‹ La question mexicaine et les intérêts françaisChapitre 5 sur 10 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La Situation intérieure.

Il est nécessaire d’exposer ici la situation intérieure du Mexique pour mieux comprendre ensuite sa situation financière et pour envisager en pleine connaissance de cause l’influence que les événements mexicains peuvent avoir sur les intérêts français.

Pour les raisons indiquées déjà, au début de cette étude, l’exposé dont il s’agit est assez délicat à établir. Il faut essayer de démêler la part exacte de vérité dans les nouvelles parvenues via New-York ou via Washington, comme il faut, en outre, dépouiller les câbles reçus directement de Mexico de cet optimisme de rigueur dans les communications officielles.

politique intérieure du Mexique ne regarde que les exicains.

Il convient également de se garder de toute idée préconçue, afin de demeurer spectateur impartial, sinon indifférent. La politique mexicaine regarde les Mexicains. Nous ne pouvons que suivre ses manifestations dans la mesure où elles risquent de toucher à nos intérêts. Pour nous, le gouvernement du Mexique est légitime lorsqu’il assure normalement les relations diplomatiques internationales et nos sympathies lui sont acquises tant qu’il permet le libre jeu de nos rapports économiques avec le pays dont il a la charge.

Le général Victoria no Huerta est président provisoire des Etats-Unis du Mexique depuis le mois de

février 1913. On verra aux annexes comment s’est effectuée son entrée en fonctions.

Le nouveau président a assumé, en prenant le pouvoir, la double tâche de réaliser la pacification du pays et de faire procéder à des élections aux fonctions de président et de vice-président de la République.

La pacification du pays est une œuvre de longue haleine

La première de ces tâches, la pacification du pays, était une œuvre de longue haleine. Ses difficultés s’augmentaient du fait de la situation difficile du Trésor dont les caisses avaient été à peu près vidées par la lutte que le gouvernement de M. Madero avait eu luimême à soutenir contre les rebelles.

Cependant, le général Huerta a semblé, dès l’abord, tout à fait capable de dominer une pareille situation, et tous les Mexicains se souvenaient de la belle campagne qu’il avait menée l’année précédente au Chihuahua, campagne au cours de laquelle il put donner toute la mesure de son sang-froid, de sa méthode et de son extraordinaire ténacité.

Le problème consistait à faire rentrer dans l’ordre deux catégories de révoltés, ceux du Nord et ceux du Sud.

Nous avons exposé dans un précédent chapitre les origines agraires des troubles du Mexique et le rôle des divers facteurs économiques dans leur développement considérable. Nous n’y reviendrons pas.

Toutefois, nous marquerons ici la différence très nette qui existe entre les révoltés du Nord et les révoltés du Sud.

Le zapatisme est une « jacquerie » qui a vite tourné au banditisme pur.

Ceux-ci, qui opèrent plus spécialement dans le Morelos, le Guerrero et quelquefois même dans l’Etat de Mexico, sont moins des révolutionnaires que des

Révoltés. Ils ont prétexté, eux aussi, des revendications agraires pour entamer une campagne de pillage sans but social déterminé. C’est une jacquerie qui a très vite tourné au banditisme pur. Les « zapatistes », comme on les appelle, du nom de leur chef, l’insaisissable Zapata, sont des incendiaires, des pilleurs d’haciendas, des voleurs de grand chemin, qui n’ont aucune notion d’un but politique quelconque.

Ils pillaient sous le gouvernement de Madero, ils veulent piller encore sous celui de Huerta. La pacification, de ce côté, ne peut donc être qu’une répression méthodique, une opération de police, dont la nature même du pays a fait une œuvre de longue haleine, mais qui ne nécessite que du sang-froid, de la patience et de l’énergie. Depuis huit mois, le gouvernement provisoire a poursuivi avec ténacité l’accomplissement de cette besogne.

Venustiano Carranza et le parti constitutionnaliste.

La révolte du Nord a une tout autre allure. Le chef en est un ancien membre du Sénat mexicain, le général Venustiano Carranza, qui gouvernait l’Etat de Coahuila sous la présidence de M. Francisco Madero.

