couvrit toute l'Europe et lui donna une nouvelle physionomie ethnique. Un bref exposé de l'établissement des Slaves dans la péninsule balkanique nous fera mieux comprendre la base ethnologique du problème macédonien, devenu si compliqué par suite de l'immixtion de la politique.
La migration des peuples dans la péninsule balkanique commença au IVe s. de notre ère. Les Visigoths furent les premiers qui, en 376, menacés par la pression des Huns, cherchèrent hospitalité en Byzance, hospitalité qui leur fut accordée. Mais dès l'année suivante, ces hôtes paisibles au début, s'insurgèrent contre Byzance et battirent complète-
ment, en 378, l'armée impériale, près d'Andrinople, où l'empereur Valens trouva la mort. En 402, après avoir saccagé les provinces balkaniques, les Visigoths se dirigèrent vers la partie occidentale de l'empire romain, en vue de nouveaux pillages.
Avant même d'avoir eu le temps de se ressaisir, un nouveau danger menaça ces provinces. En effet, en 441, le terrible chef des Huns, Attila, traversa le Danube et se livra, avec ses hordes, pendant cinq ans, au pillage et aux incendies, réduisant en ruines les terres balkaniques, tuant ses habitants ou les emmenant en captivité. En 446, Attila partit avec ses armées pour l'Europe occidentale. Trente ans après, les Ostrogoths, naguère esclaves d'Attila, traversèrent à leur tour le Danube pour piller ce qui restait. Toutefois, mécontents de Byzance appauvrie, les Ostrogoths la quittèrent en 489 et partirent pour l'Italie.
Les terres au nord du Danube, qui avaient été délaissées par les Huns et par les tribus germaniques furent occupées vers la fin du Ve s. par les Slaves. Leurs voisins de l'est, sur les rives nord de la mer Noire, étaient les Bulgares, appelés en aide contre les Ostrogoths, par l'empereur Zenon, en 482, Les Slaves entrent dans l'histoire sous leur nom propre seulement au cours du VIe siècle, c'est-à-dire au moment où ils commencent à attaquer les provinces byzantines.
Durant les VIe et VIIe s., Byzance devient de nouveau le point de mire des invasions des peuples. Les guerres en Italie, en Perse, les calamités naturelles, telles que tremblements de terre désastreux, la peste, la famine, les révoltes et les séditions dans la capitale, étaient suivis d'incursions des peuples du nord. L'empire d'Orient se trouvant à l'extrémité, on commença, en 507, la construction du « mur Anastasien » qui allait de la mer Noire jusqu'à la Propondite (mer de Marmara) et qui était destiné à protéger la capitale contre les barbares. L'empereur Justinien I (527 — 565) fit restaurer et bâtir de nouveau sur la rive droite du Danube plus de quatre-vingts
forteresses et tours de défense. Malgré ces précautions, la péninsule restait encore ouverte aux attaques et aux incursions des peuples du nord : les Avares, les Bulgares et les Slaves.
Les incursions se faisaient d'abord dans le but de piller et d'emmener des esclaves; c'est plus tard seulement que les Bulgares et les Slaves résolurent de s'établir définitivement dans les provinces dépeuplées de Byzance. Nous avons rapporté à ce sujet, page 17, le témoignage du contemporain byzantin Procope. Un autre contemporain, le chroniqueur syrien Jean d'Ephèse, raconte ce qui suit: « La troisième année de la mort de Justin et pendant le règne du victorieux empereur Tibère1), le maudit peuple des Slaves fit son apparition et occupa toute l'Hellade, les environs de Salonique et toute la Thessalie. Les Slaves s'emparèrent de plusieurs villes et forteresses, dévastèrent et pillèrent le pays, en mettant tout à feu et à sang. Ils y dominèrent en maîtres, absolument indépendants, tout comme s'ils étaient chez eux. Cela dura quatre ans, pendant que l'empereur faisait la guerre aux Perses. Les Slaves disposèrent du pays tant qu'ils n'en furent pas chassés de Dieu. Leurs pillages s'étendirent jusqu'aux murs extérieurs de Constantinople et tous les troupeaux de l'empereur tombèrent entre leurs mains. Jusqu'aujourd'hui même, ils habitent, sans peur et sans souci, les provinces romaines où ils s'adonnent au pillage, à l'assassinat et aux incendies. Ils sont devenus riches, ils ont de l'or et de l'argent, possèdent des troupeaux de chevaux et une grande quantité d'armes. Ils ont appris à combattre mieux que les Romains2). »
x) De 578 à 582.
x) Johannes von Ephesus, Kirchengeschichte. Aus dem Syrischen von Schônfelder. Mùnchen 1862, p. 255. — D. A. Khvolson, Informations d'Ibn- Dasta sur les Slaves et les Russes. Pétrograde 1869, p. 137 (en russe). — Meilleure traduction dans L. Niederlé, Antiquités slaves, vol. II, p. 207 (en tchèque).
A la fin du Ve et au commencement du VIe s. les futurs Slaves du sud formaient deux grands groupes: le groupe occidental et le groupe oriental. Le premier occupait le Danube moyen, la Pannonie d'autrefois, la Hongrie occidentale actuelle; le second, le nord du bas Danube, la Dacie d'autrefois, depuis la Theiss jusqu'aux bouches du Danube, c'est-à-dire la Roumanie de nos jours. Le groupe occidental (pannonien) tomba au milieu du VIe s. au pouvoir des Avares, le groupe oriental (dacien) demeura libre et indépendant. Tandis que les Slaves de Pannonie attaquent Byzance avec leurs maîtres, les Avares, les Slaves libres du bas Danube agissent à leur gré et s'installent les premiers dans la péninsule balkanique, en occupant ses provinces du sud-est, la Mésie, la Thrace, la Macédoine et en partie la Thessalie et la Morée. Plus tard, les Slaves de Pannonie colonisèrent la partie nord-ouest de la péninsule, la Slovénie, la Croatie, la Serbie, la Bosnie, l'Herzégovine et la Dalmatie.
Au cours des VIe et VIIe s., la Dacie (Roumanie actuelle), colonisée par les Slaves, s'appelait terre slave « Slavinia » (IxÀafyvla)1). Ils s'étaient établis ici, derrière la rive nord du Danube et se divisaient en deux grands groupes au dire du contemporain Procope2): les Slaves proprement dits (1/Ja^qvoi) et les Antes ('Avrat). Les Antes qui tenaient la partie orientale et s'appuyaient sur les bouches du Danube formaient un peuple nombreux avec une multitude de tribus3). Leurs voisins de la Valachie et de la Transylvanie étaient en communication entre eux par les cols des Karpathes. Ces Slaves, d'après Ménandre (576) menaient une vie sédentaire, avaient leurs villages (secouas) et
a) Thcoph. Simocatta. Ed. Bonnse, p. 323.
2) . . . 2/Àaflrjvol xal "Avzac, o? ôxep norafibv "forpov où fiaxpov rrjÇ èxdvTj O^Oyç ïdpvvzat. Procopio di Cesarea, La guerra gotica. Ed. D. Comparetti, vol. I, p. 187.
3) "EOvï] zà 'Avzcov àpLerpa ïdpuvrcu. Idem, ibidem, vol. III, p. 23.
cultivaient la terre (tous àypoùç)1). En outre, ils étaient organisés en tribus et avaient leurs princes. Au cours du VIe s., ils commencèrent, en vue de pillage, leurs incursions dans les provinces byzantines, au sud du Danube; mais aussitôt qu'ils avaient ramassé du butin et pris des esclaves, ils rentraient chez eux.
C'est Byzance elle-même qui, la première, permit aux Slaves daciens de s'installer dans les terres au sud du Danube. Afin d'obvier aux inconvénients d'attaques incessantes, les Byzantins eurent recours, entre autres, au moyen bien connu à Rome et à Byzance de se faire des alliés (fœderati) même des barbares qui menaçaient l'empire. A ces fins, les empereurs cédaient généralement des terres limitrophes à leurs fédérés; leurs princes recevaient aussi de Byzance un impôt annuel (annona). Ainsi, en 545, Justinien voulut céder aux Antes la ville de Turris, avec l'obligation pour ceux-ci de défendre la frontière contre les Huns2). A cette époque, il y avait dans l'armée byzantine des détachements entiers de Slaves; plusieurs parmi ces derniers arrivèrent jusqu'aux plus hautes fonctions, par exemple, Hilboude, Dabragèse, Svaroun, etc.
Pendant les règnes des empereurs successeurs de Justinien I, les fréquentes guerres de Byzance avec la puissante Perse affaiblirent la résistance byzantine contre les Slaves. Sous le règne de l'empereur Phocas (602 — 610), notamment, le gros des armées byzantines du Danube étant parti pour la Perse, les terres balkaniques restèrent sans défense et les Slaves du bas Danube en profitèrent pour s'établir dans les fertiles provinces de Mésie, Thrace et Macédoine qu'ils connaissaient déjà par leurs incursions antérieures; d'autre part, du temps d'Heraclius (610 — 641),
*) Excerpta a Menandri, Historia. Ed. Bonnœ, p. 405.
2) Niederlé (Antiquités slaves. Prague, 1906, vol. II, p. 400, en tchèque) suppose que Turris est la ville actuelle de Pirot, à l'ouest de Sofia. Cependant, la note de Procope: elç Tiàhv àp%acav, Toùppcv ôvojua. 9] xûvat fûv D7tep Kozapbv "Iavpov (La guerra gotica, II, 295) indique la position de cette ville quelque part au delà du Danube.
des nouveaux venus, les Arabes, grossirent le nombre des ennemis de l'empire. C'est alors que la Byzance d'Europe, occupée en Perse, Syrie et Egypte, devint l'arène de puissantes attaques et de pillages de la part des Slaves, Avares et autres, attaques qui se portèrent jusqu'aux portes même de Constantinople et en Péloponèse. C'est alors également, c'est-à-dire dans la première moitié du VIIe s., que s'effectua la plus grande colonisation définitive des Slaves au sud du Danube. Tous les documents contemporains en témoignent; tels, par exemple, la chronique d'Isidore de Séville et de son continuateur, la géographie arménienne, dite de Pseudo-Moïse de Khoréné, les actes de St-Démétrius de Salonique, etc.
Les Slaves de la Macédoine appartenaient à la branche orientale sud-slave.
Les Slaves du sud, avant de s'établir dans les contrées qu'ils habitent aujourd'hui, occupèrent pendant un certain temps les provinces de la Pannonie sur le moyen Danube et la Dacie. A cette époque déjà, ils formaient deux branches distinctes au point de vue ethnique et linguistique, *) la branche occidentale (pannonienne) et la branche orientale (dacienne). Les Slaves pannoniens, qui se trouvaient sous la dépendance politique des Avares, descendirent vers l'Adriatique et s'installèrent entre cette dernière et le Danube. Les Slaves daciens ne quittèrent pas tous leurs habitations; la plupart de ceux qui demeuraient entre le
l) Une unité linguistique slave n'existait pas non plus à l'époque de la patrie commune des Slaves. Le connaisseur le plus attitré en matière de philologie paléoslave, le professeur Jagié, conclut ainsi ses recherches sur cette question: «Il est plus que vraisemblable, on peut même dire qu'il est certain, qu'à l'époque préhistorique de la langue slave, alors qu'on pourrait supposer une prélangue slave, existaient déjà pas mal de différences de dialecte. Il n'y eut pas unité de langue paléoslave sans dialectes. » (Einige Streitfragen. 3. Eine einheitliche slavische Ursprache? Dans l'Archiv fur slavische Philologie, XXII, p. 38).
Danube et les Karpathes, y restèrent. En revanche, ceux qui habitaient entre les Karpathes et la mer Noire traversèrent le Danube pour s'établir, les uns en Mésie et en Thrace, les autres en Macédoine, Thessalie, Péloponèse et les îles égéennes. La colonisation s'effectuait par tribus; ces dernières portèrent dans leur nouvelle patrie leurs anciens noms, leurs traditions et leurs dialectes, car à cette époque déjà, les différents groupes de Slaves se distinguaient par des divergences de language. Le professeur d'histoire serbe à l'Université de Belgrade, St. Stanoévitch, dit à ce sujet: «Toutes les tribus, installées dans les contrées d'Okhrida et de Dèbre, la Morava bulgare et le Timok à l'est, avaient une parenté linguistique et ethnique étroite1).»
En voici les principaux témoignages d'ordre historique, ethnographique et linguistique. Ils attestent tous que les Slaves mésiens, macédoniens, thraciens, thessaliens et moréens formaient une vaste entité ethnique et linguistique, qu'ils possédaient déjà dans leur patrie, au nord du bas Danube (en Dacie):
1° — La géographie arménienne du VIIe s., attribuée à Pseudo-Moïse de Khoréné, relate: «Au sud se trouve la Thrace proprement dite, au nord, la grande Dacie, dans laquelle habitent 25 tribus slaves . . . Ces Slaves, ayant passé le fleuve Danaï (Danube), s'installèrent dans une autre contrée, en Thrace 2) et en Macédoine, et pénétrèrent même en Achaïe (Grèce) et en Dalmatie3). »
2° — La chronique du couvent Castamonite au Mont Athos relate que les tribus slaves des Rynchiniens et des
x) Histoire du peuple serbe. Belgrade 1910, 2e édit., p. 32 (en serbe).
2) Dans la Géographie arménienne, la Thrace englobait aussi la Mésie. Cf. Géographie arménienne du VIIe s. Texte et traduction. Publié par K. Patkanoff. Pétrograde 1877, p. 18 à 22.
3) K. Patkanoff, Extraits d'un nouveau manuscrit de la géographie attribué à Moïse de Khoréné (« Journal du ministère de l'Instruction publique ». Pétrograde, n° 226, p. 26, en russe).
Sagoudates, s'étaient établies dans les environs de Salo nique, venant de la Bulgarie : « Pendant le règne des empereurs impies, les iconoclastes, qui faisaient la guerre aux saintes images, les peuples des confins danubiens, les Rynchiniens ainsi nommés, ou plutôt Vlacho-Rynchiniens et les Sagoudates, profitant de l'anarchie d'alors, après avoir occupé la Bulgarie et s'être étendus peu à peu dans différentes directions, conquirent la Macédoine. Enfin, ils vinrent à la sainte montagne d'Athos avec leurs familles, n'ayant rencontré aucune résistance. Quelque temps après, on leur enseigna l'Evangile, ils y crurent et devinrent chrétiens fervents1). »
Les actes de St-Démétrius de Salonique relatant les événements du VIIe s., nous fournissent des détails sur ces mêmes Rynchiniens qui habitaient à l'est de Salonique, et sur les Sagoudates à l'ouest de la même ville2).
3° — Théophylacte, archevêque d'Okhrida, à la fin du XIe s., parlant de l'établissement des Slaves en Thrace, en Macédoine et en Illyrie (Albanie) établit clairement que ces Slaves, plus tard dénommés Bulgares, venaient, non pas de la Pannonie, mais de la Scythie, la Russie méridionale : « Quand », écrit Théophylacte, « ce peuple (il s'agit des Avares) se retira, un autre plus déloyal et cruel, le remplaça: ce furent les Bulgares (= Slaves) ainsi nommés venant des confins de la Scythie . . . Et, étant donné qu'ils vainquirent toute l' Illyrie, l'ancienne Macédoine jusqu'à Salonique et une partie de la Thrace, notamment les environs de Berrcea (Stara-Zagora), Philippopoli et les régions montagneuses adjacentes, ils s'y établirent en vrais citoyens3). »
*) P. Ouspensky, Histoire du Mont Athos, vol. III, p. 311 (en russe). Le chroniqueur grec, défenseur des saintes images, place tendancieusement la colonisation des Slaves au temps des rois iconoclastes, au VIIIe, au lieu du VIIe s.
2) Tougard, De l'histoire profane. Paris 1874, p. 148, 150 et passim.
3) Theophylactus, Historia martyrii XV martyrum. Patr, grœca, t. CXXVI, col. 189.
4° — Dans les notes supplémentaires à l'ancienne traduction bulgare de la Chronique de Manassès il est question d'une première émigration des Slaves en Macédoine au début du VIe s. En effet, les colons venant de la Valachie, traversèrent le Danube près de Vidin et se dirigèrent vers la Macédoine qu'on désigne dans les anciens documents bulgares sous le nom de «Terre inférieure»1). D'après le manuscrit de la Bibliothèque du Saint Synode de Moscou on sait que: « Sous le règne de l'empereur Anastase (491 à 518) les Bulgares (lisez: Slaves) commencèrent à occuper ce pays. En traversant le Danube à Vidin, ils se mirent tout d'abord à occuper la Terre inférieure, celle d'Okhrida; ensuite ils conquirent le reste du pays2). »
5° — Lorsque le prince Asparoukh passa au sud du bas Danube, en 679, et fonda l'Etat bulgare dans la Mésie inférieure, il trouva sept tribus slaves qui y étaient déjà installées {SxXaocvœv idvcov ràç hfofièvaç Itctù. yevedfg); une autre tribu slave, les Sévères, s'était établie plus au sud, dans les cols du Balkan oriental3).
6° — Les Slaves établis dans leur nouvelle patrie en Mésie, en Thrace et en Macédoine, conservèrent pour longtemps leurs anciens noms de tribus d'au delà du Danube. Ce fait ethnographique confirme les témoignages historiques de l'unité ethnique de ce groupe de Slaves et l'idée de leur issue d'un foyer commun antérieur se trouvant d'abord dans la Russie sud-ouest, ensuite en Roumanie.
x) Dans une charte du roi bulgare Constantin Assen de 1277, on lit: « Dans la Terre inférieure, sur la colline Virpino, vis-à-vis de la ville de Scopié». — (G. A. Ilinsky, Chartes des rois bulgares. Moscou 1911, p. 15, 112, en russe.) L'appellation « Terre inférieure » est conservée de nos jours encore chez les Bulgares de Macédoine pour désigner la contrée s'étendant depuis Ostrovo et Vodéna jusqu'à Salonique.
2) Recueil du ministère de l'Instruction publique, vol. VI, p. 328 (en bulgare). — J. Ivanoff, Antiquités bulgares en Macédoine, p. 145.
3) Theophanes, Chronographia. Ed. de Boor, p. 358, 359. — Nicephori Breviarium. Ed. Bonnae, p. 40.
Ainsi le nom de la tribu russe « les Sévères » rappelle celui des Sévères {Zèftspecç) établis avant 679 sur les cols orientaux du Balkan. La tribu russe des Smolianes nous rappelle la tribu du même nom, installée en Macédoine orientale et en Thrace de sud-ouest. Les Drégovitchs russes (dans Constantin Porphyrogénète : Apoufoopizac) portent le même nom que les Drougovites en Macédoine (dpooy ouftizat) 9 qui, au VIe et Xe s., habitaient au nord-ouest de Saloninbe, et que l'archevêque D. Chomatiane signale plus tard (au XIIIe s.) vers Tétovo, en Macédoine septentrionale. D'après la chronique du couvent Castamonite, les Sagoudates et les Rynchiniens venaient aussi du nord et, après avoir séjourné un certain temps en Bulgarie septentrionale, se sont installés en Macédoine 1). La plaine entre les Karpathes et le bas Danube, peuplée au cours du VIe et VIIe s. de Slaves, portait le nom de Slavinia (ï/.kautvid). Après l'établissement d'une grande partie de ces Slaves en Macédoine, la dernière est appelée par les Byzantins, aux VIIe et VIIIe s., Slavinies de Macédoine. Le nom de l'ancienne ville russe de Pliskov (aujourd'hui Pskov) rappelle l'ancien camp retranché bulgare Pliskov ou Pliskova. Les noms des villes russes Péréïaslavle et Péréïaslavets rappellent les villes bulgares: Preslavets sur le bas Danube et l'ancienne capitale bulgare, Preslav, etc.
7° — A l'unité ethnique des Slaves daciens descendus en Mésie, en Thrace et en Macédoine correspondait une unité linguistique. Les Slaves pannoniens, connus plus tard sous le nom de Croates, Serbes et Slovènes, formaient de leur côté un groupe linguistique à part, différent de leurs voisins de l'est. La ligne de partage entre les deux branches longeait le Danube depuis Budapest jusqu'à l'embouchure de la Morava, suivait le cours de celle-ci jusqu'à ses sources, puis se dirigeait à l'ouest pour aboutir à la mer Adriatique vers les bouches du Drin. Le fait est attesté par l'ancienne toponymie où l'on a conservé les particularités linguistiques
a) V. plus haut, p. 46.
de la branche orientale, notamment l'emploi des sons cht, jd (dj) eà, on, en, etc. Ainsi, la prononciation cht est conservée dans le nom même de la capitale hongroise Pest, et dans d'autres localités hongroises: Pesty Frigyes, Kis Pestêny, Nagy Pestény, Pestere, Pestes, etc. La prononciation du vieux slave e comme ea, Ta, à est attestée dans la toponymie de la charte de l'empereur Basile II de 1019: SpàjuLoç, (au lieu de Srëmû), Ataaxoupx^bv (Lëskovïtsï), HpcÇdpedva (Prizrënû), Zouvdèaoxa (Sontëska), etc. La même charte donne la prononciation des voyelles nasales dans les noms de localités comme: I(pevzèpo/j.ov (Smendérovo), Zouvdèaaxa (Sontêska). Les noms des localités ci-dessus mentionnées: Pest, Sirmie (dpdjuos), Smédérovo, Leskovets, Prizrend, etc., déterminent la ligne à l'est de laquelle étaient établis les Slaves de la branche orientale, plus tard appelés Bulgares.
Une quantité de mots hongrois et roumains empruntés à la langue des Slaves de Dacie confirment une fois de plus la thèse énoncée. Tous ces emprunts attestent les particularités linguistiques propres aux populations slaves de la branche orientale, aujourd'hui magyarisées ou roumanisées, et dont les congénères habitent encore la Mésie, la Thrace et la Macédoine. Nous ne citerons que quelques exemples que nous ferons suivre de l'ancienne forme bulgare dont ils dérivent. Dans le hongrois: mostoha (machteha), mezsgye (mejda), rozsda (rûjda), lencse (lenchta), szerencse (sûrenchta), ontok (ontùkû), bolond (blondû), donga (donga), gomba (gomba), galomb (golombû), goromba (grombû), kondor (kondrû), konkoly (konkolï), kompona (kompona), koncz (konsû), korong (krongù), lanka (lonka), munka (monka), abroncs (obrontchï), pank (paonkû), szombat (sombota), czomszed (sonsëdû), otromba (tromba), gerenda (grenda), péntek (pentûkù), rend (rendû), szent (sventù), etc. Dans le roumain: grindâ (grenda), gânsac (gonsûkû), colinda (kolenda), mândru (mondrù), munca (monka), oglinda (oglendalo),
rind (rendû), sfînt (sventû), scump (skompù), stînjen (senjmù), sâmbâta (sombota), etc.1).
8° — D'anciens documents dès le VIIe s. déjà, nous ont laissé des indices témoignant de l'unité linguistique entre les Slaves de la Macédoine et ceux de la Mésie et de la Thrace. Quant à la langue serbo-croate de cette époque, elle présentait des particularités qui la distinguaient de la langue liturgique slave, un dialecte macédonien. Le philologue serbe L. Stoïanovitch, dans son discours de réception à l'Académie des sciences à Belgrade, a démontré qu'au Xe s. déjà le serbo-croate différait sensiblement du vieux slave liturgique2). En ce qui concerne le système phonétique du Xe s., voici les analogies entre
le vieux slave liturgique de Macédoine et le serbo-croate
-Ê (à, eâ, ia) e
a (on) ou
a (en) e
i\i (cht) é
mn (jd) dj
S (dz) z
Voici quelques exemples, dont la plupart sont tirés des documents grecs concernant les noms de localités et de
x) Pour plus de détails, Cf. Miklosich, Die slavischen Elemente im Magyarischen. Wien 1872. (Denkschriften der Akademie der Wissenschaften, XXI). — Miklosich, Die slavischen Elemente im Rumànischen. Wien 1868. (Denkschriften der Akademie der Wissenschaften, XII). — O. Asbot, Quelques notes, etc. (Bulletin de la section linguistique et littéraire de l'Académie des sciences à Pétrograde, vol. VII [1903], livre IV, p. 246 et suiv.). — A. Byhan, Die alten Nasalvokale in den slavischen Elementen des Rumànischen (Fùnfter Jahresbericht des Instituts fur rumànische Sprache zu Leipzig. Leipzig 1898, p. 298 et suiv. — A. I. Yatsimirsky, Les emprunts slaves dans le roumain (Recueil d'études dédié à Lamansky, vol. II, p. 792, 819, en russe). — A. 1. Yatsimirsky, dans le Recueil dédié à A. I. Sobolevsky par ses élèves et ses admirateurs. Pétrograde 1905 (en russe).
a) Cf. « Glas » de l'Académie des sciences de Belgrade, vol. LUI, 14.
personnes en Macédoine slave: Le prince de la tribu slave des Rynchiniens, à l'est de Salonique, est nommé nspfioùvdoç (Ilp-kÔAHt, sh = oun) dans les Actes de St-Démétrios de Salonique du VIIe s.1). Dans une charte de 982, relative à l'achat de terres en Chalcidique, les témoins slaves portent les noms: Nicolas Tou Aedvxou (J]/btko, -b = eâ), Antoine Pw^xd^va (PAiKaBHHa, x* = on), Basile, Stoïmir, Vlassi Vladko2). La charte de l'empereur Basile II de 1019 mentionne ainsi les noms de localités en Macédoine et dans ses confins: IlpiXaizoç (Ilpiui-fent, £ = à), Aedftoh (JJ'BBOJI'B, 'B = eâ), ïlpôaaxoo, (llpoC'EK'b, 3j = â), loDVTiacrxov (C;ftTrECKa, * = oun, £ = ia), Ilpc^dpidva IlpHsp'BH'L, -e — ia). TpcàdcrÇa (Cp-Eabiib = Sofia, £ = ia, b = i)3). La chronique de J. Skylitsès du XIe s.: JlpUanoç (-fc = à), BaXaohÇa (B'BJiacnua, 'è = à), IJpôaaxoç (-E = à), Ilpcadiava ('è = ia), le chef bulgare de Scopié Boïzd%oç (BonTExt, 'fe = â), etc.4). Théophylacte, archevêque d'Okhrida, de la fin du XIe s. : Bpayal-qviz^a (Ep'ferajibHHiia, •fc = â, b = i)5). La grande ville macédonienne de Monastir, qui porte le nom slave de Bytolia (BbiTOJiia), conserve dans ses anciens monuments l'ancienne consonnance bulgare avec «, y (= h): dans la géographie de l'Arabe Idrisi de 1153: Butili6); dans l'itinéraire de Guillaume de Tyr qui visita cette ville en 1168: Butella7). Dans le practicon du monastère de Notre-Dame de Pitié, près de Stroumitsa, de 1152, nous lisons les noms de personnes et de localités suivants: Aeaaxo^kC,a (JI-BCKOBHija, -B = eâ), AsanirÇa (JI'Ennija, 'B = eâ), Apsdvoftov (JJp-EHOBO,
x) Tougard, De l'histoire profane, p. 148 et passim.
