CHAPITRE PREMIER
Le Problème de la Piastre
Son aspect dans les transactions intérieures et dans les transactions extérieures de notre colonie
Les questions dont nous abordons maintenant l’étude ont été longtemps considérées comme les seules importantes qui se posent au sujet de la situation monétaire de notre colonie. Beaucoup d’auteurs en sont encore exclusivement préoccupés, et pour tous elles restent les principales. La raison en est peut-être que les difficultés causées par l'emploi de la piastre atteignent surtout ceux qui peuvent le plus facilement se plaindre et demander des réformes : le trésor métropolitain, les commerçants de France et d’Indo-Chine, les fonctionnaires. PD'’ailleurs la complexité de ces difficultés, leur développement, leur durée, légitiment en partie l’opinion précédente.
Le problème monétaire de la piastre, c’est le problème de la détermination des rapports d’échange de la piastre avec les autres monnaies locales réelles ou de compte, et avec les monnaies étalons des pays, qui commercent avec l’Indo-Chine. Il apparaît donc comme plus complexe que celui de la sapèque puisqu’il faut l’étudier non seulement au point de vue des transactions intérieures de notre Colonie, mais encore au point de vue de ses transactions extérieures. |
Mais il est d’abord nécessaire de préciser ce que nous entendons par le mot piastre. Il n’y a pas, nous l’avons vu, en Indo-Chine, une seule piastre ; il y en a eu un très grand nombre, et plusieurs jouent un rôle important dans la circulation : piastres mexicaines, british dollars, piastres françaises. Nous ne les distinguerons pas et nous entendrons par piastre les monnaies d'argent de provenance étrangère quelle que soit leur frappe. Ces pièces de poids et de titres très peu différents, le plus souvent identiques, ayant par conséquent la même valeur, ont en effet toujours présenté les mêmes rapports d'échange avec les autres monnaies. Il faut seulement remarquer que selon les époques le terme piastre ne désignera pas les mêmes pièces, puisque depuis la conquête la circulation monétaire a beaucoup évolué. Ainsi, en envisageant le rôle de la piastre dans les transactions intérieures de notre colonie, nous ver-
rons que les difficultés proviennent surtout de ce que la piastre est une monnaie légale : nous n’aurons donc en vue pour une époque donnée que les monnaies étrangères d'argent qui ont eu alors le caractère de monnaies légales et que nous avons déjà indiquées. Par exemple, depuis le 1* janvier 1909, les seules pièces qui remplissent ces conditions sont les piastres françaises.
Nous désignerons donc par le même terme des monnaies diverses, variant avec les époques, mais présentant des différences de valeur fort petites ou nulles. Cela suffit pour qu'il n’y ait pas lieu de les distinguer par la suite en étudiant leur rapport d’échange avec une monnaie de valeur très différente comme le sapèque ou le franc. Pour s’en convaincre il suffit de dresser le tableau du poids de métal fin contenu dans ces pièces, en les calculant d’après les données du tableau de la page 47. Nous trouvons:
Poids Année Monnaies d'argent fin d'apparition Piastre espagnole aux 2 globes....... 24,4456 Piastre espagnole aux 2 globes....... 24,3647 Piastre espagnole aux 2 torchères.... 24,1758 Piastre espagnole aux 2 colonnes..... 24,1708 DA AE TE Dr Te En ae à 24,1923 Units Américaines. renier. ce 24,4935
comes Be A PO EEEE OR A 20)
Pièce de 5 francs française ....., : ... 22,5000 1863 Hons-Kong delle ne, 202 /t0re 24,2604 1867 VEN TAPORIIS SNS Ar ae 24,2604 1871 Piastre mexicaine à balance ......... 24,4387 1872 Trade dollar américain.............. 24,4935 1874 Piastre de commerce ancien type..... 24,4935 1885 PBatish dore Te era Are 24,2604 *, 1895 Piastre de commerce type nouveau... 24,3000 1895
Piastre de commerce au bonnet type
NOUVEAU AMEN EEE INEes A 24,4387 1898
Dans ce tableau une seule pièce présente une différence notable avec les autres. C’est la pièce de 5 francs française. Mais elle est tout à fait à part dans notre esprit et nous reviendrons souvent sur les difficultés auxquelles elle a donné lieu. Pour les autres, bien que leurs valeurs soient très voisines, nous devons nous demander si celles qui circulaient à une même époque n'étaient cependant pas assez différentes comme valeur, pour donner lieu à un phénomène économique, par exemple à la fuite de la monnaie plus faible conformément à la loi Gresham.
