LA MAIN-D'ŒUVRE
PREMIÈRE SECTION
Exposé de la situation du prospecteur pour le recrutement de la main-d'œuvre.
Le problème de la main-d'œuvre est l’un des plus délicats qui se posent pour l'exploitant dans ses tentatives d'extraction d’or et de métaux précieux. Aussi l'Administration s’est-elle appliquée depuis longtemps à le résoudre. Elle en a cherché la solution dans une réglementation minutieuse du travail,
sans paraître avoir réussi jusqu'ici à donner entière satisfaction aux légitimes desiderata des colons. C'est que Madagascar a toujours souffert de la faible densité de sa population et beaucoup plus encore depuis l’annexion française. Il faut à toute colonisation nouvelle des bras pour les nombreux travaux qu'il y a lieu d'entreprendre avant tout établissement d'exploitation régulière, et ces bras faisaient défaut dans une île qui, plus grande que la France, était à peine peuplée de 3 à 4 millions d'habitants.
La main-d'œuvre trop peu abondante se présentait ainsi au lendemain de l'annexion comme un obstacle à la réussite de toute entreprise. La situation était grave et le fut bien davantage quand le 25 septembre 1896 fut proclamée la suppression de l'esclavage, enlevant toute stabilité aux exploitations existantes. Les conséquences de cette mesure législative furent pourtant moins désastreuses qu'on aurait pu le supposer grâce à la louable intervention du gouvernement, qui par une surveillance constante dans la réglementation du travail, ne cessa d'améliorer les conditions défavorables faites au colon par cette abolition.
Les ouvriers déjà peu nombreux dans les centres civilisés deviennent très rares dès qu’on pénètre dans la brousse. Dans les endroits même où l’on s’attendrait à les rencontrer de préférence, ils se dérobent à l’approche de l’Européen. L'indolence
extrême qui caractérise les Malgaches les incite à repousser les offres qui leur sont faites. Ils consentiraient, encore, à travailler de temps en temps, si l’on n’exigeait d'eux aucune régularité dans l’accomplissement de leur tâche. Ce n’est que pressés par le besoin qu'ils deviennent d'excellents ouvriers et donnent entière satisfaction à l'employeur ; mais à peine se trouvent-ils en possession de leur salaire, à l'abri par conséquent de la faim, qui seule le plus souvent les avait poussés à contracter un engagement, qu'ils abandonnent aussitôt leur travail pour reprendre leur ancienne vie de paresse et d’insouciance.
Ce fait est remarquable dans la population des Antaimoros qui constiluent la race la plus laboriease de l’île. Tout en demeurant très attachés à leur province, les Antaimoros n'hésitent pas après leurs récoltes à quitter leur pays pour ramasser par un travail très soutenu le petit pécule qu'ils conserveront soigneusement et qu’ils feront ensuite fructifier chez eux. Ils rayonnent ainsi pendant toute une époque de l’année; beaucoup même font périodiquement le voyage de Diégo-Suarez, travaillant à l'aller, travaillant au retour, et demeurant à Diégo juste le temps nécessaire pour gagner la somme d'argent qu'ils s'étaient promis d'épargner. Le colon n’a donc rien à attendre pour les travaux de longue haleine d’une main-d'œuvre aussi fuyante,
qui représente cependant l’une des meilleures de l'ile.