2) J. Ivanoff, Antiquités bulgares en Macédoine, p. 22.
3) Publiée par Goloubinsky, Esquisse de l'histoire des Eglises orthodoxes. Moscou 1871, p. 259 et suiv. (en russe), et plus tard par H. Gelzer dans Byzantinische Zeitschrift, vol. II (1893), p. 42 à 46.
*) Dans G. Cedrenus, Hist. Compendium, passim.
5) Historia martyrii XV martyrum. Patr. graeca, t. CXXVI, col. 201.
6) Tomaschek, Zur Kunde der Hâmus-Halbinsel. Wien 1887, Teil II, 73.
7) Historia rerum in partibus transmarinis gestarum. Patr. latina, t. CCII, col. 783.
-fe = eâ), Mnpsaovix (Bp,È3HHKT>, 'fe = eâ), BedXrjv (E-ejihh'L, £ = eâ)1). Démétrios Chomatiane, au commencement du XIIIe s., transcrit le nom de la ville de Tétovo en Macédoine du nord par Xredro^o (pour Xt"etobo, 'fe = eâ). Une charte de 1345 mentionne pour les environs de Serrés: npcdaaxa (IIp^CEKa, 'B = ia, a), UpoiToxvkv^q (npoTOKHA3H, ûi = en) 2). La bourgade de Lagadina, au nord de Salonique, porte, dans les anciens monuments (G. Acropolita), le nom de Aayyààa. (provenant de Ji*n>, a* = an). L'évêque de la même bourgade porte, dans une lettre du pape Innocent III, le titre de Langardensis (* = an)3).
Les Slaves qui ont pénétré par la Macédoine en Albanie et en Epire, appartenaient à la même branche orientale. Dans la toponymie de ces provinces, on rencontre des noms tels que: Sventogorani (CBAToropaHH, a = en) dans une charte de 1274 4); Apeavoficoxôç (flp'BHOBO, ^ = eâ) dans le poème de Manuel Philos de 1305 5); dans une charte de 1321 : Tptareauixov (TptCT'EHHK'b, 1* = eâ), dpedvoftov (3p-BH0B0, 'B = eâ)6).
Les emprunts lexicaux de jadis faits par les Grecs, les Albanais et les Koutsovalaques à la langue des Slaves de Macédoine sont aussi très instructifs. On retrouve dans ces mots empruntés l'ancienne prononciation caractérisant les dialectes de la Macédoine, de la Thrace et de la Mésie, distincte de celle de la langue serbo-croate. Ainsi, les Koutsovalaques prononcent: Pirliap (IlppurEnt, -fe = ia), Preaspa (Ilp-Bcna, -fe = ea), neveast (HeB-Bcma,
*) Le Petit, Le monastère de Notre-Dame de Pitié (dans le Bulletin de l'Institut archéologique russe à Constantinople, VI, p. 34 à 46.)
2) Miklosich et Millier, Acta et diplomata graeca, t. V, 113, 114.
3) 0. Tafrali, Thessalonique au XIVe siècle. Paris 1813, p. 92.
*) Hahn, Reise durch die Gebiete des Drin und Wardar. Wien 1867, p. 277.
') Lopareff, Le poète byzantin Manuel Philos. Pétrograde 1891, p. 53 (en russe).
6) ' ApafîavTcvôç, Xpovoypayia rrjç 'Hnelpoo. ^Ev ''A&rjvouç 1856—57, II, p. 304, 305.
£ = ea), zmeana (H3MfcHa, £ = ea), streaha (cTp-fcxa, -fe = ea), seaverle (= le vent du nord, cfeBepi>, 1s = ea), etc. Le grec moderne des parages sud-macédoniens contient aussi de pareils emprunts: la haute montagne de la Macédoine du sud, Ch'Êjkhhk'b, est appelée par les Grecs 2ved&xo (£ = ea), ipœuoç, (xp-fen-b, -fe = à), zoadfjXa (irtiiiHJiKa, 'fc = a), oavôç (cêho, £ = à), etc. Le nom de la ville Leaskovik, en Albanie méridionale, atteste aussi la prononciation archaïque, rfc = ea (JLfccKOBHK'L)1). Enfin, le dialecte moderne de la Macédoine slave, diffère essentiellement du serbo-croate, soit par ses archaïsmes, soit par ses formes nouvelles, qui dérivent de l'ancienne langue liturgique; il constitue l'ensemble de la langue parlée en Mésie et en Thrace. Nous en parlerons plus loin.
Quelques mots sur la branche occidentale des Slaves du sud.
Les Slaves pannoniens, les futurs Serbes, Croates et Slovènes, s'installèrent au VIIe s. dans les provinces nordouest de la péninsule balkanique. A la fin du VIe s., soit en 586 à 587, 598, 600 et 602, ils intensifièrent leurs attaques contre l'Italie et l'Istrie, conquirent la Dalmatie et s'y établirent pendant le règne de Phocas (602-610). Du temps d'Héraclius, l'empereur suivant (610-641), se fit la plus grande colonisation des Serbo-Croates dans les pays qu'ils occupent de nos jours. Les seuls renseignements que nous
*) En ce qui concerne les emprunts slaves au grec, cf.: Miklosich, Die slavischen Elemente im Neugriechischen (Sitzungsberichte der Akademie der Wissenschaften. Wien, B. LXIII). — D. Matoffy Etudes gréco-bulgares (Recueil du Ministère de l'Instruction publique. Sofia. Vol. IX, 21 et suiv., en bulgare). — M. Fasmer, Etudes gréco-slaves (Bulletin de la section linguistique et littéraire de l'Académie des sciences à Pétrograde. Vol. XI, XII, en russe). — Hilferding, Ouvrages réunis. Vol. I, p. 281 — 296 (en russe). — P. A. Lavroff a touché la question dans une critique (Journal du Ministère de l'Instruction publique. Pétrograde, n° 336, en russe). — S. Mladénoff dans sa critique sur le travail cité de Lavroff (Revue périodique. Sofia. Vol. LXIII, en bulgare). — L. Niederle, Antiquités slaves. Vol. II, 441 et suiv. (en tchèque). — V. Vassileff, Les Slaves en Grèce (Vyzantiisky Vrémennik, vol. V, 436 et suiv., en russe).
avons sur ces événements émanent de l'empereur Constantin Porphyrogénète, Xe s. Malgré leur caractère légendaire par endroits, étant puisés à des sources officielles, ils constituent au fond le seul document historique qui relate la dite colonisation.
« Le pays des Croates, raconte entre autres Constantin Porphyrogénète, s'étend depuis la rivière de Tsétina1), englobe le littoral jusqu'aux confins de l'Istrie, notamment jusqu'à la ville d'Alboun et dépasse même la province istrienne. Du côté de Tsétina et de Khléviana, le pays croate touche à la Serbie. Cette dernière s'étend à l'est, ayant au nord les Croates, au sud les Bulgares. » En ce qui concerne l'établissement des Serbes, le même écrivain relate: « Les Serbes, après avoir traversé le Danube, prièrent l'empereur Héraclius, par l'entremise du gouverneur de Belgrade, de leur assigner une autre habitation. Et puisque la Serbie actuelle ainsi que la Paganie, la contrée des Zakhloumiens, celle des Kanalites et la Travounie avaient été dévastées par les Avares (ils en avaient chassé les Romains qui vivent actuellement en Dalmatie et à Durazzo), l'empereur installa sur ces terres les Serbes qui devinrent ainsi sujets de l'empereur des Romains»2).
Les recherches des spécialistes modernes sur la colonisation des tribus serbes ont abouti aux mêmes résultats : elles placent l'établissement des Serbes entre le Danube, la Morava et la mer Adriatique. Nous n'en citerons à cet égard que le dernier travail capital du professeur tchèque Iretchek, sur l'histoire des Serbes. Iretchek détermine ainsi les frontières de l'ancienne résidence serbe: « Le territoire entre les rochers du Monténégro et ses alentours et le bassin de la Morava est la plus ancienne et la plus durable demeure du peuple serbe. » Et ailleurs : « Parmi les tribus slaves qui sont descendues dans la péninsule balkanique, les Serbes proprement dits s'étaient établis à l'origine
x) En Dalmatie, à l'est de la ville de Spliet (Spalato). 2) De Thematibus, 30, 32.
dans l'intérieur du pays, un peu loin du Danube et de la mer, dans les vallées des fleuves Lim, Ibar et Morava occidentale. » Ou encore : « Le pays des Serbes proprement dits embrassait ainsi le territoire du Lim et de la Drina supérieure, avec la Piva et la Tara, la vallée de l'Ibar et le cours supérieur de la Morava occidentale»1).
Les Slovènes, ce petit peuple slave d'environ 1,500,000 âmes, occupe actuellement le territoire entre la rivière Mour, le Mont Triglave, l'Isonzo et le littoral adriatique jusqu'à Trieste et Fiume, ainsi que la partie nord de l'Istrie. Les plus anciens monuments en langue slovène, ainsi que le slovène moderne, témoignent dans certains cas d'une affinité avec la langue bulgare plutôt qu'avec la langue serbocroate, circonstance qui fit naître chez le grand philologue slovène B. Kopitar l'hypothèse d'une ancienne unité territoriale et linguistique slovéno-bulgare. L'établissement postérieur des Serbo-Croates entre les Slovènes et les Bulgares aurait coupé en deuxle peuple slovéno-bulgare d'autrefois2). Séparées depuis, les deux branches continuèrent leur vie à part et les nuances de leurs dialectes s'accentuèrent de plus en plus pour aboutir à deux langues modernes assez distinctes l'une de l'autre3).
Les Slaves macédoniens adoptent le nom politique
et national de Bulgares.
Parmi les tribus slaves qui s'étaient établies en Macédoine, les documents grecs mentionnent: les Berzites, dans la Macédoine centrale et occidentale, entre le Vardar et le lac d'Okhrida; les Drougovites, entre Monastir et Salo-
x) C. Jirecek, Geschichte der Serben. Gotha 1911. Vol. I, 9, 10, 120. (Le travail de Iretchek a été traduit en serbe d'après le manuscrit par Y. Radovitch, professeur d'histoire à l'Université de Belgrade).
2) B. Kopitar, Glagolita Glozianus, Vindobonse 1836, p. XXX, XXXI.
3) Il se peut même que les Slovènes descendaient de la branche orientale des Slaves du sud, notamment de ceux qui occupaient la Hongrie actuelle.
nique; les Sagoudates, entre Salonique et Verria; les Rynchiniens, entre Salonique et Strouma; les Strymoniens occupaient le cours moyen et inférieur de la Strouma; les Smolianes, à l'est, occupaient la région de Drama et le cours moyen de la Mesta. A ces Slaves macédoniens se rattachaient les Slaves qui avaient pénétré en Thessalie, au Péloponèse et dans l'Archipel: les Vélégézites, les Voïounites, les Milingues et les Yezertsi, etc. L'élément slave s'installa de même dans certaines parties de la presqu'île de Chalcidique, colonisée depuis des siècles par des Grecs.
Jusqu'au commencement du IXe s. les Slaves macédoniens vivaient groupés en petits Etats à la tête desquels se trouvaient les princes du clan. Ceux qui habitaient les environs immédiats de Salonique étaient soumis à cette ville, tout en conservant leur indépendance intérieure, ou étaient considérés comme ses alliés. Les autres tribus demeurèrent tout à fait indépendantes guerroyant avec les Byzantins, soit en entreprenant des expéditions contre la ville de Salonique et les îles égéennes, soit en repoussant les troupes byzantines dirigées contre eux1). Vers le milieu du IXe s., la plupart des Slaves macédoniens firent partie de l'Etat bulgare fondé par les « Prébulgares ». En 865, le prince bulgare Boris convertit tout son peuple au christianisme et déclara la nouvelle confession religion d'Etat.
On appelle « Prébulgares » ce peuple guerrier touranien dont une horde, ayant à sa tête le chef Asparoukh, traversa en 679 le bas Danube et posa en Dobroudja les assises d'un nouvel Etat dans la péninsule balkanique. Leur forte organisation militaire permit à ces Prébulgares d'englober, de force ou bénévolement, les tribus slaves ennemies de Byzance. Grâce au grand nombre de la population slave et au christianisme qui, par les mariages mixtes, contribuait à la
x) Tougard, De l'histoire profane, p. 118 et suiv. — Theophanes, Chronographia. Ed. De Boor, p. 347, 364, 430. — Joannes Cameniata, De excidio Thessalonicensi. Ed. Bonnse, p. 495, 496, 514.
fusion des vainqueurs et des vaincus, la horde relativement petite des « Prébulgares » d'Asparoukh fut engloutie par les Slaves, et à la place des appellations locales des tribus, les Slaves adoptèrent le terme politique unifié des vainqueurs «Bulgares», tout en conservant leurs particularités ethniques et la langue slave, à l'instar de la fusion des Francs en Gaule, des Variagues (« Russes ») en Russie, etc. Tant que dura le processus d'assimilation, les Slaves se dénommèrent souvent différemment des << Prébulgares » ; leur langue, qui contribua au développement d'une vaste littérature, porta longtemps encore la dénomination de « langue slave ». L'assimilation terminée, la langue slave, jusqu'alors commune, commença à s'appeler « bulgare », alors même qu'elle différait complètement de celle des « Prébulgares ».
La fusion entre « Prébulgares » et Slaves avait commencé, même avant Asparoukh, dans la principauté au nord du Danube. Deux princes prébulgares, prédécesseurs d'Asparoukh, portaient des noms slaves: Gostoun et Bezmer1). On voit de bonne heure apparaître les Slaves dans la vie politique du royaume bulgare au sud du Danube. Ainsi, à la tête de la délégation bulgare, envoyée par Kroum à Constantinople en 809, pour négocier la paix, se trouvait le slave Dargamir2). En outre, les fils du souverain bulgare Omortag (814 à 831) portaient des noms slaves: Nravota ou Voïn, Zvinitsa, Malomir3). Dans la délégation bulgare chargée de négocier un traité d'alliance avec Louis le Germanique, en 864, figuraient aussi des Slaves. A cet égard, il est intéressant de noter les noms slaves des personnes de la cour princière de Boris en 869, qu'on trouve dans le manuscrit de Cividale: Bogomila, Vélégnève, Sobeslava, Hrsaté. L'héritier de Boris s'appelait Vladimir. Au cours du même IXe s., les deux premières capitales portent des
*) Dans la chronique généalogique des princes bulgares.
2) Theophanes, Chronographia, 497.
3) Theophylactus, Historia martyrii XV martyrum, P. gr. CXXVI, col. 193.
noms slaves: Pliskov, Preslav, etc. Au Xe s., l'assimilation des « Prébulgares » fut si complète que le royaume de Bulgarie était considéré comme le premier Etat slave par excellence. Déjà en 886, les disciples des apôtres slaves,expulsés de la Moravie par le clergé allemand, ne songèrent qu'à la Bulgarie slave où ils trouvèrent un accueil fraternel *). Vingt ans après, en 906, par suite des ravages causés par l'invasion hongroise, une partie de la population morave et slovaque trouva l'hospitalité et le salut dans la même Bulgarie slave2).
Plusieures causes contribuèrent à la fusion des deux races et à l'annexion de la Macédoine au royaume et à la nationalité bulgare. Tout d'abord ce fut l'animosité qui régnait chez les Bulgares (Slaves de Mésie et de Thrace) et chez les Slaves macédoniens envers Byzance, ce qui réunit Bulgares et Macédo- Slaves dans une action militaire commune, dirigée contre les Byzantins, telles, entre autres, les opérations de 688, 758, 759, 762 et 765. Le Salonicien Jean Caméniate (904) en racontant la manière de vivre des Slaves macédoniens à l'ouest de Salonique, poursuit: « Ils sont en relations commerciales avec les Bulgares depuis les temps anciens, d'autant plus qu'ils vivent la même vie et ont les mêmes besoins. Une paix profonde et merveilleuse règne entre eux »3). L'unité ethnique entre Slaves macédoniens et Slaves bulgares facilitait le projet des princes de l'Etat bulgare de réunir sous leur sceptre tous les Slaves voisins. Et tandis que les Slaves macédoniens collaboraient dans ce but, les Serbo-Croates, se considérant comme un groupe ethnique différent, répondirent aux tentatives des princes bulgares par une action armée. L'unité de langue, la littérature commune, le christianisme, le rite orthodoxe
*) « Vie de St-Clément d'Okhrida » par Théophylacte. Cf. l'édition de Fr. Miklosich ou celle de Migne.
2) Le fait est attesté par l'empereur C. Porphyrogénète (De Administrando imperio, cap. 41) et par « La vie de St-Naoum », un document contemporain (J. Ivanoff, Antiquités bulgares en Macédoine, p. 53, 54, 58).
3) Cameniata, p. 496.
grec de Mésie, Thrace et Macédoine contribuèrent fortement à cette fusion.
Une fois l'assimilation commencée, les rois bulgares eux-mêmes en devenaient les instruments. En effet, Boris offre d'hospitalité en 886 aux disciples des apôtres slaves, Cyrille et Méthodes : Clément, Naoum, Angélarius, Constantin, etc., et il envoie Clément en Macédoine. Son successeur, Siméon, y envoie Naoum. Boris lui-même se retire dans ses vieux jours dans les monastères de Preslav et donne l'exemple de l'abnégation chrétienne. Le frère et les neveux de Boris invitent les jeunes littérateurs au travail en langue slave; Siméon le Grand, lui-même ami des lettres, entasse des livres slaves dans son palais et devient ainsi un nouveau Ptolémée pour la terre bulgare. Il encourage les travaux ecclésiastiques et littéraires en Macédoine, sous la direction de Clément, Naoum et leurs disciples. Il dirige dans la Bulgarie danubienne une école littéraire, entouré de Jean Exarque, de l'évêque Constantin, du prêtre Grégoire, etc.
C'est ainsi, qu'enfin, grâce aux conditions ci-dessus indiquées, se produisit l'assimilation physique et morale des deux races et que naquit le nouveau peuple, les Bulgares, de langue slave « le bulgare ». L'élément touranien, relativement minime, se fondit à tel point dans la majorité slave, qu'il ne resta aucune trace de la langue prébulgare dans le bulgare moderne.
De tous les peuples, dont le sort avait été lié aux Balkans et qui ont séjourné en Thrace, en Mésie et en Macédoine, tels que les Celtes, Romains, Huns, Avares, Slaves, Byzantins, Turcs, seul le peuple bulgare, grâce à sa ténacité, put surnager au cours des siècles. Et si la nationalité se détermine par la conscience de l'unité manifestée dans la langue, l'origine, les coutumes, la manière de vivre et les tendances communes, le peuple bulgare a toutes ces qualités. Bien plus, il forme un noyau compact dans les Balkans; il a été au bénéfice d'une histoire unifiée; il a eu des joies et des souffrances communes, une religion,
une seule langue et une seule littérature, particularités qui font défaut à la plupart des nationalités voisines. Les Bulgares de Macédoine ont fait durant des siècles partie intégrante du patrimoine bulgare commun; c'est ce que nous allons démontrer dans les pages suivantes.
Les Bulgares macédoniens au moyen âge.
Luttes gréco-buigares.
Depuis la colonisation de la Macédoine par les tribus slaves au cours des VIe et VIIe s., ce pays a été jusqu'à nos jours fermé pour la race hellène, excepté ses confins les plus méridionaux, où se poursuit la lutte des deux éléments, grec et bulgare. Les vicissitudes politiques facilitèrent tantôt l'expansion grecque, tantôt celle des Bulgares. Les fondements de la force grecque étaient les villes mêmes de Salonique, Serrés, Verria, Castoria et les agglomérations rurales de la Chalcidique, du Pangée et du Roumlouk. Lorsque le pouvoir bulgare s'affermit dans la Macédoine méridionale, comme par exemple, aux XIXe, Xe, XIIIe s., l'élément grec se mit automatiquement sur la défensive, cramponné qu'il était seulement à Salonique et sur quelques points du littoral égéen. Mais, même dans ces cas, l'élément bulgare ne manqua jamais à ces bastions de l'hellénisme.
Salonique, la première forteresse de l'hellénisme en Macédoine, était entourée de tous côtés de Bulgares dès le moyen âge; elle ne communiquait avec le reste du noyau grec que par mer. Les stèles monolites qui marquaient la frontière méridionale de l'Etat bulgare en 904 furent érigées à 20 km. seulement au nord de Salonique1). Une forte colonie bulgare s'établit dans la ville même; au marché on parlait le bulgare. Le comptoir commercial de
*) Pour ce qui concerne la découverte de ces stèles et les inscriptions qu'elles portent, Cf. Bulletin de l'Institut archéologique russe de Constantinople, vol. III, 184 à 194. — J. Ivanoff, Antiquités bulgares en Macédoine. Sofia 1908, p. 7 à 9 (en bulgare).
l'Etat bulgare fut transféré au Xe s. de Constantinople à Salonique. C'est dans cette dernière ville également que naquirent les apôtres bulgares et slaves, les saints Cyrille et Méthode (IXe s.); c'est en dialecte vieux bulgare de la région de Salonique qu'ils prêchèrent l'évangile parmi les peuples slaves, et c'est dans ce dialecte enfin qu'ils traduisirent les saintes écritures et posèrent ainsi les bases de la littérature bulgare ancienne. Les écrivains grecs, comme Athanase de Paros, dans son acrostiche, devaient célébrer Salonique, quelques siècles plus tard, comme phare du bulgarisme1).
C'est à l'époque du premier royaume bulgare que s'affermit le sentiment national bulgare en Macédoine. Plusieurs conditions y contribuèrent: la puissance de l'Etat bulgare tout d'abord, où Byzance, le représentant de l'hellénisme, s'y maintenait à peine à Constantinople moyennant un tribut qu'elle devait payer à la Bulgarie. En second lieu, ce fut l'effervescence religieuse et littéraire, à laquelle la Macédoine bulgare prit une part considérable. La Macédoine donna au peuple bulgare ses premiers saints: les frères Cyrille (m. en 869) et Méthode (m. en 885) de Salonique, Clément d'Okhrida (m. en 916), Naoum d'Okhrida (m. en 910), Jean de Ryla (m. en 946), Prohor Pchinsky du district de Koumanovo (XIe s.), Gavril Lesnovsky du district de Kratovo (XIe s.), Yakim Ossogovsky du district de Kriva-Palanka (XIe s.).
*) Ecç tt]v 7repi(favfj deooaùovixrjv, zrjv èvejxdùaav zobç Oeocpopouç xal loaTTOGTÔÀovç xrjpoxaç z?jÇ BovXyapiaç KùpdXov xal Medà-
diov, OlifOl TZoltZtXOV
^OXftcœzdzr) ndXat ou, nofoç SeoaaXovixr}* Ilacplç yàp %p7}fjLa~Loaoa zwv vècov ''anoozbXwv, ^Andoaç Ô7iep7JÀa(jaç, zàç âUwç ô^ou/usvaç' ^Pâaza de zouzo àeixvuacv -fj vuv àvacpavelaa, cI(7Topecov -fj SaujuaoTT], xal Çsvœv poazoypdcfoç' e'Odev xal yapiOT-qpca, Tidvzoiv BooÀydpœv Idvq, loi âià KùpdXov zbv obv, abv xaatfvqzœ 6ùec.
Dans le même ordre d'idées, les tsars bulgares considéraient comme un devoir sacré de veiller à la sécurité du nouveau culte, de fonder des monastères, de bâtir des églises et d'accorder leur protection aux pères de l'Eglise et aux écrivains religieux. Déjà le premier souverain bulgare chrétien, Boris, avait fondé à Brégalnitsa (Macédoine du nord) une église somptueuse et avait envoyé en mission apostolique dans la Macédoine occidentale, Clément, un des plus fervents élèves des saints Cyrille et Méthode. Clément visitait la contrée, prêchait l'évangile, ouvrait des écoles pour grands et petits et bientôt le nombre de ses élèves s'éleva à 3500. Il fonda trois églises à Okhrida; l'une, le célèbre couvent, portant son nom1). En 900, fut bâti sur les bords sud du lac d'Okhrida un autre sanctuaire, le couvent de saint Naoum, un autre élève des apôtres slaves, que le tsar bulgare Siméon avait envoyé en mission en Macédoine pour remplacer Clément2). Plus tard, au Xe s., le tsar bulgare Pierre érigea le monastère de Ryla et le monastère Saint- Georges près Scopié, du siècle suivant, la Macédoine septentrionale s'enrichit encore de trois couvents: un à Pchinia, l'autre à Lesnovo et le troisième à Ossogovo. La Macédoine de l'ouest, elle aussi, avait ses couvents renommés : ceux de Bigor et de Pretchista. Parmi les écrivains ecclésiastiques de cette époque brillent surtout les noms de Clément et de Naoum, tandis que Hrabre, toujours à la brèche, déploie en Macédoine l'étendard de la défense nationale bulgare et chante les lettres bulgares, contre les Grecs, négateurs des droits, de la langue et de la littérature bulgares.
