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CHAPITRE II

Les dessous de la question mexicaine.

On se figure volontiers, en Europe, la révolution mexicaine, qui dure depuis bientôt trois années, comme le résultat' de rivalités sans causes profondes. On s’obstine à l’envisager comme un simple choc d’intérêts personnels, une lutte de partisans feile qu’on en voit à chaque instant dans tous les pays d’origine espagnole.

Une pareille opinion constitue une lourde erreur.

La Révolution mexicaine a des causes tout à la fois d’ordre social et d’ordre économique.

La révolution mexicaine a, bien au contraire, des causes d’ordre social et des causes d’ordre économique, et cette vérité est d’une importance capitale non seulement au point de vue actuel, mais aussi au point de vue de l’histoire du peuple mexicain.

L’Indien du Mexique n’est pas une race usée ou déprimée, malgré le dur esclavage de la période coloniale, malgré le véritable servage auquel il s’est trouvé soumis un peu partout, le descendant de Moctezuma a conservé une réelle indépendance d’esprit. Il a de la finesse, il voit clair, il raisonne. Enfin, il possède à un très haut degré le sens de la propriété personnelle et l’amour du sol sur lequel il vit.

C’est là précisément qu’est le nœud de la question.

Dans presque tout le Mexique, les terres appartiennent à une artistocratie de riches « hacendados » dont les propriétés sont à ce point immenses qu’ils ne parviennent pas toujours à en assurer l’exploitation totale.

Sur ces ferres, la main-d’œuvre est représentée par l’Indien, qui travaille sous le contrôle de gérants, généralement espagnols, et qui n’ont pas fout perdu de la dureté des temps coloniaux.

Or cet Indien n’est pas révolutionnaire d’instinct. Je n’en veux pour preuve que ce qui s’est passé dans un petit coin fertile de ce merveilleux Mexique, la Sierra de Puebla.

L’Indien de l'a Sierra de Puebla est calme et travailleur. Les politiciens qui veulent l’arracher a sa terre usent en vaiil leurs efforts ; on peut lui offrir deux, ou trois piastres par jour pour « se soulever », il refusera. Car il est devenu un petit propriétaire, un agriculteur qui vit tranquillement sur « sa. » terre.

Autrefois, il a lutté aussi : sous les ordres de Francisco Lucas, il s’est battu aux temps déjà lointains ou Porfirio Diaz commençait à faire parler de lui, et c’est précisément Porfirio Diaz qui a fait répartir cette Sierra de Ptiebla entre les hommes de son lieutenant Lucas. Ils s’y sont fixés et sont devenus des paysans aussi attachés à leur terre que notre paysan de France.

Ce qu’est, devenu l’Indien de la Sierra de Puebla, il n’est pas un « peone » d’une autre région qui ne voudrait le devenir à son tour, et, lorsqu’il contemple les propriétés énormes de ses maîtres-, il sent' monter en lui le désir impérieux de posséder à son tour un peu de cette terre sur laquelle il vit et dont tant de surfaces encore ne sont même pas cultivées.

question agraire est à l'origine du mouvement révoutionnaire.

Il y a donc une question qui domine toute l’agitation mexicaine, c’est la question agraire. Cela est tellement vrai que tous les meneurs ont choisi pour plate-forme précisément les revendications populaires relatives- au problème de la répartition des terres.

On doit se demander pourtant' si cette question, malgré l’ardeur des aspirations qu’elle développe, était de

nature à précipiter le Mexique dans la crise terrible qui le secoue depuis tant de mois.

Il semble bien, en effet, qu’il devait être possible de renouveler ailleurs ce qu’on avait fait dans la Sierra de Puebla sans qu’il fût besoin pour cela des convulsions terribles de ces dernières années.

Voici précisément où d’autres éléments interviennent.

Si les revendications agraires sont bien à la base du mouvement révolutionnaire mexicain, elles n’ont servi aux agitateurs que de prétexte et, comme nous le disions tout à l’heure, de plate-forme aux yeux de la population.

A elles seules, jamais elles n’auraient amené l’agitation actuelle. Il eût été trop simple de calmer ou de canaliser cette agitation par des concessions faciles et même désirables dans un pays où la densité de la population est encore très faible.

Mais d’autres facteurs d’ordre économique sont intervenus et ils n’ont pas tardé, en fait, à reléguer au second plan ce qui avait été la cause première.

Les conflits d’intérêts étrangers.

