CHAPITRE IIT
La Politique Monétaire de la France en Indo-Chine depuis 1863
Ainsi que nous l’avons vu dans un précédent chapitre, les principales monnaies usitées en [ndo- Chine lors de la conquête, étaient les lingots et feuilles d'argent, les sapèques, et surtout les piastres mexicaines. Circulaient encore, ou furent introduites depuis, diverses pièces d’argent analogues à la piastre mexicaine : le trade dollar américain, le yen japonais, le dollar anglais, etc. « Dès le début de la conquête, écrit M. de Lanessan, les officiers, les fonctionnaires, les fournisseurs du corps d'occupation durent être payés en piastres, parce que la piastre était la seule monnaie admise par tous les marchands européens, chinois ou annamites. » L’administration française s’inclina forcément devant ce fait et la piastre devint la monnaie officielle
de la colonie. Voici quelques extraits de la décision qui prit cette mesure. |
Décision réglant les conditions du cours forcé des piastres mexicaines (10 avril 1862) :
Le Contre-Amiral, Commandant en chef,
Considérant que certaines habitudes prises principalement par les compradors dans le choix des piastres mexicaines portent atteinte à l'importance d’un numéraire dont la circulation est actuellement exclusive dans l’Extrême-Orient : que les intérêts du commerce et du Trésor souffrent de cet état de choses :
Décide :
Les piastres mexicaines, de bon aloi, marquées ou non marquées par les compradors, mais ayant le titre légal, auront cours forcé indistinctement dans toute l’étendue du territoire de la Cochinchine soumis à l’autorité de la France.
Les habitudes des compradors auxquelles l’amiral fait allusion consistaient à n’accepter que les piastres marquées au coin de leur maison, les chopped dollars : précaution destinée à les garantir contre les pièces fausses, qui étaient fort nombreuses. Nous avons déjà indiqué que cette mesure avait abouti à une véritable altération des chopped dollars qui perdaient par suite des coups de poinçons une partie de leur poids et devenaient une monnaie faible par rapport aux clean dollars. Rappelons que la
décision du 10 avril 1862, en donnant cours légal aux deux monnaies, eut comme conséquence fatale, mais imprévue, la fuite de la monnaie forte. L’agiotage devint tel, que le commandant en chef restreignitles conditions dans lesquelles les chopped dollars avaient cours forcé, par l'arrêté du 14 août 1862 :
Le Vice-Amiral, Gouverneur, Commandant en chef,
Vu la décision du 10 Avril 1862 qui force le cours des pièces marquées, soit au nombre, soit au poids de 717 taëls (26 gr. 940) pour 1.000 piastres, selon le gré des parties intéressées... considérant que ce poids de 717 taëls ne représente réellement que 997 piastres 55 cents au lieu de 1.000: que de cette différence naît un privilège illégitime en faveur des paiements au poids, et par conséquent au profit des piastres les plus altérées, qu’il importe de rétablir un juste équilibre dans les paiements dont le mode est à débattre entre les parties.
Arrête :
Les piastres mexicaines marquées n’auront cours forcé en Cochinchine, qu’autant qu’elles représenteront un poids égal aux piastres non marquées.
La mesure fut insuffisante. Un arrêté du 23 juin 1863 prohiba l'importation des piastres marquées. Enfin l'arrêté du 23 octobre 1863 supprima leur cours forcé et autorisa les particuliers à les échanger jusqu’au 10 novembre de la même année contre des
clean dollars aux caisses du Trésor à Saïgon. Nous avons rappelé ici la question des chopped dollars, parce qu'elle fut la source des premières difficultés qu’éprouva l’administration française lors de l’occupation, mais nous n'avons pas à insister davantage.
Ce qu'il faut souligner, c’est que, au moment de la conquête, « la piastre régnait en souveraine sous des noms différents, mais avec une valeur intrinsèque en argent fin assez uniforme » (1).
Dans ces conditions le problème de la piastre n'apparut d’abord pas à l’administration française sous toutes les faces que nous avons indiquées dans un précédent chapitre. Les premières difficultés qui furent sensibles, s'élevèrent à propos des relations entre le Trésor et les particuliers. A l’origine, le problème fut seulement un problème budgétaire : en quelles espèces le Trésor traduirait-il ses recettes et ses dépenses dans sa comptabilité ? En quelles monnaies compterait-il, soit pour recevoir, soit pour payer ?
Il semble qu’il eût été logique de tenir la comptabilité en piastres, puisque les comptables ne maniaient que des piastres. Il n’en fut rien : le budget fut établi en francs. C’est que & de 1864 à 1881, les amiraux qui gouvernent la Cochinchine s’y montrent préoccupés avant tout, d’avoir des budgets