Cet appel est ainsi conçu
« Tout le monde sait que de récentes découvertes de gisements aurifères ont fait naître les plus belles espérances d'avenir pour Madagascar. Le plus grand nombre de colons s’improvisant prospecteurs ont, par leurs sacrifices personnels, par leur énergie et en risquant souvent leur vie, acquis des terrains miniers sous la foi d’une législation libérale sur laquelle ils devaient et ont encore le droit de compter.
« Le fruit de tous ces efforts, de toutes ces fatigues, les droits acquis si respectables sont méconnus.
« L'industrie aurifère, à la veille de son développement, dans laquelle le commerce local mettait légitimement son espoir, est menacée d’une entrave, d’un trouble profond, qui doit en arrêter l'essor, sinon le compromettre au profit peut-être d’ambitions occultes et de spéculations cachées, dont la puissance a pu influencer sans doute les pouvoirs publics de la métropole.
« Nous pouvons compter sur le concours des colons, membres du Conseil d'administration de la colonie, sur tous les chefs d'administration qui ont la connaissance de ce pays, qui en comprennent les difficultés économiques, qui connaissant nos luttes et nos efforts, ont appuyé nos revendications de toute leur autorité, sur nous-mêmes, qui nous réunirons tous dimanche pour discuter nos droits. »
plus cher possible chaque déclaration de poses de signaux. »
Une réunion de prospecteurs se tint le 4 juin. M. Joly, rédacteur de l'Écho, s’éleva « contre l'interdiction lancée dans un pays où l’on n’en était encore qu’à la période des recherches, à l'analyse et aux études ». M. de Villeneuve soutint « qu’il était injuste de causer de la sorte la ruine des prospecteurs malgaches au profit des financiers, dont les espérances et les appétits étaient éveillés par les récentes découvertes et le succès des propriétaires de riches placers dans l'Est ». M. Baudin ne comprenait pas & qu’on s’abaissât à torturer un iexte pour lui faire exprimer ce qu’il ne dit pas : L’article 6 du décret de 1902 dispose que les travaux de recherches et les exploitations pourront être fermées dans certaines régions par arrêté du gouverneur général; cela ne veut pas dire que celui-ci puisse suspendre complètement l'application de la loi dans l’île tout entière. D'autre part, il est inique, parce que la loi paraît défectueuse, de la supprimer d’abord, quitte à chercher ensuite par quoi on la remplacera, Enfin, pourquoi cacher les causes de cet acte », et M. Baudin s’écrie : « On n’a pas songé aux prospecteurs qui, après bien des luttes et des fatigues,découvrent tout à coup un gisement ; ils viennent apporter à l'Administration leur déclaration de pose de signaux, leur fortune. On les repousse pour laisser la place
aux financiers. » À l'issue de ce meeting, des télégrammes furent adressés au Président de la République, au Président de la Chambre, au ministre des Colonies, au général Galliéni, à la presse métropolitaine, tous à peu près conçus dans ces termes : « Assemblée colons proteste contre suppression illégale recherches minières ordonnée par colonie, supplie faire rapporter mesure. Compte sur sollicitude pour faire annuler mesure prise. »
Cette attitude violente des colons se manifesta, encore sous la forme d'une brochure intitulée Mémoire sur l'arrêté du 3 juin, qui, à l'analyse, nous fournira les causes et les conséquences de la suppression de Ja législation antérieure. Les raisons invoquées par le ministère pour faire admettre sa mesure sont du reste refutées sans peine dans cet écrits
On a dit d’abord que, dans lebut de surélever les droits et taxes qui frappent l’industrie minière, on voulait reviser le décret de 1902, qui assurait insufsamment les droits de l'État et de la colonie. Nous avons eu l’occasion de voir que bien peu nombreuses étaient,à cette époque, les exploitations industrielles en marche, et si quelques-unes existaient, il était encore bien difficile, pour ne pas dire impossible, d'établir un rapport entre la production et le prix de revient si variables l’un et l’autre. On considère Madagascar comme un pays d’or, où les
gisements ont été étudiés, où des usines ont été installées. On oublie qu'aux lieux réputés aurifères, la richesse du sol n’a pas été approfondie, qu’en admettant même qu’elle lait été, l’établissement d’une usine reviendrait fort cher dans un pays tourmenté, où à celte époque n'existait qu’une seule route carrossable pouvant être utilisée pour les énormes transports de matériel et de machines, où enfin le ravitaillement était si difficile et la maind'œuvre insuffisante. C’est encore une industrie naissante que l’on attaque, alors qu’elle devrait être encouragée, et dont on retarde l'essor, quand le but du gouvernement de la colonie devrait être de l’amener par tous les moyens à un rapide développement.