M. Carranza s’est refusé à reconnaître le gouvernement provisoire du général Huerta et a soulevé contre lui toutes les forces de l’Etat qu’il gouvernait. Il a pris la campagne et tous les éléments turbulents des régions voisines de la frontière américaine, ces éléments qui, après s’être soulevés contre Diaz avec Madero, se révoltèrent ensuite contre Madero avec Pascual Orozoo, ces mêmes éléments se joignirent au gouverneur qui entrait en lutte contre le président Huerta.

Ce mouvement, né au Coahuila, a gagné Durango et Sonora. M. Larranza, se refusant à reconnaître la légalité de l’élévation au pouvoir du général Huerta, s’est déclaré le champion de la Constitution mexicaine. Son parti s’est intitulé Parti constitutionnaliste mexicain.

Et les hostilités se poursuivent depuis huit mois.

La lutte contre les rebelles du Nord ne ressemble en rien à nos guerres européennes.

Avant de s’étonner de la longueur d’une semblable lutte, il faut essayer de se faire une idïïë exacte de ces campagnes qui ne ressemblent en rien à nos guerres européennes. La nature meme du pays en impose les conditions principales. En jetant les yeux sur la carte de la page 60, on voit que les rebelles tiennent le pays précisément dans la région la moins peuplée du Mexique, où les agglomérations de quelque importance sont souvent séparées les unes des autres par des centaines de kilomètres.

La guerre consiste à couper les routes et les lignes de chemins de fer. La besogne est facile, car une dizaine d’hommes, cachés dans la montagne, suffisent à. faire sauter un pont à un point quelconque de la ligne, qui traverse souvent pendant des heures entières des régions absolument désertes (1). Les villes ou les agglomérations voisines, avec la petite garnison qui peut les occuper, se trouvent ainsi séparées de leur point d’appui. Elles deviennent alors une proie facile pour les rebelles, qui s’en emparent, les occupent quelques jours, lèvent sur les habitants des contributions forcées et les quittent précipitamment dès que les forces fédérales, ayant réparé les voies de communication, peuvent enfin faire leur réapparition.

De semblables conditions expliquent suffisamment la lenteur obligatoire de la pacification, qui ne peut s’accomplir que par une progression lente, venant du centre et n’avançant vers le nord qu’après avoir assuré

(1) C’est ainsi que tous les voyageurs qui ont utilisé la ligne de.Laredo à Mexico comprendront avec quelle facilité les rebelles peuvent interrompre le trafic sur cette ligne. Même sans occuper en fait aucune des parties des territoires qu’elle traverse, il suffit à une de leur bande de faire une incursion de ce côté et à un seul de leurs hommes de se glisser jusqu’à la voie entre deux patrouilles fédérales : une •seule cartouche de dynamite et la voie est de nouveau interrompue pour plusieurs jours.

la tranquillité absolue de la région traversée chaque jour.

•tendue réelle du mouvement constitutionnaliste a été rès exagérée.

On a beaucoup exagéré d’ailleurs l’étendue réelle du mouvement révolutionnaire. Ici, en France, des cartes ont été publiées et des renseignements ont été fournis qui sont empreints d’une partialité manifeste. On trouvera à la page» 58 des annexes une étude faite à ce sujet en rapprochant avec la plus grande impartialité les renseignements officiels fournis par le gouvernement de Huerta lui-même et les dépêches américaines donnant la version des constitutionnalistes.

Gouvernement est maître de plus des deux tiers du erritoire.

Il résulte de ce travail que le gouvernement provisoire a le contrôle absolu de plus des deux tiers du territoire et qu’il est maître de la totalité de ses côtes du côté de l’Atlantique et de plus des trois quarts du côté du Pacifique.

En fait, la situation territoriale des partis en présence ne s’est pas modifiée depuis plusieurs mois, précisément parce que le gouvernement veut réorganiser complètement les régions qu’il domine avant d’entreprendre la reprise graduelle du reste du territoire.

Jusqu’ici, d’ailleurs, sa besogne de pacification a été entravée par des difficultés de tous ordres.

Tbut d’abord, bien que les Etats-Unis n’aient pas encore reconnu officiellement les constitutionnalistes comme des belligérats, H n’est pas douteux que toutes leurs sympathies leur sont acquises et qu’ils ferment les yeux, à la frontière, sur bien des concours précieux apportés aux rebelles.

