‹ La Question Monétaire en Indo-ChineChapitre 61 sur 80 · Arnauné, op. cit., p · texte numérisé non relu

Arnauné, op. cit., p

la piastre par la pièce de 5 francs, &c'est surtout dans les règlements avec les places voisines, avec lesquelles se font les 90 o/o de notre commerce, que nous serions gênés. Ces places nous doivent toujours : elles ne pourront nous envoyer des pièces de 5 francs n’en ayant pas. Comment nous paieront-elles ? En traites sur l'Europe ? Mais notre besoin de remise en Europe est limité, tandis que le besoin d’argent est constant ». Quant aux indigènes, leur mécontentement serait grand et légitime. « Les indigènes possèdent aujourd’hui une pièce qui contient 27 gr. 1/2 d'argent ; vous allez la leur prendre et encore leur demander o fr. 30, soit environ 8 grammes (puisqu'il faut à peu près 1 piastre 30 centièmes pour payer une pièce de 5 fr.), et qu’allez-vous leur donner en échange de ces 35 gr. 1/2 d'argent fin ? Une pièce qui en contient 25 grammes seulement. Qu’en penseront-ils ? Qu’on les trompe, et ils n’auront pas tort: car vous n'avez pas ici la circulation d'or pour garantir cet argent surfail... »

Il ne faut pas davantage songer à la circulation parallèle de la piastre et de la pièce de 5 francs. « La circulation parallèle est l’eau la plus trouble dans laquelle on puisse pêcher. On livrerait le pays aux agioteurs et aux changeurs. » Qui d’ailleurs se chargerait de l'introduction de la pièce de 5 francs en Indo-Chine ? Les commerçants ou le Trésor ? Les

commerçants ? non, puisqu'ils non guère besoin que de piastres. Le Trésor ? Oui, mais où voulez-vous que le Trésor prenne cette encaisse ?.… Le Trésor n’est pas un banquier, c’est un caissier qui, comme tousles caissiers, ne paie qu'autant et avec l'argent qu'il encaisse. Il encaisse des piastres, il peut les changer contre des pièces de 5 francs, mais pour faire cette transformation, il n’est pas plus fort qu’un autre: illa fera au cours, comme un simple marchand... Ce n’est qu’au prix de grands risques et sans doute de grosses pertes que le Trésor peut transformer son encaisse.… » Quant à la France, aurait-elle intérêt à introduire sa pièce de 5 francs en Indo-Chine? & Il semblerait que oui, puisqu'elle est une menace pour elle... Si elle pouvait vendre pour 5 francs d’or ses écus d'argent el en secouer à jamais la responsabilité, ce serait une opération des plus heureuses, mais il ne s’agit pas de cela, il s’agit tout simplement d'échanger des pièces de 5 francs conire des piastres au cours... » Nous avons insisté assez longuement sur la substitution de la pièces de 5 francs à la piastre, parce que d’aucuns y ont vu la solution du problème monétaire indo-chinois. Il fallait faire tomber cette illusion. En résumé, depuis la conquête, l'administration française s’est débattue en vain contre les difficultés que cause l’emploi monétaire de la piastre. En n’appliquant pas dans son esprit le décret de 1887, elle a maintenu en partie les inconvénients de l’em-

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ploi du franc comme monnaie de compte entre le Trésor local et les particuliers. Mais même si elle les avait fait disparaître par l'emploi d’une computation absolue en piastre, elle aurait encore eu à solutionner les difficultés qu’occasionne aux particuliers et au Trésor l’emploi de la piastre comme monnaie étalon. À ce point de vue ses tentatives pour établir l’étalon d’or ou introduire le système métropolitain ont complètement échoués.

Depuis 1903, au contraire, les efforts tentés pour remédier à la situation monétaire de l’Indo-Chine ont été beaucoup plus rationnels et beaucoup plus efficaces. Le danger était d'ailleurs tel qu'il devint nécessaire de sortir d’une routine optimiste. A la fin de l’année 1901, la baisse de la piastre se précipita : le change sur la France tomba à 2 fr. 3oet bientôt. à 1 fr. 95. Et la crise devint plus aiguë que jamais.

