‹ La question morale à la fin du XIXe siècleChapitre 13 sur 23 · IG · texte numérisé non relu

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préexistant aux phénomènes et supposant des agents doués de spontanéité » (I).

Le beau comme la morale est le produit d'un jugement et celui-ci détermine une action sympathique sur la sensibilité, laquelle action constitue ce qu'on appelle le sentiment du beau. Le jugement lui-même est le fruit de notre intelligence mûrie, éclairée par l'observation. Mais ce jugement, très élémentaire d'abord, a dû s'élever plus tard et il tend, en vertu des dispositions créatrices de l'esprit, à dépasser dans l'idéal les limites mêmes de l'expérience. En matière de formes : dessin, architecture, sculpture, l'artiste conçoit un type en s'inspirant des données empiriques dont il dispose, puis ce type réalisé, il cherche la pierre de touche du mérite de son œuvre dans l'impression que celle-ci lui produit. Pour la peinture, c'est aussi l'impression qui doit le guider dans la recherche de la couleur telle qu'il la comprend. En musique, ce que l'artiste cherche c'est l'expression la mieux appropriée au but qu'il poursuit, à l'idée qu'il conçoit, au sentiment qu'il veut traduire. C'est donc encore à l'impression qu'il doit faire appel .

Dans le beau, il y a donc une idée dont on cherche la réalisation, un idéal par conséquent dont l'expérience est bien l'occasion, mais qu'elle ne détermine point ipso facto ; elle fournit les éléments

(1) Z>e 1(1 cuiitin^ence des lois de la nature.

tic la construction et l'artiste est rarchitecte. Un autre élément signalé est Fimpression produite. Celle-ci est le fruit d'une étude, d'une éducation antérieure de la sensibilité, éducation d'autant plus facile qu'il peut intervenir, dans une large mesure, des dispositions héréditaires. Quoi qu'il en soit, l'idéal individuel, en se développant, est une cause active de cette éducation de la sensibilité.

L'idée du bien me paraît avoir les mêmes caractères originaux que celle du beau. Et jusqu'à présent les deux concepts marchent parallèlement. Ils n'en sont pas moins profondément distincts.

Le beau, en effet, vient du dehors : « il est impersonnel et extérieur, le bien au contraire est personnel et intérieur »(1). Œuvre de l'exception, du génie que l'observation éveille, que la règle soutient et ne produit point, l'idéal du beau, conception abstraite, nous sollicite, nous invite, nous montre ce qui doit être, lorsqu'il se présente à notre pensée, mais c'est plutôt un persuatif qu'un impératif, et en tout cas s'il commande il n'oblige point. L'artiste peut échouer dans la réalisation de son œuvre, n'ayant pas su exprimer, comme il le voudrait, sa propre conception. Il le regrette sans doute, mais n'en saurait éprouver le moindre remords. La corrélation établie entre les deux concepts qui ont d'abord marché de conserve, s'évanouit ici, et nous sommes, pour de bonnes

(I) Paul Jauut, La morale, p. i'i'.

raisons sans doute, en présence d'une situation psychologique toute différente. Il y a donc là une ])remière distinction essentielle entre le beau et le bien.

Une autre distinction est la suivante. La beauté absolue est une expression contradictoire, car Tart réside essentiellement dans la forme, et celle ci implique nécessairement la limite. Le bien absolu, qu'il existe ou non, n'implique point la notion de limite dans le bien, comme la beauté l'implique en elle-même. J'ajoute une réflexion incidente, c'est que la beauté ne saurait exprimer le principe premier des choses, puisque celui-ci étant absolu, par définition, est affranchi de toute limite.

Une autre distinction est la suivante. En esthétique, nous n'avons en réalité aucune règle précise pouvant déterminer les caractères du beau. Sans doute on a signalé l'unité et l'harmonie, l'unité dans la variété, qui paraissent des règles suffisantes pour la pensée, mais en réalité la véritable pierre de touche n'est autre que le sentiment intérieur. Or celui-ci est non seulement variable d'individu à individu, mais il peut changer chez la même personne à quelques années d'intervalle, et en tout cas, dans le cours d'un siècle, il est ordi- | naire de voir plusieurs fois varier le goût. Les règles données pour le beau n'ont par conséquent qu'une valeur très relative. Le concept du bien ou la morale n'a pas beaucoup changé, sauf par le fait

lie guerre, depuis que l'humanité existe. Des règles éthiques très analogues sont communes à tous les peuples. Et c'est même là une différence qui a été signalée entre la science et la morale, la première ayant un caractère variable et progressif que ne possède point la seconde à un degré comparable.

On a donc cherché à assimiler le bien et le beau quand il s'agit d'une règle des mœurs pour l'individu. Mais s'est-on sérieusement demandé si les notions générales de droit civil, de liberté de pensée et de conscience, de droit politique, de justice sociale, de devoir social pouvaient comporter les mêmes rapprochements. Y a-t-il quelque chose de beau dans la répression d'un voleur ou d'un assassin? Est-ce vraiment parce que l'ordre et l'harmonie sont des éléments du beau que l'ordre doit être maintenu dans la cité et dans l'Etat? La morale sociale, en termes généraux, me paraît étrangère à la conception du beau. Et cette considération confirme la distinction radicale qui me paraît exister entre le bien et le beau.