Enfin, à l'affermissement du sentiment national bulgare en Macédoine contribua surtout le transfert à Okhrida de la capitale et du Patriarcat bulgares.
x) L'œuvre apostolique et littéraire de Clément parmi les Bulgares de Macédoine est décrite magistralement par un Grec, l'archevêque Théophylacte : Bioç xac noforsia, etc. (édit. de Fr. Miklosich, de Migne, etc.).
2) Cf. «La vie de Naoum», du Xe s., découverte au Mont Athos par l'auteur de ce livre: J. Ivanoff, Antiquités bulgares en Macédoine, p. 50 et suiv.
Au moment même où, en 1018, Byzance fit main basse sur la Macédoine, le bulgarisme y était si fort au point de vue ethnique et moral, que le vainqueur fut obligé de maintenir l'autonomie intérieure du pays et ses droits ecclésiastiques. A cet effet, la ville de Scopié fut désignée par les Byzantins comme capitale des ducs de Bulgarie et Okhrida comme siège de l'« Archevêché de toute la Bulgarie »; l'existence de cet archevêché s'est prolongée durant sept siècles et demi, depuis 1018 jusqu'en 1767, et a fait de la ville d'Okhrida le sanctuaire le plus vénéré de la patrie bulgare. L'archevêché bulgare d'Okhrida avait sous sa juridiction une trentaine d'évêchés, entre autres ceux de Monastir, Castoria, Scopié, Vélès, Vodéna, Stroumitsa. Les archevêques, quoique Grecs pour la plupart, maintenaient l'autonomie de l'Eglise bulgare et respectaient les privilèges qui lui avaient été octroyés par l'empereur Basile II. Ils reconnaissaient tous le caractère bulgare du pays et portaient avec une certaine fierté le titre d'« archevêques bulgares». Théophylacte, à la fin du XIe s., protesta énergiquement contre le Patriarcat grec de Constantinople qui avait tenté de s'immiscer dans les questions d'ordre religieux en Macédoine: «Il n'a rien à faire avec les Bulgares,» disait-il. «Il n'a pas le droit d'ordination dans ce pays, qui possède son archevêque autonome, pas plus qu'un autre privilège quelconque » x). Théophylacte s'intitulait « Archevêque de Bulgarie » {àp^cemaxonoç Bo>j?<yapîag); Démétrios Chomatiane, «Archipâtre des Bulgares» (Troijuevdp^oç BouXydpcov)\ l'empereur Andronie II Paléologue affuble l'archevêque d'Okhrida du titre «Pasteur des Bulgares» (xocu.r}v BooÀydpcov), etc. Les évêques de Macédoine rivalisaient eux aussi de zèle pour faire ressortir qu'ils étaient chefs spirituels du peuple bulgare. Le métropolite de Monastir s'intitulait « Exarque de toute la haute Bulgarie » (içap%og nda-Qç âvw Boufyaptaç) ou bien « Exarque de toute la Macédoine bulgare » (iÇap^oç Tïdaïjç Boulyapmf Maxeâovlag); celui de
x) Theophylacti epistola XXVII. Ed. Meursio.
Castoria « Exarque de toute la Bulgarie ancienne » (è$ap%oç nàorjç naXatâç BouXyapiaç) ou bien « Primat de toute la Bulgarie » (npwTÔdpovoç, Tzâoyç, BooXyapiaç) ; celui de Stroumitsa « Exarque de la Macédoine bulgare » (£Çap%oç BouXyapcxr^ Maxedoviaç), etc.1).
Les mêmes archevêques grecs d'Okhrida glorifiaient dans leurs ouvrages les saints et les apôtres bulgares qui avaient prêché en Macédoine en langue bulgare. Ainsi, Clément d'Okhrida est célébré comme «luminaire de la Bulgarie » ((pwarrjp rrjg BooXyapîag); Jean Vladimir est « l'orgueil de la Bulgarie » (rrjç BouXyapiaç rb xaùyTjfia); Cyrille et Méthode et leurs disciples sont « le salut des Bulgares, les colonnes de la Bulgarie » {BouXydpcov rj oœrqpia., rîjç BooXyapiaç robç azùXooç), etc.
La domination byzantine auxXIeetXIIes., avons-nous dit, ne changea en rien la physionomie ethnique de la Macédoine. Au contraire, le joug étranger poussa le Bulgare macédonien à se révolter; la première révolution éclata vingt ans après l'installation des Grecs dans le pays, en 1040. Ces événements sont racontés en détail par le contemporain Jean Skylitsès2); ils témoignent de l'ardeur du sentiment national des Bulgares macédoniens et de leurs aspirations à la liberté. Le foyer de la première révolte était la ville de Scopié, appelée par le chroniqueur « ancienne métropole bulgare ». Dans l'espace d'une année, toute la Macédoine, Salonique exceptée, assiégée par 40,000 insurgés
*) Cf. Daniel de Moskopolé dans le titre de son ElaajcofiXT] dcdaaxaXia TZSptèyouaa Xe&xbv rer pdyXwaoov, etc., 2e édit. de 1802. — Grigorovitch, Esquisse d'un voyage dans la Turquie d'Europe, 2e édit., p. 95, en russe; la liste officielle des évêchés soumis au Patriarcat de Constantinople, dans le Recueil de Rallis et Potlis: Hùvzayjua tojv deccov xai lepwv xavôvcov, vol. V; Martin Krus, Turcograecia, p. 174- Ofeicoff, La Macédoine au point de vue ethnographique, p. 217 ; J. Ivanoff, Les Bulgares en Macédoine, p. 83, 190, 272.
2) J. Skyîitzes dans G. Cedrenus, Historiarum compendium. Ed. Bonnse,. II, 527. — B. Prokié, Die Zusâtze in der Handschrift des Johannes Skyîitzes, codex Vindob. hist. Graec. LXXIV. Mùnchen 1906, p. 35 à 36.
Bulgares, fut libérée du joug byzantin. Grâce aux troupes mercenaires normandes,l'insurrection fut étouffée; le chef des Normands, Haraldus, est glorifié plus tard dans les chansons Scandinaves sous le titre de « Bolgara brennir » (destructeur, incendiaire des Bulgares). La révolte reparut, en 1067, enThessalie, alors peuplée en partie de Bulgares 1). En 1073, c'est-à-dire 30 ans après la première grande insurrection macédonienne, les Bulgares de Scopié levèrent de nouveau l'étendard de la révolte contre l'autorité grecque, battirent les forces byzantines sur le Char et proclamèrent Constantin Bodin tsar des Bulgares. Okhrida, Castoria firent cause commune avec Scopié2). Cette fois, les Grecs, pour étouffer l'insurrection, eurent recours à des troupes franques mercenaires qui incendièrent, entre autres, le palais royal bulgare, ainsi que l'église patriarcale à Prespa, bâtie par le tsar Samuel, afin de faire disparaître en Macédoine tout vestige de l'existence d'un Etat bulgare3). Un autre soulèvement bulgare, en 1081, dans les régions d' Okhrida et de Vodéna, réussit à délivrer pour un certain temps toute la Macédoine à l'ouest du Vardar. En 1097, les Bulgares de la région de Monastir (Bytolia) se déclarent indépendants et attaquent les croisés, venant de l'Adriatique, de passage par la Macédoine occidentale. Guillaume de Tyr qui voyagea en 1168 à travers la péninsule balkanique et s'arrêta quelque temps à Monastir, en Macédoine, atteste l'importance des terres bulgares encore soumises aux Grecs et ajoute: « Les Bulgares, venus du nord, traversèrent le Danube et s'installèrent, depuis ce fleuve jusqu'à Constantinople et la mer Adriatique, en en occupant toutes les régions. Ce peuple changea les noms et les frontières des provinces de cette grande étendue de terre qui s'étend, dit-
*) Cecaumeni Strategicon. Ediderunt Wassiliewsky et Jernstedt. Petropoli 1896, p. 69 à 70.
2) Skylitzes et Cedrenus dans les ouvrages cités, II, 715 à 717. — Prokicy p. 35 à 36.
3) Fr. RaZki dans le « Rad » de l'Académie de Zagreb, XXV II, 128.
on, 30 jours de marche en longueur et plus de 10 jours en largeur. Cette terre s'appelle la Bulgarie »1).
Vers la fin du XIIe s. la lutte des deux races reprit de nouveau en Macédoine. L'insurrection bulgare de Tirnovo en 1186 ressuscita le royaume bulgare. Dix ans plus tard, en 1195, les troupes bulgares firent leur apparition dans la Macédoine orientale, aux environs de Serrés, alors « peuplés de Bulgares », comme l'affirme l'historien contemporain grec Nicétas Choniate. L'armée grecque y fut défaite et son chef, Alexis Aspiète, fait prisonnier 2). L'année suivante, en 1196, les Bulgares de la Macédoine centrale proclamèrent leur indépendance; leur chef, Dobromir Strez, conquit les forteresses de Stroumitsa et de Prossek et choisit cette dernière ville, sise au bord du Vardar (aujourd'hui Démir-Kapou), pour sa capitale. L'intrépide roi bulgare, Kaloïan (1197 — 1207), fit la conquête de presque toute la Macédoine et tomba sous les murs de Salonique lors du siège de cette ville.
Sous Assen II (1218 — 1241), dont l'empire touchait les trois mers, la dernière bande de terre en Macédoine qui restait sous la domination grecque, tomba au pouvoir des Bulgares, notamment après la bataille de Klokotnitsa, en 1230. Dans cette bataille, l'empereur de Salonique, Théodore Comnène, fut battu par les Bulgares et fait prisonnier avec toute sa suite. Salonique, Verria, la Chalcidique et une partie de la Thessalie formèrent un despotat dont l'administration fut confiée par le roi bulgare Assen II à son gendre, Manuel Comnène. Au Mont Athos (en Chalcidique), Assen II confirma les privilèges du couvent bulgare « Zographe » et le gratifia de nouveaux dons ; il y enrichit de même le Protat et le couvent dit Lavra. Il donna des privilèges aux commerçants de la république de Raguse,tdans leur commerce
*) Guillelmi Tyrensis Historia rerum in partibus transmarinis gesta rum, lib. II, cap. III, IV, XVIII.
2) Nicetse Chonitae Historia. Ed. Bonnse, p. 612 — 613.
avec les villes de Macédoine : Salonique, Scopié, Prilep, etc. Cavalla, sur la mer Egée, portait alors le nom bulgare de Morounets. Les Bulgares, dont les agglomérations entouraient Salonique devenaient de plus en plus un élément important de la vie sociale et politique de cette ville au XIVe s. Ils jouèrent un rôle très actif dans la guerre socioreligieuse de Salonique, où le parti des Zélotes, composé pour la plupart d'artisans et d'ouvriers bulgares, extermina un jour la classe riche et dirigea un certain temps les destinées de la ville. Grégoire Akindyne, Bulgare de Prilep (Macédoine), célèbre polémiste byzantin, était un des chefs des Zélotes.
Vers le milieu du XIIIe s., les Grecs acquirent la priorité sur les Bulgares dans la Macédoine méridionale. La mort du roi bulgare, Assen II, et les troubles dans les Balkans permirent à l'empereur Vatace de s'emparer durant les années 1246 — 1254 de toute la Macédoine. Cependant, en 1254, le pays fut restitué au royaume bulgare, grâce au soulèvement de la population contre le pouvoir grec. L'agitation bulgare dans la Macédoine centrale, à Prilep, Velès, Chtip, et l'insurrection du voïvode Dragota dans les gorges de Roupel1) en 1255, servirent de leçon aux empereurs grecs. Ces derniers renforcèrent les anciennes colonies grecques affaiblies et en fondèrent de nouvelles. Ainsi, la petite ville de Melnik, qui au XIe s. était peuplée de Bulgares, reçut une colonie grecque2). La population rurale du département de Serrés fut de même renforcée de colons grecs, les nommés Darnakides, conservés jusqu'à présent et répartis dans cinq villages : Veznik, Dovichta, Topoliani, Soubach-Keuy, Sarmoussakly. L'ancienne colonie grecque du Pangée a été également renforcée par de nouveaux contingents de colons grecs, sa position étant devenue désespérée : elle était presque submergée par le flot bulgare.
*) Manuscrit grec n° 1238 à la Bibliothèque Nationale de Paris. a) G. Acropolita. Ed. Bonnae, p. 54, 115, 125.
Quant à la Macédoine centrale et celle du sud-ouest, sa population bulgare est restée intacte. L'élément bulgare y formait non seulement une majorité écrasante mais s'étendait plus au sud, en Thessalie et jusqu'à l'Epire. L'historien byzantin Nicéphore Grégoras, qui passa en 1328 avec une mission diplomatique par Petritch et Stroumitsa, en témoigne suffisamment1). Un autre byzantin, George Acropolite2), parle de l'élément bulgare de Vodéna, Prilep, Vélès, Chtip, etc, au XIIIe s. Le chroniqueur byzantin Phrantzès3) affirme que la Macédoine occidentale, gouvernée au XIVe s. par le roi Marko, était bulgare. Quant au caractère bulgare de la population de la Macédoine du nord, de la même époque, il est attesté par les chroniqueurs turcs qui racontent la conquête turque de ce pays, tels: Hodja Seadeddine4), Ramazan-Zadé5), etc. Ces auteurs appellent la région de Kratovo, Koumanovo, Kriva-Palanka, Chtip, Kustendil, Radovich, etc. « diar bolgare » (pays bulgare). Au XIVe s. les Bulgares de Thessalie et de l'Epire n'étaient pas encore grécisés. En 1336, l'empereur byzantin, Andronic III, parle dans une de ses chartes des agglomérations bulgares en Thessalie centrale6). En 1423, les Bulgares de Thessalie luttent contre Turcs et Grecs et arrivent même à prendre la ville de Larissa7). En 1379, Bulgares, Albanais et Valaques de l'Epire se révoltent contre le gouverneur serbe du pays, Thomas Prélubovitch8).
*) Nie. Gregorœ Hist. Byzantinae. Ed. Bonnae, I, 375 à 379.
2) Cité plus haut, p. 67.
3) Chron. Ed. Bonnae, p. 54.
4) Manuscrit turc à la Bibliothèque Nationale de Sofia, fol. 51. 6) Manuscrit turc à la même bibliothèque, fol. 298.
6) Heuzey et Daumet, Mission archéologique de Macédoine. Paris 1876, p. 453.
') D. Urquhart, Der Geist des Orients. Stuttgart & Tubingen 1839, Vol. I, 226.
8) ^loropabv, Kofiv^vou zoy ptova%ou xai IIpôxÀou fiova%ob nepl dtayàpcov dzonozcTjv tïjÇ 'Hneîpou, etc. Ed. G. Destounis. Pétrograde 1858; p. 21 à 22.
La domination serbe en Macédoine.
Dans le passé médiéval, la Macédoine connut encore une autre domination politique, celle des Serbes. Cette domination ayant été de courte durée et se heurtant à une forte population bulgare, ne changea nulle part sensiblement l'ethnographie du pays. A la fin du XIIe s., lorsque le grand joupan serbe Némania réussit à réunir les tribus sud-est serbes en un Etat, l'élément bulgare habitait encore au nord du Char, c'est-à-dire en dehors des limites naturelles de la Macédoine; la ville de Prizrend restait dans le cadre ethnique bulgare. C'est ici que se réunirent les révolutionnaires bulgares et y levèrent l'étendard de la révolte contre l'oppression byzantine. Prizrend tomba entre les mains des Serbes seulement sous Ouroch I (1243 — 1276); la Macédoine du nord, avec les villes de Tétovo, Dèbre, Scopié, devint serbe sous Miloutine (1281 — 1321). Son successeur, Stéphan Detchansky (1321 — 1331) occupa Vélès et Chtip. Son fils, Stéphan Douchan (1331 — 1355) réalisa les derniers succès en conquérant progressivement toute la Macédoine ; ainsi, en 1334, il annexa à son Etat, Prilep ; en 1342, Vodéna, Stroumitsa et Melnik, et en 1345 Serrés. Reconnaissant l'importance de l'élément bulgare en Macédoine annexée, le premier roi serbe, qui mit pied en Macédoine septentrionale, Miloutine, s'intitulait déjà quelquefois entre autres «roi des Bulgares »1). De même, le dernier souverain serbe de ce pays, Douchan, portait ce titre, ainsi qu'il appert des actes officiels de ce prince2).
Immédiatement après la mort de Douchan, en 1355, une anarchie complète régna dans l'Etat serbe. St. Sta-
x) V. Makoucheff, Les archives italiennes (Cf. le supplément au vol. XIXe des Mémoires de l'Académie des sciences russe. Pétrograde 1871, n° 4, p. 13, en russe).
2) Monumenta slavorum meridionalium. Zagrabise 1870, vol. II, p. 278. — S. Novakovitch, Le code de Stéphan Douchan. Belgrade 1898, p. 3 (en serbe). — S. Novakovitch, Monuments juridiques. Belgrade 1912, p. 708 (en serbe). — Miklosich, Monumenta serbica, p. 124, etc.
noïévitch, professeur d'histoire serbe à l'Université de Belgrade, décrit ainsi la situation dans la Serbie d'alors: « Du vivant de Douchan, le pouvoir central et l'autorité du souverain étaient solides; il était donc possible d'y maintenir l'ordre et d'obliger les partis centrifuges et les éléments séparatistes d'associer leurs intérêts et leurs tendances à ceux de l'Etat. Il y en avait assez, de ces intérêts et de ces tendances, vu que le royaume de Douchan était composé d'éléments différents par leur nationalité, religion, traditions, culture et tendances politiques. Le roi Douchan n'avait ni le temps, ni le talent, ni la force de niveler ces éléments. Sa personnalité seule maintenait cette hétérogénéité et empêchait la décadence. Après sa mort, sous le règne de Ouroch (1355 — 1371), prince faible, sans volonté, ni énergie, sans talent, ni autorité, la dislocation commença son œuvre .... Certaines parties n'étaient pas encore solidement inféodées au centre créateur du royaume de Douchan; les différentes provinces de ce grand Etat n'avaient pas pu s'amalgamer en si peu de temps, s'adapter aux mêmes intérêts, tendances et idéaux. Dans certaines de ces provinces, on n'avait pas encore pu effacer les traces d'autres groupements politiques, d'autres sphères, d'autres influences culturelles, politiques et religieuses, et, souvent aussi, d'autres fondements nationaux. C'est pourquoi, quelques provinces, indépendemment de leurs souverains, désiraient atteindre le but en vue duquel travaillaient leurs ambitieux dominateurs féodaux qui étaient prêts à affaiblir le pouvoir royal pourvu que leur influence en sortit raffermie » x).
On sait ce qui advint de cet Etat: il se morcela en lambeaux ayant à leur tête, des maîtres indépendants. En dix ans, tout ce qu'avait bâti Douchan s'écroula: la Macédoine occidentale se sépara et mit à sa tête Volkachine qui se proclama roi à Prilep en 1366; son frère Ouglech
2) Stanoïévitch, Histoire du peuple serbe. Belgrade 1910, 2e édit., p. 142 à 143 (en serbe).
garda la Macédoine orientale, alors que les fils de Deïan s'attribuèrent la Macédoine du nord. Dans les anciens documents, ces gouverneurs de provinces macédoniennes peuplées de Bulgares sont appelés « princes bulgares ». Le roi Marko, fils de Volkachine, porte ce titre, ainsi que l'attestent les mémoires du serbe Mikhaïl d'Ostrovitsa1). Le Byzantin Phrantzès affirme que Marko gouvernait une partie de la Bulgarie2), alors que dans les mémoires de l'Albanais Jean Mosachi, il est dénommé «Marco, roi bulgare »3) et que le Grec, Théodore Spandouyn Cantacuzène, l'appelle «seigneur de Bulgarie»4), etc. De même, le prince de la Macédoine septentrionale, Constantin, fils de Deïan, est inscrit comme «voïvode bulgare» dans l'ancien obituaire du couvent de Pchinia5). Les chroniques turques, celle de Hodja Seadeddine6) et de Ramazan-Zadé7) parlent de Constantin comme du souverain de « terre bulgare » (diar bolgare), etc.
De ce qui précède il résulte que la Macédoine pouvait bien se trouver dans le cadre de l'influence serbe tant qu'elle était sous la dépendance directe de l'Etat serbe, et tant que les forteresses et les villes de Macédoine ne pouvaient se fortifier que par des garnisons et les colons serbes. La ville de Serrés resta dix ans seulement (1345 — 1355) dans l'Etat serbe; Vodéna, Stroumitsa et Melnik 13 ans (1342 — 1355); Prilep 21 ans (1334—1355); Velès et Chtip 25 ans (1330 à 1355); Scopié, Tétovo et Dèbre 73 ans (1283—1355). Les documents ne nous parlent pas de colonies rurales serbes en Macédoine; les colons serbes accompagnaient les autorités dans les villes et les forteresses. Cette période a été
*) Cf. la revue académique serbe « Glasnik », XVIII, 80.
2) Chron. Ed. Bonnse, p. 54.
3) Hopf, Chroniques gréco-romaines. Paris 1873, p. 273.
4) Petit traité de l'origine des Turcs par Théodore Spandouyn Cantacasin. Publié par Ch. Schefer. Paris 1896, p. 272.
5) « Spoménik » de l'Académie des sciences serbe, XXIX, 9.
6) Manuscrit dans la Bibliothèque Nationale de Sofia, fol. 51.
7) Manuscrit dans la même bibliothèque, fol. 298.
très courte. Après la mort de Douchan (1355) aucune émigration ne se produisit de Serbie en Macédoine. Les colonies serbes qu'il y avait à Scopié1), à Verria2), à Kratovo3) et ailleurs se sont retirées, en partie, après la séparation de la Macédoine du noyau de l'Etat serbe et, en partie, se sont fondues peu à peu dans la majorité de la population locale bulgare. Ce qui en restait fut paralysé complètement par l'arrivée des Turcs. Les villes étaient peuplées de colons turcs et la plus grande partie de la population chrétienne fut ou bien turcisée, ou bien obligée de se disperser dans les villages. La population actuelle urbaine bulgare de Macédoine dans sa majeure partie est récente; elle est venue des villages environnants au XVIIIe et XIXe s. On sait que dans les villes comme Scopié, Kustendil, Chtip, Prilep, la population chrétienne avait considérablement diminué et se maintenait dans quelques quartiers excentriques, comme par exemple à Novo-Sélo près Chtip, à Varoche près de Prilep, à Koloucha près Kustendil, etc.
L'influence serbe se fit sentir une fois encore en Macédoine; ce fut pendant la domination turque. Grâce au Grand vizir, Mehmed Sokolovitch, frère du patriarche serbe Makarius, le Patriarcat serbe d'Ipek fut restauré (v. plus haut, p. 21) et la Macédoine du nord rattachée à la juridiction spirituelle serbe pendant deux siècles (1557 à 1766). Les villes de Tétovo, Scopié, Chtip, Kustendil, Kratovo, Samokov étaient gouvernées spirituellement par le clergé supérieur serbe qui s'efforçait d'y implanter des traditions serbes. Cependant, les espoirs serbes vinrent se briser contre le sentiment national bulgare de la population.
*) Des fonctionnaires principalement.
2) Douchan envoya à Verria une garnison serbe, quelques mercenaires allemands et des notables serbes. Lors de la prise de la ville par les Grecs (1350), toute la garnison serbe, forte de 1500 cavaliers, capitula. Le reste de la colonie serbe s'enfuit plus tard en Serbie (Cantacuz. Historia. Ed. Bonnœ, III, p. 120, 129).
3) La colonie serbe à Kratovo se composait d'employés des mines de plomb et de quelques marchands ragusins.
L'autorité ecclésiastique serbe dut reconnaître elle-même le caractère bulgare de la population de la Macédoine du nord, comme l'attestent, du reste, une série de documents conservés. Les patriarches d'Ipek s'intitulaient: «Patriarche de tous les Serbes, des Bulgares, etc. »1). La correspondance, les notes laissées, les rapports des patriarches serbes témoignent du caractère bulgare des chrétiens de la Macédoine septentrionale, telles les notes et la correspondance du patriarche Arsène Tchernoévitch, de 1686 2), de 1688 3), le rapport du patriarche V. Brkitch, de 1771 4), etc. Des documents grecs contemporains confirment ce fait5). En 1766, le Patriarcat serbe fut supprimé et la Macédoine du nord passa au pouvoir du Patriarcat grec de Constantinople.
L'élément serbe dans la Vieille Serbie et l'élément bulgare dans la Macédoine septentrionale subirent de grandes pertes pendant les guerres austro-turques. En 1689 — 1690, les Autrichiens occupèrent la Vieille Serbie et pénétrèrent en Macédoine jusqu'à Vélès, Chtip, Kustendil. La population chrétienne prit les armes et s'allia aux libérateurs. Mais lorsque les Turcs, à leur tour, battirent les Autrichiens, cette population épouvantée s'enfuit en masse vers le nord avec les Autrichiens en retraite. Cette fuite fut stimulée par le patriarche serbe Arsène III, qui négociait avec l'Autriche l'émigration de ses ouailles dans la monarchie danubienne, qui avait besoin de colonistes pour ses frontières. Arsène émigra en Autriche méridionale avec le clergé, les moines et une grande partie de la population. La Vieille Serbie, le
1) L. Stoïanovitch, Inscriptions et notes vieilles serbes, Belgrade, n° 645, 751, 806, 843, 1202, 1749. — « Spoménik » de l'Académie des sciences serbe, LI, p. 106, 110.