Cette première raison met en avant les intérêts de la métropole et de la colonie,qui entrevoient dans les nouvelles taxes imposées aux prospecteurs la richesse convoitée.
Ces taxes se justifieraient,en outre,depuis l'incident financier de la ville de Lyon, qui témoignerait hautement de la valeur des mines malgaches. Les colons répondent aisément « qu’on ne peut trouver à la Bourse les éléments de l’assiette rationnelle des impositions sur l’industrie minière », et ils citent des chiffres cherchant à établir que sur les exploitations d’alluvions à la batée, l’exploitant paie 32 o/0, tandis que pour les exploitations indivi-
duelles, où les frais généraux sont moins élevés, les frais de taxes atteignent encore 18,75 o/o. Même dans ce dernier cas, un tel impôt gêne le développement d’une industrie neuve, à moins qu’on ne soit dans des conditions particulièrement avantageuses ; il est surtout lourd dans les débuts. Le Bulletin économique de Madagascar, dans son dernier fascicule de 1903, étudie la marche d’une petite exploitation industrielle faite au moyen de sluices dans un terrain relativement pauvre. Pendant le premier mois, le prix de revient du kilogramme d’or a été de 2.090 francs, soit un millier de francs de bénéfices, dont il faut défalquer la taxe de 150 francs, qui enlève au color 15 0/0 de son revenu net. Le deuxième mois, le bénéfice monte à 1.033 fr., le paiement de la taxe prend 14,20 o/o du résultat et dans les mois suivants, où le bénéfice moyen est de 1.124 francs, elle s'élève à 14,16 0/0.
Ces petites industries sont l’immense majorité et si la nouvelle législation était faite pour restreindre les bénéfices des grandes exploitations, elle manquait son but et se faisait principalement sentir dans le monde des prospecteurs sans fortune.
En troisième lieu, le ministre prétendait que le décret de 1902 ne tenait pas suffisamment compte des intérêts des colons français, et que la nouvelle législation les protégerait contre les étrangers. Or, la colonie possédait, en 1905, 10.180 habitants euro-
péens dont 8.420 colons français et 1.760 étrangers. Parmi ceux-ci, on comprend les Mauriciens qui par moitié sont d’origine française et avec lesquels l’entente est parfaite,et les Afrikanders qui apportent avec leur expérience en matière de mines, les capitaux si rares dans la colonie. Si le résultat cherché était leur éloignement, la promulgation du décret du 3 juin les amena, au contraire, en foule, comme nous le verrons tout à l'heure, entraînant un mouvément effréné de spéculation sur les placers. On redoutait l’accaparement et la concurrence, mais l’accaparement est impossible à Madagascar; quant à la concurrence, elle est nécessaire aux progrès de toute industrie. Du reste, si l’accaparement est mauvais en tant qu'il centralise entre quelques mains seulement toute une production, il est excellent en lui-même, quand il groupe par régions certains lots, et c’est pourquoi toutes les législations antérieures ont admis à côté de la petite propriété minière les grandes concessions faites aux sociétés. On arrive par ces groupements à l'étude approfondie et méthodique des terrains, à l'emploi écononomique et industriel des forces de la nature, à l’utilisation raisonnée d’une main-d'œuvre fuyante. Les faibles capitaux de chaque inventeur de mines peuvent se réunir à ceux de financiers puissants, sans que le prospecteur soit aucunement lésé,
Entin, il était prématuré de parler d’accapare-
ment en mai 1905. Le 1° juin, le nombre des permis délivrés atteignait 1.168 pour une surface de 15.000 kilomètres carrés à peine sur les 580.000 kilomètres carrés de superficie de l’île. D'autre part, 318 titulaires possédaient ces permis, ce qui ramène à une moyenne de 3 par tête les titres de propriété minière.