Par un arrêté des ministres des Colonies et des Finances du 26 décembre 1902, une commission d'études fut instituée. D’après M. le Gouverneur Général Beau, cette commission proposa d'établir en francs le budget et les impôts : mais le Gouvernement de l’Indo-Chine s’y opposa. Il semble bien que, relativement à la circulation monétaire, ladite commission ait recommandé de l’uniformiser et pour ce faire, qu’elle ait préconisé les mesures suivantes : suppression de la piastre mexicaine et remplacement par la piastre de commerce française — l’existence des

piastres mexicaines en Indo-Chine équivaut en fait, à une frappe libre de l'argent, puisque la France ne peut rien sur elles. — Il importe dès lors essentiellement de les faire disparaître et de leur substituer des monnaies sur lesquelles nous ayons prise, c’est-à-dire des monnaies françaises. Bref, il faut avant tout mettre l’Indo-Chine dans la situation où était l’Inde à la veille de la réforme de 1893. L'Inde n’avait alors qu'une monnaie d'argent ; l’Indo-Chine ne doit, elle non plus, avoir qu’une monnaie d’argent : la piastre de commerce française. Le gouvernement dela métropole s’est rendu compte de cette nécessité, et par deux décrets en date du 3 juin 1903, ila d'une part prohibé l'importation des monnaies d’argent étrangères, et de l’autre supprimé les droits de sortie, qui étaient jusque-là de 3 o/o sur lesdites monnaies. Désormais donc les piastres mexicaines ne pourront plus pénétrer en Indo-Chine et même l’exportation de celles qui s’y trouvent sera facilitée. Cette suppression des droits de sortie suflira-t-elle à nous débarrasser des piastres mexicaines qui circulent déjà en Indo- Chine ? Il semble que oui : les deux tableaux que voici sont si éloquents à cet égard, qu'il serait superflu de les commenter. Les décrets dont nous recherchons les effets sont du 3 juin 1903. Dès la fin de 1904, l'importation des piastres mexicaines est nulle, et leur exportation par contre se chiffre, de juin 1902 à décembre 1904, par le solde de 8.163.093.

Effets des deux décrets du 3 juin 1903 Tableau I: Importation des piastres

Piastres françaises ou de commerce

Mois Années SE a à CI LOC Piastres d'ailleurs que mexicaines

de France de France

Juin 1903 é 69.180 $

Juillet » 760.000 $ 28.080 990 $

Août » 250.006 291.290 29.940

Septembre » 1.032.000 16.503

Octobre » 754.000 81.126

Novembre » 1.200.000 39.395

Décembre » 1.976.000 58.725 11.420

Janvier 1904 1.222.000 6.474 32.672

Février » 11.035 7.907

Mars » 942.000

Avril » 1.120.000 7>

Mai » 2.800

Juin » 46.520

Juillet » 100.000 41.323 16.829

Août » 10.990 12.239

Septembre » 5.219 1.138

Octobre » 14-273 919

Novembre » 1.818 $ 14 165

Décembre » 1.009 4o

FotauRe See © 9.862.006 $ 725.715 $ 14 114.334

Total de l'importation des $ françaises ou de. commerce 725-200 10.587.721 $ 14

Total EÉTÉ AE M er 10.702.055 $ 14

Tableau 11: Exportation des piastres

ee :

Juin 1903 61.100 $ 1.247 $ Juillet » 1.000 126.300 Août » 100 .000 1.541.560 Septembre » 1.775.680 Octobre » 500 653.543 Novembre » 4.900 694.814 Décembre » 801 .960 Janvier 1904 402.205 Février » 55.641 Mars » 1.358.852 Go 53.035 Avril » 4.200 50.320 Mai » 1.000 171.370 Juin » 98.600 Juillet » 100 .000 303.150 Août » 22.000 327.488 Septembre » 28.600 89.400 Octobre » 245.098 180.495 Novembre » 42.005 312.600 Décembre » 418.900 522.785 & KONNTS SARA 2.38/.055 $ Go 8.163.093 Total général... 10.047.148 $ 61

Dans le rapport de la Banque de l’Indo-Chine du 11 mai 1904 nous relevons des constatations concor-

dantes. On y lit, en effet, que : « Alors que l’année dernière les encaisses élaient composées en grande partie de piastres mexicaines, elles ne comprennent plus pour ainsi dire à l'heure actuelle que des piastres françaises. On peut donc entrevoir déjà le moment où la piastre mexicaine pourra être démonéôtisée. » C’est chose faite aujourd'hui. Un arrêté du Gouverneur Général qui suivit de près le rapport de la Banque d’Indo-Chine (le rapport est du 11 mai et l'arrêté du 3 septembre), décida, en effet, que la piastre mexicaine cesserait d’avoir cours légal à dater du 1* janvier 1905. Désormais, la piastre française, dite piastre de commerce et ses subdivisions ont seules cours légal. Par leur disparitionles piastres mexicaines créent un vide dans la circulation qu'il est urgent de combler en fabriquant des piastres françaises. € Dès 1878, écrit M. Arnauné (1), le gouvernement reconnut l'impossibilité de maintenir les écus dans la circulation de la Cochinchine et la nécessité de conserver le système de la piastre... Ce premier point admis, on était conduit à se demander s’il n’y avait pas un intérêt politique à fabriquer des piastres françaises, au lieu d'utiliser les piastres mexicaines et les dollars américains comme on l’avait fait jusqu’alors. En émettant nous-mêmes des piastres portant le nom de la France, nous aflirmions notre

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