Loin de leur ressembler, les Hovas (1), qui sont de tous les autochtones ceux dont l'intelligence est la plus développée, sont avant tout sédentaires. Il faut un appât bien sûr pour vaincre la répulsion qu’ils éprouvent à quitter les plateaux de l’'Emyrne et, dureste, leur faible constitution les éloigne des gros travaux et le climat de la côte leur est presque aussi préjudiciable qu'aux Européens. Quand un prospecteur a réussi à se les attacher, ce qui est très difficile par suite de leur peu de franchise et de leur méfiance instinctive, il peut espérer les garder plusieurs années à son service. Rien au contraire ne retiendra les Antaimoros, qui changeront de maître du jour au lendemain ; il suffira parfois qu'un de leurs amis travaille dans une concession voisine pour qu’eux-mêmes s’y rendent. S'ils ont décidé de
1. Le rapport du ministère des Colonies sur Madagascar pour l'exercice 1910, paru à l’Officiel en octobre 1912, est très favorable à cette tribu :
« L'état social des indigènes des hauts plateaux et particulièrement des Hovas est bien supérieur. Nous nous trouvons en effet en présence d’une race assimilable, douée de beaucoup de qualités, d'intelligence, travailleuse, soumise à l’esprit mercantile, désireuse de s’instruire, un peu trop initiatrice, n'ayant pas d'originalité ; parce qu’elle n'a peut-être pas d'origines bien anciennes, mais parce qu'aussi elle a subi, de bonne heure, l'empreinte des civilisations européennes. Quoi qu’il.en soit, les Merina sont un peuple apte à nous comprendre et par suite susceptible de progrès. »
rentrer dans leurs provinces, on pourra leur offrir les salaires les plus tentants; il est Dee rare qu’on réussisse à les retenir.
Nous venons de voir les principaux traits des ‘ caractères Hovas et Antaimosos ; sans nous attarder à définir ceux des différentes races de Madagascar, nous devons ajouter que les prospecteurs trouveront encore un certain appui chez le Betsiléo,qui est plus travailleur que le Hova, mais beaucoup plus attaché à ses terres. Quant aux Betsimisaraka et aux Tanosy, qui pourraient rendre de grands services, ils manquent d'intelligence et ne veulent pas travailler ; l'alcoolisme auquel ils s’adonnent en général leur enlève toute énergie et ils vivent dans la plus grande apathie. Le Sakalave (1) ne se sent pas de besoins et dédaignant l’argent, juge inutile de s'engager par un contrat ; il reste toujours le guerrier d'autrefois. Cette race réduite à l'impuissance et n’ayant plus devant.elle les Hovas à combattre, tend à s’amoindrir et pourrait un jour ou l’autre disparaître. A part quelques nègres appelés « Makoas » qui, venus d'Afrique comme esclaves, ont été affranchis, les travailleurs font surtout défaut dans toute
1. Race essentiellement paresseuse et voluptueuse, pour laquelle tout est prétexte à fêtes, amoureuse de chants, de luttes et de danses, les Sakalava en sont à leur première étape vers la civilisation. Ce sont de grands enfants, qui ont constamment besoin d'être guidés, protégés et défendus souvent contre euxmêmes (Journal officiel du 8 octobre 1910, Annexes),
la région ouest et c'est d’autant plus fâcheux que le nord-ouest est très riche en gisements miniers.
Quoiqu'il en soit, le colon doit à tout prix vaincre les difficultés qu’il rencontre dans le recrutement de la main-d'œuvre. Il ne peut en effet se livrer personnellement au travail. Le climat, même sur les hauts plateaux, ne lui permet pas d’être aulre chose qu’un surveillant ou un directeur d'exploitation. D'autre part, le métier d'orpailleur, très pénible puisqu'il exige parfois des journées entières passées dans les terrains marécageux, ne lui est pas connu et demande une longue pratique pour être exercé avec profit. Dans ces conditions, tout prospecteur doit grouper autour de lui un nombre suffisant d’indigènes et chercher à les gagner à lui autant qu’il est possible.
Ce groupement ne peut pas toujours se faire.