Le décret annoncé devait réduire la dimension des piquets aurifères ; il allait faciliter ainsi cet accaparement que l’on cherchait précisément à éviter. L'expérience du Transvaal est là pour le prouver. Le gouvernement boer avait fixé une dimension très faible au claim minier (125 m. 60 sur 47,10). Il était à ce point impossible pour les mineurs isolés de se cantonner réellement sur ce claim qu’on dût les réunir depuis 1895 en groupes de douze. On comprend, en effet, le défaut d'une organisation minière ayant à sa base une unité si faible de propriété : les frais généraux sont multipliés dans une proportion démesurée,et toute disposition d'ensemble est entravée par le mauvais vouloir d’un voisin. Il devient impossible au propriétaire de claim d’exploiter, et comme son lot a peu de valeur, il est englobé dans la concession d'un grand financier, qui ne lui laisse pas niême une participation dans les bénéfices. C’est là véritablement que l’accaparemen! devient néfaste.
Les conséquences de la suspension brusque d’une
législation bien établie étaient désastreuses. Les prospecteurs qui, préalablement, avaient obtenu des permis de recherche, devaient se contenter d’exploiter les périmètres concédés. La mesure n’était encore qu’un demi-mal pour eux; mais que devenaïient les colons dont les premiers travaux touchaient à leur fin et qui étaient sur le point d'acquérir la propriélé minière des terrains qu'ils venaient d'étudier ? Que devenaient enfin les prospecteurs nouveaux qui se lançaient dans les recherches aurifères, et qui représentaient l'espoir des découvertes futures ? Autant de personnes sacrifiées dans l'intérêt de la colonie !.… Bien plus, mêmeles prospecteurs dont les poteauxsignaux étaient placés avant la promulgation du décret, n’avaient plus aucun droit sur les gisements que la législation de 1902 leur réservait pourtant en jouissance, pourvu qu'ils eussent la priorité d’occupation. On peut voir là une véritable dépossession, puisque la pose du poteau-signal est le point de départ de la propriété, que confirme seulement la déclaration faite à l'Administration. Cette déclaration pouvait ne pas être faite au moment du décret, il n’en subsistait pas moins pour le prospecteur qui avait délimité tel ou tel terrain, une sorte de droit, dont la violation parut du reste si clairement, que le 23 juin, un nouveau décret autorisait l’enregistrement des demandes de permis, afin de fixer leur priorité et de sauvegarder les droits des colons
— E97 — après la promulgation dans l'ile de la réglementation nouvelle.