Il y a donc entre le beau et le bien des analogies réelles et des différences essentielles. Oui sans doute le bien a sa beauté et sa grandeur, et même parfois sa sublimité, mais il n'est par lui-même ni le beau, ni le sublime. 11 peut comprendre parfois des éléments esthétiques, sans être constitué ])ar eux. On considère le beau à tort, à mon avis, si l'on généralise, comme étant éminemment moralisateur. On a voulu voir en lui un ferme soutien

(.le la moralité, puis on a déclaré que le bien s'était incarné clans le beau et qu'il habite parmi nous plein de grâce et de vérité. On a dit aussi que l'art a une moralité sociale et que la beauté est par elle-même moralisatrice, parce qu'elle est une enpression de la vraie sociabilité (1). Dans la même donnée, on a dit que les poètes sont les prêtres nouveaux d'une religion sans dogmes, et que la poésie de la morale survivrait à la dogmatique de la morale (2). Beaucoup d'imagination dans tous ces dires.

Je ne puis mieux faire, en terminant ce parallèle, que de citer les paroles suivantes d'un éminent penseur, malgré les quelques réserves qu'elles m'inspirent : « Pourtant si le beau est le meilleur cl le plus indestructible appui de la moralité, il n'est pas et ne sera jamais la moralité même. Le beau n'a point le caractère absolu, c'est-à-dire définitif et satisfaisant de tous points, que l'humanité attribue à l'idéal moral... On sait assez qu'en fait de beau tous les hommes ne tombent pas toujours d'accord... La morale du beau nous transporte, noble rêve, mais c'est un rêve, dans le règne idéal de la grâce. Par malheur, la société est sous le règne de la loi, et toute loi est un frein de l'égoïsme. La morale purement esthétique pourrait convenir aux dieux de Schiller,

(1) Guyau, L'art au point de vue sociologique.

(-1) r.niillLC, Uevue des Deux Mondes, 15 juin 1889, p, 800-803.

vivant dans une sorte d'Olympe où les nécessités de la vie sont inconnues, baignés d'une lumière divine; mais elle ne suffira jamais aux hommes, qui, ayant des appétits et des besoins, doivent, sous une forme ou sous une autre, s'imposer des obligations et des lois (1).

E. Néo-Kantisme ou Cridcisme.

Rexouvier. ' — La liberté est un pur postulat de la morale. La première condition de la moralité est l'existence même de la réflexion et de la délibération avant l'action. La seconde condition est le jugement toujours présent en vertu duquel on se suppose libre. La moralité consiste dans la puissance, soit, pratiquement, dans l'acte de se déterminer pour le meilleur; c'est-à-dire de reconnaître parmi les différentes idées du faire, l'idée toute particulière d'un devoir faire et de s'y conformer. Croyance à la puissance dont nous sommes doués de donner un premier commencement à des phénomènes.

Le devoir nous oblige et le premier devoir est de se conserver, de se développer, d'ordonner ses moyens et ses fins, en se conformant à sa propre nature. Le principe du devoir est dans la dignité, la valeur propre de tout être humain. D'où le respect qui lui est dû. L'agent raisonnable se règle lui-même, il se détermine d'avance. L'autonomie

il) Fuuillcc, ibid., p. 805.

de la volonté est plutôt celle de la raison. Tout droit pour la personne est une liberté. Le droit et le devoir sont inclus dans deux grands principes de la raison pratique : le principe de la généralisation des maximes qui sont tenues de valoir comme lois universelles; le principe du respect de toute personne pour toute personne, en tant que fin pour soi, au même titre qu'elle-même. L'obligation de faire son devoir, uniquement par devoir, en vue du devoir seul, est un paradoxe de Kant. En fait, la détermination à agir n'a jamais lieu que pour une fin déterminée. La raison intervient, dans les actes humains, plutôt pour les régler que pour les inspirer. Dès qu'un acte est fait par raison et devoir, si la bienveillance et la sympathie existent aussi, il doit se faire aussi par bienveillance et sympathie. La passion est de la nature de l'homme et la raison est sa règle, parce qu'il est de l'essence de l'agent, à la fois rationnel et passionnel, d'établir une règle de ses passions et de s'y conformer. Pour beaucoup d'hommes, le sens moral est l'unique forme et par conséquent le principe de la morale. Nous ne savons pas nous rendre compte des désordres qu'entraîne, partout et toujours, le sentiment pris pour mobile exclusif des actes. L'amour aveug^le d'où naît l'entier dévouement et le sacrifice en lui-même poussé jusqu'à l'abandon de soi, par principe de passion, ne forment pas l'objet où réside le beau moral. L'amour, comme mobileprincipal du bien,doitêtre

subordonné à la justice. Le mérite du bien, accompli au-delà de la justice, ne peut venir rationnellement que par surcroît, après l'épuisement de l'ordre du juste. Il ne faut pas croire que l'enseignement du sacrifice soit né du développement naturel et complet de l'idée et de la pratique du bien moral. Ce développement n'a nulle part été complet, tant s'en faut qu'il ait surabondé. C'est donc l'inverse qui est vrai. La doctrine de l'amour qui se sacrifie est le produit de l'établissement du mal dans la conscience bouleversée, et une sorte de pis-aller des religions et des philosophies; non certes en ce sens qu'on se soit contenté alors de quelque chose de moins que la loi morale, mais au contraire en ce que désespérant d'obtenir le possible, c'est à l'impossible qu'on a demandé le salut. Les lois de la morale ont pour sanction, premièrement la conscience du sujet qui les tient pour obligatoires, et, en second lieu, la confirmation venue de la conscience d'autrui. En effet, nous ne reconnaissons rien de plus sacré que la conscience, ni rien qui puisse nous paraître tel sans son assentiment. La morale trouve donc sa sanction dans sa source même et cela lui est propre. Viennent ensuite d'autres sanctions à titre de postulats. L'Idéal s'altère dans le domaine des laits, car la morale pure c'est la paix, la morale appliquée a pour champ la guerre.

L'art qui réside essentiellement dans la (orme est éminemment moralisateur.

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