Nous reconnaissons que la faute en revient en partie aux exploitants qui, méconnaissant le caractère malgache, sont souvent cruels et injustes; mais ils sont plutôt victimes du déplorable état de choses créé par le gouvernement hova. Bien avant la conquêle, des corvées étaient imposées dans l’Imérina et le Betsiléo pour l'extraction de l'or ; chaque travailleur devait fournir un poids fixé de métal précieux, tout ce qu’it récoltait en plus lui appartenait et le payait des travaux effectués pour l'État. Il faut croire que le minimum à livrer était assez considé-
rable et que le gain était bien faible, car ces corvées obligatoires étaient fort mal vues. Elles existaient encore d’après le contrat que M. Suberbie passa avec le gouvernement pour ses immenses concessions de la Betsiboka et de l’Ikopa. Il y était en effet nettement stipulé que la main-d'œuvre serait fournie par l'État. Nous retrouvons cette même condition dans le contrat de la concession Talbot; elle disparaît toutefois à son renouvellement en 1891. Cette nécessité pour les concessionnaires de demander au gouvernement une main-d'œuvre qu'ils ne pouvaient recruter par leurs seuls moyens, nous prouve combien celle-ci était peu abondante et nous estimons que sa rareté était due en grande partie à l'obligation faite aux indigènes d’exécuter les corvées d’or à certaines époques de l’année. En tous cas, une grande aversion se manifesta chez eux dès le début de nos exploitations minières pour la recherche de l'or et des métaux précieux, et cette aversion naturelle pour un travail jadis imposé n’a pas disparu à l'heure actuelle.
Aujourd’hui, l'obligation de travailler n’existe plus comme autrefois et chacun est entièrement libre de louer son travail à qui il veut (tr). Le prospecteur doit donc gagner la confiance du Malgache et vaincre
1. L'arrêté du 1* janvier 1905 en supprimant le visa administratif des engagements des travailleurs a rendu libre le travail à
Madagascar.
Trésoret 2
sa timidité; celle-ci vient en partie de la méfiance que nous ont toujours témoignée les indigènes; ils sentent leur infériorité, se figurent qu’ils seront trompés et s’abstiennent de signer un contrat pour éviter tout contact avec les colons. Dès qu’on a pu surmonter cette méfiance instinctive, il faut combattre leur paresse par l'offre d’un gain satisfaisant. Les Hovas et les Antaimoros aiment l’argent et se laissent assez facilement tenter; mais, comme nous l'avons vu, leurs besoins sont très limités et ils ne tardent pas à suspendre leur travail pour vivre modestement sur les salaires qu'ils ont recueillis; aussi ne saurait-on trop désirer que la civilisation leur apporte le goût du confortable et de l’aisance dans la vie; elle leur ferait sentir la nécessité d’un travail soutenu et régulier pour la satisfaction immédiate de leurs besoins nouveaux.
Le recrutement de la main-d'œuvre est une tâche relativement facile, comparée aux efforts continuels que doit faire tout exploitant pour la conserver à son service. Généralement, il s’entoure dès le début de commandeurs ou chefs de groupe plus intelligents que le reste des travailleurs et qui lui apportent avec leur concours personnel celui de toute leur troupe(1).
Ils servent d’intermédiaires entre le prospecteur et
1. Le Hova est plus spécialement désigné pour le commandement ; il sait mieux que le colon européen Lirer parti des ouvriers qui lui sont confiés.
les indigènes, leur transmettent les ordres, font pour son compte les avances nécessaires, achètent l'or et payent, opérations qui demandent de la part du chef une connaissance approfondie du caractère el des mœurs malgaches, et qui sont susceptibles de donner lieu aux plus graves mécomptes. Malheur aux prospecteurs qui se fient trop à eux-mêmes et qui agissent sans cesse sur leur propre initiative ; sans qu'ils s’en rendent compte, ils nuisent parfois beaucoup à l’avenir de leur exploitation.
Un fait reconnu, c’est que souvent les prospecteurs commetltent des violences même involontairement, Le climat les énerve, la fatigue les irrite, et devant le peu detravail qu’ils constatent, ils s'emportent contre leurs ouvriers, dont le rendement est très faible. Le vide se fait peu à peu autour d’eux; ils passent pour injustes et cruels; cette réputation leur est acquise et les suit partout où ils sollicitent une nouvelle maind'œuvre. S'ils agissent mal avec un commandeur, ils perdent à la fois le chef et tous les travailleurs du groupe dont les bras sont aussitôt loués par un concessionnaire voisin.