2) 1. S. Yastréboff, Contributions à l'histoire de l'Eglise serbe. Belgrade 1879, p. 83 (en serbe).
3) « Spoménik », XXXVIII, 73.
') « Spoménik », X, 47, 54.
5) redscov, "Eyfpacpa 7Zo.zpcap%cxd, etc., p. 55.
centre politique et spirituel serbe d'autrefois, se dépeupla. Alors les Albanais mahométans descendirent des montagnes voisines, envahirent la Vieille Serbie et la Macédoine septentrionale, restées à moitié désertes, massacrèrent une partie des chrétiens, s'installèrent dans leurs villages dévastés et imprimèrent ainsi un nouveau cachet ethnique à ces contrées. L'élément albanais se renforça en Vieille Serbie et plus tard, en 1737, au détriment des Serbes, qui, par suite de la guerre austro-turque, émigrèrent de nouveau en Autriche. Les colons albanais formèrent une enclave entre les tribus serbe et bulgare et pénétrèrent jusqu'à Vrania, Leskovets et Nich. La Macédoine était séparée de l'élément serbe par une forte ceinture de colonies albanaises, notamment dans les districts de Tétovo, Scopié, Koumanovo, Préchovo. C'est ainsi que, grâce à ces fluctuations, prit fin le voisinage direct de Serbes et Bulgares en Macédoine septentrionale.
La domination turque.
L'invasion des Turcs dans la péninsule balkanique produisit de grands changements ethnographiques. L'occupation de la Macédoine commença en 1371; elle fut complète en 1430, avec la prise de Salonique. Après une longue domination de cinq siècles, la force turque fut brisée par la Bulgarie régénérée en 1912, sur les champs de bataille de Lulé-Bourgas.
La domination turque dans la péninsule balkanique peut être définie en deux mots: injustice complète et arbitraire inouï envers la population chrétienne. Dès l'invasion des Turcs, le sultan distribua la terre conquise entre ses chefs féodaux militaires, et déclara la population chrétienne raïa (soumis) digne seulement de travailler comme esclave les terres des fermiers turcs. La Macédoine avait le malheur de posséder la plus grande partie de ces domaines féodaux. Une partie seulement des chrétiens restèrent
maîtres de leurs terres, quoique surchargés d'impôts. Outre des impôts ordinaires, le Bulgare macédonien souffrait surtout de l'impôt capital dont on frappait seulement la population chrétienne mâle au-dessus de 14 ans. Une autre charge qui pesait lourdement sur les familles chrétiennes, c'était le corps des Janissaires, la grande force militaire de la Turquie d'autrefois. On y incorporait les plus beaux enfants chrétiens âgés de 10 ans, qu'on arrachait violemment à leurs parents, qu'on élevait dans l'islamisme et qu'on dressait dans l'art militaire pour la défense de l'empire et de la religion mahométane. Non moins lourde et arbitraire était la corvée dont on chargeait des villages entiers, en vue de la construction de forteresses, routes, ponts, etc.
Les perturbations ethnographiques causées par les Turcs furent les plus sensibles au début de l'invasion. La population chrétienne des villes macédoniennes souffrit avant tout. Massacrée, turcisée, ou emmenée en captivité en Asie Mineure, la population urbaine de la Macédoine fut réduite à une minorité insignifiante. Les villes colonisées par des Turcs venus de l'Asie Mineure, reçurent une empreinte tout à fait orientale. Des colons turcs ruraux furent installés dans les localités les plus fertiles de la Macédoine; de plus, dans certaines régions macédoniennes la population rurale bulgare fut contrainte à embrasser l'islamisme: ce sont les ainsi appelés « Pomaks », ou autrement dit, Bulgares mahométans.
Cependant, quoique mahométans, les Pomaks sont de purs Bulgares de race et de langue. Ils ont conservé leur langue maternelle, se tiennent à l'écart des Turcs, évitent les mariages avec eux et ne connaissent pas la polygamie islamique. De plus, ils ont conservé leurs us et coutumes, leurs anciennes traditions locales, ainsi que leurs chansons populaires bulgares. Les Pomaks eux-mêmes appellent leur parler « bulgare »; c'est sous ce nom du reste qu'il est connu des Turcs qui affirment dans un de leurs proverbes:
A Constantinople on parle le mieux le turc, à Elbassan l'albanais, à Tikvech1) le bulgare.
Le plus grand nombre des Pomaks embrassèrent l'islamisme au XVIe s., au temps où, aux fins de consolider l'empire, les sultans avaient turcisé systématiquement. La turcisation fut très puissante encore au XVIIe s. et vers le début du XIXe s. elle disparut. Dans les Annales bulgares relatives aux événements des XVIe et XVIIe s., on lit entre autres : « Le sultan envoya en Macédoine son Grand vizir avec une armée forte de 33,000, qui procéda à la turcisation du pays. Il commença par Drama pour finir avec la Bosnie. Furent alors turcisés le Rhodope, Tchépino, Kroupnik, Kotchani ».
Les Pomaks connaissent leur origine bulgare, mais ils en parlent sans plaisir. Ils sont illettrés, s'attachent plutôt à la religion qu'à la nationalité et aiment à s'appeler Turcs. Chez leurs voisins, ils sont connus généralement sous le nom de Pomaks, quoiqu'ils portent aussi d'autres noms locaux, comme par exemple celui de Torbeches dans la Macédoine occidentale, celui de Dilsyses (c'est-à-dire «sans langue » qui ne connaissent pas le turc) à Tikvech. La dénomination Torbeche est la plus ancienne; elle tient son origine des Torbeches Bogomiles, ancienne secte dualiste bulgare qui la première embrassa l'islamisme comme ce fut le cas des Bogomiles en Bosnie. Les Bogomiles avaient l'habitude de porter toujours un sac en bandoulière où ils mettaient l'évangile et la frugale nourriture qu'ils recevaient de la charité publique. Pour s'en moquer, les Bulgares orthodoxes les appelaient Torbeches (porteurs de sac) du mot « torba » (sac) et les Grecs, Phoundaïtes, du mot « phounda » (sac). Dans l'Albanie septentrionale, les Bogomiles qui avaient passé au catholicisme portent de nos jours encore le nom de Phounda.
x) Région de la Macédoine centrale, peuplée de Pomaks.
Il y a en Macédoine environ 300 villages pomaks, dont la plupart sont privés de population bulgare chrétienne; les Pomaks atteignent le nombre de 154,410 individus. A l'exception du Rhodope, nulle part ailleurs, ils ne forment un groupe trop étendu. La plus grande agglomération pomak est donc celle du Rhodope, 100 villages environ, dans les districts de Nevrokop et de Drama. Des villages séparés de ce groupe, qui probablement embrassèrent plus tôt la religion de Mahomet, se trouvent du côté de Cavalla; dans la plupart d'entre eux, la population mâle est bilingue et s'absorbera vite par la masse turque. Le long de la Strouma se trouve le groupe de Kroupnik-Simitly avec six villages pomaks. Dans le bassin de la Mesta supérieure est situé le groupe de Razlog, avec sept villages pomaks. Les Pomaks de la Brégalnitsa supérieure sont répartis en douze villages. Sur le moyen Vardar est situé le groupe considérable de Tikvech, avec environ trente villages ; à peu près égal est le groupe Mogléna, dans les districts de Sâbotsko, Vodéna et Enid je- Vardar. Dans les confins de la Macédoine occidentale, les plus grandes agglomérations pomaks sont celles de Kitchévo, environ 15 villages, et de Dèbre-Réka, avec 40 villages environ ; moindres sont celles de : Castoria avec douze villages environ, Prespa avec dix villages, Okhrida avec huit, Scopié (le long de la Markova-Réka) six villages. Le grand groupe de Gora, dans le Char, n'entre pas dans les limites naturelles de la Macédoine. Lors des guerres balkaniques, depuis 1912, une partie de la population pomak émigra, avec les Turcs, en Asie Mineure.
Par ce qui précède on comprend que la domination turque jusqu'au XVIIIe s. a causé la diminution de la population bulgare partout dans les villes et dans certaines agglomérations rurales, l'a rendue pauvre et l'a humiliée. De plus, les privilèges accordés au Patriarcat grec par les Turcs ajoutèrent au joug politique et matériel des Bulgares un joug spirituel et moral, celui des Grecs. L'élément bulgare, privé de ses églises et de ses écoles nationales, perdit
doublement; dans certains confins méridionaux, il fut grécisé, dans d'autres, tout en conservant sa langue et ses traditions nationales, il est resté en arrière au point de vue de sa culture intellectuelle et de sa littérature nationale. Sa renaissance ne commença qu'au XIXe s.
La renaissance bulgare.
Les champions macédoniens.
Exposé aux vexations des Turcs, tenu dans l'ignorance par le clergé grec, le Bulgare ne put songer à son réveil national qu'au XIXe s. seulement. Quoique venu le dernier sur l'arène du progrès moderne, grâce à son goût au travail et à la ténacité de race, il a su réaliser des progrès et devancer même l'élément dominant. Le Bulgare inaugura sa renaissance par la diffusion de l'instruction du peuple en langue populaire et par l'affermissement du sentiment national. L'étape suivante était marquée par une lutte contre le clergé grec pour l'indépendance religieuse bulgare. De cette lutte de 40 ans, le Bulgare sortit vainqueur: en 1870, l'Eglise nationale bulgare fut constituée. Les décades suivantes furent consacrées à l'émancipation politique du régime turc. Cette ère de révoltes et les insurrections en masse de l'élément bulgare ne prirent fin qu'avec l'écroulement du pouvoir turc en Macédoine, en 1912. Et dans toutes ces trois manifestations nationales: instruction, luttes religieuses et luttes politiques, le cœur du Bulgare macédonien battait à l'unisson et simultanément avec celui de ses congénères de Thrace et de la Bulgarie danubienne. Le plus souvent même, l'initiative partait de la Macédoine bulgare dont les fils éclairés devinrent les vrais précurseurs de la renaissance bulgare.
Bien des circonstances contribuèrent au réveil national des Bulgares en Macédoine, entre autres: les guerres de la Russie et de l'Autriche contre la Turquie, le déclin rapide de la Turquie, les insurrections serbe et grecque, la pros-
périté économique de la population bulgare du XIXe s. ainsi que l'augmentation de sa population urbaine qui, plus tard, tiendra, avec le clergé, l'étendard de la renaissance.
Les guerres que la Russie et l'Autriche firent à la Turquie dès la fin du XVIIe s., amenèrent l'amoindrissement progressif de l'Etat turc et la perte de son prestige. L'idée de l'indestructibilité du pouvoir de la Turquie d'antan disparut petit à petit au sein des populations chrétiennes des Balkans, surtout depuis que des petits peuples, tels Serbes et Grecs, réussirent, au début du XIXe s., à créer des Etats autonomes. Le prestige du pouvoir central turc diminuait graduellement, même en regard de la population turque elle-même; des gouverneurs locaux indépendants surgirent dans plusieurs endroits. Ainsi, Ali-Pacha de Jannina (1741 — 1822) occupa l'Epire, l'Albanie du sud et une partie de la Macédoine. A Okhrida et Dèbre sévissait Djelaléddine bey; Moustapha Pacha de Scutari s'appropria la Macédoine nord-ouest jusqu'au Vardar, etc. En outre de multiples bandes de voleurs, les ainsi nommés «Kyrdjaly» mirent la Turquie en pleine anarchie, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe s. Ces bandes se composaient non seulement de Turcs, mais aussi de chrétiens, poussés par le désir de piller les biens privés et royaux. Ils incendièrent des villes et villages, massacrèrent la population et emportèrent dans leurs camps des richesses incalculables.
Les riches propriétaires fonciers turcs comprirent les premiers l'insécurité de la situation. Les administrateurs de leurs fermes quittèrent rarement la ville pour surveiller leurs biens travaillés par la population bulgare; le pouvoir central turc, ainsi que les fermiers turcs, commencèrent à mieux considérer la population travailleuse bulgare. Elle vint plus souvent en ville, elle fut autorisée à s'établir dans les faubourgs des villes, à s'occuper de petits métiers, à exploiter les champs, les vignes et les jardins dans les environs immédiats de la ville. Beaucoup de propriétaires-
fermiers turcs devinrent des rentiers après avoir cédé leurs fermes à des locataires bulgares. Petit à petit, les Bulgares, en quelque sorte esclaves des fermiers, acquirent une partie des terres labourables.
Le petit noyau de la population bulgare des villes augmenta rapidement, grâce à l'afflux des paysans. Bytolia, Prilep, Scopié, Chtip, Kustendil, qui avaient l'air de villes turques, prirent de ce chef un autre aspect, celui de la population mixte. Les artisans bulgares se groupèrent en corporations. Ils se réunissaient en assemblées générales où, à côté des questions d'ordre professionnel, on discutait des questions religieuses et sociales telles que: construction d'églises et d'écoles, engagement d'instituteurs, envoi de députations à Constantinople pour plaider la conquête de certains droits, etc. Dans ce domaine, la bourgeoisie travaillait en accord commun avec le bas clergé bulgare (le haut clergé était grec) et avec les moines.
Ayant ainsi créé un milieu conscient, dans les villes, de nouvelles impulsions survinrent qui reflétèrent l'esprit progressif et éducatif qui avait imprégné l'Europe occidentale et, en partie, la Russie, après la révolution française. Du reste, les commerçants bulgares fort instruits de Macédoine, vivant à Budapest, Novi-Sad, Belgrade, Vienne, Leipzig, Odessa, Constantinople, Smyrne, etc. s'étaient déjà engagés dans cette voie. La Macédoine, à cette époque, exportait surtout du coton x), du tabac, des peaux et autres produits. Les grands centres commerciaux étaient Serrés, Salonique, Velès, Prilep, Bytolia, Okhrida2). Les foires de Serrés et Prilep étaient les plus connues dans les Balkans; de nombreux commerçants indigènes et étrangers s'y donnaient
*) Actuellement, on sème relativement peu de coton en Macédoine. Les plantations américaines de coton et l'industrie cotonnière anglaise ont tué cette industrie naguère si prospère en Macédoine.
2) Pour le commerce de coton et tabacs en Macédoine d'il y a cent ans, consulter entre autres: Félix de Beaujour, Tableau du commerce de la Grèce depuis 1787 jusqu'à 1797. Paris 1800, 2 vol.
rendez-vous. Alors que les Turcs se contentaient du pouvoir nominal, Bulgares et Grecs devenaient les facteurs principaux du commerce macédonien. Il y avait des comptoirs bulgares à Belgrade, Novi-Sad, Budapest, Vienne, Leipzig, etc., à la tête desquels étaient placés des Bulgares de Vélès, Razlog, Kratovo, Paîanka, Okhrida et autres villes.
Les commerçants bulgares de l'étranger, qui étaient témoins du progrès des autres peuples, compatissaient de toute leur âme avec leur patrie asservie. Ils ne ménageaient ni efforts, ni moyens pour lui venir en aide et pour contribuer à son relèvement national et spirituel. Les commerçants qui avaient vécu la plupart du temps parmi leurs compatriotes de Macédoine, en faisaient autant. Ainsi, au XVIIIe s. se trouva à Venise et Budapest, parmi des commerçants bulgaro-macédoniens, leur compatriote, l'écrivain et graveur Christophore Jéf arovitch, qui imprima à Vienne, en 1741, sa « Stématographie » contenant les armoiries nationales bulgares et yougoslaves et les images des saints bulgares et serbes. Il était natif de Doïran (Macédoine). L'archevêque serbe Pavel Nénadovitch le proclame: « zélateur de la patrie bulgare ».
Ainsi, en 1792, le commerçant bulgaro-macédonien Marko Théodorovitch fournit les moyens pour l'impression d'un abécédaire slave. Sur la couverture du livre, à coté du nom de l'éditeur, il est écrit: «Marko Théodorovitch, Bulgare, né à Razlog (Macédoine) ». Un autre commerçant macédo-bulgare à Budapest, Nécho Markovitch, de Kratovo, fournit les moyens pour l'impression du premier calendrier bulgare, en 1818, avec cette annotation: «pour faciliter le peuple bulgare ». D'autres commerçants de la Macédoine du nord, tels que: Hadji Petso de Chtip, Hadji Stanko de Kratovo, Dimitri Philippovitch de Palanka, etc., soutiennent de leurs subsides l'écrivain Hadji Yakim de Kitchévo, pour imprimer à Budapest, en 1814, 1817 et 1819, ses œuvres « rédigées dans la plus simple langue bul-
gare ». En 1822, la colonie macédo-bulgare commerciale d'Odessa commande un cadre précieux en argent pour l'icône de St- Georges et l'adresse au couvent bulgare de Zographe, au Mont Athos, avec l'inscription suivante: «De la part des commerçants slavo-bulgares d'Odessa, originaires de différents diocèses de la Macédoine ».
D'autre part, les commerçants bulgares de Salonique subventionnent l'écrivain bulgare Théodossi de Doïran (Macédoine du sud), aux fins d'ouvrir dans cette ville, en 1838, une imprimerie bulgare. Georges Samourkache, notable commerçant bulgare à Bucarest, contribue à la traduction de quelques livres de son compatriote Théodossi. Nous passons sous silence les multiples exemples postérieurs1).
Le développement de la population urbaine bulgare, ainsi que le renforcement économique de la population bulgare de la Macédoine devinrent l'ambiance favorable à la culture du sentiment national. Nous avons déjà vu qu'à cet égard les Bulgares macédoniens vivant à l'étranger et les notables commerçants du pays y contribuèrent dans une large mesure; ce fut le terrain où l'on ne devait pas tarder à ensemencer le bon grain. Les instituteurs-écrivains bulgaro-macédoniens en furent les meilleurs instruments et les premiers de la renaissance en général, devançant ainsi leurs comilitants des autres parties de la Bulgarie. C'est pour cela qu'on peut affirmer avec infiniment de raison que la Macédoine a été le berceau de la renaissance bulgare.
Après le susnommé Christophore Jéfarovitch de Doïran, qui publia en 1741 les armoiries et les images des saints bulgares, le moine Pàissi, des confins septentrionaux de la Macédoine, fut le premier Bulgare qui, en 1762, proclama catégoriquement les droits de la langue et de la nationalité bulgares, rappela les exploits des rois déjà oubliés et
l) Cf. les renseignements sur les champions de la renaissance bulgare en Macédoine dans mon ouvrage: Les Bulgares en Macédoine. 2e édit. Sofia 1917, passim (en bulgare).
des saints bulgares. Il stimula enfin son peuple à la lutte contre les atteintes portées par les Grecs aux droits nationaux et religieux des Bulgares. Le cri d'alarme de Païssi fut entendu, grâce à son «Histoire slavo-bulgare», écrite au Mont Athos (Macédoine du sud), qui se répandit en une multitude d'exemplaires manuscrits à travers la patrie bulgare, jusqu'à ce qu'elle fut imprimée en 1844 également par un Macédonien, Christaki Pavlovitch1). Parallèlement à cette activité, Païssi parcourait les villes et les villages, allumait par son verbe l'étincelle qui, plus tard, devait devenir une superbe flamme. On peut se rendre compte à la lecture des lignes suivantes des accents que pouvait produire l'âme révoltée et indignée du moine bulgare à la suite des exactions turques et de la tyrannie du clergé grec:
« Inspiré d'un amour ardent pour mon peuple et ma patrie, je me suis donné trop de peine pour recueillir dans différents ouvrages les renseignements nécessaires et exposer dans cet opuscule les annales du peuple bulgare. Je l'ai écrit pour vous, qui chérissez votre peuple, votre patrie et votre langue, afin qu'il vous profite et stimule votre dignité nationale ... Et que dire de vous autres, tombés dans l'indolence vis-à-vis de votre peuple, qui convoitez la langue et la nationalité étrangères, qui apprenez à lire et à parler le grec ? 0 insensé ! pourquoi es-tu honteux de te dire Bulgare et de ne pas lire et parler ta langue ? Est-ce que les Bulgares n'ont pas eu un royaume et une souveraineté ? Pendant tant d'années ils ont régné, ont été glorieux et illustres sur toute la terre. Plusieurs fois, ils reçurent un tribut des puissants Romains et des subtiles Grecs. Des empereurs et des rois étrangers leur donnèrent leurs augustes filles en mariage, afin d'avoir la paix et l'amitié avec les tsars bulgares. De tous les peuples slaves, les Bulgares ont été les plus glorieux : les premiers, ils ont eu des tsars ; les premiers, ils ont eu un patriarche; les premiers, ils ont embrassé le
l) Païssi, Histoire slavo-bulgare, écrite en 1762. Publiée d'après l'original découvert au Mont Athos par J. Ivanoff. Sofia 1914.
christianisme et ont occupé de vastes territoires. Les premiers saints slaves, d'autre part, sont sortis du peuple bulgare. Mais pourquoi, ô insensé, as-tu honte de ta race et te laisses-tu traîner après une langue étrangère ? Ou bienr direz-vous, les Grecs sont plus ingénieux et plus civilisés que les Bulgares simples et sots, qu'ils n'ont pas des mots habiles à belle enseigne, qu'il vaut mieux suivre les Grecs. Regarde donc, ô insensé, il y a beaucoup de peuples plus subtils et plus glorieux que les Grecs; est-ce que pour cela quelque Grec abandonne sa race, sa langue et son enseignement comme tu le fais, ô insensé, sans en tirer un profit quelconque? Bulgare! ne te trompe pas, aie conscience de ta race et de ta langue, fais ton enseignement en bulgare: la simplicité et la bonne foi bulgares dépassent la finesse grecque .... »
L'appel de Païssi retentit dans tous les coins du pays bulgare et surtout en Macédoine. En effet, c'est la Macédoine qui vit naître les premiers fervents disciples du moine du Mont Athos, les disciples rejetèrent la langue grecque imposée jusqu'alors et commencèrent les premiers en pays bulgare à imprimer des livres dans le dialecte populaire. Tel, Hadji Yakim Kirtchovsky de Kitchévo, maître d'école dans différentes localités de la Macédoine et premier écrivain bulgare, qui se servit du bulgare moderne dans ses publications de 1814, 1817, 1819. Son premier livre, paru à Budapest en 1814, porte le titre: «Nouvelle du terrible et second avènement du Christ, tirée de divers écrits saints et traduite dans la plus simple langue bulgare, à l'usage des gens simples et des incultes ». Tous ses ouvrages, consacrés à des sujets religieux et didactiques, étaient édités aux frais des Bulgares de Macédoine, des districts de Kratovo, Chtip, Palanka, Scopié, Koumanovo, Radovich, Stroumitsa, Vélès, Monastir, Dèbre, etc.
Son plus jeune contemporain, Cyrille Peytchinovitch de Tétovo (Macédoine septentrionale), fit imprimer ses livres de 1816 — 1840, les uns à Budapest, les autres à l'im-
primerie bulgare de Salonique, nouvellement créée. Son activité de moine et de maître d'école se déploya dans les régions de Scopié et de Tétovo et son premier ouvrage porte le titre : « Livre dénommé Miroir, écrit pour les besoins et l'usage des lecteurs dans la plus simple langue populaire bulgare, etc. » Dans la préface d'un autre de ses ouvrages, « Consolation aux pécheurs », il est dit que la matière est exposée « dans la langue populaire bulgare de la Mésie inférieure, telle qu'elle est parlée à Scopié et à Tétovo, afin que le simple peuple puisse le lire ».
Animé des mêmes sentiments, un autre Macédonien, l'archimandrite Théodossi Sinditsky de Doïran, poursuivit avec zèle l'œuvre de la propagation de la langue nationale bulgare. Il enseigna le premier à Salonique, vers 1830, cette langue aux enfants de la colonie bulgare de cette ville. Cependant son principal mérite pour la renaissance bulgare consiste dans la fondation, en 1838, de la première typographie bulgare à Salonique. Théodossi y imprima ses propres ouvrages et ceux de ses compatriotes1), écrits, les uns en « langue slavo-bulgare », liturgique, les autres en « langue populaire bulgare ». Esprit pratique, Théodossi imprima en 1841, entre autres, une petite « Méthode pour apprendre les trois langues : le bulgare, le grec et le turc ». Ainsi donc la Macédoine eut l'avantage de posséder à Scopié, au XVIe s., la première librairie de livres slavons2); c'est dans ce même pays, à Salonique, qu'on créa également la première typographie bulgare.
Ensuite de l'incendie de l'imprimerie et après la mort de
x) Tels: Cyrille Peytchinovitch de Tétovo, Nédelko Boïkikeff de Scopié, Jordan Djinote de Vélès, Georges Samourkach, et autres.
8) Deux écrivains et imprimeurs bulgares travaillaient vers le milieu du XVIe s. à Venise, le premier, Yakov, de Kaménitsa (Macédoine du nord) et le second, Yakov Traïkoff, de Sofia; leur associé, Kara-Triphoun, avait ouvert une librairie à Scopié. C'est par cette librairie que les livres liturgiques slavons étaient distribués en pays bulgares. Cf. M. Drinoff, Oeuvres, vol. II, p. 492 à 501 (en bulgare). — J. Ivanoff, La Macédoine septentrionale. Sofia 1906, p. 254 à 255 (en bulgare).
Théodossi, en 1843, la typographie cessa de fonctionner. Un autre Bulgare macédonien, Kyriak Derjilen, de Vodéna, entreprit de la reconstituer; les autorités spirituelles grecques y mirent obstacle. Kyriak fut autorisé plus tard à imprimer des livres bulgares mais avec caractères grecs. Enfin, en 1852, parut dans cette imprimerie l'évangile en traduction néo-bulgare du parler de Vodéna1).
