XX NOTES PRÉLIMINAIRES
S'il est une vérité reconnue, proclamée par tous les économistes^ c'est qu'il n'y a pas d'étalon de la valeur, qu'il n'y en a jamais eu^ et qu'il n'y en aura jamais. La science économique énonce cette vérité, comme les mathématiques disent qu'il n'y a pas de quadrature du cercle. Cela vient de ce que Ton ne saurait rencontrer ici aucun point de départ nvariable dans tous les temps et dans tous les lieux. Quand il s'agit de longueur, de capacité^ de poids, on les détermine en grandeurs constantes; mais quand il s'agit de la valeur, comme elle ne saurait être mesurée que par une grandeur du môme ordre prise pour unité, c'est-à-dire par une valeur, celle-ci, au lieu d'être fixe, change elle-même; on ne peut arriver qu'à un rapport entre deux choses mobiles. Le prétendu étalon monétaire se modifie plus ou moins, suivant les circonstances ; il ne saurait éviter la loi commune à tout ce qui ne rentre point dans le domaine de l'absolu. Il ne présente, comme point de comparaison, aucun fait constant, immuable.
« Il est^ dit un économiste distingué trop tôt enlevé à la science, M.Théodore Fix\ tout aussi impossible d'établir un étalon de la valeur qu'il est impossible de trouver une mesure exacte, mathématique, permanente de nos besoins, de nos passions, de nos désirs, de nos goûts, de nos fantaisies. Toutes ces manifestations, variables de leur nature, communiquent leur variabilité à la valeur, c'est-à-dire aux rapports qui existent entre ces besoins, ces passions, ces désirs, ces goûts, ces fantaisies et les choses propres à satisfaire ceux-ci. C'est là le dernier mot de la science : il est fondé sur l'observation, et il résistera aussi bien aux raillerie§ des hommes d'Etat qu'aux affirmations ambiguës des
^ Journal des Economistes, 1844, t. IX, p. 12.
partisans d'un étalon de la valeur, gens qui négligent l'étude des faits pour se livrer à des rêveries métaphysiques. »
C'est sur la nature elle-même, sur une fraction du méridien terrestre, que repose l'invariabilité du système métrique, la fixité de Vétalon des poids et mesures. La valeur n'admet rien d'analogue; elle ne peut rencontrer qu'une mesure changeante et imparfaite. Tout ce qu'il est permis d'atteindre dans cette direction, c'est la mesure le moins variable, le moins imparfaite, telle que la présentent les métaux précieux, Vov et l'argent, doués tous les deux, presque au même degré, de qualités qui les ont toujours fait servir à Toutillage monétaire des peuples civilisés.
Il ne saurait y avoir un double étalon de la valeur, par cette raison décisive qu'il ne saurait même en exister xxh seul ; vouloir appliquer une dénomination qui a un sens net et précis à une relation différente, c'est arriver, par la confasion du langage, à la confusion des idées.
L'or et l'argent ont été acceptés comme marchandise intermédiaire, éprouvée et garantie, parce que, pour la courte durée des transactions humaines dont ils traduisent le sens et la portée, ils varient peu. La perfection relative du système consiste à faire varier le moins possible cette mesure des stipulations et des engagements, des contrats et des salaires, cette marchandise d'une nature particulière qui seule possède, en vertu de la loi, la faculté libératoire^ c'est-àdire qui ne se borne pas à dénombrer les fractions diverses de la valeur, ramenées à un commun dénominateur, ce qui est Toffice du numéraire, mais qui exprime aussi toutes les prestations exigibles et qui les accomplit, ce qui est l'office de la monnaie.
Vaut-il mieux ne donner la faculté libératoire qu'à un seul des deux métaux précieux, ou en doter simultanément l'or
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et Targent^ mis tous deux en rapport direct avec le système métrique? Voilà toute la question ; il n'y en a pas d'autre.
Je viens de dire que le but essentiel^ c'est de rendre le moins variable possible la mesure monétaire, qui ne se borne point à déterminer la quotité des choses mesurées, comme le fait le mètre, mais qui se transmet de main en main en qualité d'équivalent ^ L'adoption des métaux précieux pour cet office a rendu la mesure plus stable : ce résultat se trouve complété par l'emploi simultané des deux métaux^ au lieu de l'emploi exclusif d'un seul. Voilà notre conviction ; tel est le sens du vote émis par la commission monétaire. Pour éviter que le pendule ne s'allonge et ne se rétrécisse brusquement sous l'influence de la température, on Ta construit au moyen de deux lames de métal exerçant leur action en sens contraire^ et cette combinaison habile a régularisé la mesure de la marche du temps. De mâme, pour que la mesure nécessairement variable de la valeur revienne plus aisément au centre de gravité, pour que les oscillations auxquelles elle ne peut échapper soient moins amples, il vaut mieux la construire en usant de Tor et de l'argent^ au lieu de n'y employer qu'un seul métaL
On y arrive» comme Ta fait la loi de germinal an XI, en donnant la faculté de se libérer à volonté en or ou en argent. Cette loi n'a point créé d'étalon d'argent ni d'étalon d'or : elle a simplement établi que l'unité de compte, le franc^ se traduit par 4 grammes et demi d'argent et par 20 centigrammes d'or. Cela ne signifie nullement que le rapport de 15 et demi à 1 entre les deux métaux doive se présenter à chaque instant et durer jusqu'à la fin des siècles. La loi a parfaitement prévu que ce rapport pourrait être variable ; Torateur du