La difficulté est bien plus grande qu’on ne l'imagine, elle exige de l'exploitant un très grand savoir faire ; en aucun cas, il ne doit se départir d'une fermeté tenace qui impose au Malgache une prompte obéissance et assure son autorité ; pourtant, il doil se garder d’une sévérité excessive et chercher par
—= 24 d’autres moyens que les voies de rigueur à maintenir l'égalité de travail dans sa concession.
Quant au mode de règlement du salaire, il varie peu; le prospecteur pourrait donner aux indigènes un salaire fixe et conserver toute leur production; il ne le fait pas, car ce serait favoriser leur paresse et s’exposer au vol déjà trop fréquent chez eux ; ou bien suivre le procédé du gouvernement hova:
imposer un minimum de production et leur laisser le reste comme bénéfice. Ce serait très difficile à Madagascar où la valeur des exploitations n’est nulle part la même. N’a-t-on pas vu un Antaimoro rapporter à lui seul près de 1.500 grammes d’or après trois journées de travail! Dès lors, quel minimum fixer ? Le mieux est certainement d'acheter l'or à un prix convenu inférieur au taux ordinaire. De cette façon, exploitant se trouve seul propriétaire de tout le métal recueilli. Du reste, cette question de salaire n'a jamais été très discutée; au contraire, celle du recrutement et du maintien de la main-d'œuvre a été si agitée dans la colonie que le législateur a dû intervenir à plusieurs reprises sans y apporter d'amélioration sensible.
SECTION II
Réglementation du Travail.
Imitant d’abord les anciennes coutumes du pays, le gouvernement crut bon de rendre le travail obligatoire et exigea de tout Malgache, par un arrêté du 27 décembre 1896, qu'il fat muni d’une patente ou pourvu d’un livret individuel sous peine d’être emprisonné comme un vagabond.Il est assez curieux de voir attenter aussi gravement dans une colonie à un principe que respecte la métropole depuis plus d’un siècle et mépriser ainsi chez nos sujets d'outremer la liberté individuelle à laquelle nous sommes si attachés. On a voulu sacrifier le principe à un intérêt soi-disant général ; en réalité, nous avons eu là un abus d’autorité regrettable, qui n’a même pas eu pour excuse d’avoir été utile. Cette protection forcée, qui constitue la première phase de la réglementation du travail dans l'ile, fut bientôt abandonnée et remplacée par un contrôle direct sur les engagements.
L'arrêté du 16 janvier 1900 détermine les conditions particulières aux entreprises publiques et
privées.Un minimum de salaires fut fixé ; ils’élevait à 0,40 par jour dans les campagnes et o, 60 dans les principaux centres de l'ile; on accordait des avantages aux indigènes qui s’engageaient au service des Européens, et ceux-ci, astreints à l’observation d’une législation locale concernant le recrutement de leur main-d'œuvre, pouvaient passer avec les indigènes des contrats dans le but de s'assurer leur travail pendant un temps déterminé ; ces contrats écrits, véritables engagements, comportaient des droits et des obligations pour chaque partie. L'employeur visait tous les mois le livret du travailleur, le payaït dans les six premiers jours du mois, prévenait l'Administration en cas de rupture du contrat et la tenait au courant des salaires versés ainsi que du travail effectué par chacun. L’employé était puni d’un emprisonnement de 1 à 5 jours et d’une amende de 1 à 15 francs, s'il contrevenait aux clauses du contrat, sauf en cas de force majeure.
Le contrat d'engagement était enregistré et visé à la diligence des exploitants eten présence des engagés par le chef de la circonscription administrative ou son délégué qui s’assurait que les clauses en étaient bien comprises el acceptées par les parties.Il portait les indications suivantes :
1° La nature du travail à exécuter par l’engagé ;
2° Le nombre de journées de travail à fournir par trimestre et qui ne pouvait être inférieur à 50 ;
3° Le taux ou les conditions du salaire et les allocations en nature,s’il y avait lieu (1) ;
4° La durée de l'engagement qui ne pouvait excéder deux années ;
5° La date à partir de laquelle l'engagement courait, cette date ne pouvant être postérieure de plus d’un mois à la signature du contrat ;
60 L’acceptation par les parties des conditions de l’arrêté du 16 janvier 1900.
Cet arrêté consacrait la liberté d'engagement tout en maintenant les avantages accordés par le général Galliéni aux indigènes qui louaient leurs services au point de vue des prestations.