Le premier pédagogue bulgare, Néophyte Rylsky (1793 à 1881), de Razlog, est aussi un Macédonien. Par ses divers manuels scolaires et par son activité de maître d'école et directeur, notamment dans la Bulgarie du nord et en Thrace, activité continuée par ses nombreux élèves, il devint le véritable éducateur des Bulgares de la première moitié du siècle passé. Tous ses livres, les uns à l'usage des commençants, les autres pour les plus âgés, poursuivaient un seul but: «l'instruction bulgare pour employer ses propres termes. . . . car c'en est assez de la profonde torpeur de notre Bulgarie »2). Noter ici que les livres de Rylsky furent imprimés à Kragouévats et Belgrade avec le concours du gouvernement serbe.
La Macédoine donna au peuple bulgare d'autres champions encore dans le domaine scientifique et littéraire. Le premier philologue qui travailla scientifiquement sur les manuscrits du Mont Athos, en 1852, et dont les travaux ont été imprimés dans les publications de l'Académie des sciences de Pétrograde, fut Constantin Petkoff de Bachino-Sélo, près Vélès. Au premier rang des écrivains et des champions bulgares qui luttent contre l'oppression intellectuelle du clergé grec brillent des fils de Macédoine: Nathanaïl-Bogdan de
l) Cette traduction porte le titre: « Evangile de notre Seigneur et Dieu Jésus-Christ, imprimé maintenant à nouveau en langue bulgare, pour chaque dimanche successivement, du commencement à la fin de l'année. Transcrit et corrigé par moi, Paul, le moine, protocyncelle du Saint Sépulcre, né dans le diocèse de Vodéna, au village de Konikovo, Salonique, Typographie de Kyriak-Derjilen, 1852. » Le traducteur Paul (ou Pavel) Bojigrobsky est un pionnier connu du réveil national des Bulgares macédoniens.
J) Grammaire bulgare. Krngouévats 1835, p. 70—71.
Scopié et Jordan Const. Djinote de Vélès ; en outre, les premiers qui aient voué un intérêt très vif à l'étude de la poésie populaire et du folklore bulgares furent les frères Miladinoff de Strouga, sur les bords du lac d'Okhrida. Leur grand recueil de « Chansons populaires bulgares », si apprécié par la philologie slave, contient des chants recueillis principalement dans les régions de Strouga, Monastir, Prilep, Koukouch, Stroumitsa, etc. Ce recueil a été publié aux frais et sous les hospices du grand mécène yougoslave l'archevêque croate Strossmayer, en 1861, à Zagreb, c'està-dire l'année même où ses auteurs devaient expier par la mort leur culte de la patrie bulgare, empoisonnés dans les prisons de Constantinople par les agents du Phanar. Le premier poète bulgare enfin, qui a chanté les tristes destinées de son pays, c'est encore un Macédonien, Raïko Jinzifoff de Vélès. Loin de son pays, encore sur les bancs de l'Université de Moscou, il protestait contre l'emprise des Grecs sur sa patrie, en s'écriant:
Pour la nationalité et pour la justice, Pour la langue de nos aïeuls ....
Okhride et Tirnovo ont poussé le cri : La Macédoine, terre merveilleuse, Jamais, jamais ne sera grecque!
Les fourrés, les bois et les monts, Les pierres même de ce sol, Les oiseaux, les poissons du Vardar, Les vivants et les morts se lèveront Pour crier à l'Europe et au monde:
« Je suis Bulgare, je suis Bulgare, Des Bulgares vivent dans ce pays »1).
Hélas ! Jinzifoff ne pouvait supposer que sa patrie qui souffrait déjà de l'hellénisme, se verrait un jour menacée par les Serbes . . . Deux autres personnalités macédoniennes,
*) Publié dans la revue moscovite des étudiants bulgares « Bratsky troud », 1862, livre IV, 16.
qui ébranlèrent fortement l'hellénisme envahissant dans les pays bulgares et contribuèrent à son écroulement, étaient Djinote de Vélès, agitateur exalté et maître d'école, et le poète Parlitcheff d'Okhrida, dont la chanson retentissante contre le clergé grec faisait fureur en Macédoine:
Jusques à quand, ô mes chers frères Bulgares, Jusques à quand les Grecs vont-ils nous opprimer ? . . .
Eglises et écoles bulgares.
Au commencement du XIXe s., la population bulgare urbaine s'étant sensiblement accrue, il lui fallait, pour ses besoins spirituels, des églises pour prier et des écoles pour s'instruire. A cette époque l'obtention d'une autorisation pour bâtir une église chrétienne était chose très difficile. Pour en obtenir une du gouvernement turc, il fallait l'intercession de notables et des dépenses considérables destinées à surmonter les obstacles provenant de l'intolérance religieuse des Turcs. De plus, cette autorisation ne pouvait être octroyée que pour la restauration des églises en ruines : il était, en effet, défendu de bâtir de nouvelles églises. Pour se tirer d'embarras, les chrétiens étaient obligés de recourir à la ruse et de produire des preuves témoignant de vestiges réels ou fictifs d'une église d'antan. Sous le règne du sultan Mahmoud (1808 — 1839), un souverain aux tendances libérales, plusieurs églises, autant dans les villes que dans les villages, ont été restaurées ou bâties à neuf; dans les « Annales de Pirdop » on lit à ce propos : « Depuis 1814, le sultan Mahmoud permit aux chrétiens de bâtir de nouvelles églises »x).
La Macédoine, restée à l'abri des opérations militaires russo-turques de cette époque, fut la première à profiter des circonstances favorables. En 1814, on bâtit l'église de St- Georges dans la ville de Kotchani. En 1816, on érigea
x) « Revue périodique » de Sofia, XXX, p. 670.
à KustendilY église de Notre-Dame sur les ruines médiévales. En 1817 — 1818, grâce au zèle de l'écrivain bulgare Cyrille Peytchinovitch, le couvent de Léchok, près Tétovo, fut restauré. En même temps, fut bâtie l'église de Notre-Dame à la bourgade de Varbéni près Florina. En 1818 fut érigée, à Vélès, la chapelle de St- Georges. La restauration de l'église du Sauveur à Scopié fut achevée en 1824. Son iconostase, œuvre d'artistes du pays de Dèbre (Macédoine), sculpté en bois de noyer est une merveille; une inscription donne les noms des artisans qui avaient collaboré à cette œuvre: «Exécuté par Pierre Philippovitch de Gari et par Makari de Galitchnik, Bulgares de Mala-Réka, région de Dèbre, 1824 ». L'église de Kriva-Palanka fut construite en 1833, grâce à l'assistance du prêtre David, fils de l'écrivain bulgare Hadji-Yakim. La même année, 1833, commença la reconstruction du couvent de Ryla, le sanctuaire bulgare le plus majestueux et le plus vénéré, situé aux confins septentrionaux de la Macédoine. Ce fut sous les auspices et sous la direction de Néophyte Rylsky, célèbre écrivain macédo-bulgare, que commencèrent les premiers travaux du monastère et pour l'achèvement duquel on mit une quinzaine d'années. Egalement en 1833 fut restauré complètement le couvent de St-Yakim d'Ossogovo, avec l'assistance du notable bulgare de Kriva-Palanka, Hadji-Stéphan. La même année, on bâtit l'église de Strouga et celle de Bania (de Razlog). L'année 1835 fut la plus heureuse en ce qui concerne la construction de nouvelles églises bulgares en Macédoine; c'est alors qu'on bâtit la cathédrale bulgare de Scopié, l'église de St- Georges à Démir-Hissar, l'église de la Ste Trinité à Bansko (de Razlog), celle de Dolno Brodi, et 35 autres églises dans différents villages macédo-bulgares. On bâtit en 1836 l'église de St- Jean le Précurseur à Kratovo et celle de l'Assomption à Ostrovo. On bâtit ensuite, en 1838, l'église de Prilep, grâce à l'assistance et la médiation auprès les autorités turques du notable bulgare Hadji- Christo Logothète; l'église de l'Assomption à Okhrida, en
1839, et celle du Sauveur à Vélès, en 1840; l'église de Gorna Djoumaia, en 1844; l'église de la bourgade Tsarévo- Sélo, en 1857; l'église de la Ste-Dimanche à Monastir, en 1863, et ainsi de suite. Le firman impérial de 1870 constituant une Eglise autonome bulgare contribua considérablement au progrès de l'oeuvre religieuse et du nombre des églises bulgares en Macédoine qui, à la veille des guerres balkaniques, atteignaient le chiffre de 1139 églises, 155 chapelles et 62 couvents.
Comme les églises étaient la propriété de certaines communautés religieuses, la nationalité de ces dernières était souvent mentionnée dans des actes publics ou bien dans les inscriptions mêmes. Ainsi, par exemple, le firman impérial autorisant en 1835 la construction de la cathédrale de Scopié fut promulgué au nom de la nation bulgare («Bolgar miléti ») ; la chapelle sépulcrale près l'église du Sauveur à Scopié porte l'inscription: «Construite aux frais des Bulgares orthodoxes, le 1er mars 1864, Scopié»; l'église delà Ste-Dimanche à Monastir porte l'inscription en marbre: « Ce sanctuaire a été construit, jusqu'à ses fondements, au nom de la très sainte et glorieuse martyre Nédélia (Dimanche), aux frais des Bulgares, sous l'épiscopat et avec la bénédiction de Monseigneur Benoît de Byzance. Bytolia (Monastir), le 13 octobre 1863». En 1867, fut restauré en partie le couvent Treskavets près Prilep. Sur une de ses portes on lit l'inscription suivante, gravée sur marbre: «Construit aux frais de la corporation des tailleurs bulgares». Dans le même ordre d'idées, notons que le médecin Constantin Michaïkoff de Patélé (district de Florina) offrit en cadeau à la communauté bulgare de Monastir un vaste terrain, situé au centre de la ville, pour la construction d'une cathédrale et des écoles; la longue inscription gravée sur la porte de la cour, faisant façade au marché, contient entre autres la phrase suivante : « Don offert au peuple bulgare, à Bytolia (Monastir), le 25 mars 1876 ».
Pendant la domination turque, la langue grecque était
devenue la langue liturgique des églises, surtout dans les villes, grâce aux privilèges accordés au Patriarcat grec et à ses établissements scolaires. Au cours du XIXe s., à mesure que le sentiment national bulgare s'affermissait, la langue grecque cédait peu à peu la place à la langue bulgare ; les écoles bulgares nouvellement fondées contribuèrent beaucoup à cette substitution. Ces écoles formaient avant tout des lecteurs et des chantres en langue nationale pour l'église; les premiers pionniers de la nationalisation de l'école et de l'église furent précisément les disciples issus du milieu monacal bulgare qui avait conservé dans ses couvents abrités les traditions nationales intactes.
Les premières écoles bulgares en Macédoine étaient privées. Elles étaient dirigées par des moines envoyés par l'un ou l'autre des grands couvents bulgares de Zographe, Hilendar, Ryla, qui possédaient dans les villes bulgares leurs propres maisons ou fermes appelées « métokhs ». Les moines connus sous le nom de taxidiotes (prêtres commis) ou pénitenciers avaient pour mission de faire des quêtes pour leurs couvents, d'y conduire les pèlerins, de prêcher dans les églises et de donner l'enseignement aux enfants dans leur langue maternelle. D'autres écoles privées étaient dirigées par de simples particuliers, qui tout en pratiquant leurs métiers de tailleurs, relieurs ou autres exerçaient en même temps la fonction de maîtres d'école.
Bien qu'en nombre restreint, les écoles privées n'ont jamais manqué en Macédoine; déjà avant le XIXe s., il y en avait dans les monastères bulgares de Bigor, Prétchista, Karpino, Prokhor, Lesnovo, St-Yakim, etc., et dans les villes de Vélès,Chtip, Kratovo, Scopié, Razlog,etc. Les écoles de ce type devinrent plus nombreuses au commencement du XIXe s., et, plus tard, furent remplacées dans les villes par des écoles communales entretenues par les communautés bulgares correspondantes ou par des riches commerçants. Ainsi, la première école de ce genre a été celle de Vélès, en 1810, qui était dirigée par le maître Mitre, natif de Nagoritchino
(Macédoine du nord). A cet égard, la Macédoine a devancé la Bulgarie du nord où la première école communale n'a été fondée que plus tard à Gabrovo, en 1835, et dont le directeur était un Bulgare macédonien, le célèbre Néophyte Rylsky. La méthode d'enseignement mutuel, celle de Bell et de Lancaster, que Néophyte introduisit, fut finalement adoptée par toutes les écoles bulgares. C'est un autre fils de la Macédoine, Joseph Kovatcheff de Chtip, qui eut le mérite d'introduire la méthode vocale, comme méthode d'enseignement, devenue plus tard générale dans toutes les écoles bulgares.
La création d'écoles communales au cours du XIXe s. témoigne d'un sentiment national bien élevé. Le mérite en est d'autant plus grand qu'il fallait un effort immense du Bulgare macédonien pour surmonter les obstacles à la propagation de l'enseignement en langue maternelle. A la difficulté découlant du défaut d'un Etat protecteur, s'ajoutait le joug du clergé grec qui s'efforçait d'étouffer par tous les moyens possibles la noble initiative bulgare en vue de l'émancipation intellectuelle et nationale.
Les maîtres d'école bulgares étaient suspects aux autorités turques; on les accusait d'être des agents moscovites travaillant pour saper les bases mêmes de l'empire ottoman, dont le Patriarcat grec était une des principales. D'autres part, les évêques grecs ayant l'autorité sur les églises et les écoles de leurs ouailles, les maîtres d'école bulgares se voyaient soumis à des persécutions systématiques. Aucun d'eux ne fut laissé tranquille, plusieurs étaient emprisonnés, d'autres déportés. Constantin Djinote de Vélès dut expier ses sentiments bulgares dans l'exil en Asie Mineure, Parlitcheff en Albanie et les frères Miladinoff de Strouga durent mourir, comme nous l'avons déjà dit, dans les cachots de Constantinople, où les agents de l'Eglise grecque les avaient envoyés. La vie de ces maîtres d'école était véritablement une vie de martyrs. Prenons un exemple entre cent, celui du diacre Agapi Voïnoff (1838 — 1902). Son odyssée com-
mence à Tsarévo-Selo (Macédoine du nord) où il introduisit en 1857 la méthode d'enseignement mutuel. Deux ans plus tard, il devait quitter son asile. A Salonique, le clergé grec ne le laissa que deux mois dans ses fonctions de maître d'école bulgare, et à Vodéna, il ne put enseigner qu'une semaine. Par suite des intrigues de l'évêque grec Nicodème, Voïnoff dut quitter l'école, maltraité, la moustache arrachée, pour être conduit dans les prisons de Salonique en 1869. Après deux ans de professorat à Stroumitsa, il fut assailli une nuit dans son domicile par les hommes de l'évêque grec, battu et chassé. Plus tard, en 1872, pendant les vacances scolaires, Voïnoff assista à la grande foire de Prilep, où, par ses discours et ses harangues, il réchauffa le sentiment national de ses compatriotes venus là pour leurs affaires. Toujours à la brèche, on rencontre notre diacre successivement maître d'école, à Zarovo1) (district de Salonique), à Vodéna, à Stroumitsa, à Pétritch, où il est attaqué en 1874 par les agents de l'évêque grec de Melnik, qui essaient de l'étrangler. Le robuste Bulgare s'en tire sain et sauf après avoir donné une bonne leçon à ses bourreaux. Exposé à des persécutions constantes, Voïnoff chercha pour un certain temps un refuge auprès des Bulgares catholiques protégés par les Etats catholiques, et plus tard auprès des émigrés Polonais, soutenus par les Turcs. Enfin, dès la création de la principauté de Bulgarie en 1878, Voïnoff émigra en Bulgarie où, pauvre et méconnu, il consacra sa vieillesse à sa modeste profession de maître d'école.
Il est aisé de saisir que l'œuvre scolaire accomplie par les Bulgares macédoniens dans de telles conditions, au XIXe s. — siècle de double joug, turc et grec, — constitue une manifestation nationale de la plus grande envergure.
Voici maintenant, en quelques mots, le cours de l'évolution des écoles bulgares. En 1810, avons-nous dit, l'école
*) Grand village bulgare, brûlé entièrement par l'armée hellénique en
communale de Vélès était fondée. Bientôt après, les autres villes de la Macédoine du nord, peu entravée par l'hellénisme, furent dotées d'écoles pareilles: Kratovo vers 1815, Kustendil en 1816, Chtip vers 1830, Kriva-Palanka vers 1833, Scopié en 1835, Prilep en 1843, Bachino-Sélo (près Vélès) en 1845, etc. Afin de les distinguer des écoles subventionnées par le clergé grec, les Bulgares appelaient leurs établissements scolaires : « Ecole bulgare », « Ecole slavobulgare », etc. Ainsi, sur le sceau de l'école de Vélès on lit les mots: «Sceau de l'école bulgare de Vélès, 1845». L'école bulgare de Bachino-Sélo possédait également pareil sceau de 1845. En 1847, l'école du quartier Partsorek à Vélès se dénommait «Ecole slavo- bulgare de Partsorek». L'école du quartier « Messokastro » à Okhrida portait l'inscription suivante: «Cet édifice scolaire pour l'instruction de la jeunesse bulgare des quartiers de Messokastro, Hadji- Kassym et Skender-Bey a été bâti le 15 juillet 1852, Okhrida ». Vers la même époque environ, les écoles de Prilep se divisaient en deux: «Ecole populaire bulgare» et «Ecole hellénique »; cette dernière se trouvait sous les auspices du métropolite grec de Monastir et était entretenue par les Koutso-Valaques de Prilep. En 1851, l'«Ecole slavo-bulgare de Scopié » était divisée en trois sections : école primaire, gymnase et section ecclésiastique1).
Après 1856, date à laquelle le gouvernement turc proclama l'égalité du culte, de race et de langue, le nombre des écoles bulgares en Macédoine augmenta sensiblement. Toutes les villes de la Macédoine septentrionale et centrale possédaient, dès avant 1870, des écoles primaires et des collèges élémentaires; bon nombre de villages en avaient aussi. Des écoles bulgares existaient dans les villes et les bourgades suivantes: Scopié, Koumanovo, Gostivar, Palanka, Kratovo, Kustendil, Donpaitsa, Djoumaïa, Bania (Razlog), Chtip, Radovich, Nevrokop, Stroumitsa, Vélès, Prilep,
*) Cf. le « Journal de Constantinople » (en bulgare), n° 44 de 1851.
Krouchévo, Okhrida, Zagoritchani près Castoria, Strouga, Monastir, Enidjé-Vardar, Vodéna, Koukouch, Salonique. A Vélès, il y avait de plus une école de commerce. Les jeunes filles étudiaient ensemble avec les garçons; mais il y avait aussi des écoles spéciales pour jeunes filles, comme par exemple à Vélès, Prilep, Kustendil, Chtip, Kriva-Palanka, Scopié, Monastir, etc.
Après 1870, les écoles se multiplièrent à tel point qu'elles couvrirent tout le pays habité de Bulgares. L'institution de l'Eglise autonome bulgare en cette année et la constitution des communautés religieuses bulgares facilitèrent l'ouverture des écoles et dans les autres villes de la Macédoine méridionale, dont la population chrétienne était en partie ou dans sa totalité bulgare, comme par exemple à Florina, Ostrovo, Castoria, Doïran, Ghevghéli, Démir-Hissar, Serrés, Drama, etc. Presque tous les villages bulgares d'une certaine importance possédaient des écoles primaires. En 1912, c'est-à-dire la dernière année delà domination turque en Macédoine, cette province possédait 1 141 écoles bulgares, avec un personnel enseignant de 1884 instituteurs et 65,474 élèves, appartenant à l'Eglise nationale bulgare. Ces chiffres ne comprennent pas les élèves des écoles bulgares catholiques et protestantes de Koukouch, Enidjé-Vardar, Razlog, Monastir, etc. L'enseignement secondaire était donné dans les gymnases et dans les écoles normales. D'autre part, dans toutes les villes on trouvait, outre les écoles primaires, quelques classes inférieures du gymnase. Il y avait des gymnases pour garçons, à Salonique et à Monastir; des écoles normales pour garçons, à Scopié et à Serrés; des écoles normales pour jeunes filles à Salonique, Monastir, Scopié. A part son gymnase et son école normale, Salonique possédait une école de commerce, un séminaire et une école d'agriculture; le séminaire, situé dans le quartier dit Zéitinlyk, était dirigé par les Bulgares unis, et l'école d'agriculture, près Salonique, par des Américains. A Scopié, il y avait de plus un séminaire et à Monastir, un cours
préparatoire pour prêtres, et près Vélès une école d'agriculture. Il existait des écoles professionnelles pour jeunes filles à Monastir, Scopié, Salonique, Prilep, Vélès, Florina, Kitchévo, etc. En 1912, le nombre des élèves dans les écoles de ville dépendant de l'autorité de l'Eglise bulgare était réparti comme suit:
Monastir
Doïran
Prilep
Vodéna
Vélès
Stroumitsa
Scopié
Goumendjé
Salonique
Kavadartsi
Chtip
Ghevghéli
Tétovo
Ressen
Okhrida
Strouga
Koumanovo
Radovich
Koukouch
Krouchévo
Dèbre
Palanka
Enidié-Vardar
Kratovo
etc.
La construction des églises et des écoles, l'entretien de ces dernières et du personnel enseignant, se faisait grâce aux moyens fournis par la population bulgare. Dès 1870, année de la création de l'Eglise autonome bulgare avec une administration indépendante, l'Exarchat prit entre ses mains l'inspection des églises et des écoles et subventionna directement les établissements d'instruction secondaire. Presque chaque école et église bulgare des villes et villages bulgares de Macédoine possédait ses biens propres, provenant soit de legs, soit de dons volontaires de patriotes bulgares, soit, enfin, de l'impôt. Prenons par exemple la ville de Chtip. Son école centrale «Sts-Cyrille et Méthode» possède les biens suivants: terrain 3,22 décares; jardin 1,21 décares; maison de 2 chambres de 28m2, donnée parle moine Ivanoff Témoff ; vigne, achetée avec les fonds paroissiaux, de 5,6 décares et 3,4 décares donnée par Novakoff, en tout 9 décares; prairies achetées avec les fonds paroissiaux
16,6 décares, donnée par Novakoff 5,8 décares, en tout 22,4 décares; forêt, donnée par les frères Chaleff 3,1 décares et 9,1 décares donnés par Kara-Ghéorghi, l'aubergiste, en tout 12,2 décares; 1 magasin à un étage donné par K. Hadji Stantcheff ; 2 boutiques à un étage données par différentes personnes; terrains de 132m2 donnés et 60m2 achetés, en tout 192 décares; 1 baraque. — L'église de « St- Nicolas » possédait: 1 bâtiment à trois étages de 195 m2 et dépendances de 370 m2, construits grâce aux sommes fournies par le peuple; 1 boulangerie avec chambre bâtie sur 117 m2 depuis des temps immémoriaux; 1 autre boulangerie construite sur 56 m2 donnée par Dimitri Stoïanoff ; 1 maison à deux étages de cinq chambres chacun, de 200 m 2,construite avec les fonds paroissiaux; 1 bâtiment à un étage avec cave de 63 m2, 1 refuge de 10 chambres, bâti sur 434 m2 et 1 boutique sur 56 m2. Ces trois derniers donnés par Constantin Karaniiloff ; 1 jardin donné par G. Tsritskoff. — L'église de «Notre- Dame » possédait: 1 moulin bâti sur 117 m2, 1 forge bâtie sur 105 m2, 1 autre moulin sur 264 m2 et 1 boutique sur 10 m2; ces quatre biens achetés avec des fonds paroissiaux; 1 boutique sur 12 m2 donnée par Kotsé Aneff ; la moitié d'une maison bâtie sur 135 m2 avec trois chambres, donnée par E. Kentreff ; 1 terrain de 63 m2 de temps immémorial.
Luttes pour une Eglise nationale bulgare.
Le réveil national bulgare débuta par une activité modeste et paisible, notamment, par l'ouverture d'églises et d'écoles avec le vieux bulgare comme langue liturgique et le bulgare moderne comme langue scolaire. Ce mouvement d'émancipation fut, dès le début, entravé par le Patriarcat grec qui tenait entre ses mains les destinées spirituelles et intellectuelles du peuple bulgare. Ce dernier se vit obligé de s'engager, vers 1830, dans une lutte longue et
opiniâtre contre le clergé grec, lutte qui dura 40 ans et finit par le triomphe de la cause bulgare. D'autre part, la création d'une Eglise autonome bulgare en 1870 mit fin au litige en Bulgarie danubienne, en Thrace et en Macédoine du nord; la lutte se poursuivit cependant dans la Macédoine méridionale: à l'heure qu'il est elle n'a pas encore pris fin.
Décrire ces luttes, c'est exposer les péripéties ainsi que l'évolution de la vie intellectuelle et spirituelle de la nation bulgare depuis un siècle1). Nous n'esquisserons cependant que les étapes les plus importantes de cette lutte que l'Américain Edson A. Clark définissait en ces termes: « Cette longue et âpre lutte, finalement couronnée de succès, met en relief toute la force du caractère bulgare. Menée sans violences et avec une fermeté inébranlable, cette lutte fut une manifestation de l'indomptable résolution du peuple bulgare de se libérer une fois pour toutes de la tutelle du clergé grec ». Dans cet ordre d'idées c'est à la Macédoine qu'échoit le mérite d'avoir levé, la première, l'étendard du mouvement panbulgare.
