‹ La question morale à la fin du XIXe siècleChapitre 10 sur 23 · MORALE IDÉALISTE · texte numérisé non relu

MORALE IDÉALISTE

A. Idèalisnie critique.

Kaîst. — Ce philosophe a évidemment voulu édifier une science de la morale, c'est-à-dire un corps de doctrines essentiellement constitué par des généralisations, des abstractions. Aussi a-t-il cherché à éliminer complètement tout empirisme de la morale telle qu'il l'a conçue.

Après avoir montré le caractère antinomique ou contradictoire de la raison théorique, il a pensé que cette raison est pratique dans ses rapports avec la conduite de la vie : « La volonté n'est autre chose que la raison pratique. — La volonté est la faculté de ne choisir que ce que la raison, dégagée de toute influence étrangère, regarde comme pratiquement nécessaire » (I). La raison pratique commande souverainement et l'homme est par cela seul lié, obligé. La règle des mœurs, ayant cette origine, doit être constituée par des lois ayant pour elles l'universalité et la nécessité.

(1) Mélapkysi'jue des mœurs, p. 44. Edition Baïui.

Complètement étrangère à la sensibilité physique, à régoïsme, à un sentiment quelconque, nous lui devons l'obéissance sans qu'il soit possible de dire pourquoi. Kant lui-même reconnaît qu'il y alà quelque chose d'incompréhensible.

Cette obligation d'origine rationnelle implique, à titre de conséquence nécessaire, la liberté de l'homme qui n'aurait aucun motif de se sentir obligé s'il n'était point libre. A ceci on objecte que l'homme appartenant au monde physique, les phénomènes observés chez lui sont subordonnés au milieu, rigoureusement déterminés, de telle sorte que sa causalité propre ne peut être qu'apparente.

Rant accepte le bien fondé de l'argument et voici comment il cherche à le réfuter : l'homme appartient au monde phénoménal, il est soumis au temps, à l'espace, à la causalité, mais il fait aussi partie de l'ordre des choses en soi, qui est l'ordre des pures intelligences ou noumènes, lesquelles possèdent une existence supérieure aux conditions du temps, de l'espace, de la causalité. Ainsi nous sommes libres en tant que causa noumenon, nous avons une valeur propre, nous sommes une fin en soi et non un vulgaire instrument, nous avons droit au respect. Nous sommes libres aussi parce que nous sommes obligés, quelque mystérieuse que soit la raison d'être de cette obligation. Celle-ci s'impose à nous, comme direction de conduite, toutes les fois que nous pouvons

transformer le principe de nos actes en règle universelle. J'ajoute, sans y insister, que la liberté de l'homme paraît impliquer corrélativement deux postulats : celui de la vie à venir et celui de l'existence de Dieu. Nous possédons avec la morale une vue sur la métaphysique.

D'après ce qui précède, on voit que Kant n'a tenu aucun compte du sentiment que nous avons en nous-mêmes d'être une causalité libre. Il n'y a vu et ne pouvait y voir qu'une illusion, puisqu'il s'agit là d'un (ait empirique, soumis à la condition du temps. Se plaçant au-dessus de ce dernier, dans l'ordre transcendental, il a conçu spéculativement l'existence du noumène rendant la liberté possible, puisque ce noumène est en dehors du monde des phénomènes, où tout est rigoureusement déterminé. Malheureusement nous sommes ici, la chose est de pleine évidence, en présence d'un de ces concepts de la raison pure dont l'illustre philosophe a dit le peu de bien que l'on sait, et c'est elle qui vient à l'aide de la raison pratique pour en permettre le fonctionnement, en faire la source de la morale.

Empiriquement parlant, on ne saurait méconnaître la coexistence de deux faits : le sentiment de la liberté et celui de l'obligation. Le premier fait, tout incontestable qu'il soit, en tant que donné par l'observation intérieure , est qualifié d'illusoire, ce qui n'a rien d'impossible, comme étant contraire à la doctrine du déterminisme

universel. Toutefois, cette illusion réelle ou fictive est le fondement certain de l'idée d'obligation qu'entraîne pour nous ce qui nous paraît être le devoir. Si nous n'avions pas, à tort ou à raison, le sentiment de l'indépendance de notre causalité interne, nous ne serions nullement obligés à nous conformer à une règle quelconque. Si donc l'indépendance est illusoire, l'obligation ne l'est pas moins.