On entendait par prestations l'obligation pour tout habitant valide de seize à soixante ans de fournir cinquante jours au maximum de travail à l'Administration. Elles avaient été autorisées par un décret du 11 décembre 1895, lorsque l'exécution des grands travaux projetés commandait cette mesure rigoureuse, et réglementées par arrêté du 21 octobre
Il était alloué comme indemnité 0, 20 par jour à
chaque travailleur.
1. L'exploitant utilise généralement la main-d'œuvre dans des terrains éloignés de tout village, et ravitaille lui-même ses ouvriers; tantôt, il déduit du salaire payé la valeur du riz qu'il leur fournit ; tantôt, il perçoit directement d’eux le prix de sa marchandise.
En étaient dispensés les militaires, les douaniers et les miliciens.
Pouvaient se racheler à raison de 0,50 par jour:
1° Les fonctionnaires à traitement fixe ;
2° Les officiers au delà de six honneurs avec leurs ascendants et descendants directs ;
3° Les personnes âgées de quarante ans et plus.
4° Ceux qui possédaient un certificat de connaissance de la langue française.
Cette manière de recruter de force la main-d'œuvre indigène disparut peu à peu par l'augmentation du nombre des personnes qui pouvaient se racheter.On admit, en effet, au rachat les employés, les ouvriers patentés à certaines conditions, et, fait intéressant pour nous, on exempla même totalement, par un arrêté du 31 août 1897, les indigènes qui souscrivaient un contrat d'engagement d’une année au moins, visé par le chef de la circonscription. On alla même plus loin, sans s’apercevoir qu’on favorisait ainsi les contrats fictifs entre prospecteurs et travailleurs peu scrupuleux, et l’arrêté du 29 octobre 1898 les dispensait de tout service militaire.
Ces privilèges que le législateur laissait subsister dans sa réglementation de 1900 furent détruits en partie le 31 décembre de cette même année par la suppression des prestations. Le principal avantage de l'arrêté du 16 janvier n'existait plus pour lindigène. Il fallait s'attendre à une brusque rupture des
contrats en cours et à une diminution considérable des engagements nouveaux. Cette prévision ne se réalisa que peu, précisément à cause du nombre considérable de contrats fictifs, qui ne répondaient à aucun travail sérieux.
Néanmoins, l'administration prit des mesures pour prévenir les conséquences possibles de cette suppression, et chercha de nouveau à concilier les intérêts de l'employeur d’une part, du travailleur de l’autre. L'arrêté du 7 mars 1901 édicle sensiblement les mêmes dispositions que celui de 1900, et deux circulaires du 22 avril et 13 décembre 19or complètent sa règlementation. Dorénavant le visa administratif sera refusé à tout contrat stipulant moins de quinze jours de travail par mois ou moins de cinq heures par jour; les indigènes qui loueront leurs services au profit des Européens et dont le contrat sera visé, se verront exemptés des corvées de village ou travaux de fokon’olona (1).
Comme par le passé, le contrat entraîne, pour
1. Les prestations de fokon’olona ont été réglementées par un arrêté du 6 mars 1907 qui s'applique actuellement à la plupart des circonscriptions de la colonie. Leur durée ne dépasse plus huit jours, chaque indigène ne pouvant être convoqué pour plus de quatre jours consécutifs. Le rachat en a été réglementé par arrêté en date du 21 octobre 1909, mais le taux fixé à 40 centimes ayant été reconnu insuflisant à la suite de l’augmentation du prix de la main-d'œuvre, il est variable depuis le 11 janvier 19r1,et les fonds provenant du rachat des prestations, sont actuellement utilisés suivant un plan rigoureusement coordonné.
l’engagé, l'obligation de travailler jusqu’à la résiliation ou la fin du contrat. Toutefois, l'absence de son travail est excusable dans les cas suivants :
1° Quand elle se produit avec l’autorisation de l'employeur ;
20 Pour cause de maladie ;
3° Pour obéir aux ordres de l’autorité ;
4° En cas de force majeure.