En effet, ce mouvement commença dans la Macédoine du nord, dans les diocèses de Scopié et de Kustendil-Chtip, centres religieux, où les traditions du passé s'étaient mieux conservées comme par exemple dans les couvents bulgares d'Ossogovo, Lesnovo, Karpino, Prokhor, Lechok, Vétersky, etc. C'est dans ces parages également, comme nous l'avons vu, que travaillèrent les premiers écrivains et maîtres d'école en langue bulgare moderne, tels: Hadji-Yakim Kirtchovsky, Cyrille Péytchinovitch, Daskal Mitre, et leurs disciples.
l) Cf. V. Teploff, La question religieuse gréco-bulgare d'après les sources inédites. Pétrograde 1889 (en russe). — A. d'Avril, La Bulgarie chrétienne. Etude historique. 2e édition. Paris 1898. — Th. Bourmoff, Le litige religieux gréco-bulgare. Sofia 1902 (en bulgare). — R. von Mach, Der Machtbereich des bulgarischen Exarchats in der Tùrkei. Leipzig — Neuchâtel 1906. — M. redecov, yEyypa<sa xarptapyr/.à /.ai auvodaà nepl zo~j ttouÀyaptxoî) ^rjryjjuaroç. JEv KcovoTavrtvour.ôXst 1908. — A. Ischirkoff, La Macédoine et la constitution de l'Exarchat bulgare. Lausanne 1918. — S. Radeff, La Macédoine et la renaissance bulgare au XIXe s. Sofia 1918.
Avant 1829, le siège de métropolite de Scopié était occupé par un Grec, Ananie. Les notables bulgares de la ville, mécontents de l'apathie du prélat, étranger à leurs besoins scolaires et spirituels, firent des démarches pour provoquer son transfert. Le métropolite une fois révoqué, la population bulgare de Scopié avec le notable influent Hadji-Traïko en tête, demanda en 1830 au Patriarcat un prélat de nationalité bulgare: le Patriarcat fit la sourde oreille. Le nouvel évêque, Gédéon, arrivé l'année suivante, 1831, était aussi un Grec, de sorte que les protestations des Bulgares continuèrent de plus belle. Les remplaçants de Gédéon venus en 1832, étaient aussi des Grecs, ainsi Ghennadios et Néophyte. Le mécontentement de la population tournant à la menace, le Patriarcat fut obligé d'envoyer en 1833 un évêque grec, Gabriel, connaissant le bulgare. Ce dernier permit que le service divin se fît en grec et en bulgare, et en 1836, autorisa l'ouverture d'une école publique bulgare. Plus tard, le Patriarcat embarrassé par le mouvement bulgare, nomma en 1832 un Bulgare, Auxentios, évêque vicaire au siège du diocèse voisin, Kustendil-Chtip, dont le chef, le Grec Artémios, continuait d'habiter Constantinople. L'année suivante, 1833, les Bulgares de Samokov demandèrent, eux aussi, un évêque de leur nationalité. Leur exemple fut suivi, plus tard, par les habitants de l'ancienne capitale bulgare, Tirnovo; malgré ces réclamations, le Patriarcat grec n'alla pas plus loin dans le domaine des libéralités et maintint l'ancien ordre des choses.
En 1838, les Bulgares, profitant du voyage du sultan Mahmoud à travers leur pays, lui remirent une pétition dans laquelle ils sollicitèrent son intervention auprès du Patriarcat, en vue de la nomination d'évêques bulgares. Le gouvernement turc promit en 1840 de soutenir la nomination au siège de Vidin du diacre bulgare Dionyse, originaire de Kotel. Parti pour Constantinople, pour y être consacré par le Patriarcat grec, le diacre ne revint plus: il y trouva la mort, empoisonné par les Phanariotes. Les Bulgares
répétèrent leurs prières en 1845, lors du passage du sultan Abdoul Medjid en Bulgarie, et en 1853 enfin, ils adressèrent une pétition rédigée dans le même sens à l'ambassadeur de Russie à Constantinople : toutes ces démarches n'eurent aucun résultat.
La promulgation du Hatti-Houmaïoun dans l'empire ottoman, en 1856, modifia un peu l'aspect du problème en donnant des espoirs aux Bulgares. Cette charte, dans son article 8, garantissait « la liberté du culte, de la langue et de la race » des sujets ottomans. Sur l'invitation de la Porte, les communautés non musulmanes devaient se conformer aux prescriptions du Hatti-Houmaïoun et procéder à une nouvelle élaboration de leur régime, conforme aux besoins de l'époque. A cet effet, le Patriarcat fut forcé de convoquer en 1858 un conseil mixte, composé du clergé et des laïques, dont quatre Bulgares. Les revendications bulgares étaient plutôt modestes: ils demandaient le droit de prier dans leur langue maternelle et d'avoir des évêques de nationalité bulgare sous la juridiction du Patriarcat grec. La majorité grecque de ce conseil jugea cependant les revendications bulgares incompatibles avec les canons : l'Eglise œcuménique, disaient-ils, ne pouvait tolérer dans son giron la distinction par nationalités; les traditions avaient consacré pour cette Eglise une seule langue, le grec, une seule nationalité, l'hellénique. Tout écart était, dans ces conditions, considéré comme une hérésie, de sorte que les demandes bulgares ne furent même pas soumises à une discussion. Les délégués bulgares ne purent que protester et se retirer.
Après ce défi grec, la lutte devait recommencer, plus agitée, plus âpre. Le signal du mécontentement général fut donné, cette fois aussi, en Macédoine, par les Bulgares de la ville de Koukouch1), dans la région de Salonique. Afin de se soustraire à l'hellénisme, les Koukouchiotes pro-
*) Incendiée par les Grecs en 1913.
clamèrent leur union avec le Saint-Siège qui leur garantissait un clergé national et le maintien de la langue liturgique bulgare. Le 12 juillet 1859, en effet, ils adressèrent une requête au pape Pie IX qu'ils déclaraient reconnaître comme leur chef spirituel, à condition que leur clergé restât bulgare, de même eu égard à la langue liturgique et à la langue de l'enseignement1). Le Patriarcat, redoutant l'extension du mouvement dans tous les pays bulgares et pris d'une grande frayeur, fit une concession: le 4 novembre, arrivait à Koukouch, reçu solennellement, un évêque bulgare, Parthéni Zographsky, envoyé par le Patriarcat grec. Parthéni était originaire de Galitchnik, Macédoine de l'ouest. Pour dompter l'agitation bulgare, le Patriarcat promit de nommer ultérieurement dans les diocèses bulgares des évêques de leur nationalité, aussitôt que le siège correspondant deviendrait vacant. Hélas! trois mois suffirent pour convaincre les Bulgares de la dissimulation du Patriarcat: le métropolite d'Okhrida (Macédoine) Inokentios mourut le 25 décembre 1859; la population d'Okhrida demanda un évêque bulgare par une requête publique revêtue de 5000 signatures. En réponse à cette requête, ainsi qu'à celle qui la suivit, laquelle, présentée par le diocèse d'Okhrida, portait 9000 signatures, le Patriarcat répondit en envoyant de nouveau un métropolite grec, Mélétios, dans la ville sainte des Bulgares macédoniens.
La mauvaise volonté du Patriarcat étant devenue évidente même pour les aveugles, la colonie bulgare de Constantinople, pour donner satisfaction à la conscience nationale révoltée, décida de rompre avec l'Eglise grecque. Le 3 avril 1860 (a. style), pendant la messe de Pâques dans l'église bulgare du Phanar, le nom du patriarche ne fut pas mentionné; ce fut le signal de la rupture. Hilarion, évêque bulgare in partibus, qui officiait, fut proclamé chef
x) La requête a été publiée in extenso dans le journal de Constantinople « La Bulgarie», n° 25 de 1859. Cf. J. Ivanoff, Les Bulgares devant le Congrès de la paix. 2e édition. Berne 1919, p. 150 à 151.
spirituel du peuple bulgare. En outre, deux délégués communiquèrent à la Porte le fait accompli. Les villes bulgares de la province, dûment averties, se hâtèrent de donner leur assentiment complet et leur aide. Dans ce but, une assemblée nationale, composée des représentants des diocèses bulgares, fut convoquée à Constantinople à la fin de l'année. Ainsi, de la province, la lutte passa dans la capitale de l'empire ottoman. Dorénavant, elle allait être dirigée par des représentants du peuple bulgare se trouvant à Constantinople.
Le Patriarcat grec comprit enfin la gravité de la « Question bulgare ». Il comprit que les quelques concessions anodines grecques ne satisfaisaient plus les Bulgares. Le 15 mai 1860, les Bulgares du diocèse de Kustendil, qui comprenait aussi les villes de Chtip, Kratovo, Kotchani, adressèrent une requête à Constantinople pour se plaindre des méfaits de l'évêque grec. La commission d'enquête chargée par le Grand vizir d'informer sur ces plaintes, constataque l'évêque Dionysios avait frauduleusement escamoté 1200 livres turques à ses ouailles de Chtip et de Kratovo. Par ordre du Grand vizir du 3 décembre 1860, l'évêque fut, de ce chef, relevé de son poste. La même année, le 3 septembre, les Bulgares de Scopié signèrent une résolution de ne plus permettre l'emploi du grec dans leurs églises et l'année suivante, enlevèrent solennellement les livres grecs de la cathédrale. Le 9 avril 1861, les Bulgares d'Okhrida, à leur tour, réclamèrent, par l'entremise de leurs représentants à Constantinople, la restauration de l'archevêché autonome bulgare d'Okhrida supprimé par les Grecs en 1767. Le mouvement d'émancipation fut suivi par les autres villes macédoniennes : ainsi, en 1863, le service divin à Nevrokop est célébré en bulgare ; en 1866, le pope Yané Témelkoff visite les villages de Radovich et de Stroumitsa et y office en langue bulgare ; en 1867, les Bulgares de Stroumitsa adressent des pétitions à Constantinople pour se plaindre de leur évêque grec Hierothée qui bannissait la langue bulgare de leurs
écoles et de leurs églises; en 1867, le 20 juin, les Bulgares de Prilep rompent avec l'Eglise grecque; la même année, les villes de Vodéna, Ressen, Enidjé-Vardar protestent contre les agissements des évêques grecs; en 1868, les Bulgares de Koumanovo réclament un évêque bulgare pour le siège de Scopié, devenu vacant après la mort du Grec Yoakim ; la même année, également, les Bulgares de Vélès chassent l'évêque grec de sa résidence, et ceux de Monastir chassent les chantres grecs de l'église bulgare de Notre-Dame; en 1869, le 5 octobre, les Bulgares du diocèse de Castoria s'attaquent à leur évêque grec et ne veulent plus le reconnaître, etc. etc.
Dans la Bulgarie du nord, en Thrace, la lutte n'était pas moins chaude; à Constantinople, se manifeste la même tension extrême quoique d'une autre nature. Les Grandes Puissances d'autre part s'intéressent à la « Question bulgare »: le Vatican veut gagner les Bulgares pour les faire entrer dans son giron. Tchaïkovsky, un des représentants de la colonie polonaise en Turquie, avait déjà intéressé à ce sujet le ministère Guizot en France; en 1861, l'archimandrite bulgare Joseph Sokolsky est consacré à Rome par le pape Pie IX, patriarche des Bulgares, dignité confirmée aussi par la Porte. La Russie, craignant l'union de ses frères bulgares avec Rome, fit des démarches auprès du Patriarcat grec pour un arrangement en faveur des revendications bulgares. D'autre part, la Turquie inquiète de l'immixtion des Puissances dans la question bulgare, se hâta d'accélérer la solution du problème. Le Patriarcat, cette fois, se montra plus conciliant. On se mit de nouveau au travail, un travail qui n'avança guère. En effet, malgré tant de commissions, de projets, de contre-projets, de polémiques, de protestations, de mesures comminatoires, comme le bannissement d'évêques bulgares, destitution de patriarches grecs, malgré les dix ans que durèrent les pourparlers, on n'aboutit à aucun accord ; ce fut finalement, et de guerre lasse, le gouvernement turc qui décida.
Par firman impérial du 28 février (10 mars) 1870, c'est-
à-dire après une lutte acharnée qui dura quarante ans, on institua une Eglise autonome bulgare administrée par l'Exarchat bulgare. Les contrées qui s'étendent de la Morava bulgare aux bouches du Danube et à la mer Noire sont reconnues par la Turquie comme peuplées de Bulgares et passent immédiatement sous la juridiction spirituelle de l'Exarchat. Parmi les diocèses reconnus indubitablement bulgares figuraient deux diocèses de la Macédoine, celui de Vélès (Kuprulu) et de Kustendil, comprenant les villes de : Vélès, Chtip, Kotchani, Kratovo, Kustendil. Quant au reste des pays bulgares, seuls ceux dont 2/3 de la population chrétienne se prononceraient par voie de plébiscite en faveur de l'Eglise bulgare, passeraient sous la juridiction de l'Exarchat. L'alinéa 2 de l'article 10 du firman stipulait ce qui suit: « Si la totalité ou les deux tiers au moins des habitants de rite orthodoxe des localités autres que celles énumérées et énoncées ci-dessus veulent se soumettre à l'Exarchat bulgare pour leurs affaires spirituelles, et si cela est constaté et établi, ils y seront autorisés; mais cela n'aura lieu qu'à la demande et avec l'assentiment de la totalité ou tout au moins des deux tiers des habitants ».
Le Patriarcat grec jugea le firman incompatible avec les canons de son Eglise et protesta auprès du gouvernement ottoman. Plus tard, cependant, il entama de nouvelles négociations. Quant aux Bulgares, une fois en possession du firman, ils s'employèrent à l'élaboration du statut organique de l'Exarchat. Le conseil provisoire prépara un projet et invita les diocèses à élire leurs représentants qui devaient prendre part au congrès ecclésiastique bulgare chargé de se prononcer sur le projet. L'assemblée fut convoquée pour janvier 1871, à Constantinople. Après quelques séances préliminaires, la première séance ordinaire fut tenue le 23 février (a. s.). Le congrès comprenait des délégués non seulement des diocèses mentionnés dans le firman, mais aussi des communautés qui, vu la majorité de leur population bulgare, devaient rentrer après le plébiscite dans le
giron de l'Eglise bulgare. Les délégués de la Macédoine étaient : pour le diocèse de Kustendil-Chtip : Dimitri Anghéloff et le prêtre Apostol; pour le diocèse de Vélès: Constantin Chouleff ; pour le diocèse de Scopié: le prêtre Ghéorghi, Stoïan Kostoff et Siméon Ghéorghieff ; pour le diocèse de Monastir: Théodore Kousseff, actuellement métropolite de Stara-Zagora; pour le diocèse d'Okhrida: Mikhaïl Mantcheff; pour le diocèse de Castoria: le prêtre Théodore et Constantin Goutoff ; pour le diocèse de Vodéna: Ghéorghi Gogoff ; pour le diocèse de Nevrokop: Costa Sarafoff, etc. Le journal serbe « Yedinstvo », du 19 mai 1871, avant de donner les noms des délégués bulgares, écrivait: « Il serait intéressant de connaître les noms de ces représentants qui, après 450 années (allusion à la chute du royaume bulgare au XIVe s.), se réunirent le 15 mars 1871 dans la capitale de l'ancienne gloire et de l'ancienne splendeur byzantines pour délibérer fraternellement sur le moyen d'organiser leur Eglise qui, il y a dix ans, était asservie aux phanariotes corrompus et qui même à l'heure actuelle souffre de leurs méfaits dans la malheureuse Macédoine ».
Le congrès bulgare, tout en poursuivant ses séances, menait des négociations secrètes avec le Patriarcat grec par l'entremise du comte Ignatieff, ambassadeur de Russie. Le patriarche Anthyme, afin d'arriver à une conciliation, cédait aux Bulgares les diocèses macédoniens suivants: Kustendil-Chtip, Vélès, Scopié, Okhrida et la partie nord du diocèse de Monastir. Toutefois, quelques incidents cependant hâtèrent la rupture. A la suite du service célébré par les Bulgares, le jour de l'Epiphanie de 1872, sans l'autorisation du Patriarcat, ce dernier destitua de leur dignité les évêques bulgares qui avaient pris part à la cérémonie religieuse. La Porte, sur la demande du Patriarcat, fit déporter ces évêques, ce qui provoqua des troubles parmi les Bulgares de tout l'Empire. Intimidée, la Porte décréta l'élection de l'exarque bulgare: Anthyme, métropolite de Vidin, fut proclamé exarque et, le 3 avril (v. s.) 1872, il recevait son
bérat; le jour suivant il était reçu en audience solennelle par le sultan. Malgré le fait accompli, le Patriarcat toujours intransigeant interdit au nouveau chef de l'Eglise bulgare de célébrer la messe à Constantinople dont le diocèse ressortait au patriarche grec. La rupture entre Grecs et Bulgares s'affirmait et était sur le point de se consommer. Le prétexte qui la consacra définitivement fut le suivant : Malgré l'interdiction du Patriarcat, le 11 mai, jour des apôtres slaves Cyrille et Méthode, une messe solennelle fut célébrée par l'exarque bulgare, assisté de six évêques bulgares dont trois Macédoniens. Après la lecture de l'Evangile, en présence d'un grand nombre de membres de la colonie bulgare, on proclama V autonomie de l'Eglise bulgare. Le Patriarcat convoqua tout de suite après un concile ecclésiastique qui, dans sa séance du 16 septembre 1872, déclara le peuple bulgare « schismatique »1) . . .
Depuis, les destinées spirituelles des deux peuples, Grecs et Bulgares, suivirent des routes différentes : la Bulgarie danubienne et une grande partie de la Thrace furent incorporées dans l'Eglise bulgare. En Macédoine, deux diocèses exceptés, on dut procéder à un plébiscite, le premier dans Vhistoire des peuples balkaniques: la population devait (art. 10 du firman) déclarer sa nationalité et se décider pour l'Eglise grecque ou pour l'Eglise bulgare sous l'autorité du gouvernement turc.
Le gouvernement turc ajournait toujours la mise en vigueur du firman ; toutefois, en suite des manifestations et des troubles qui éclatèrent en Macédoine, il ordonna le plébiscite, au mois d'avril 1872, dans deux diocèses, ceux de Scopiê et d'Okhrida. On commença par le premier de ces diocèses. Des fonctionnaires turcs ad hoc, les uns envoyés
J) L'art. 1er de cette sentence d'excommunication du peuple bulgare porte: «Nous blâmons, condamnons et déclarons contraires à l'enseignement de l'Evangile et aux canons sacrés des heureux Pères l'ethnophylétisme, soit les distinctions de races et les discussions nationales dans le sein de l'Eglise du Christ.»
de Constantinople, les autres ressortissants de Scopié, se dispersèrent dans Féparchie en vue de procéder au recensement de la population chrétienne et au vote direct pour l'incorporation dans l'Eglise nationale bulgare ou dans celle du Patriarcat grec. Or, malgré les agissements de l'évêque grec resté en fonctions, les résultats du plébiscite furent écrasants pour l'hellénisme: toute la population chrétienne de la vaste éparchie de Scopié — avec les villes de Scopié, Koumanovo, Vrania, Tétovo, Gostivar et 660 villages dont quelques-uns mixtes (chrétiens et musulmans) — se proclama de nationalité bulgare et affirma sa ferme volonté d'être incorporée dans l'Eglise bulgare. Firent exception 60 maisons à Tétovo, 150 à Scopié (toutes koutso-valaques), 50 à Koumanovo et un nombre insignifiant à Vrania. Quant aux villages, l'évêque grec réussit à peine à en retenir à lui 10 à 11. Les Scopiotes bulgares qui avaient inauguré la mtte contre le clergé grec en 1830, célébrèrent quarante ans après, en 1872, leur victoire nationale. Dans ces conditions, la Porte fut obligée de s'incliner devant le fait accompli et d'incorporer toute l'éparchie de Scopié dans l'Eglise autonome bulgare. Le 8 juin, les représentants du diocèse, réunis dans la métropole, procédèrent à l'élection de l'évêque bulgare. L'élu fut Sa Grandeur Monseigneur Dorothée et le choix fut approuvé par l'exarque bulgare de Constantinople.
Le plébiscite d'Okhrida donna les mêmes résultats. A part deux villages koutso-valaques et deux villages bulgares sous la dépendance du couvent de St-Naoum — alors sous l'autorité du Patriarcat grec — toutes les autres villes (Okhrida, Strouga, Ressen, Krouchévo) et villages, au nombre de 220, se prononcèrent en faveur de l'Eglise nationale bulgare. Au siège de l'ancienne Eglise bulgare d'Okhrida, usurpée en 1767 par les Grecs, fut élu Monseigneur Nathanaïl, un Macédonien du district de Scopié.
Deux ans après, en 1874, l'éparchie macédonienne de Vélès eut aussi son évêque bulgare et, successivement, jus-
qu'à ce qu'en 1912 la Macédoine possédât sept sièges d'évêque, à Scopié, Okhrida, Vélès, Monastir (Bytolia), Dèbre, Stroumitsa, Nevrokop et presque autant de vicariats pour les éparchies sans titulaires, à Salonique, Castoria, Florina, Vodéna, Koukouch, Serrés, Drama, Melnik.
A la veille de la guerre des Balkans (1912) l'Eglise bulgare comptait en Macédoine: 7 évêques et 7 vicaires pour les sept sièges episcopaux restés vacants, 1 132 prêtres desservant 1139 églises, 154 chapelles et 62 monastères. La Macédoine, qui était toujours à la tête de tant de manifestations nationales et culturelles bulgares, donna onze de ses fils comme métropolites au haut clergé bulgare.
En 1913, le régime des Grecs et des Serbes en Macédoine supprima l'Eglise autonome bulgare, s'appropria ses domaines, chassa le clergé et anéantit l'œuvre religieuse et nationale d'un peuple chrétien qui avait trouvé plus de justice auprès du Turc, « mahométan et barbare »...
Le plébiscite, tant désiré de nos jours, fut étouffé par les Serbes et les Grecs.
Luttes révolutionnaires 1).
Après l'activité scolaire et les luttes religieuses, nous entrons dans la troisième étape de la vie du peuple bulgare, savoir ses aspirations à des droits politiques. Et, tandis que les résultats du différend religieux avec les
l) Cf. Le livre jaune. Affaires de Macédoine, 1902, 1903, 1905. - Blue Book. Turkey for the period of March-September 1903. — Documenti diplomatici presentati al Parlamento italiano dal ministro degli affari esteri. Macedonia. Roma 1906. — R. Pinon, L'Europe et l'empire ottoman. 7e éd. Paris 1913. — La Macédoine et la région d'Andrinople (1893 — 1903). Avec deux cartes. Mémoire de l'Organisation intérieure, 1904 (en bulgare). — A. Tomoff et G. Bajdaroff, La lutte révolutionnaire en Macédoine. Avec 33 portraits. Scopié-Sofia 1917 (en bulgare). — G. Strézoff, Les luttes politiques des Bulgares macédoniens. Genève 1918. — Le Mémoire présenté à la Conférence de Paris par le Comité exécutif des sociétés de l'émigration macédonienne en Bulgarie. Sofia, février 1919.
Grecs se dessinaient déjà, les agitations politiques contre la tyrannie turque devinrent plus fréquentes en Bulgarie danubienne et thracienne. Le grand soulèvement de Thrace de 1876, les centaines de villages détruits, les milliers de Bulgares massacrés provoquèrent l'intervention des Grandes Puissances, les décisions de la Conférence de Constantinople de 1876 — 1877 et, enfin, la guerre russo-turque de 1877 à 1878 qui libéra une partie du peuple bulgare. Parallèlement à l'insurrection thracienne, éclata en Macédoine du nord ce qu'on a appelé « la révolte de Maléchévo ».
Le Congrès de Berlin de 1878, l'œuvre la plus néfaste de la diplomatie européenne, laissa de nouveau la Macédoine entre les mains des Turcs. La même année les Bulgares de Kresna et Razlog, en Macédoine, élevèrent leurs faibles mains contre le régime turc; l'insurrection fut noyée dans le sang et dans le feu par les armées turques et les bachibozouks. Deux ans après, on découvrit un complot ourdi par les Bulgares d'Okhrida et de Monastir, et dénoncé par le supérieur grec du monastère Sleptché; la révolte de Prilep fut également étouffée.
L'Europe néanmoins, resta ferme quant à ses décisions de Berlin et la tyrannie turque continua à sévir sur les populations chrétiennes de Macédoine. Le voisinage de la principauté bulgare nouvellement créée, considérée comme enfant de la Russie et comme l'avant-garde des plans de conquête de cette dernière, firent que la situation du Bulgare macédonien devint intolérable. Les droits scolaires et religieux que la population bulgare avait réussi à conquérir furent l'objet de toutes sortes d'attaques; le gouvernement turc adoptant la formule du divide et impera, ajourna l'application du firman relatif aux droits ecclésiastiques des Bulgares, excita les Grecs et permit plus tard l'implantation en Macédoine d'un nouveau fléau — la propagande politique serbe — qui commença à recruter des « Serbes » parmi la population macédonienne. L'éminent homme d'Etat serbe, l'un des fondateurs de l'union balkanique en
1912, M. Milovanovitch, écrivait à ce sujet: «Jusqu'en 1885, la Serbie n'avait jamais pensé à la Macédoine » 1).
La situation des Bulgares macédoniens devint plus critique. L'Autriche-Hongrie, pour détourner les yeux de la Serbie des terres serbes, la Bosnie et l'Herzégovine, achemina ses aspirations politiques vers la Macédoine en escomptant la prompte succession des patrimoines de l'homme malade — la Turquie. La Russie qui jusqu'alors protégeait les Bulgares, tourna, elle aussi, son char. Inquiète de la consolidation rapide de la Bulgarie, de son agrandissement en 1885 par l'annexion de la Roumélie Orientale, effrayée d'une rivalité possible sur la mer Noire et aux Dardanelles, la Russie commença à coqueter avec la Serbie. Enfin, la politique austrophile du gouvernement du prince Ferdinand et de son premier ministre Stambouloff contribua non moins au refroidissement de la Russie envers la Bulgarie. Les consuls russes de Macédoine reçurent des instructions de collaborer à la propagande serbe et de miner le terrain de tout renforcement bulgare en Macédoine. Ainsi inspiré, le consul russe de Bytolia, Rostkovsky, publia en 1899 sa statistique de la population macédonienne, dans laquelle il proclama simplement comme « slave » la population bulgare de la Macédoine, ce qui répondait précisément aux aspirations serbes. Un vif mécontentement s'empara des cercles bulgares: certains parmi les patriotes macédoniens estimaient qu'il fallait continuer l'œuvre scolaire, religieuse et civilisatrice sur une base loyale, comme jusqu'alors; d'autres, vu les massacres systématiques de l'élément bulgare en Macédoine de la part des Turcs, son anéantissement économique, sa forte émigration, la démoralisation provoquée par la propagande des Serbes et des Grecs, décidèrent de commencer un mouvement politique et révolutionnaire qui amènerait l'autonomie du pays.