Une autre conséquente prévue de l'arrêté du 3 juin était de chasser les Afrikanders, précieux auxiliaires cependant par les nombreuses connaisnances minières qu’ils apportaient dans un pays aussi neuf. On refusait dorénavant touté concession ; fatalement, les étrangers devaient quitter l'île; c’est ainsi que raisonnait le législateur, Or, l'expérience fut loin de justifier ses vues, On croyait donner l'alarme aux capitaux étrangers disposés à venir à Madagascar, porter atteinte à la considération que les capitalistes avaient de la loi française, en leur enlevant toute confiance dans des règlements qu’un caprice peut rapporter sans cause apparente ni légitime. Le résultat fut tout autre, et siles étrangers ne vinrent pas dans l’île avec l’intention d’y faire des recherches approfondies dans des régions inexplorées, ce que leur interdisait le décretdu 3 juin, ils y affluèrent dans le but d’accaparer les périmètres bien délimités appartenant aux premiers colons, el donnèrent ainsi aux terrains miniers une valeur de spéculation considérable, |
Les premiers efforts en ce sens furent tentés par un lanceur d’affaires très audacieux : M. Jones, qui chercha à intéresser les capitalistes transvaaliens dans les régions nouvellement exploitées par M. Lecomte aux environs de Fianarantsoa. Le but
de la première société qu'il créa et qui comprenait l'achat de 14 piquets aurifères appartenant à ce prospecteur, était d'envoyer sur place un ingénieur spécialiste, de désintéresser le propriétaire, d'opérer le transfert des titres de propriété et de mettre en valeur l'affaire. Avec l'appui de MM. Julius Weill, Sam Weill, Karl Hanau, Wool Sampson et J.-B. Fergusson, hautes personnalités financières du Transvaal, il entrait en pourparlers avec M. Lecomte pour 18 nouveaux piqueis qu'il s'engageait à payer 15.000 livres sterling comptant, et 20.000 livres sterling en actions d'une livre. M. Jones formait ensuite deux sociétés : l'une au capital de 500.000 livres sterling pour l'exploitalion des :4 premiers piquets, la seconde de 550.000 livres sterling pour les 18 autres, ou une seule de 1.250.000 livres sterling. Ces projets eurent un relenlissement considérable dans le Sud- Africain, où l’on otfrait déjà 3 livres sterling des aclions des sociétés Jones, avant même que celles-ci fussent sur pied. L'avenir semblait si brillant qu'une exploitation électrique devait donner des profits mensuels dépassant 100.000 livres sterling, et récupérer le capital social en moins d'une apnée. Jones pensait même former une troisième société en achetant à M. Hanning une vingtaine de piquets argentifères,
Cet essai d’accaparement a pu déterminer le
be.
ministre à rapporter la législation de 1902. En tous cas, l’arrêté du 3 juin ne fit qu’accélérer le mouvement. Un grand nombre de capitalistes afrikanders et un groupe important d'ingénieurs représentant de fortes maisons du Transvaal se rendirent sur place, c’est-à-dire dans la région de Mananjary, Fianarantsoa, pour essayer de lancer des affaires. Le colonel Sampson venu au nom d’un groupe de Johannesburg, affirmait son intention d'acheter tout ce qu'il trouverait d’'inléressant en terrains aurifères et assurait que les recherches de son ingénieur, M. Beyerlé, confirmaient entièrement les dires de M. Jones.
Deux syndicats furent formés :
Le premier comprenant 14 piquets sous la dénomination de W. B. Syndicate (Weil Beyerlé) au capital de 55.000 livres sterling.
Le deuxième de 18 piquets fondé sous les auspices de MM. Aubrey Wool Sampson jet dénommé A. W. S. Syndicate, pour un capital de même montant.
Ces concessions d’une superficie d'environ 13 kilomètres chacune et toutes d’un seul tenant présentaient une surface énorme à l'extraction et permettaient la grande exploitation.
Une société française essayait en même temps de se former sous la raison sociale : « La Compagnie française des Mines d’or de Madagascar ». Elle
Lo
était patronnée par M. Colson, industriel influent de la Réunion, qui venait d’effectuer un long voyage d’études au centre de l'ile. Nous enregistrons là un des rares efforts faits par les capitalistes français pour s'intéresser aux affaires minières de la colonie, qui s’annonçaient si brillantes.
L'affaire Jones avait en effet sa répercussion partout, À Tamatave, ses actions se vendaient à forte prime et les renseignements venus de Johannesburg annonçaient la hausse continuelle des actions de la « Lecomte Madagascar gold Concession Cy », qui en juillet étaient cotées 14 et 15 livres sterling.