Dans ces différents cas, chaque journée d'absence entraîne en principe la perte du salaire correspondant et de toute autre allocation en nature.
Les résiliations de contrats sont déclarées à l’autorité administrative dans le délai d’un mois et des mesures disciplinaires sont prises contre celle des parties qui a violé ses engagements.
Le décret de 1900 marque donc une deuxième phase de la réglementation du travail à Madagascar et un acheminement vers la liberté du contrat que rendra possible la franchise des rapports entre indigènes et colons.
Dans ce but, le gouvernement a créé dans chaque chef-lieu un Office du travail, facilitant de la sorte le rapprochement et l'entente des employeurs et salariés par régions, et en établissant au-dessus d'eux l'Office central, dont l'influence se fit rapidement sentir.
SEcrTioN III
Immigration
L'administration cherchait, également, par l’immigration à améliorer les conditions du travail. Les efforts constants qui furent faits par le général Galliéni personnellement témoignent assez de l'importance qu’on attribuait à cette question de main-d'œuvre pour le développement futur de la colonie. Nous extrayons de sa circulaire du 7 mai 1901 le passage suivant relatif à l'introduction sur la terre malgache de travailleurs asiatiques appelés d’Extrême-Orient pour suppléer au manque de bras :
« Cette première tentative est d’une importance capitale et a surtout pour but de provoquer la création entre les pays d’Extrême-Orient et Madagascar, d’un courant régulier d'immigration dont la continuité permettra d’obvier aux inconvénients de la pénurie de la main-d'œuvre locale. »
Quoi qu'en dise ce texte, cet essai n'était pas le premier ; on avait recouru bien avant cetle époque à l'emploi de main-d'œuvre étrangère. En 1897, des coolies chinois avaient été recrutés pour la route de
Tamatave, afin d'accélérer la marche des travaux et pour laisser les indigènes à la disposition des colons. Ce fut un échec complet répété en 1gor avec l'introduction de coolies hindous. On fut moins heureux encore avec les Siciliens qui se révoltèrent et furent rapatriés ; le meilleur résultat fut obtenu par l'immigration des travailleurs de Mozambique, des Comores et de la côte des Somalis. D'ordinaire, la mortalité était effrayante chez les nouveaux arrivants malgré les mesures sanitaires prises pour enrayer le mal. Ceux qui résistaient contractaient rarement un deuxième engagement, bien qu'ils fussent l’objet de faveurs spéciales, comme l’exemption de taxe de séjour et d'impôts, et de soins tout particuliers pour la nourriture et le logement. Beaucoup se fixaient dans l’île, principalement parmi les Chinois, et fondaient un petit négoce, jusqu’à ce que fussent restreintes pour eux les facilités d'établissement comme commerçants.
D'autre part, la main-d'œuvre exotique semblait aux prospecteurs d’un prix élevé : un Chinois, tous frais compris, revenait de 2 francs à 2 fr. $o par jour, un Hindou à 2 francs ; les Japonais exigeaient un salaire plus élevé. C'était une augmentation de dépenses de près d’un tiers sur la main-d'œuvre indigène, dont le coût ne dépassait pas 1 fr. 50. Pourtant l’activité déployée par les Asiatiques et leur régularité dans le travail devaient compenser
largement cette différence de salaires ! En fait, cette immigration n’a pas réussi et nous sommes encore loin du courant régulier qu’on pouvait espérer créer vers Madagascar. Nous ne devons peut-être pas nous en plaindre, si nous examinons ses conséquences fâcheuses dans le Sud-Africain, où le grand mouvement d'introduction de main-d'œuvre asiastique n'a pas été couronné de plus de succès. En dépit de ces échecs répétés, l'immigration possède encore ses parlisans et les avis sont très partagés sur cette question.
