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CHAPITRE III

Le Mexique et les Etats-Unis.

La diplomatie des pays de la vieille Europe, il y a seulement une vingtaine d’années, n’aurait jamais pensé qu’un rôle quelconque pût être joue dans l’une des quatre autres parties du monde, qui fût de nature à influer de façon sensible sur les destinées des nations. Nos diplomates ignoraient de l’Afrique tout ce qui n’était ni l’Algérie ni l’Egypte ; ils ne connaissaient en Asie que l’Asie Mineure et, quand à l’Amérique, jamais il ne leur serait venu à l’idée seulement de songer à elle.

Mais les événements ont marché et l’évolution économique mondiale a changé tout cela. Un peuple du nouveau monde a été de l’avant, et sa parole compte maintenant, non plus seulement dans des discussions internationales lointaines, mais, chaque jour, dans le domaine diplomatique ; ce peuple, c’est la nation américaine, ce sont les Etats-Unis.

Aussi bien, des événements récents ont-ils démontré que les plus vieilles nations d’Europe pouvaient trouver à New-York des appuis certains ; appuis qui, pour être d’ordre financier, n’en avaient pas moins la répercussion la plus directe et la plus considérable sur leurs destinées.

Il est donc bien naturel que les Etats-Unis s’efforcent à jouer dans la question mexicaine le rôle de tout premier plan qui leur revient d’ailleurs, en bonne logique, tant du fait de leur situation géographique qu’en raison de l’importance de leurs intérêts économiques.

,es intérêts américains au Mexique sont considérables.

Nous avons vu déjà l’importance des intérêts français au Mexique. Les Etats-Unis ont, eux aussi, engagé des capitaux considérables dans les mines, dans la métallurgie, dans les industries diverses un peu sur toute l’étendue du territoire mexicain, mais surtout au nord.

L’intervention américaine dans les affaires du Mexique était donc un événement prévu et inévitable.

La politique, avant tout nationale, du nouveau gouvernement ne pouvait que contrecarrer leurs desseins. Il était donc également naturel de les voir entrer en lutte avec ce gouvernement. Ce sont les phases de cette lutte, les moyens employés et les résultats obtenus que nous devons étudier dans ce chapitre.

L’attitude des Etats-Unis a eu tout au moins le mérite de la netteté. Ce fut, tout de suite l’hostilité déclarée.

es Etats-Unis refusent de reconnaître le gouvernement

du général Huerta,

Le gouvernement des Etats-Unis s’est refusé à reconnaître le nouveau gouvernement du général Huerta que toutes les puissances européennes avaient cependant accepté.

Ce refus, pour être une manifestation d’hostilité, ne constituait pourtant qu’une manifestation d’hostilité passive. La diplomatie américaine, même au prix, quelquefois, des plus lourdes erreurs, répugne à cette passivité. Elle voulut en venir à l’action.

Pour agir, il n’y avait que deux méthodes : Faction armée, c’est-à-dire l’intervention, et l’action diplomatique.

La première méthode, celle de l’intervention armée, n’était pas applicable. On en a beaucoup parlé à certains moment. Nombre de gens, en Europe, la croyait prochaine. Cette idée vient de l’ignorance que nous avons ici de la situation. Les personnes au courant des choses américaines savaient qu’une intervention armée

était de toute impossibilité et ne s'y arrêtaient pas. A ce point de vue, la situation n’a pas changé et elle ne changera pas.

L’intervention armée des États-Unis au Mexique est

impossible.

Certes, il existe aux Etats-Unis un parti disposé à l’intervention armée. Si les magnats des chemins de fer ont joué leur rôle dans la révolution mexicaine, si les puissances de l’industrie du pétrole sont intervenues dans les luttes intestines, nombre de gens, aux Etats-Unis, estiment que ces applications particulières de la diplomatie du dollar ne donnent pas les résultats précis et définitifs qu’on tirerait d’une intervention. Et ceux qui pensent ainsi s’agitent et sont puissants.