Il est né, en effet, dans ce pays qui faisait un si large appel aux concours du dehors pour l’exploitation avantageuse de ses richesses naturelles, des conflits très graves entre ses différents prêteurs eux-mêmes.

Les Etats-Unis étaient des voisins trop proches pour que tant d’entreprises fructueuses ne les attirassent pas. Leurs capitalistes sont venus en grand nombre j et ils se sont bientôt heurtés à leurs rivaux européens, j Le choc fut assez rude et on connaît suffisamment les tendances impérialistes qui ont dominé jusqu’à ce jour toute la politique des Américains du Nord pour comprendre que la concurrence dans un pays si proche du leur eût tôt fait de leur sembler inadmissible.

Ils oubliaient du reste, dans leur ardeur, un facteur important tout à fait à leur désavantage : la question de

race. Cette question, toujours sérieuse, -est plus importante que jamais aux frontières et si le Latin du Sud et du Centre-Amérique n’aime guère V Anglo-Saxon de l’Amérique du Nord, cet éloignement devient au Mexique de l’hostilité, en raison même du voisinage immédiat.

Les Etats-Unis avaient une autre raison de s’élever contre cette rivalité. L’ouverture prochaine du canal de Panama les incitait à s’assurer tout au moins une domination d’influence sur les pays compris entre leur frontière sud et la zone du canal.

Le gouvernement du général Porfirio Diaz, qui fut toujours de tendances extrêmement « nationales », prit des mesures importantes qui déçurent grandement les Américains du Nord.

Nous citerons seulement trois questions, parmi beaucoup d’autres, qui prirent une tournure peu conforme aux vues des Etats-Unis

rachat des Chemins de fer nationaux.

C’est d’abord la grande œuvre de l’ancien ministre des finances, M. J.-Y. Limantour, la réorganisation des Chemins de fer Nationaux du Mexique. Ce remaniement assura au gouvernement mexicain le contrôle absolu de son système de voies ferrées, contrôle qui échappait, ainsi, aux magnats des chemins de fer américains.

Chemin de fer de Tehuantepec.

Ce fut ensuite la question du Chemin de fer de l’isthme de Tehuantepec. Cette ligne avait un intérêt capital pour les Etats-Unis, car elle constituera toujours, quoi qu’on puisse dire, une concurrence sérieuse au canal de Panama, puisqu’elle raccourcit d’environ 3,000 milles le trajet de New-York à San-Francisco et qu’une telle différence peut compenser dans bien des cas les ennuis du double transbordement du bateau au chemin de fer et du chemin de fer au bateau.

Elle fut construite par l’Etat mexicain, mais la gestion en fut confiée, par contrat, au groupe Pearson de Londres.

Les terrains du Chamizal.

Enfin, une dernière question, moins grave, mais tout aussi irritante, fut la question dite du « Cliamizal ». Ges terrains du Chamizal sont ceux sur lesquels on a construit un bon tiers de la ville américaine de El Passo. Le traité de 1847 ayant fixé le cours du rio Bravo .comme frontière naturelle, les terrains dont il s’agit étaient à cette date sur territoire mexicain. Depuis, le cours du rio Bravo se modifia pour passer très au sud de son lit primitif. Les Américains pensèrent que la frontière était toujours, malgré sa mobilité, le cours même du rio Bravo. En conséquence-, ils s’approprièrent les terrains compris entre le lit du fleuve en 1847 et le cours actuel. La ville de El Passo y construisit ses plus beaux quartiers, malgré les réclamations du gouvernement mexicain, qui prétendait que la frontière véritable avait été fixée au moment du traité. On décida de s’en rapporter à l’arbitrage et la sentence rendue accueillit la thèse mexicaine et décida le retour au Mexique des terrains du « Chamizal ». En fait, il ne s’agit de rien moins, pour les Etats-Unis, que d’abandonner le plus beau tiers d’une très belle ville.

Les Américains avaient vu avec faveur la révolution madériste.

Pour toutes ces raisons, le mouvement révolutionnaire de 1910, dont le chef fut M. Francisco Madero, fut envisagé avec faveur de l’autre côté de la frontière et les questions d’ordre pratique que nous venons d’exposer ne furent pas tout à fait étrangères à la chute du général Porfirio Diaz. Le mouvement d’agitation maderiste, qui avait bien ses origines dans les réclamations agraires, fut aidé, sinon par l’appui direct des

Etats-Unis, tout au moins par uns neutralité qui allait jusqu’à permettre, à la frontière, le passage sans discussion de tout ce qui pouvait être utile aux révoltés en armes et en munitions.