Ce mouvement était même favorable aux mines de nature différente, et parmi les nombreuses personsonnalités anglaises qui faisaient l'étude des terrains, M. Sohr avait en vue l'exploitation d’une mine d’asphalte et de gisements de pierres précieuses.
Entre temps, les nouvelles de la métropole très pessimistes au sujet de la prochaine législation minière altendue, n’arrêtaient nullement les spéculateurs dans leurs contrats à option. Pourtant, la Vie Financière annonçait au milieu de juillet, que dans un interview, le ministre des Colonies, M. Clémentel, aurait déclaré qu’il élevait de 5 o/o à 25 o/o le droit de sortie sur l’or.
Dans l'ile entière, régnait la plus grande confiance. Les prospecteurs s’efforçaient de monter. industriellement leurs entreprises et cherchaient à perfeo
tionner les anciennes méthodes et les appareils d'autrefois, en particulier par l'emploi du procédé sec pour la séparation de l’or des matières étrangères (1).
La spéculation atteignit son plus haut degré en juillet et en août. Le 20 juillet, le Moniteur des Tirages Financiers annonce la formation de la Société Coloniale Minière, au capital de 200.000 fr., dont le président était M. Henri Bousquet. La Cote Bourse et Banque du 10 septembre donne cette information qu’un groupe anglais aurait proposé à la Compagnie Lyonnaise de lui acheter à option fin février ses alluvions de Betsiriry moyennant 3.000.000 en espèces et un tiers des actions de la société exploitante.
Les ingénieurs et prospecteurs anglais qu'a attirés l’affaire Jones prennent de tous côtés des options de six mois à tous les colons désireux de vendre leurs piquets. Ces options sont prises moyennant des paiements cash très modiques, par exemple 100 livres sterling, mais le chiffre d'achat définitif varie à l'infini. Pendant les délais d'option, les ingénieurs pousseront à fond leurs études, et si une
1. Dans certaines parties arides du Mexique, où le métal précieux se trouve mélangé avec du sable, les Indiens utilisent ce traitement. Les appareils construits à cet effet tirent avantage du poids spécifique relativement élevé de l'or, en se servant de courants d’air et certaines combinaisons de cribles. Les résultats furent négatifs à Madagascar.
Trésoret 12
seule affaire est bonne, les nouveaux concessionpaires ne tarderont pas à rentrer dans leurs débours.
Fin juillet, quatre groupes importants se trouvent en présence, représentant :
La maison Eckstein et C de Johannesburg.
La Consolidated Goldfels of South Africa Limited.
Les deux Syndicats anglais.
La Société Coloniale Minière, société anglo-française ayant son siège à Paris.
Le mouvement était tel que l’Union Castle Line, qui avait fait deux escales spéciales à Madagascar au début de juillet, songeait à établir un service régulier, que nécessitait l’affluence des nouveaux arrivants.
La publication du premier rapport de l’ingénieur, M. Pope, sur les périmètres des syndicats de M. Jones accrul encore la confiance générale. Il y disait : QI think your property one of immense value and when working on a large scale as one of the premier gold producers of the age.» Cependant, ses constatations manquent d'intérêt, surtout de précision. Ne pouvant se prononcer sur la teneur des gisements, il fait varier son estimation de quelques grains à quelques onces la tonne. Il ne connaît « que très imparfaitement le volume de terrain exploitable et craint que les chutes d’eau rencontrées sur les placers soient inutilisables à cause des difficultés et du coût des transports pour l'installation de puissantes
machines. » Néanmoins, sa publication eut pour résullat de faire remonter à 16 livres sterling les actions de la « Lecomte Madagascar gold Concession Company » dont les cours commençaient à baisser.