Cette dernière opinion prévalut: les Bulgares commen-
*) La revue serbe « Délo » de 1898, vol. XVII, p.
cèrent à travailler à leur libération politique. Le moyen choisi était le plus radical: soulèvement armé de la population bulgare contre le pouvoir turc. Il constituait la manifestation la plus expressive de la conscience nationale bulgare en Macédoine. Le but était, sinon le rattachement des Bulgares à leurs compatriotes de la principauté, du moins l'obtention d'un gouvernement autonome en secouant la torpeur de la diplomatie occidentale. L'Organisation révolutionnaire macédonienne, dite « Organisation intérieure » commença en 1893; on fonda alors ses premiers comités, à Ressen, à Salonique, etc. Trois ans après, en 1896, eut lieu à Salonique également, une assemblée générale des chefs de l'organisation, où apparurent comme premiers pionniers: Damian Groueff, Gotsé Deltcheff, Péré Tocheff, Christo Matoff, DrTatartcheff, Ghéortché Petroff, Théodore Lazaroff, Peter Pope Arsoff, tous enfants de Macédoine. Indépendamment de l'Organisation intérieure, les émigrés macédoniens en Bulgarie avaient fondé des sociétés patriotiques dans le but de coopérer à la libération de leur pays natal. En 1895, ces sociétés se réunirent en congrès et créèrent le Haut comité macédonien dont le premier président fut Traïko Kitantcheff de Ressen. La même année, le Comité voulant raviver l'intérêt de la diplomatie européenne sur la question macédonienne, qui était déjà saisie du problème arménien, organisa une insurrection dans la Macédoine du nord, principalement dans la vallée de la Strouma. Cette insurrection fut dirigée par les émigrés macédoniens, officiers dans l'armée bulgare; les principaux étaient: Boris Sarafoff, Yankoff, Darvingoff, Protoghéroff, Sarakinoff, Athanassoff, Pojarlieff, S. Stoïanoff, Drangoff, Nasteff, etc. Après quelques mois de résistance, la révolte fut étouffée par la troupe turque ; ce fut le prétexte d'un grand nombre de persécutions et d'emprisonnements de la classe suspectée de la population bulgare. Ces événements placèrent le gouvernement bulgare dans la nécessité de demander aux Grandes Puissances l'application
de l'art. 23 du Traité de Berlin, qui prévoyait une certaine autonomie pour les provinces ottomanes en Europe. L'année suivante, le gouvernement bulgare renouvela ses démarches auprès des Puissances qui se bornèrent à un simple échange de vues sans aucun résultat pratique.
Quant à l'Organisation intérieure, les premières années de son activité furent employées à la préparation de l'esprit de la population à une résistance armée et à l'organisation même des combattants. Tant que dura cette période d'entraînement et malgré les mesures prises pour le cacher, quelques affaires surgirent qui firent comprendre à la Turquie que quelque chose se préparait en Macédoine. La première fut l'affaire du village Vinitsa, district de Kotchani, en 1897. A la suite de port d'armes, 628 Bulgares y furent arrêtés et maltraités ; 300 autres s'enfuirent. Après, vinrent les affaires de Valandovo en 1899, de Tikvech en 1900, d'Enidjé-Vardar en 1900, de Salonique en 1901, de Serrés en 1902, de Bytolia, Prilep, même année, etc. Simultanément, des soulèvements partiels éclatèrent, à Melnik en 1895, à Djoumaïa et Serrés en 1902, etc. La Turquie usa de représailles pour étouffer le mouvement libérateur: arrestations en masses, condamnations, tortures et déportation de la population bulgare. Ces mesures n'affaiblirent guère l'ardeur de l'esclave macédonien; l'organisation continuait à renforcer sa préparation combative.
En 1903 — l'année de la grande insurrection — l'organisation embrassait toute la Macédoine. Dix membres formaient un groupe; quelques-uns de ces groupes formaient « l'organisation locale » dirigée par un comité local. Les comités locaux (de district, de département, rural ou urbain) étaient soumis au comité central, dont le siège était « partout et nulle part ». La force guerrière de l'organisation étaient les « tchétas » (bandes) et la réserve, c'était toute la population au courant du secret.
En 1903, tout était en ébullition. La multitude des bandes et le large réseau de l'organisation ne pouvaient pas
échapper à la vigilance du gouvernement turc. C'est pour cela que les rencontres entre les bandes et la troupe devinrent toujours plus fréquentes. Lorsque les bandes se glissaient entre les mains de la troupe, la population était maltraitée, enfermée et massacrée. Les représailles turques furent plus violentes surtout après les attentats de Salonique, les derniers jours d'avril 1903, lorsqu'on mit le feu au bateau français « Guadalquivir » portant des munitions pour l'armée turque, lorsque les conduites de gaz à Salonique furent coupées et lorsque l'usine à gas et la Banque ottomane furent sautées en l'air. Ces attentats étaient perpétrés par un courageux groupe semi-indépendant de l'organisation de Vélès. La plupart de ses auteurs périrent sur place et 250 personnes de la paisible population bulgare furent égorgées par les Turcs, 1000 furent enfermées dans les prisons de Salonique, tandis que d'autres étaient envoyées en exil en Asie Mineure et en Fezzan, dans le Tripolis du sud. La flotte européenne jeta l'ancre devant le port de Salonique. Au mois de mai suivant les représailles turques semèrent la panique à Monastir et à Smerdech (district de Castoria). A Monastir 14 Bulgares furent massacrés et eurent 40 blessés; d'autres périrent en prison. A Smerdech, on massacra 87 habitants; 50 furent blessés, 167 maisons, incendiées, etc. En un seul mois, le nombre des Bulgares de Macédoine et de Thrace, enfermés dans les prisons turques, s'éleva à 20,000 personnes!
Pour ne pas disperser ses forces dans les combats séparés, l'Organisation décida le soulèvement en masse. Et, afin de masquer le centre de l'insurrection qui se trouvait dans la région de Monastir, elle simula un mouvement aussi dans les autres provinces, à Salonique, Scopié, Serrés, etc. L'insurrection fut proclamée le jour de la St-Elie, le 20 juillet— 2 août 1913, et à sa tête furent placés les dirigeants; Damian Groueff, Boris Sarafoff et Anastase Lozantcheff . Les insurgés détruisirent d'abord les communications télégraphiques, les ponts sur les lignes de chemin de fer,
occupèrent les passages et les points de croisements des routes, ensuite ils attaquèrent et anéantirent les petites garnisons turques disséminées et incendièrent les tours beylicales, tout cela rapidement afin de provoquer la panique.
Au début, les grandes garnisons turques ne purent s'orienter, parce que les insurgés menaient une guerre de partisans et évitaient les combats réguliers avec la troupe. Ils conquirent plusieurs villes et bourgs, comme: Krouchévo, Neveska, Klissoura, etc., les gardèrent quelques jours, puis les abandonnèrent pour se transporter ailleurs. La population bulgare se retira dans les montagnes où l'on établit des camps gardés par les bandes. A la fin d'août, les renforts turcs arrivèrent de Salonique et de Scopié; une armée de 80,000 hommes sous le commandement de Orner Roujdi Pacha, d'abord, de Nazir-Pacha ensuite, commença l'assaut méthodique contre les insurgés de tous les côtés. A la fin de ce même mois commencèrent les rencontres sanglantes, pendant lesquelles les insurgés eurent à combattre contre de nombreuses armées turques, pourvues d'artillerie et de la cavallerie. Les groupes les plus forts d'insurgés comptaient environ 400 hommes, devant tenir tête à des détachements armés de 2 à 10,000 hommes et plus, de longues heures durant, jusqu'à ce qu'ils arrivassent à se frayer un chemin et se transporter dans un autre rayon.
De grands combats eurent ainsi lieu près des villages suivants de Monastir: Smilévo, Boïchta, Tsapari, Boudimirtsi, Sloévichta, Elha, Roudari; à Bélovoditsa, district de Prilep; à Douchégoubets, Siklé, district de Florina; à Tourié, Staro-Véléisko, Kouratitsa, Svinichta, district d'Okhrida; à Zagoritchani, Aposkep, district de Castoria; à Lopouchnik, district de Kitchévo, ainsi que dans beaucoup d'autres localités montagneuses de la Macédoine occidentale. Les combats continuèrent jusqu'en novembre, parce que les froids et les neiges empêchaient les insurgés — les uns dispersés, les autres tués — de les continuer. Rien
que dans le département de Monastir, 150 combats furent livrés, avec la participation de 14,000 insurgés.
L'insurrection se termina par une dévastation générale : ainsi, dans le vilayet de Monastir, 91 villages bulgares furent totalement incendiés, 12 le furent à moitié et 19 en partie, notamment, dans les districts de : Monastir 38, Florina 9, Castoria 23, Okhrida 42, Kitchévo 10. Le nombre total des maisons bulgares incendiées fut de 8646; la population privée de gîte s'éleva à 51,606 personnes, et 1179 personnes appartenant à la population paisible furent massacrées. La contrée insurgée eut beaucoup à souffrir au point de vue économique; ainsi rien que dans le district d'Okhrida furent dévastés 42 villages, emportées 3181 têtes de bétail, 28,226 moutons et chèvres, 827 chevaux, 149 ânes, 542,900 kilos de blé et 404,500 kilos détruits. En général, 12 districts de Macédoine souffrirent, 135 villages furent incendiés avec 9830 maisons, 2129 bulgares égorgés et tués, privés de logements 60,953, 2245 femmes violées et emmenées en captivité et 1500 emprisonnés comme détenus politiques.
Les effets de l'insurrection qui dura trois mois furent écrasants. L'apathique diplomatie européenne ne se secoua qu'à la vue des torrents de sang et de ses intérêts économiques menacés. Les rapports des consuls européens de Monastir, Salonique, Scopié, etc. émurent les gouvernements respectifs. Déjà, dès que retentirent les premiers coups de fusil de l'insurrection, le vice-consul britannique de Monastir, McGregor communique, le 4 et 6 août, à son consul général de Salonique, ce qui suit:
« Il est impossible, en ce moment, d'estimer la proportion de la population rurale, qui a abandonné les villages, soit partiellement, soit en masse, pour se retirer dans les montagnes en donnant suite aux sommations de dimanche soir, mais elle atteint plusieurs milliers, y compris non seulement des Bulgares exarchistes, mais aussi des patriarchistes et des Valaques, qui ont passé jusqu'ici pour de
fermes adhérents de la propagande hellénique. Voici les noms des villages insurgés dans le voisinage immédiat de Monastir: Kristofor, Pozdech, Gorno-Orizari, Dolno-Orizari, Karaman, Tirnovo, Magarévo et Jabiani, et un peu plus au nord Koukouretchani, Tchernaboka et autres ... Le Vali m'informe que les villages chrétiens dans la région près de Bouf et Florina comme Resna, Armensko, Popoljani, Zabârdéni, Banitsa et Hassan-Oba sont déserts et il en est de même, semble-t-il, pour la contrée de Korechta entre les lacs de Prespa et de Castoria où l'on ne trouverait plus que des enfants et des personnes âgées ». Et plus loin : « Je m'efforce de dresser une liste des villages dont les habitants se sont sauvés dans les montagnes, mais pour le moment je dois me borner à constater que V insurrection est complète dans les districts de Monastir, Resna, Prespa, Okhrida, Kitchévo, Krouchévo, Korechta, Castoria, Florina et Morikhovo et que les patriarchistes de nationalité slave et valaque ont apparemment fait cause commune avec les insurgés et gagné à leur cause les villages voisins de Boukovo, Tirnovo, Magarévo et Nijopolé dont chacun a fourni quinze à trentecinq recrues ... Il est presque certain que toute la contrée montagneuse entre Florina et Castoria est dans les mains des insurgés. Ceux-ci auraient occupé les positions importantes de Pissodère et Clissoura et mis en fuite ou défait les petits détachements de troupes à Jéliovo, Roulia, Biglichta, etc. On a formé dans ce district des camps de concentration pour les femmes et les enfants mais on peut y voir aussi des boulangers, des tailleurs et des cordonniers faire leur besogne ».
Nous lisons dans le rapport de l'ambassadeur de la République française à Constantinople, Constans, adressé à M. Delcassé, ministre des Affaires étrangères, en date du 11 août 1903:
« On ne peut se dissimuler que la situation est grave, en particulier dans le vilayet de Monastir que les insurgés paraissent avoir pris pour centre de leurs opérations. Chaque
jour de nouveaux méfaits sont signalés de la part des bandes, incendies de villages turcs ou de récoltes appartenant à des Musulmans, fils télégraphiques coupés, stations de chemin de fer détruites, ouvriers de la voie enlevés ou tués. Jamais à aucun moment, le mouvement insurrectionnel n'avait déployé une pareille activité, jamais non plus un aussi grand nombre de révolutionnaires n avait tenu la campagne. Des gens en général bien informés assurent qu'ils sont plus de 30,000 sous les armes. Je sais bien que dans ce chiffre l'on comprend les paysans qui, excédés d'avoir toujours à craindre d'être fusillés par les uns comme complices des Bulgares, ou par les autres comme espions des Turcs, ont abandonné leurs villages et leurs familles et se battent peut-être sans grand enthousiasme. Je sais également que tous ne sont pas parfaitement armés. Mais il n'en reste pas moins qu'à l'heure actuelle, dans le vilayet de Monastir les troupes turques cependant nombreuses sont impuissantes à rétablir V ordre et que, fait unique jusqu'à présent, le village de Krouchévo est depuis plusieurs jours entre les mains des insurgés sans que l'autorité ait pu parvenir à le reconquérir ».
Dans son rapport du 22 août, le même ambassadeur écrivait:
« Les faits insurrectionnels qui se sont produits, il y a quelques jours, dans le vilayet de Monastir ont profondément troublé les habitants de cette province et surexcité les Musulmans. Effrayés par la prise d'un certain nombre de bourgs et de villages, ils étaient terrorisés par la crainte d'événements que la prompte arrivée de sérieux renforts de troupes a très heureusement prévenus. Les nombreux bataillons envoyés dans le vilayet ont repoussé les bandes et repris les points qu'elles occupaient. Krouchovo et cinq villages qui entourent ce mudiriet sont tombés entre leurs mains. Il en est de même d'un certain nombre de villages au sud de Monastir et, d'après les affirmations de la Porte, les troupes seraient maîtresses de la région de Perlépé et de
toute celle qui s'étend entre Castoria, Florina et les lacs situés au nord-ouest de cette ville. Un rassemblement considérable de Bulgares insurgés serait même cerné par six bataillons à quelques kilomètres de Florina. Ce succès des troupes ottomanes permettait de supposer qu'un peu de calme allait succéder à la période troublée que l'on venait de traverser. Il n'en est rien cependant, et s'il est vrai que plusieurs centaines d'insurgés ont mis bas les armes, il n'est pas moins certain que l'action des bandes semble se généraliser et qu'elle s'est déjà fait sentir dans le vilayet rf' Uskub et dans celui d 'Andrinople. Il règne depuis quelques jours à Uskub une grande inquiétude. Le vali a cru devoir faire garder les mosquées par les troupes. Il a été tout récemment autorisé à appeler les dernières réserves de sa province et la Porte lui laisse toute liberté d'action pour les employer comme il le jugera utile.
« Dans le vilayet d' Andrinople, jusqu'ici à peu près tranquille, l'activité des bandes vient aussi d'être constatée. Dans la nuit du 16 au 17 courant, près de Kouléli- Bourg as, station de la ligne de Constantinople- Andrinople, de nombreux coups de feu ont été échangés entre les soldats chargés de la surveillance de la ligne et les révolutionnaires. Enfin, au lendemain de l'arrivée de la division navale russe au mouillage d'Iniada, les Bulgares ont attaqué et détruit deux villages grecs situés entre cette baie et Kirk-Kilissé qui a été également attaqué et dont le conak a été incendié.
« Si l'on rapproche de ces faits les divers attentats commis par les rebelles sur les chemins de fer de Salonique à Dédéagatch, de Salonique à Monastir et de Salonique à Uskub, on est amené à constater que la circulation des voyageurs et des troupes déjà, fort difficile, deviendra bientôt absolument impossible.
« J'ai vu plusieurs fois ces jours derniers Son Altesse le Grand Vizir et le ministre des Affaires étrangères. Tous deux affectent dans le prochain rétablissement de l'ordre une entière confiance. Depuis ma dernière visite au Grand
Vizir, j'ai appris que, le 16 courant, la Porte a donné l'ordre au vali d'Andrinople de mobiliser les 32 bataillons d'ilavés non encore convoqués dans la Turquie d'Europe. Il lui a été enjoint encore d'appeler les 16 bataillons de rédifs disponibles dans son vilayet et les quatre restant dans celui de Salonique. Les deux divisions d'ilavés d'Angora et de Césarée ont également reçu l'ordre de se tenir prêtes à partir au premier signal. La mobilisation de 84 bataillons ne demontret-elle pas l'excessive inquiétude du Gouvernement ottoman ? . . . .
« Les moyens employés jusqu'à ce jour par les Puissances pour mettre un terme à l'agitation macédonienne sont évidemment impuissants. Les Bulgares se plaignent et non sans raison, des excès commis par les troupes impériales et des exactions dont ils sont victimes de la part des fonctionnaires ottomans. C'est pour les garantir contre toute violence, pour protéger leur personne et leurs biens qu'une série de réformes a été proposée par les Gouvernements russe et austro-hongrois. Je crois que S. M. le Sultan est décidé à les appliquer ».
L'insurrection n'était pas encore achevée qu'un échange de vues eut lieu entre les cabinets européens en vue des réformes indispensables en Turquie d'Europe. Les Puissances directement intéressées au sort des Balkans, l'Autriche-Hongrie et la Russie, assumèrent le mandat de l'Europe pour ces réformes. Le 30 septembre 1903, eut lieu à ce sujet, une entrevue à Vienne, entre les empereurs Nicolas II et François Joseph; quelques jours après ils partirent pour Murzsteg, en Styrie, où fut élaboré le programme des réformes, qui fut communiqué à la Turquie le 22 octobre 1903. Les réformes de Murzsteg prévoyaient la réorganisation de la gendarmerie turque en Macédoine et un système de finances sous le contrôle européen. Elles ne touchaient pas cependant les besoins immédiats de la population et, partant, ne purent pacifier le pays et le mouvement révolutionnaire reprit en 1904 et continua jusqu'en 1908. L'Or-
ganisation intérieure livra pendant ce laps de temps 172 combats contre les troupes turques. L'animosité entre les races, l'action des bandes et leurs recontres avec les soldats et gendarmes turcs aggravaient la situation, devenue presque anarchique. On évaluait à 2000 par an les meurtres. Pour le seul mois de novembre 1907, le nombre des assassinats en Macédoine atteignit le chiffre de 211, dont 142 de Bulgares, 41 de Turcs, 20 de Grecs et 8 de Serbes.
Lorsque les Puissances européennes se rendirent compte, d'une part, de l'inconsistance de leur œuvre, et d'autre part, de la mauvaise foi turque, elles firent un pas en avant. Le 10 juin 1908, en effet, eut lieu à Reval une entrevue entre le roi d'Angleterre et l'empereur de Russie; où furent élaborés des projets de nouvelles réformes qui prévoyaient l'autonomie de la Macédoine. Le parti jeuneturc s'empressa, un mois plus tard, le 11 juillet (v. s.), dans le but de sauver la situation, de proclamer le régime constitutionnel en Turquie, qui rendait superflue l'intervention européenne.
La nouvelle ère d'égalité des peuples en Turquie fut éphémère. En 1909 déjà fut publiée « La loi sur les associations » qui prohiba toute organisation de nationalités, parce qu'il ne pouvait exister en Turquie qu'une seule nationalité — l'ottomane. Les clubs constitutionnels bulgares, nouvellement créés, furent fermés. Les membres de l'organisation révolutionnaire macédonienn et les chefs de bande sortis des forêts, furent l'objet de persécutions et tués, sous prétexte de chercher des armes parmi la population. En Macédoine, 4973 Bulgares furent molestés, dont 73 périrent ou restèrent estropiés; un grand nombre s'enfuirent de nouveau dans les montagnes; d'autres enfin émigrèrent en Bulgarie.
L'organisation révolutionnaire recommença son activité. De 1910 à 1912, furent perpétrés 22 attentats sur les chemins de fer, ports et établissements publics. Les Jeunes-Turcs eurent recours à des représailles sur la population paisible :
le 4 décembre 1911, 20 Bulgares furent tués à Chtip et 300 blessés; le 1 août 1912, à Kotchani, 39 Bulgares furent égorgés, 50 gravement blessés et 170 légèrement. Ces événements émurent l'opinion publique en Bulgarie, des protestations et des meetings eurent lieu partout. L'organisation macédonienne envoya des députations à l'étranger pour demander des réformes en Macédoine, l'Europe resta néanmoins muette.
En automne 1912, l'Union balkanique des Bulgares, Serbes, Grecs et Monténégrins déclara la guerre à la Turquie et chassa le Turc de Macédoine. A cette guerre prirent part 15,000 Bulgares macédoniens qui formaient la « Légion bulgare macédonienne » et qui sous l'étendard bulgare, prirent une part très active aux combats le long des mers Egée et de Marmara.
La guerre interalliée, enfin, et le traité de Bucarest de 1913 laissèrent la plus grande partie de la Macédoine bulgare sous le joug étranger. Les régimes serbe et grec en Macédoine provoquèrent une grande désillusion au lieu de la liberté espérée après le joug turc cinq fois séculaire. La population bulgare fut déclarée serbe dans la moitié nord de la Macédoine, restée sous la domination serbe, et grecque dans la partie sud, demeurée grecque. Déjà, au début de la guerre serbo-bulgare de 1913, les Serbes se livrèrent à des persécutions systématiques contre l'élément bulgare de Macédoine: toutes les écoles bulgares furent fermées, les instituteurs internés ou chassés, tous les métropolites et vicaires bulgares expulsés hors du pays et les églises bulgares expropriées; à Scopié on enleva 90 notables et instituteurs bulgares pour les enfermer à Mitrovitsa; à Vélès, 200 personnes furent arrêtées et cinq autres, avec un prêtre, tuées et jetées dans le Vardar; à Monastir 600 personnes arrêtées, à Ressen 350, à Tétovo 200, à Koumanovo 110, à Kriva-Palanka 100, etc. Tout de suite après la signature du traité de Bucarest, le gouvernement serbe, prit les mesures les plus draconiennes, inconnues dans les annales
de l'humanité, afin de paralyser toute manifestation du sentiment national bulgare en Macédoine. Mentionnons à cet égard, le « Règlement sur la sécurité publique » du 20 septembre pour les territoires nouvellement occupés, d'après lequel il suffisait d'une dénonciation policière pour que les suspects fussent punis de 5, 10 et même 20 ans de détention; ce même règlement prévoyait la déportation de familles entières, l'obligation pour les communes et les arrondissements de subvenir aux besions de l'armée, etc.1).
*) Voici quelques articles de ce fameux règlement:
Art. 2. — ... Si le récalcitrant refuse de se constituer prisonnier dans les dix jours qui suivront cette publication, il pourra être mise à mort par tout officier public ou militaire.
Art. 3. — Toute personne prévenue de rébellion aux termes d'une décision de la police et qui commettrait un crime quelconque sera punie de mort.
Si le prévenu se constitue lui-même prisonnier entre les mains des autorités, la peine de mort sera commuée à dix ou vingt ans de travaux forcés, si toutefois la commutation est jugée opportune par le tribunal.
Art. 4. — Si plusieurs cas de rébellion se produisent dans une commune et que les récalcitrants ne regagnent pas leurs foyers dans les dix jours qui suivront l'avis de la police, les autorités ont le droit de faire déporter leurs familles là ou elles le jugeront opportun.
De même, seront déportés les habitants dans les maisons desquels seraient recelées des personnes armées ou des criminels en général.
Le chef de la police fera parvenir à la préfecture son rapport sur le mode de déportation qui doit être appliqué immédiatement . . .
Art. 5. — Toute personne, déportée par arrêté de la préfecture, qui rentrerait à son domicile primitif sans l'autorisation du Ministre de l'Intérieur, sera punie de trois ans de prison.
Art. 6. — Si le maintien de la sécurité dans une commune ou dans un arrondissement exige l'envoi de troupes, l'entretien de celles-ci sera à la charge de la commune ou de l'arrondissement. Avis en sera donné au préfet . . .
Art. 8. — Toute personne qui ferait usage de matières explosives, quelles qu'elles fussent, sachant que l'emploi en est dangereux pour la vie ou les biens d'autrui, sera frappée de vingt ans de travaux forcés.
Art. 10. — Toute personne qui, sans mauvais dessein, fait usage d'une matière explosive, sera punie de cinq ans de travaux forcés.
Art. 12. — Toute personne qui endommagerait délibérément les rues, routes ou places de façon à créer un danger pour la vie ou la santé publique sera punie de quinze ans de travaux forcés. Si le délit a été commis sans intention, la peine sera de cinq ans . . .
Art. 14. — Toute personne qui endommagerait les communications télégraphiques ou téléphoniques sera punie de quinze ans de travaux forcés. Si l'acte n'est pas prémédité, la peine sera de cinq ans . . . etc.