Kant a fondé le bien sur l'obligation, au lieu de fonder l'obligation sur le bien. « C'est prendre, dit Cousin, l'effet pour la cause et tirer le principe de la conséquence » (l). D'où la théorie du devoir pour le devoir seul, indépendamment de tout sentiment. Dans celui-ci, Kant voyait de l'empirisme, évidemment, et il ne voulait point en tenir compte à cause du caractère abstrait qu'il assignait à la science morale. Il évitait ainsi toute recherche sur la nature rationnelle ou empirique du bien et sur la fin ou les fins à poursuivre. De très graves discords sont ainsi mis de côté, en négligeant la perfection des uns, le plaisir ou la joie des autres.

La morale de Kant, quoi qu'il en dise, est certainement basée sur la métaphysique, et le caractère rationnel et scientifique qu'il a voulu lui imprimer l'a conduit à son paradoxe du devoir pour le devoir, indépendamment de toute matière. Toutefois, comme le remarque M. Renouvier, il y

il) Cousiu, Du vrai, du beau, du bien, p. 349,

a apporté en réalité deux correctifs : » Les fins, qui sont des devoirs d'après Rant, sont au nombre de deux, le perfectionnement de soi-même et le bonheur d'autrui ». Du principe général on pourrait inférer, et on l'a fait, qu'agir par sympathie, par compassion, par charité n'a aucun caractère de moralité, et même que de tels actes vont contre la morale.

Kant n'a point voulu faire de la morale une science basée sur l'expérience, et la preuve c'est qu'il n'a point employé l'induction. Il ne me paraît pas non plus avoir fait usage, à proprement parler, de la méthode déductive, mais si j'ai bien réussi à le comprendre, il a procédé intuitivement puis par voie de corrélation, d'où ses postulats. Il a fait appel aussi à la généralisation dans la solution qu'il donne, comme règle des mœurs, au problème pratique posé par l'obligation.

Celle-ci a évidemment tout d'abord, un caractère empirique. La passion, le sentiment personnel, l'ignorance, elles-mêmes, vicient nos actes avant toute conception d'un idéal, ou sont susceptibles de l'altérer plus tard en troublant la vue de la conscience. Ainsi on peut croire de bonne foi, preuve en soit les fanatiques, qu'on accomplit un devoir réel quand on commet un véritable crime. On ne peut donc pas dire que le sentiment de l'obligation soit la pierre de touche du devoir à remplir. L'illusion n'est que trop facile sur ce terrain là, qui n'en est pas moins un facteur impor-

tant de l'acte moral, mais qui en lui-même est insuffisant pour le constituer. Le devoir n'est donc pas toujours aussi clair qu'on a pu se l'imaginer. Il faut néanmoins résoudre la difficulté, faute de quoi la doctrine morale restera dans un empirisme incertain. Eh bien Kant me paraît avoir donné une solution approximative du problème posé. Ne méconnaissant point les illusions possibles, et parfois certaines, se rattachant au sentiment de l'obligation, il a cherché une loi qui put servir de règle à l'intelligence et la guider dans tous les cas, même les plus douteux à première vue. D'après lui, je l'ai déjà dit, il faut toujours agir de manière que le principe de nos actions puisse être érigé en une maxime universelle. Or, on ne peut élever au rang de maxime universelle la faculté pour l'homme de tuer son semblable quand il lui plait, de le dépouiller de ce qui lui appartient, de le réduire en esclavage, en un mot de porter atteinte à sa vie ou à sa liberté. 11 doit toujours le traiter comme ayant une valeur propre, comme étant non un instrument quelconque, mais une fin en soi.

Cette règle est évidemment bonne à suivre, bien que n'ayant en elle-même qu'une valeur relative. En effet, il a existé une époque où, par exemple, l'esclavage paraissait la chose la plus naturelle du monde, et oi^i, par conséquent, l'application de la règle n'aurait pas donné les mêmes résultats qu'au moment présent. Notre idéal s'est élevé, perfec-

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