Pourtant, dès septembre, l’effervescence se calme à Johannesburg, l’optimisme initial se dissipe. M. Pope vient en effet de faire un nouveau rapport sur les 18 piquets du deuxième groupe anglais et confesse qu'il s’est trompé.Malgré sa grande défiance des indigènes, et bien qu’il n’en gardât aucun autour de lui, il crut s’apercevoir que ses échantillons étaient truqués. Il remarqua alors qu’un Anglais probablement payé, laissait tomber une petite boule d'argile contenant de l’or dans le sac où il plaçait ses échantillons. Cette boule était ensuite broyée avec le reste et donnait des résultats surprenants (1). De semblables déclarations déprécièrent l’affaire Jones
et engagèrent beaucoup d'ingénieurs à quitter le pays.
Après l’effondrement des syndicats Jones-Lecomte, le service projeté entre Madagascar et l’Afrique du Sud par « l’Union Castle Line » fut abandonné. Le dernier navire de cette Compagnie qui fit escale
1. En ce qui concerne le truquage que M. Pope avouait avoir subi, il est fréquent de la part des indigènes, qui se mettent de l'or dans la bouche ou dans les cheveux et le font tomber dans la batée à l'insu du prospecteur. Ou bien, ils « salent le terrain ». Cette opération consiste à décharger un fusil chargé de poudre d’or sur certaines roches repairées d'avance.
dans l’île au début de novembre emportait la plupart des chefs de groupe et en particulier MM. Wool-Sampson Beyerlé. Tous partaient désenchantés et manifestaient leur déception : ils étaient venus croyant trouver à Madagascar des affaires toutes prêtes et n’avaient rencontré que de faibles essais d'exploitation dans des terrains, qui le plus souvent n'avaient même pas été étudiés.
Quelques personnes aussi entreprenantes, mais moins désireuses d’établir de grosses affaires dans l’île, ne jugeaient pas l'avenir minier de Madagascar compromis par les désillusions qu’avaient causées les derniers renseignements connus de l'affaire Jones.Des contrats se passaient encore et un prospecteur, M. Presto,vendit à cette date 20 piquets au « Miädleburg prospecting Syndicute », pour une somme de 200.000 francs.
Le commandant Freystatter, représentant d’un puissant Syndicat & la Compagnie Française des Mines d’or et de l'Afrique du Sud », arrivé en septembre, quitte Madagascar en novembre, sans avoir rien entrepris. Toutes les petites Sociétés qui se fondent à cette époque n’inspirent pas confiance. Seules, la Compagnie coloniale et l’Anasaha sont considérées comme durables.
Il est évident que certains faits prouvaient hautement le peu de fondement de plusieurs de ces Sociétés. Dans une vente aux enchères d’or saisi
par le service des mines, un M. Bresse, par exemple, achetait en octobre, pour le compte de la Société mixte de Madagascar, 1.400 grammes de métal à 3.250 francs. Il faisait ainsi une perte de plus de 150 francs, l'or étant à un titre de 920/1.000. Il déclarait à ceux qui s’étonnaient de cette façon de faire, avoir reçu de sa maison des instructions d'acheter aux enchères à n'importe quel prix et d'envoyer tout l'or qu’il se procurerait de la sorte.
Les cessions de piquets aurifères étaient si fréquentes qu’un bureau de renseignements se forma sous la raison sociale « Omnium Minier » ayant pour but de servir d’intermédiaire dans les constitutions de sociétés d'exploitation minière.
Le 22 novembre, un cäblogramme du ministère exposait dans ses grandes lignes le décret paru à l'Officiel de France pour la réglementation de l'exploitation des Mines d’or de Madagascar. Le texte très peu clair ne permettait pas de se former une opinion sur les avantages et inconvénients de la nouvelle législation. On pouvait pourtant se rendre compte de l’aggravation sensible des charges ficales, principalement pour les fortes exploitations. Or, à ce moment, bien que les ingénieurs fussent tombés dans une autre exagération, celle de dire que Madagascar ne renfermait nulle part de l'or, et bien que l'affaire Lecomte et le boom du Syndicat Lyonnais aient beaucoup nui à l'établissement de sociétés
solides reposant sur des capitaux suffisants et sûrs, il était probable que des capitalistes reviendraient. les années suivantes et feraient une étude plus approfondie des gisements découverts. Par l’augmentation des taxes qu’instituait le décret du 21 novembre, il était à craindre qu’on écartât définitivement les capitaux de notre colonie.