Le gouvernement provisoire a dû ensuite mettre, par la force même des choses, les questions d’ordre diplomatique et d’ordre financeir au premier rang de ses préoccupations.

Le Gouvernement provisoire a dû vaincre un grand nombre de difficultés intérieures d’ordre politique.

Enfin, au point de vue même de l’exercice du pouvoir intérieur, il s’est heurté à un grand nombre de difficultés qu’il lui a fallu vaincre.

Nous arrivons ainsi à la partie du programme du gouvernement relative aux élections aux fonctions de président et de vice-président de la République, qui ont eu lieu le 26 octobre dernier et qui ont, en fait, donné le résultat attendu de tous les gens informés des événements mexicains.

Pendant toute la période qui précéda ces élections, on accusa violemment le général Huerta de vouloir être candidat et de faire pression sur le corps électoral pour se faire nommer président.

Deux semaines à peine avant les élections, le président provisoire procéda brusquement à, la dissolution de la Chambre et fit publier que le nouveau Parlement serait réélu également le 26 octobre.

Cette mesure, rendue nécessaire par l’hostilité d’une Chambre composée d’éléments attachés au précédent gouvernement, fut exploitée par les adversaires du gouvernement provisoire, qui voulaient y voir une preuve nouvelle des ambitions dont le général Huerta ne cessait pourtant pas de se défendre.

Trois listes étaient en présence pour les élections présidentielles.

Trois listes étaient en présence pour les élections aux hautes fonctions de Président et de Vice-Président de la République : la liste Félix Diaz-Requena, qui représentait le parti conservateur ; la liste GamboaHtascon, qui représentait le parti catholique, et la liste Flores- Magon-Calero, représentant le parti libéral. Mais on accusait, en outre, le général Huerta de faire la pression la plus directe sur l’armée et les fonctionnaires pour qu’ils portassent leurs suffrages sur lui-même pour la présidence, et sur le général Rlanquet, ministre de la guerre, pour la vice-présidence.

ï général Huerta définit le rôle politique du Gouvernement provisoire.

Deux jours avant les élections, le 24 octobre, la légation du Mexique reçut le télégramme suivant, qui mettait au point dans son entier la question des élections et qui la résume d’ailleurs d’une façon tellement claire que nous le reproduisons in extenso :

Mexico, 24 octobrhe.

Aujourd’hui à midi, sur l’invitation du ministre des affaires étrangères, le corps diplomatique s’est réuni au palais national, et, en présence des chefs de mission, le président Huerta, entouré de ses ministres, a fait de très importantes déclarations qui peuvent se résumer de la façon suivante :

1° Le gouvernement considère que le but principal de ses efforts doit être la réalisation de sa promesse de pacifier le pays pour arriver au rétablissement de l’ordre constitutionnel ; il considère que cette pacification est sa principale raison d’être et que tout citoyen quel qu’il soit doit se soumettre à sa volonté d’y parvenir. C’est précisément parce qu’il est convaincu de cette idée qd*il s’est rendu compte que cette tâche était irréalisable tant que la Chambre des- députés continuerait à être un foyer permanent -d’agitation révolutionnaire .Le gouvernement s’est trouvé placé dans l’alternative ou de disparaître en entraînant le pays tout entier dans son désastre, ou de supprimer comme il l’a fait le pouvoir législatif, en convoquant le pays pour élire de nouveaux représentants dans le plus bref délai possible, c’est-à-dire dimanche 26 du courant.

2° Le gouvernement intérimaire désire tenir l’engagement qu’il a pris dès le début de faire procéder aux élections pour les fonctions de président et de vice-président de la République le 26 octobre. Il se gardera de toute pression matérielle ou morale et bornera son rôle aux mesures de police nécessaires pour garantir à chaque citoyen une absolue liberté dans l’exercice de son droit de vote.

L’exécutif fera tout son devoir. Cependant, s’il devait en résulter des inexactitudes ou des erreurs toujours possibles dans tous les pays, et -davantage peut-être au Mexique, qui traverse une période de troubles politiques très graves, l’exécutif déclare dès à présent qu’il n’assume à cet égard aucune responsabilité, puisque, conformément à la loi, il n’a aucun droit d’intervenir dans ces élections sous quelque forme que ce soit.