Pourtant, il ne semble pas qu’ils puissent être écoutés, car les Etats-Unis doivent repousser toute idée d’intervention armée, à la fois, pour des raisons d’ordre militaire et pour des raisons d’ordre économique.

L’armée des États-Unis n’atteint pas 50,000 hommes.

Il ne faut pas oublier, en effet, que les Etats-Unis n’ont pas d’armée. Même en réduisant au minimum les garnisons indispensables sur différents points du territoire et aux Philippines, ils n’arriveraient pas à réunir plus de 40,000 hommes, c’esbà-dire à peine le quart de ce qu’il faudrait pour se lancer, avec quelques chances de succès, dans une semblable aventure.

Le Mexique n’est pas Cuba, où l’indigène pouvait préférer bien des dominations à la domination espagnole. Le Mexicain est un peuple libre chez lequel le sentiment national est très vif. Il y a de plus, entre le Mexicain et le Nord-Américain, une haine de race qui va chaque jour en s’accentuant. Le Mexicain aurait tôt fait d’oublier ses discordes pour se retourner contre un envahisseur qui reste, malgré tout, l’ennemi commun ; il est toujours plus ou moins soldat, il sait se battre, il connaît sa montagne ; ce serait une lutte épuisante et qui ne finirait jamais.

Et d’ailleurs, si même nous admettons un instant qu’au prix de lourds sacrifices d’argent, les Etats-Unis parviennent à grouper une armée de 100 à 150,000 hommes, où prendront-ils les officiers nécessaires pour la commander ? On peut trouver des soldats, mais des cadres ne s’improvisent pas.

C’est donc cette armée, sans chefs, sans cohésion, qui devra envahir un pays mal connu, montagneux, souvent désertique ; c’est elle qui devra parcourir quelquefois jusqu’à 300 kilomètres sans rencontrer une goutte d’eau, harcelée sans cesse par un ennemi qui reculera devant elle, fuira dans sa montagne et réapparaîtra le lendemain.

Tout cela, les Américains le savent et de hauts fonctionnaires n’ont pas hésité à déclarer que les Etats-Unis n’étaient nullement préparés à une semblable entreprise.

„a question japonaise.

Et puis, il y a encore le Japon, qu’on oublie presque toujours, mais qui compte, qui veut compter d’ailleurs, et qui comptera.

Nous ne voulons pas dire pour cela qu’il existe un traité ou une entente quelconque entre le Mexique et le Japon. On l’a affirmé, on Ta nié, cela importe peu, au fond, car un fait domine tout cela : l’antipathie du Nord-Américain pour le Japonais et la haine dont le Japonais paie de retour le Nord-Américain.

Les incidents de Californie datent d’hier et ils ne sont pas encore réglés d’ailleurs, et c’est hier aussi que le nouvel ambassadeur du Japon à Mexico a été reçu aux acclamations d’une foule enthousiaste ; c’est hier encore que le Japon s’est empressé d’envoyer un de ses croiseurs derrière ceux qu’envoient les puissances européennes dans les eaux mexicaines

Que les Etats-Unis soient obligés de concentrer tous leurs efforts sur leur frontière du sud, que devient la Californie, que deviennent encore les Philippines, placées là comme pour tenter les Japonais ? La lutte serait difficile pour l’oncle Sam obligé d’aller se battre à 10,000 milles de sa base.

L’intervention n’aurait que des conséquences fâcheuses pour les États-Unis, même au point de vue économique.

Envisagée au seul point de vue militaire, f intervention serait donc une folie, mais, si elle devait avoir pour conséquence une annexion quelconque de territoire mexicain, elle placerait Te cabinet de Washington devant de redoutables problèmes économiques.