Une des principales dispositions de ce décret maintenait l’article 3 de celui de 1902 prescrivant une taxe de 5 0/0 ad valorem sur les produits de mines d’or et de métaux précieux avec minimum de 250 francs par trimestre pour chaque exploitation. Cette taxe acceptable autrefois ne l'était plus après la réduction au quart de la surface maxima des périmètres d'exploitation. Dans le but de favoriser les prospecteurs et les petits exploitants, le ministre des Colonies, sur la proposition du gouverneur général de Madagascar, réduisit ce minimum. de taxe dans la même proportion que les périmètres, et la ramena au quart environ, soit 65 francs.
Malgré la promesse faite à plusieurs reprisès par le gouverneur général d'apporter, après étude de. la situation, tout le tempérament possible dans ce que la nouvelle législation minière pouvait contenir de trop sévère, le décret élaboré au ministère fut. promulgué dans toute sa rigueur, sauf la légère modification que nous venons de signaler.
La seule comparaison entre le Transvaal et Mada-
gascar que fait M. Clémentel dans son rapport au Président de la République, afin de justifier la taxe de 100 francs par hectare pour les gisements filoniens, montre suffisamment dans quel esprit la loi fut élaborée et quelle confiance on avait au ministère dans la richesse minière de l'ile. Ce décret ouvrait la porte aux fraudes de toutes sortes en stipulant que le gouverneur général pourrait réduire la taxe ad valorem, s’il lui était prouvé que l’entreprise imposée n'avait rien produit pendant l’année.
Tout en reconnaissant combien cette législation venait mal à propos, M. Augagneur déclarait qu’on marcherait avec ce décret, quitte à le modifier encore si, à la pratique, on en reconnaissait l’application impossible.
Rien de plus irrationnel encore que de frapper d'un droit d'entrée de 80 francs par tonne les machines introduites à Madagascar pour l'extraction de l’or (arrêté du 13 février 1906). Les moyens de transport sont à eux seulssuffisamment coûteux dans un pays qui manque de voies de communication pour entraver considérablement toute installation industrielle.
Dans un projet que le gouverneur général adressait au ministre en septembre 1906, il faisait bénéficier les prospecteurs du retour au périmètre de 2 kilomètres de rayon ; il rétablissait les anciennes taxes de délivrance et de prorogation: 100 francs
pour la première année ; 200 francs pour la deuxième et 5oo francs pour la troisième. Il instituait une taxe ad palorem uniforme de 7 0/0, qu'il s’agit de permis de recherche ou d’exploitation, et une taxe superficielle de o fr. 20 par hectare pour les périmètres dexploitation, comme simple droit de statistique. Ce projet devait servir de base à la législation de
Une secousse aussi violente subie par l’industrie aurifère et provoquée d’une part par la spéculation, d'autre part, par une législation trop sévère, devait entraîner un ralentissement de l’expansion prise par les mines dans le courant de l’année 1905. Après de grands espoirs, le pays a repris le même aspect que nous lui connaissions avant cette date; la petite industrie travaille toujours à bénéfices restreints, avec une production peu importante, mais des frais généraux presque nuls. Seule, la concession de MM. Mortages et Grignon, nous l'avons vu, et les gisements de l’Anasaha ont donné depuis, une moyenne véritablement intéressante. Nous ne doutons pas cependant qu'avec le temps, la confiance renaisse chez les capitalistes français ct étrangers, et qu'avec le développement de la colunie, nous assistions un jour à un nouvel élan plus durable cette fois, de la branche d’affaires, qui jusqu'ici n’a pas donné tout ce dont on était en droit d’attendre d'elle.