3° Le gouvernement a été informé que, dans plusieurs Etats .de la Fédération, des amis du président provisoire actuel,

le général Victoriano Huerta, se proposaient- de voter pour lui dans le but de le confirmer dans son poste de président constitutionnel. Le gouvernement ne peut empêcher de semblables manifestations, en raison tout à la fois du peu de temps dont il dispose et de l’indiscutable liberté dont jouissent tous lea citoyens de voter suivant leurs idées politiques et leur conscience ; mais le président Huerta déclare dès maintenant que, bien qu’il en puisse être touché, il ne les acceptera pas et que si elles devaient avoir pour conséquence de le porter à la présidence, une telle élection ne pourrait avoir de valeur effective, puisqu’elle serait contraire à la Constitution.

Querido Moheno,

Ministre des affaires étrangères.

Le 26 octobre, les choses se sont passées dans tous les Etats soumis au contrôle du gouvernement fédéral dans les conditions prévues.

A la date où ces lignes sont écrites, on ne possède encore aucun renseignement détaillé sur les résultats.

Les élections du 26 octobre sont sans résultat pratique en raison de l'insuffisance du nombre des votants.

Les dépêches de Mexico annoncent seulement que le nombre des électeurs qui prirent part au vote fut partout insuffisant pour assurer une élection régulière, à telle enseigne que, dans la capitale même, à Mexico, il y eut moins de 10,000 votants, sur 80,000 inscrits.

En conséquence, la désignation (légale du président n’a pu être assurée et force est bien au président provisoire de conserver le pouvoir.

Un semblable résultat est-il inattendu et quelles en pourront être les conséquences futures ?

On s’est demandé quelle pouvait être la raison pour laquelle les électeurs mexicains s’étaient abstenus en masse et provoquaient ainsi ce résultat inouï au point de vue européen : l’échec d’une élection présidentielle.

A quel motif ont-ils obéi ? A la prudence, au calcul ou à l’indifférence.

On ne manquera pas de dire qu’ils se sont abstenus par précaution dans un pays aussi agité que le leur

et où le secret du vote n’est peut-être pas absolu. Ce serait mal connaître le caractère mexicain, qui a donné suffisamment de preuves du peu de soin qu’il mettait à dissimuler son indépendance.

L’indifférence n’est pas plus admissible et pour les mêmes raisons. Reste le calcul. Les Mexicains semblent bien, en effet, avoir jugé qu’en s’abstenant, ils assureraient le maintien au pouvoir d’un homme énergique qu’ils préfèrent à tout autre candidat.

e Mexique est fatigué des luttes politiques et aspire à

Tordre et à la paix publique.

Le pays est à coup sûr fatigué de la politique et des luttes intestines. Son désir le plus cher est d’assister à une prompte reprise des affaires dans la paix et dans la tranquillité. L’énergie incontestable du président provisoire leur semble être le plus sûr garant du prompt rétablissement de l’ordre. Il ne faut pas chercher ailleurs les motifs de leur attitude. Sa fermeté à l’égard des intimidations américaines lui a valu des sympathies nouvelles, à tel point qu’on peut dire que chaque manifestation d’hostilité des Etats-Unis contre le général Huerta assure son prestige au Mexique et augmente ses forces.

Que se passera-t-il demain ?

Tous les candidats du 26 octobre se sont engagés à donner leur appui au gouvernement provisoire, à l’exception seulement du général Félix Diaz.

Au nord, M. Carranza, le chef de l’armée constitutionnaliste, qui se refusait à reconnaître comme valables les élections du 26 octobre, quel qu’en pût être le résultat, se déclare prêt à poursuivre la lutte avec plus d’ardeur que jamais.

En apparence, la situation n’est pas modifiée ; en fait, les derniers incidents ont affermi l’autorité du général Huerta.

L’attitude des Etats-Unis restera ta même et les conséquenses mondiales de ce débat intérieur n’ont pas changé. C’est toujours une des faces de la rivalité des intérêts américains avec les intérêts européens.

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