Un exemple de ce phénomène se trouve certainement dans la fuite des trade dollars américains. Ces pièces furent frappées aux Etats-Unis de 1873 à 1878 et on évalue à 35.959.360 le nombre de ces pièces qui avait pénétré en Indo-Chine durant cette période
Dès l’année 1879 elles avaient complètement disparu de la circulation monétaire de notre colonie. Le trade dollar qui contenait 24 gr. 4935 d’argent fin fut chassé par les monnaies plus faibles qui circulaient alors: le dollar de Hdng-Kong et le yen japonais qui contenaient 24 gr. 2604 de fin, et la piastre mexicaine qui en contenait 24 gr. 4387.
À peu près à la même époque, en 1877-1878, la pièce de 5 francs française eut le même sort. Cela peut d’abord paraître contradictoire, puisque c’est justement la plus faible des monnaies qu’ail connues notre colonie. Du poids de 25 grammes, au titre de 0,900, elle contient seulement 22 gr. 5 de fin, et aurait dû pour cela chasser les monnaies plus fortes. Mais quelle que fût sa valeur en Indo-Chine, l’écu français valait 5 francs en France. Pour cette raison, les négociants indo-chinois qui avaient des remises de fonds à faire en France pour régler leurs . achats, le payaient 4 fr. 85, et l’exportaient. Ils y trouvaient leur compte, car le prix de transport de Saïgon à Paris ne dépassait pas 3 o/o de la valeur nominale, soit o fr. 15 par écu. Le cours commercial de la piastre était alors 4 fr. 95, soit de o fr. 10 inférieur à celui de l’écu. Au contraire, le Trésor, conformément à l'arrêté du 2 novembre 1876, recevait les piastres au taux de 5 fr. 35. La conséquence était facile à prévoir. Tous les versements faits au Trésor l’étaient en piastres et donnaient lieu à un gain
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de o fr. 60 par pièce. Au contraire, on n’acceptait en paiement que des écus: la perte de o fr. 15 par pièce éprouvée en les revendant aux exportateurs était inférieure de o fr. 45 à celle qui aurait occasionné un paiement de piastres.
Enfin une fuite analogue se produisit après la conquêle sur toutes les pièces qui circulaient dans notre colonie. Nous avons déjà indiqué que les compradors chinois avaient l'habitude de frapper sur les monnaies un coin particulier. C'était une précaution contre la fausse monnaie, car n’acceptant que les pièces marquées au coin de leur maison, ils reconnaissaient les monnaies de bon aloi sans recourir à un nouvel essai. Lors de la conquête cette exigence devint fort gênante pour le Trésor. Le commandant en chef, contre-amiral Bonard, par la décision du 10 avril 1862, donna cours forcé, dans toute l’étendue de la Cochinchine soumise à l’autorité de la France, aux piastres mexicaines de bon aloi marquées ou non marquées. Mais les marques dont les « chopped dollars » étaient surchargés leur faisaient perdre une partie de leur poids, de sorte qu'ils étaient une monnaie faible par rapport aux piastres intactes aux & clean dollars ». La décision du 10 avril 1862 en leur donnant la mên:e valeur devait entrainer la fuite de la monnaie droite conformément à la loi Gresham : « Des spéculateurs se mirent à exporter «les clean dollars ; ils les échangeaient à Hong-
« Kong sontre un plus grand nombre de chopped « dollars, et rapportaient ceux-ci à Saïgon où ils les « écoulaient au pair, réalisant de la sorte un gain « grâce à la différence de valeur des deux mon- « naies (1). » De là une dépréciation de la circulation monétaire et comme conséquence une hausse du change préjudiciable au commerce. Cet inconvénient devint très vite manifeste et dès ie 14 août 1862 le commandant en chef arrêta que les chopped dollars n'auraient cours forcé que s’ils représentaient un poids égal aux clean dollars. La situation ne faisait qu’empirer, nouvel arrêté du 23 juin 1863, publié en français et en chinois en Cochinchine, à Hong-Kong et à Canton, prohiba l’importation des piastres marquées à partir du 15 juillet 1663. Une amende de 15 0/0 sur les sommes saisies frappait les expéditeurs ou à défaut les destinataires en cas d’infraction. Une surveillance rigoureuse était établie pour les navires venant en Chine et de Singapour avec une amende pour le cas où on tentait de dissimuler le contenu d’un colis. Les pièces qui étaient en circulation conservaient leur cours légal jusqu’au jour où le gouvernement pourrait en opérer le retrait. M. Arnauné remarque avec raison que la suppression de la qualité de monnaie légale eût été le seul remède efficace, et que s’il ne fut pas fait alors