Pour n’en citer qu’un seul, nous signalerons l’âpreté des luttes relatives au maitien du taux des salaires, taux qui reste toujours supérieur à 2 dollars sur territoire américain. S’il l’on reculait vers le sud la frontière mexicaine, combien de centaines de milliers d’indiens do Sonora, de Ghihuahua ou de Nuevo Leon seraient prêts à travailler pour 50 sous par jour ?

L’intervention diplomatique des États-Unis.

L’intervention armée apparaissant décidément comme une impossibilité absolue, l’intervention purement diplomatique était seule possible.

Le Président Woodrow Wilson, ainsi que M. Bryan, secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, ont délibérément assumé la charge de conduire la politique américaine à l’égard du Mexique.

A vrai dire, il ne semble pas, jusqu’à présent, que le ministère d’Etat de Washington ait brillamment réussi. Sa diplomatie semble, manquer singulièrement de finesse et de doigté, alors que l’attitude du gouvernement mexicain a su demeurer très digne à l’exclusion de toute provocation comme de toute faiblesse.

Les Etats-Unis ont persisté dans leur refus de reconnaître le gouvernement du Président provisoire, général Victoriano Huerta. Alors que toutes les puissances européennes ont procédé à cette reconnaissance officielle, les Etats-Unis prétendent ne pas y consentir.

Cependant, ils ont laissé à leur ambassade de Mexico un chargé d’affaires et de nombreux attachés qui correspondent quotidiennement avec les autorités mexicaines.

i mission de M. J. Lind, Agent confidentiel.

Ils ont même innové dans les usages diplomatiques en imaginant l’envoi au Mexique d’un agent confidentiel, chargé toutefois d’une mission diplomatique officielle.

Cet agent est M1. J. Lind, qui se rendit à Mexico, non pas comme représentant du gouvernement des Etats- Unis, mais comme représentant du Président Wilson. La distinction était d’une subtilité toute nouvelle en diplomatie.

Nous ne donnerons pas ici le détail de la mission de M. Lind. C’est un incident de l’histoire mexicaine trop important pour risquer d’en diminuer la portée par une interprétation quelconque.

Nos lecteurs trouveront aux annexes le texte intégral des notes échangées entre M. J. Lind, d’une part, et M. F. Gamboa, alors ministre des affaires étrangères, au nom du gouvernement mexicain, d’autre part.

\ politique américaine est toute d’hostilité personnelle contre le général Huerta.

La lecture de ces documents donne la plus haute idée de la dignité parfaite du gouvernement mexicain à ces heures difficiles. Elle donne également l’impression très nette que la politique américaine ne vise pas telle ou telle théorie politique ou économique, mais seulement la personne même du Président provisoire, le général Victoriano Huerta.

Tout l’effort de la diplomatie mexicaine tend à écarter sa personne sans vouloir considérer qu’une semblable attitude est une atteinte directe à la souveraineté nationale et à l’indépendance du Mexique.

M. F. Gamboa a très remarquablement souligné toute l’étrangeté de pareils procédés et ses deux réponses, qu’on lira plus loin, demeureront comme des modèles de dignité et de fermeté diplomatiques,

La mission de M. J. Lind, qui était une atteinte à la souveraineté nationale du Mexique, n’a pas donné de résultat pratique.

En fait, la mission de M. Lind n’a donné aucun résultat pratique. Elle a seulement engagé davantage le ministère d’Etat de Washington dans l'impasse où il s’est jeté de son plein gré.

Les événements survenus depuis lui fourniront sans doute un moyen d’en sortir. Les puissances européennes ont bien compris que la question mexicaine était d’intérêt mondial et la décision qu’elles ont prise d’envoyer des navires dans les eaux mexicaines a pour but de marquer nettement leur désir de ne pas laisser aux Etats-Unis le soin d’agir pour leur compte.

La conversation diplomatique générale qui va s’engager permettra aux Etats-Unis, de modifier leur attitude d’accord avec les puissances et de sauver ainsi leur amour-propre national, puisqu’ils n’auront plus l’air de céder devant le seul Mexique.