Avec le régime 4e M. Francisco Madero, les Américains eurent un moment l’espoir de voir s’aplanir bien des difficultés.

Au point de vue financier, le nouveau gouvernement, sans se séparer toutefois du concours des banquiers franco-anglais, noua des relations plus suivies avec le marché de New-York et en particulier avec la maison Speyer.

Les Américains purent même croire réglée, un instant, la question du Chemin de fer de Tehuantepec. Le gouvernement de Mi. Madero était disposé, en effet, à résilier le contrat de la maison Pearson au prix d’une indemnité de 10 millions de piastres.

On parlait enfin d’en appeler de la sentence arbitrale au sujet du Chamizal.

Les événements de février dernier et le nouveau changement d’orientation de la politique mexicaine réduisirent à néant toutes ces belles espérances, puisqu’ils marquaient, dans une certaine mesure, le retour aux traditions « nationalistes » de l’avant-dernier gouvernement.

Aujourd’hui, enfin, la finance américaine doit tenir rigueur au Mexique de deux nouveaux succès remportés par la finance européenne, le premier à propos des pétroles, le second au sujet des chemins de fer commerciaux.

question des pétroles.

On sait, en effet, que des découvertes relativement récentes ont établi la présence au Mexique de gisements pétrolifères d’une richesse tellement extraordinaire que ce pays, en deux ou trois années, arrive presque au second rang parmi les producteurs de pétrole.

La Standard OU américaine risque de se trouver très

atteinte par cette concurrence de voisinage immédiat et elle aurait voulu, en tout cas, mettre la main sur les gisements en question. Ce projet n’a pu se réaliser parce que le grand syndicat américain s’est rencontré avec le puissant syndicat anglo-français qui a constitué la « Compania de Petroleo El Aguila S. A. », dont les fondateurs sont la maison anglaise Pearson, qui a pour chef actuel lord Cowdray et un groupe français important groupé autour de la maison Bénard et Jarilowsky.

Cette Compagnie possède maintenant, près de Tuxpam, un gisement de pétrole dont le rendement s’est maintenu plusieurs semaines à 100,000 barils par jour, alors que les meilleurs puits californiens du trust américain n’ont jamais dépassé de quarante à cinquante mille barils.

Le contrat avec la Société belge des Chemins de fer secondaires.

Au point de vue des chemins de fer commerciaux, le succès a été remporté par les Belges qui ont obtenu du gouvernement mexicain un contrat autorisant la Société Belge des Chemins de fer Secondaires à émettre des bons dont l’intérêt est garanti par le Gouvernement Fédéral, en vue de la construction de près de 5,000 kilomètres de voies nouvelles dans différentes régions de la République mexicaine. Cette Société a passé diverses ententes avec d’importants groupes français qui sont avec elle .en communauté d’intérêts.

La connaissance de ces divers problèmes essentiellement économiques permettra de mieux comprendre les événements d’hier comme ceux de demain.

Le sentiment d'hostilité du Gouvernement des Etats-Unis contre le Mexique n’est pas partagé par le peuple

américain.

Il convient cependant de poser ce principe, sans aucune hésitation, que l’hostilité du gouvernement des Etats-Unis contre le gouvernement actuel du Mexique

n’est pas l’expression du sentiment national du peuple américain. Ce dernier, jusqu’ici tout au moins, malgré les excitations des groupes intéressés, n’épouse pas la querelle de ses financiers. Il n’y a rien là d’analogue au mouvement national qui a poussé à la guerre avec l’Espagne, et Ifon peut même dire que l’antipathie réelle du Mexicain pour le Nord-Américain n’a pas ,son équivalent de l’autre côté de la frontière.

ï facteur le plus important de l’agitation mexicaine est tout entier dans cette lutte de l’influence américaine contre l’influence anglo-française.

En résumé, si ce serait vouloir diminuer par trop la portée de la question mexicaine que de ramener le débat à ces seuls conflits économiques, on ne saurait nier pourtant que le facteur le plus important des perturbations survenues depuis trois ans dans ce pays consiste précisément dans cette rivalité de la finance américaine et de la finance européenne, dans ce choc des intérêts américains et des intérêts anglo-français.

Après avoir dégagé ce principe préalable, nous comprendrons mieux le jeu des événements que nous allons essayer de démêler maintenant, d’abord au seul point de vue de la politique extérieure mexicaine, et, enfin, dans toutes ses conséquences à l’intérieur de ce grand pays.

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