1 On ne cëde ni le mëtre ni le kilogramme, on cëde la monnaie.
SUR LA QUESTION MOHÉTAIRE. XXllI
Tribunat^ Bosc, chargé de Texposé des motifs derant le Corps législatif^ a dit en termes formels : « Les grands spéculateurs (oeui qui opèrent à longue échéance) doivent faire entrer dans les éléments de leur calcul la certitude d'être payés avec le métal le tnoins évalué.» C'est donc gratuitement qu'on imputerait au système qui nous régit une absurdité palpable. Il stiValt qu'une baisse relative pouvait atteindre Puti desmétAux adoptés, et il se réglait sur cette prévision. Qu'est-ce qui en est résulté? Non pas un rapport immuable entre deux éléments qui varient sans cesse, mais oetle conséquence heureuse du change %a/ admis, en vertu de laquelle les variations se restreignent, les écarts diminuent , le temps intervient pour amortir la soudaine influence que devrait exercer sur la valeur métallique Taccroissement rapide ou la diminution survenue dans la production du métal, s*il n'y en avait eu qu'un seul doté du pouvoir libératoire, que ce fût Tor ou que ce fût l'argent. Du moment où Tun des deux métaux employés simultanément à Tofûce monétaire commence à baisser de prit, par suite d'une oiïre plus abondante, la demande se porte sur Tinstrument de libérationqui permet de réaliser une certaine économie ; elle rétablit l'équilibre, ou du moins elle empêche Un déplacement soudain, violent. Telle est rexjilication naturelle d'un fait qui, sans cela, serait presque incompréhensible. Nous avons traversé la plus grande révolution métallique que le monde ait subie depuis la découverte de l'Amérique \ les découvertes de la Californie, de l'Australie et de l'Oural ont presque quadruplé la masse de Tor ; cependant le rapport de prix entre Tor et l'argent s'est maintenu après de faibles oscillations, tel qu'il résulte du change fixé par la loi de germinal an XI. L'évaluation admise dans cette loi pour ouvrir la faculté alternative de se libérer en or ou en argent a singulièrement aidé la solidarité naturelle qui relie les deux mé-
XXIV NOTES PRÉUMINAIRES
taux afin d'entretenir une remarquable constance en ce qui concerne un rapport essentiellement variable, mais dont les oscillations sont ainsi renfermées dans de fort étroites limites.
^expérience a confirmé ce que le législateur avait entrevu par une prévision peut-être vague, mais singulièrement heureuse.
Les débats qui ont précédé la loi de germinal an XI doivent être soigneusement divisés en deux époques : les travaux préparatoires de Tan IX ont cédé le pas à d'autres idées dans Fan XI ; le texte du projet a été modifié, l'exposé des motifs a été changé.
Je ne veux point abuser de ^hospitalité de votre journal, c'est pourquoi je renonce à entrer dans le détail des preuves nombreuses que j^ai réunies dans un travail spécial sur la matière. J'espère le faire paraître bientôt ; il justifiera pleinement, je Tespère, au point de vue de la science la plus rigoriste, la solution que j'ai défendue ; mais j'avais hâte de protester contre une interprétation peu exacte du vote de la commission monétaire, aussi bien que du sens et de la portée de la loi de germinal an XL
Il ne s'agit nullement d'un rapport invariablement fixé entre deux métaux variables l'un et Tautre^il s'agit d'une évaluation faite à un moment donné, d'un change légal déterminé afin d'ouvrir la faculté alternative de payer en or ou en argent. Loin de porter atteinte à la sincérité des contrats et au principe de l'équité, cette disposition leur vient en aide^ car elle maintient une régularité plus grande de la mesure monétaire, elle tempère les mutations violentes qui pourraient dénaturer le sens des contrats^ elle est d'accord avec Tesprit sagement prévoyant et humain de notre Code civil; car, dans le doute, elle penche en faveur de l'obligé, dont elle ne permet pas d'aggraver la position. Il n'en résulte aucune injustice, la
balance penche pen^et Téquilibre se trouve sans cesse rétabli au moyen do la compensation entre l'extension de Toffre et raccroissement de la demande.
Si ce principe est vrai et salutaire en ce qui concerne un seul pays, il est d'une applicjation bien plus utile encore quand on conçoit le projet fécond d'établir l'unité de la monnaie internationale. Il serait facile de montrer comment, en conservant Tor et Targent dans l'outillage monétaire, on arriverait de la manière la plus prompte à ce grand résultat.
Une seule difficulté s'est présentée, celle de maintenir dans la circulation les pièces divisionnaires d'argent, au cas d'une prime acquise par ce métal. Notre loi de 1865 et la convention monétaire passée avec la Belgique, l'Italie et la Suisse y ont pourvu. Il ne s'agit plus que de généraliser la solution.
Maintenir à l'or et à l'argent la faculté libératoire que détermine la loi de germinal an XI, et faire fonctionner à côté une monnaie d'appoint à titre quelque peu réduit, voilà ]a base sur laquelle pourrait s'établir l'union monétaire du monde, à moins que, pour donner satisfaction à tous les intérêts et se trouver d'accord avec les principes les plus sains de l'économie politique, on ne préfère en admettant partout un change iégalxmïîorme entre l'or et l'argent rendre tout abaissement inutile pour la monnaie d'appoint. Par une coïncidence décisive, infaillible pierre de touche de la vérité, l'expérience constatée se trouve d'accord avec la théorie établie. La loi de germinal an XI est la conséquence du principe qui, à défaut d'un étalon quelconque de la valeur, fait rechercher dans les métaux précieux la mesure la moins variable et rend cette mesure plus stable encore en unissant l'or et l'argent dans le mécanisme de la circulation.
Ce système, comme j'ai essayé de l'établir depuis 1853 dans mon enseignement, et comme l'a si nettement expliqué