Les États-Unis s’obstinent dans leur hostilité contre la personne même du Président provisoire.

Cependant, il faut bien dire que les indications données par la diplomatie américaine au lendemain de la consultation électorale du 26 octobre semblent marquer une regrettable obstination à vouloir intervenir dans la politique intérieure mexicaine.

Un câblogramme particulier du Herald , publié le 29 octobre dernier, nous paraît, à cet égard, tellement significatif que nous croyons devoir le reproduire tout entier :

Washington, mercredi. — La situation, en ce qui concerne le Mexique, reste stationnaire, en attendant que le président Wilson se soit prononcé sur la politique qu’il veut adopter.

Bien que je ne trouve personne qui prenne la responsabilité de déclarer qu’il connaît la forme définitive du programmé que s’est tracé le président, on croit généralement qu’il espère trouver une issue autre que l’intervention ou autre que la

seule alternative qui reste, c’est-à-dire une sorte de reconnaissance du parti constitutionnel.

Le président Wilson met toujours son espoir dans la persuasion morale et est convaincu que, sans l’appui direct ou occasionnel des puissances européennes, le président Huerta ne pourra pas durer longtemps encore.

Dans les milieux gouvernementaux officiels, on espère qu’avec l’appui des gouvernements européens, les Etats-Unis arriveront à exercer une pression suffisante pour amener le général Huerta à démissionner et que l’on pourra par la suite mettre la main sur un président provisoire que toutes les factions politiques pourront accepter.

Au ministère des affaires étrangères, on estime que la démission de M. Miguel Covarrubias, ministre du Mexique à Saint-Pétersbourg, indique que les éléments sérieux sont sur le point d’abandonner Huerta.

M. Govarrubias est l’un des rares hommes d’Etat mexicains dont le choix en qualité de président provisoire serait agréé par les chefs du parti constitutionnel. Il se peut que sa démission ait un rapport avec l’éventualité d’une pareille désignation.

Le parti constitutionnel espère que la situation se résoudra par le fait qu’on reconnaîtra M. Carranza.

M. Roberto Pesqueria, membre du Congrès mexicain, a quitté HermosiMo pour Washington, apportant au gouvernement des Etats-Unis des dépêches de M. Carranza. On y trouve l’exposé de la politique et des desseins de M. Carranza, documents qui avaient été réclamés par le président Wilson.

es puissances doivent résister à la tendance des Etats-

Unis à vouloir intervenir dans la politique intérieure

du Mexique.

Il n’est pas niable que le fait de vouloir obliger le général Huerta à démissionner équivaut à prendre parti pour les constitutionnalistes.

Si l’on veut rester en dehors des rivalités politiques, qui trouverait-on, d’ailleurs, pour le remplacer ? On ne peut songer au général Carranza. D’autre part, M. Miguel Covarrubias, dont il est parlé dans ce câble, est connu, depuis l’origine du mouvement, pour son attachement à la cause constitutionnaliste ; si donc on comprend que ce parti puisse admettre volontiers sa

candidature, on peut être assuré que les gouvernementaux n’en voudront pas.

On se retrouve alors devant la difficulté première et on ne l’évitera qu’en laissant régler cette question mexicaine par les Mexicains eux-mêmes et en observant la plus stricte neutralité.

C’était là ce qu’on devrait désirer avant tout. Le Foreign Office de Londres l’a compris, c’est lui le pr< mier qui a pris l’attitude nécessaire.

Nous croyons avoir démontré déjà que le fond du problème mexicain consiste en une rivalité des intérêts nord-américains et européens. Il ne doit y avoir dans cette lutte pacifique ni vainqueur ni vaincu, mais son résultat devra déterminer les droits de chacun et laisser jouer en toute liberté la concurrence économique, sans que rien puisse avantager les uns, ni décourager les autres.

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