Ceux qui la soutiennent fondent leur opinion sur ce fait que l'Administration, n’intervenant pas d’une façon efficace pour la réglementation du travail, doit tenter d’employerle seul moyen restant pratiquement possible : créer la concurrence par l'importation de main-d'œuvre étrangère. Pour eux, l'échec enregistré il y a quelques années devrait servir de leçon, mais ne pas être un obstacle à toute tentative nouvelle. Si l’on s'est trompé, on pourrait faire un nouvel essai en évitant avec soin les erreurs d’autrefois. Nous croyons bon de donner ci-dessous l'extrait d’un article paru dans la Tribune de Madagascar aux derniers jours de l’année 1908 et manifestant ce désir des colons. Il nous montre, en outre, un embarras nouveau pour l’exploitant qui se trouve placé dans une alternative fâcheuse lorsque ses ouvriers n’ont pas acquitté l’impôt : le payer à
l'administration avec le risque de perdre peu à peu sa main-d'œuvre et l’argent avancé, ou voir ses travailleurs emmenés au district par les miliciens :
« Lorsque par hasard les colons peuvent se procurer quelques bourjanes, il n’est point rare et nous ne craignons pas sur ce point d’être démentis, de voir arriver, quelque belle matinée, des miliciens venant s’assurer que ces lravailleurs sont en règle avec l'impôt; s’il en est dont les impôts sont incomplètement payés, on les emmène au district. Quant aux contribuables récalcitrants, ils fuient ! Et voilà le colon une fois encore dans l'embarras s’il n’a pas les moyens de faire l'avance de la carte due par ses hommes ; il ne doit d’ailleurs pas le faire, étant donné que très souvent une partie de ces avances sont irrémédiablement perdues par suite du départ des ouvriers.
» L’Administration n'intervient pas pour inviter les gens à travailler, mais elle sait intervenir pour faire rentrer les impôts et inviter l'employeur à faire l’avance desdits impôts. \
» À notre avis, puisqu'il est manifeste qu'en aucune façon, l'Administration ne veut intervenir, qu’elle tente d'employer le seul moyen restant pratiquement possible: créer une concurrence par l'importation de la main-d'œuvre étrangère.
» L’Administration ne fut d'ailleurs nullement hostile à cette idée dans ses débuts. Elle semble
+ pue
lavoir abandonnée puisqu'il n’en fut plus jamais question.
» L’échec enregistré, il y a quelques années, doit servir de leçon, mais ne pas être un obstacle à toute tentative nouvelle. On s’est trompé, on peut faire une nouvelle tentative, en évitant avec soin les erreurs d'autrefois.
» La concurrence faite à l’indigène par un élément plus actif aura la très heureuse conséquence d’exciter son émulation, de l'inciter à travailler et à produire davantage; dans les centres européens, l'inégalité qui a pu se manifester entre la demande et l'offre de main-d'œuvre ne tardera pas, il faut l’espérer, à disparaître.
» Ce facteur naturel, si le recrutement des immigrants est fait avec soin, sera certainement plus efficace que des mesures de contrainte. »
Peut-être assisterons-nous à un nouvel essai d'immigration, mais nous doutons que ce moyen de rendre la main-d'œuvre plus abondante dans notre colonie, arrive jamais à donner des résultats bien appréciables. Toujours est-il qu'après les anciens déboires et le rapatriement des travailleurs étrangers amenés à grand frais dans les mines sud-africaines, la Chambre des mines de Johannesburg étudie actuellement et soumettra vraisemblablement au Gouvernement un projet destiné à faire un nouvel essai d'introduction de main-d'œuvre étrangère au
Transvaal, et il n’y a pas de raisons que la crise de main-d'œuvre indigène n’amène pas également un jour le gouvernement de Madagascar à faire un nouvel effort dans ce sens.