Tandis que le gouvernement serbe, s'appuyant sur la similitude de race et de langue entre Serbes et Bulgares, s'efforçait, grâce aux mesures susmentionnées, de serbiser la population macédonienne sans vouloir la faire disparaître, le gouvernement grec procéda autrement. Tant que durait la guerre et que les responsabilités pouvaient être dissimulées, les Grecs entreprirent l'anéantissement radical de l'élément bulgare. En effet, la Commission internationale d'enquête, envoyée sur place en 1913, tout de suite après les méfaits grecs, constata que les armées grecques avaient, par ordre, dévasté et incendié en Macédoine 161 villages bulgares, en partie turcs, avec 14,480 maisons dont l'énumération figure dans une liste spéciale1). Là où ce moyen ne pouvait, pour une raison ou une autre, être appliqué, le gouvernement grec eut recours à la terreur pour obliger la population bulgare à émigrer ou à se déclarer «hellène». Tous les Bulgares aisés et instruits des villes et villages de Salonique, Vodéna, Enidjé-Vardar, Florina, Castoria, Démir-Hissar, Serrés, Drama, etc. qui n'avaient pas pris la fuite, furent jetés en prison et envoyés en exil dans l'ancienne Grèce, aux îles de Trikéri, Itaki, etc. où la plupart périrent dans d'atroces souffrances. L'archimandrite Evlogios, vicaire de Salonique, et son secrétaire Christo Batandjieff furent jetés à la mer, durant le trajet de Salonique au lieu de leur exil. Toutes les églises bulgares furent expropriées, leur clergé chassé, les bibliothèques incendiées, les écoles fermées jusqu'à la dernière, les instituteurs exilés ou bannis.
Aucun autre peuple n'aurait supporté cette situation. Le joug turc pâlissait à côté des jougs serbe et grec. La population bulgare de Macédoine, malgré la pression qu'on faisait peser sur elle, malgré les massacres et l'exil de ses chefs, malgré l'émigration en Bulgarie et en Amérique, ne courba pas l'échiné devant la nouvelle oppression. Les recrues bulgares recrutées dans les armées
a) Dotation Carnegie pour la paix internationale. Enquête dans les Balkans. Paris 1914, p. 321 à 324.
serbe et grecque désertaient tous les jours; ceux de Chtip, emmenés à Kragouévats pour prêter serment, protestèrent en masse, en entonnant des chansons bulgares. Le journal serbe « Radnitchké Noviné », du 14 avril 1914, dit à ce propos:
« Le cri: « Nous ne voulons pas jurer » retentit soudain au loin. Tout le bataillon, comme un seul homme, refusait de prêter serment. Je crois qu'il est inutile de vous décrire la suite des événements. J'ajouterai cependant que deux détachements du onzième régiment, baïonnette au canon, ont cerné « leurs frères nouvellement libérés ». La nuit est tombée sur ces entrefaites. Que ces malheureux aient survécu à leur manifestation spontanée, c'est ce que personne ne saurait dire .... »
Toute la province macédonienne était en deuil, anéantie. Ceux, parmi les patriotes, qui n'étaient pas enfermés, protestèrent à main armée contre le nouveau régime. Deux mois après le traité de Bucarest, une insurrection éclata en Macédoine occidentale; à sa tête se placèrent P. Tchaouleff d'Okhrida, P. Christoff de Monastir et M. Matoff de Strouga. Les insurgés défirent les armées serbes à Okhrida, Strouga et Dèbre et y proclamèrent le pouvoir révolutionnaire bulgare. Ce fut seulement après l'arrivée de forts détachements serbes et après des rencontres sanglantes dans le défilé entre Ressen et Okhrida que la résistance des insurgés, insuffisamment armés, fut brisée et que ces derniers se retirèrent vers l'Albanie.
Le mouvement révolutionnaire ne s'arrêta pas là. Les membres restés vivants de l'ancienne Organisation intérieure continuèrent leur activité, dispersés dans les différentes parties de la patrie macédonienne. Ils se divisèrent comme naguère, en petites bandes, qui clandestinement parcouraient les villages et les montagnes et stimulaient le sentiment national de la population outragée par les événements survenus. Ainsi firent les bandes de Monastir, Ressen, Tikvech, Démir- Hissar, Koukouch, Vélès, Scopié,
Koumanovo, Chtip, Kratovo, etc. Et lorsque éclata le conflit austro-serbe de 1914, le mouvement révolutionnaire en Macédoine intensifia son action par des attentats sur les ponts et les chemins de fer. Plus tard, en 1915, quand la Bulgarie, elle aussi, entra en lice, des milliers de Bulgares macédoniens s'enfuirent de l'armée serbe et grecque et, avec leurs compatriotes, formèrent de forts contingents, au nombre de 60,000 personnes, qui se rangèrent sous les drapeaux bulgares pour lutter contre les Serbes d'abord, contre les Grecs ensuite. La population bulgare macédonienne manifesta ainsi une fois encore sa conscience nationale d'une façon éclatante, car il n'y a pas de plébiscite plus évident d'autodisposition nationale que celui qui consiste à donner sa vie pour sa patrie et pour son peuple.
La paix de Neuilly du 27 novembre 1919 replace de nouveau la population bulgare de Macédoine sous les jougs serbe et grec. Cette population soutient depuis un siècle une lutte acharnée pour conquérir une Eglise indépendante; elle donna les meilleurs de ses fils qui périrent dans les combats, dans les prisons et sous les potences turques, tout cela pour la liberté sacrée qui est sur la bouche de tous les peuples civilisés. Ces peuples méprisèrent les souffrances d'une population, esclave depuis cinq siècles, se moquèrent de ses nobles sacrifices pour la liberté et la vouèrent à une servitude nouvelle. Le Bulgare macédonien s'est sacrifié pour qu'en définitive d'autres en tirent tout le profit et s'installent en maîtres dans sa patrie où lui, seul, demeure l'esclave. Plus que jamais, c'est le cas de dire: « Il a travaillé pour le roi de Prusse ».
L'émigration des Bulgares macédoniens.
Le régime intolérable des Turcs et la constitution des Etats chrétiens des Balkans au XIXe s.: de la Serbie en 1815, de la Grèce en 1830 et de la Bulgarie en 1878, provoquèrent une émigration de la population chrétienne de
Macédoine vers ces pays. Cherchant la sécurité et guidés par leur sentiment national, les émigrés s'installaient tantôt dans l'un, tantôt dans l'autre des Etats voisins. Seuls les émigrés koutso-valaques faisaient exception : c'était le gain qui déterminait le choix de leur nouvelle patrie. Là, ils s'adonnaient à leur métier préféré d'aubergistes ou d'épiciers, et leur deuxième génération était déjà assimilée. Plusieurs personnalités politiques et des hommes de lettres de la Serbie moderne tirent leur origine de ces émigrés koutso-valaques, tels, par exemple: VI. Djordéjvitch, Tsintsar-Markovitch, K.Stoïnovitch, B.Nouchitch, S.Traïanovitch, Dimitriévitch, etc. Les Grecs de Macédoine émigraient de préférence en Grèce et les Bulgares macédoniens en Bulgarie. Notons en outre que les Grecs et les Bulgares émigrés en pays étrangers, les pauvres ouvriers exceptés, ont conservé en général leur nationalité.
Voici quelques exemples concernant les Bulgares macédoniens: Chrysanthe, patriarche de Constantinople de 1824 à 1826, natif du village Grammatikovo, caza de Kaïlar, avouait sa nationalité bulgare; les Grecs euxmêmes soulignent son origine bulgare. A. Rizoff, de Stroumitsa, qui avait fait ses études au gymnase et à l'Université d'Athènes, fut un des précurseurs de la renaissance bulgare de la première moitié du XIXe s. Ivan Siméonoff de Târlis, caza de Nevrokop, affirmait en 1840 sa nationalité bulgare même dans ses ouvrages publiés en grec à Budapest. D. Miladinoff, de Strouga, sur le lac d'Okhrida, avait fait ses études à Joannina, alors grand centre de l'hellénisme. Plus tard, lui et son frère Constantin, qui étudia à l'Université d'Athènes, devinrent les plus fervents apôtres du bulgarisme, soit comme écrivains, soit comme maîtres d'école dans leur pays natal. G. Pârlitcheff, d'Okhrida, étudiant à l'Université d'Athènes, helléniste passionné et lauréat du concours poétique d'Athènes en 1860, fut un défenseur ardent de la cause nationale bulgare durant toute sa carrière de poète et de professeur
dans sa patrie. C'est toujours par les écoles d'Athènes que passèrent toute une pléiade de jeunes gens macédobulgares, qui ont consacré leur vie au service de la nation bulgare à une époque où il n'y avait ni Eglise autonome bulgare, ni Etat bulgare. Tels furent: l'évêque Panarète de Pâtélé, caza de Florina ; son frère C. Michaïkof f , médecin à Monastir et grand mécène bulgare; les frères Robeff, d'une ancienne famille d'Okhrida; Radeff, père et fils, originaires de Vélès et installés à Monastir, etc. Le journal serbe « Srbski Dnevnik», du 26 juin 1860, admirait dans les termes suivants les Macédo-Bulgares et les émigrés bulgares en Roumanie travaillant à leur renaissance nationale : « Je suis informé de Monastir (Macédoine), dit le correspondant, que les Bulgares de l'endroit songent à fonder une salle de lecture. P. Dimkoff Radévitch qui a fait ses études à Athènes et à Vienne, travaille ardemment à cette entreprise. Il est vraiment surprenant, et cela fait honneur à cet homme, qu'il n'ait pas cessé de vivre pour sa nation, après avoir étudié dans une ville où tant de Bulgares se sont hellénisés. Je suis heureux de pouvoir vous annoncer que les Bulgares travaillent encore pour leur nationalité hors des véritables frontières de la Bulgarie; cela est vrai surtout pour les Bulgares de Roumanie. . . A Galats, où leur nombre est assez considérable, ils ont fondé une école bulgare et se proposent maintenant de bâtir une église. Une souscription a été ouverte à cet effet parmi eux et déjà 18 personnes ont souscrit 3000 ducats. C'est ainsi que le progrès est possible! »
Il en est de même des émigrés macédo-bulgares en pays serbe. L'écrivain Chr. Jéfarovitch, de Doïran, qui a vécu et travaillé parmi les Serbes, au XVIIIe s., se déclare Bulgare. Vers la fin de sa vie il émigra en Russie et y mourut comme Bulgare en 1753, à Moscou, ainsi qu'en témoigne son testament. Marko Théodorovitch, de Razlog, qui a travaillé comme commerçant parmi les Serbes de la Hongrie pendant la seconde moitié du XVIIIe s., se déclare
également Bulgare dans les livres parus sous ses auspices. Les réfugiés macédo-bulgares d'Okhrida, de Kratovo, de Katranitsa, de Prilep dans les pays serbes au cours du XVIIIe s., figurent dans les registres des diocèses et des couvents parmi les « Bulgares de nationalité, venus de la terre bulgare »1). Pierre Itchko, de Katranitsa, caza de Kaïlar, l'intermédiaire entre la Serbie et la Turquie pour la conclusion de la paix de 1807, paix portant son nom (« Itchkoff mir »), est reconnu par les Serbes eux-mêmes comme Bulgare2). Les émigrés macédo-bulgares de Novi- Sad, Zémoun et Belgrade, qui y formaient des colonies considérables pendant le XVIIIe s. et la première moitié du XIXe, passaient ouvertement pour Bulgares. Parmi eux, mentionnons Anghelko Palachoff, originaire de Vélès, qui devint vers le milieu du XIXe s. mécène zélé des écoles bulgares de sa ville natale. Ilio Markoff, de Bérovo, caza de Maléchévo, célèbre chef des volontaires macédoniens luttant contre le régime turc, qui avait pris part aux combats de Belgrade en 1862 et avait reçu une pension du gouvernement serbe, affirmait hautement sa nationalité bulgare. Et, lorsqu'en 1885 les Serbes envahirent la Bulgarie alors aux prises avec la Turquie, le vétéran Ilio Markoff, vieillard, rassembla ses dernières forces, et à la tête d'une bande de 200 volontaires, se porta au secours de ses conationaux contre les Serbes.
Voici un autre fait bien significatif: Il y a une trentaine d'années, plusieurs jeunes gens pauvres de Macédoine, subventionnés par le gouvernement serbe, furent attirés, dans les établissements scolaires secondaires et à l'Université de Belgrade aux fins de former un cadre macédonien pour la propagation du serbisme. Contrairement à ce qu'on en attendait, toute cette jeunesse macé-
x) « Spomenik » de l'Académie royale des sciences serbe, XLII, 104, 118. — Rouvarats, Description des monastères serbes de Frouehka-Gora de 1753. Karlovtsi 1905, p. 22, 42-43, 98, 99, 321, 322.
2) Correspondance de Vouk Karadjic, vol. III, 91 (en serbe).
donienne, les études finies, rentra dans son pays natal et se voua à sa propre cause nationale, la cause bulgare: Damian Groueff, de Smilévo, par exemple, devint le fondateur de l'organisation révolutionnaire des Bulgares macédoniens et trouva la mort dans une rencontre avec les Turcs; Pope Arsoff, de Scopié, et Chr. P. Kotseff, de Chtip, maîtres d'école et membres de la même organisation, durent expier leur sentiment national bulgare dans les cachots de Salonique et dans ceux de l'Asie Mineure; N. Naoumoff de Chtip, devint le rédacteur de la « Revue macédo-andrinopolitaine »; K. Missirkoff se fit un nom parmi les slavistes par ses études philologiques et folkloristes sur la population bulgaro-macédonienne; D.Mirtcheff, de Prilep, se fit connaître par son étude des dialectes bulgares de Prilep et de Vodéna, ainsi que par une série de manuels scolaires bulgares; Cl. Karaguleff, d'Okhrida, devint un des premiers grammairiens néo- bulgares; N. Blagoeff, du caza de Kaïlar, professeur à l'Université de Sofia, s'est adonné à l'étude de l'histoire du vieux droit bulgare, etc.
Les Macédo-Bulgares émigrés en Russie ne font pas exception. Nous avons à ce sujet le témoignage des registres de la colonie grecque de Niéjine du XVIIIe s., où on lit: « Siméon Théodoroff, Bulgare de Turquie, de la ville d'Okhrida, installé à Niéjine depuis 1740; Ivan Dimitrieff Stalevsky, Bulgare de la province de Macédoine, de la ville de Scopié, installé à Niéjine en 1745; Nako Bojik, Bulgare de la province de Macédoine, de la bourgade de Stroumitsa, établi à Niéjine depuis 1757; Stoïan Petroff, de Salonique, en Turquie, installé à Niéjine depuis 1760 », etc.1). D'autres Macédo-Bulgares, commerçants, établis à Odessa, se déclarent, dès 1822, Bulgares dans un document que nous avons cité plus haut, p. 82. D'autre part, au cours du XIXe s. les écoles secondaires et les univer-
*) Travaux du XIIe Congrès archéologique à Kharkov, vol. II. Moscou 1905, p. 215, 224, 225 (en russe).
sites de Russie sont fréquentées par plusieurs Macédo-Bulgares qui y déploient une vive activité littéraire et politique, entrent en contact avec les représentants du panslavisme et préparent les dirigeants russes à la défense de la cause bulgare au point de vue de l'autonomie tant religieuse que politique. Parmi ces Bulgares macédoniens dont quelquesuns sont restés en Russie jusqu'à la fin de leur vie, nous citerons les plus actifs: Nathanaïl de Scopié, écrivain et plus tard métropolite d'Okhrida; C.Petkovitch, deBachino- Sélo, près Vélès, investigateur des manuscrits vieux-bulgares et consul de Russie; C. Miladinoff, de Strouga, auteur du célèbre recueil de folklore bulgare ; le poète R. Jinzif off , de Vélès, etc.
Tandis que l'émigration des Macédo-Bulgares dans les pays ci-dessus énumérés était plutôt partielle, celle qui se poursuit en Bulgarie se fait en masse. Aussitôt que la principauté de Bulgarie fut constituée en 1878, les Bulgares de Macédoine, restés sous le joug turc, commencèrent à quitter en grand nombre leurs foyers pour chercher fortune et consolation auprès de leurs conationaux. Bientôt, les villes les plus proches de la frontière macédonienne furent inondées d'émigrés. Ces derniers allaient remplacer les Turcs qui s'expatriaient définitivement, ne pouvant tolérer la domination des Bulgares, leurs esclaves depuis cinq siècles. La ville de Kustendil qui n'avait pas plus de 350 maisons bulgares avant 1878, compte aujourd'hui, grâce à l'immigration macédonienne, une population de 15,000 habitants, presque tous Bulgares. Les émigrés de Kustendil proviennent des régions macédoniennes de Pianets, Maléchévo, des villes de Kratovo, Vélès, etc. Il en est de même des villes de Doupnitsa et Samokov, en Bulgarie, dont la population bulgare a doublé, même triplé, à la suite des émigrations de Maléchévo, Razlog, Koukouch, etc.; la capitale bulgare même, qui en 1878 comptait 16,000 habitants, en a maintenant 150,000 grâce surtout à la grande immigration macédo-bulgare. Le com-
merce de Sofia est entre les mains des Macédoniens et des Juifs. Les centres de commerce bulgares: Varna, Pleven, Philippopoli, comptent aussi des colonies considérables de Macédoniens assimilés déjà à la population indigène bulgare.
La grande insurrection de Macédoine en 1903 augmenta le nombre des émigrés. Cette fois, l'émigration se faisait non seulement vers la Bulgarie, mais prenait aussi une direction toute nouvelle, vers l'Amérique, qui attirait les ouvriers par ses hauts salaires. Ce qu'il faut noter, c'est que ces émigrants n'allaient pas en Amérique chercher une nouvelle patrie, mais deux ou trois ans après ils rentraient dans leur pays natal, et avec les économies réalisées achetaient les fermes des beys turcs que la situation troublée de Macédoine jetait dans l'inquiétude. Jusqu'en 1906, l'émigration macédonienne en Amérique atteignait le chiffre de 75,000 hommes, dont la plupart étaient des Bulgares. «Nous avons eu l'occasion de voir, raconte l'éminent écrivain politique français, M. René Pinon, dans les gares entre Vodéna et Florina des troupes de ces Macédoniens attendant le train qui devait les emmener : c'étaient de beaux gaillards solides et musclés, l'air un peu sombre, tristes sans doute de l'appréhension d'un tel voyage. Les femmes et les enfants les accompagnaient à l'embarcadère: beaucoup de petites filles, blondes, avec les cheveux nattés et de beaux yeux bleus, ressemblaient à des enfants russes. De fait, plus de trois quarts de ces émigrants sont des Slaves bulgarisants. Trente agences d'émigration et de transport se disputent cette bonne aubaine. . . .»1). La grande majorité des émigrants allaient aux Etats-Unis, surtout à Granité- City où ils étaient à cette époque 23,000; d'autres, 10,000 environ, au Canada; d'autres enfin au Brésil et au Chili. Le gouvernement turc encourageait l'émigration parce qu'elle faisait entrer de l'argent dans le pays et en éloignait une grande partie de la jeunesse
l) L'Europe et l'Empire ottoman. Paris 1909, p. 228 à 229.
bulgare qui avait naguère combattu dans les rangs révolutionnaires.
C'est surtout pendant la seconde guerre balkanique, en 1913, que l'émigration prit des proportions jusqu'alors inconnues. Le pillage et l'incendie des villes et des villages bulgares, le massacre de la population bulgare de la Macédoine méridionale par l'armée hellénique et la poursuite systématique de l'élément bulgare, forcèrent ce dernier à prendre le chemin de la Bulgarie. Les lettres de soldats grecs, saisies dans le sac du courrier du 19e régiment grec, témoignaient éloquemment de la cruauté grecque et de la cause de l'émigration bulgare en masse *).
a) Nous lisons dans ces lettres grecques: a) Par ordre du roi, nous mettons le feu à tous les villages bulgares ... b) Nous avons brûlé les villages, comme nous en avons reçu l'ordre .... c) Sur les 1200 prisonniers que nous avons faits à Nigrita, 41 seulement sont restés dans les prisons et partout où nous avons passé, nous n'avons laissé aucune racine de cette race. ... d) On m'a donné 16 prisonniers pour les remettre à la division et je n'en ai amené que deux seulement. Les autres ont péri dans les ténèbres, massacrés par moi. ... e) Ici à Brodi j'ai pris 5 Bulgares avec une fille de Serrés. Nous les avons enfermés dans un poste de police et retenus. La fille a été tuée. Ce que les Bulgares, de leur côté, ont aussi souffert! Nous leur avons, vivants encore, crevé les yeux. ... f) Dans tous les endroits que nous avons occupés, il n'est pas resté un seul Bulgare. Ils se sont enfuis en Bulgarie, et nous avons massacré ceux qui sont restés. Nous avons, en outre, incendié les villages. Il n'est pas resté un seul Bulgare. Mais Dieu sait ce qu'il en adviendra. ... g) Et de Serrés jusqu'à la frontière nous avons incendié tous les villages des Bulgares. ... h) Nous incendions tous les villages bulgares que nous occupons et nous tuons tous les Bulgares qui nous tombent entre les mains. ... i) Partout où nous passons, pas un chat ne peut s'échapper. Nous avons incendié tous les villages bulgares que nous avons traversés .... /fj Tu ne saurais t'imaginer comment nous nous tirons d'affaire à la guerre. On brûle les villages et aussi les hommes. Mais, nous autres aussi nous incendions et nous en faisons pire que les Bulgares. . . . I) Quelle guerre cruelle se fait contre les Bulgares. Nous leur avons tout brûlé, les villages et les hommes, c'est-à-dire nous massacrons les Bulgares. Grande cruauté. . . . m) Ces choses qui se passent n'ont jamais eu lieu, même avant Jésus-Christ. L'armée hellénique met le feu partout où elle trouve des villages bulgares et elle massacre tous les gens qu'elle rencontre; les choses qui se passent sont inexprimables .... (Extraits fac-similés de certaines lettres trouvées dans le courrier du 19e régiment de la VIe division grecque, saisi par les troupes bulgares dans la région de Bazlog. Sofia 1913, 2 fascicules.)
Les horreurs commises pendant la seconde guerre balkanique en Macédoine, en 1913, attirèrent l'attention du monde civilisé et une commission d'enquête internationale se rendit sur place, la même année. En ce qui concerne les villes et les villages bulgares de Macédoine brûlés par les Grecs, on lit dans le rapport de cette commission entre autres : « La liste suivante des villages incendiés est exacte, en ce sens qu'elle ne porte aucun village qui n'ait pas été brûlé. Mais elle est loin d'être complète, sauf en ce qui concerne les régions de Kukush et de Stroumitsa. Beaucoup d'autres villages ont été incendiés, principalement dans les districts de Serrés et de Drama. Souvent, nous ne sommes pas parvenus à savoir le nombre exact des maisons d'un village. On remarquera que cette liste comprend quelques villages turcs brûlés par les Grecs en territoire bulgare, et quelques villages brûlés par les Serbes. L'immense majorité, toutefois, est faite des villages bulgares brûlés par l'armée grecque dans sa marche vers le nord.
« Le nombre des villages détruits figurant sur cette liste est de 161 et le nombre des maisons brûlées est d'environ 14,480. Nous estimons que les Grecs, au cours de la seconde guerre, n'ont pas brûlé moins de 16,000 maisons»1). Suivent les noms des villes et des villages incendiés avec le nombre des maisons brûlées.
La récente grande guerre dont la Macédoine a été un des théâtres (1915 — 1918) amena le suprême exode du peuple bulgare de cette malheureuse province. Les villes et les villages, dans la zone des opérations militaires, d'Okhrida jusqu'à Cavalla, ont été rasés complètement ou démolis en partie; leur population a dû se retirer dans l'intérieur ou émigrer en Bulgarie. Et lorsque, après l'armistice du 28 septembre 1918, les troupes serbes et grecques réoccupèrent la Macédoine, l'exode vers la Bulgarie se poursuivit intensivement. Ce fut surtout le
x) Enquête dans les Balkans. Dotation Carnegie pour la paix internationale. Paris 1914, p. 321.
sud-est de la Macédoine qui du souffrir le plus, la Grèce ne pouvant tolérer dans ses frontières une population qui s'était déclarée ouvertement bulgare.
A partir de 1878 — année de la constitution de l'Etat bulgare — jusqu'en 1918, l'émigration des Bulgares macédoniens en Bulgarie a dépassé le nombre de 300,000 personnes; d'autre part, ceux qui ont émigré les dernières années aux Etats-Unis d'Amérique et au Canada se chiffrent par plus de 50,000 hommes.
Nous avons vu plus haut que la Macédoine est considérée, à juste titre, comme le berceau de la renaissance nationale bulgare. Les Slaves macédoniens se considérant toujours Bulgares par leur origine, leur langue et leurs traditions, n'ont cessé, même comme émigrés en Bulgarie, de prendre une part très active lors de la création, du développement et de la stabilisation de l'Etat bulgare, au lendemain de 1878.
L'émigration macédonienne en Bulgarie a joué un rôle considérable dans la vie politique de l'Etat bulgare. L'unité de race et de langue et la communauté de sentiment national font du Bulgare macédonien un excellent citoyen du royaume de Bulgarie. Déjà l'Assemblée Constituante bulgare, inaugurée le 22 février 1879 dans la vieille capitale Tirnovo, comptait parmi ses membres sept émigrés macédoniens, originaires des villes suivantes: Okhrida, Prilep, Vélès, Stroumitsa, Chtip, Florina, Kratovo. Ce qui est caractéristique à cet égard c'est qu'un de ces Macédo- Bulgares, le député C.Pomianoff, de Prilep, fut le rédacteur du rapport sur le projet de la constitution bulgare. Le Parlement de Sofia a compté depuis parmi ses membres une centaine de députés appartenant à l'émigration macédonienne; cette même Macédoine a donné au gouvernement de Sofia les ministres suivants: