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CHAPITRE Vil

MOHALE DU SOCIALISME (1)

On fait souvent de la métaphysique tout en se croyant indemne d'un virus aussi dangereux. En eiïet, toute doctrine peut se ramener à des principes premiers, à des abstractions que l'expérience peut avoir suggérées, dans une certaine mesure, mais qu'elle ne saurait produire directement. C'est là un fait confirmatif de la constructivité propre à l'esprit humain.

Le socialisme de tous les âges n'a pas eu certainement, comme point de départ, une métaphysique toujours identique à elle-même. Celle de Platon ressemble médiocrement à celle de Proudhon, et celle de Proudhon n'est point tout à fait la même que celle impliquée par les doctrines socialistes contemporaines. Doctrines d'ailleurs très répandues, et qu'on retrouve, à certains égards, nettement caractérisées chez plusieurs de ceux qui répudient hautement le socialisme. Il s'agit là d'un tait d'infiltration inconsciente.

(I) Je leslreiiis la (jueblioji à |a Morale du Socialisme coulcuipurniii.

Après avoir eu, en France, son originalité propre (Fourier, Saint-Simon, Comte, P. Leroux), le socialisme a fini par s'inspirer, dans notre pays, à peu près exclusivement de la philosophie allemande. Proudhon a voulu faire de rHécfelianisme dans ses Contradictions économiques, essai malheureux d'ailleurs. Lasalle, Marx, Engels étaient comme origine des Hégéliens. L'absolu, l'idée, la volonté qui s'ignore, l'inconscient, le tout un constituent un fond commun de même nature qui concourt à expliquer, sinon à justifier, le caractère universaliste et international pris par le socialisme contemporain. Nous sommes en présence d'une conclusion nécessaire, car elle est éminemment logique.

L'opinion qui fait des sociétés non des créations artificielles des dieux ou des hommes, mais bien des organismes naturels, peut se targuer d'une illustre origine, car elle procède d'Aristote. « A son dire, la cité est une production de la nature, un îjcoov, un vivant qu'il faut étudier par l'analyse expérimentale comme tous les êtres animés » (i). « Là, dit M. de Greef, est la grande Révolution doctrinale à laquelle nous aboutissons avec ce précurseur incomparable de la sociologie positive, pensée fondamentale qui relie le monde grec à la pensée moderne la plus avancée » (2). D'après

(1) Espinas^ Sociétés animales.

(2) Le transformisme social, p. 5/

Spinoza, le corps social est un individu vivant composé lui-même d'individus.

L'idée maîtresse de la philosophie de l'histoire, pour Krause, est de considérer le développement social comme une croissance organique en analogie étroite avec le développement individuel. La société entière du genre humain doit être considérée comme un seul grand individu, et chaque société plus restreinte comme un individu moindre (1). Pour Pierre Leroux, l'humanité forme une unité réelle, substantielle, d'où solidarité intime de tous ses membres. Enfin, au dire de M. Espinas, les sociétés, sans aucun doute, sont des êtres vivants (2).

De pareils précédents ont conduit à une conclusion formelle qui est une des pierres angulaires du pessimisme systématique, savoir la négation radicale de la valeur propre de l'individualité. C'est cette négation, si catégorique chez Schopenhauër et chez de Hartmann, qui me paraît montrer l'influence très directe exercée par ces penseurs sur le socialisme contemporain, dont l'expression actuelle est surtout germanique. Il est bien entendu d'ailleurs que lui-même, après s'être rallié à la métaphysique du tout un, n'a pas fait un pas de plus dans le pessimisme et que peu lui importe

(1) Robert Fliiit, La philosophie de l'histoire en Allemagne, p. 257, 237.

(2) Les sociétés animales.

la volonté de l'inconscient, le plaisir à fuir, Tascétisnie à exercer, l'extinction du monde par la chasteté ou par le suicide cosmique de Hartmann. Il n'a que faire de pareilles billevesées et qu'à admettre sans difficulté que, pour l'heure, dans ce monde, la balance des maux l'emporte sur celle des plaisirs. Mais sa mission n'est-elle point de redresser les torts? Car lui, socialisme, est utopiste par nature dans le sens de l'optimisme. 11 suffit de tout changer, de tout organiser sur un type inconnu, et on obtiendra ainsi une nouvelle terre où régnera une félicité parfaite.

Je reviens au principe de la morale et suppose que, dans l'organisme social, l'individu joue le même rôle qu'une cellule organique. Celle-ci n'a évidemment d'autre valeur propre que celle de participer au fonctionnement général de l'organisme dont elle dépend. Pour ce dernier, on peut parler sans doute d'indépendance, mais quant à l'indépendance dont jouirait la cellule, elle ne la posséderait que par délégation et son rôle essentiel, c'est d'agir pour l'organisme et en vue de l'organisme. La sujétion de la cellule est donc extrêmement étroite, et elle est asservie à poursuivre des fins qui ne sont les siennes que très indirectement. Sa fin propre est l'obéissance. Elle dépend directement d'une collectivité dont elle fait partie, sans aucun doute, mais cette collectivité est souveraine vis-à-vis de chacun des éléments cellulaires.

Ces principes posés, que devient la morale individuelle? Evidemment, elle consiste à agir essentiellement dans le sens de la collectivité, qui, elle, est un pouvoir autonome, tandis que l'individu est hétéronome par nature, et n'a vraiment qu'une raison d'être, savoir le bien général du bloc organisé. Toute la morale individuelle se résume donc dans l'obéissance à peu près absolue, ou absolue, ce qu'on appelle la servitude, l'esclavage. « Le souverain pouvoir des corps régit les composants individuels avec une règle de fer », comme l'a dit Huxley.

L'ouvrage récemment publié par M. Izoulet (1) est un exemple très net de la doctrine qui ramène tout à la collectivité, ou à ce que cet auteur appelle la cité. Il y a là une inspiration biologique des plus évidentes, et cette biologie fait le fond de toute sociologie et de toute morale (2). L'association crée au moins en partie Tindividu (3) ; elle crée l'intelligence animale (4); elle crée la raison chez riiomme et la liberté (5). L'âme est la lille de la cité (6); elle est fdle et mère de la cité (7). La liberté comme la raison est fonction de la cité (8).

(1) La cité moderne.

(2) Ihid., p. 48.

(:j) Ibid., p. 5, 7.

('i) Ihid., p. 5'».

(5) Ihid., p. 8Û-1Ô0.

(6) Ibid., p. 152.

(7) Ibid., p. 208, hii%.

18) Ibid., p. 340.

Ce n'est pas rindividu, c'est la cité qui est raisonnable et libre, religieuse et législative, inclustrieuse, savante et artiste, pensante et parlante (1). L'entité individuelle ànie doit être remplacée par le groupe social : élite ou Etat (2). Le citoyen est immergé dans la cité comme l'animalcule dans l'animal (3). Le socialisme, c'est l'exaltation de rindividu!! Spencer, dans son individu contre l'Etat, a fait un pamphlet qui n'est qu'un contresens. L'individu et l'Etat croissent en même temps; l'individu perd ce que la collectivité gagne (4).

En thèse générale, tout procédant de l'association ou de la collectivité, l'individu n'a qu'à obéir dans l'ordre civil, administratif, religieux, scientifique (c'était là la pensée de Comte), artistique. Quand ces belles conceptions seront réalisées, ainsi que certaines autres qui leur correspondent dans la morale sociale : « L'âme humaine ploiera sous le poids des félicités » (5).

Il est évident que la part de la morale individuelle est infiniment restreinte, sinon supprimée dans cette théorie biologique de l'existence. Premièrement, obéissance absolue à la collectivité dont nous sommes étroitement solidaires et qui a

(1) Ibid., p. 357.

(2) Ibid., p. 371,

(3) Ibid., p. 466.

(4) Ibid., p. 557.

(5) Ibid., p. 319.

tous les pouvoirs, par conséquent tous les droits sur nous. Secondement, tout ce que nous possédons, nous le tenons de la collectivité et pour son plus grand bien; aussi peut-elle, quand il lui plaît, retirer d'une main ce qu'elle a donné de l'autre. En d'autres termes, la morale individuelle c'est la soumission absolue aux règles établies par la collectivité, qui a tout pouvoir comme tout droit pour modifier lesdites règles, quand bon lui semble.

Depuis Platon, tous les systèmes socialistes ont fait bon marché de l'individu. A cet égard, le fondateur du positivisme n'a point démenti ses origines de réaction franche et ouverte contre les principes fondamentaux de la Révolution française. En effet, à son dire, tant au point de vue statique qu'au point de vue dynamique, l'homme n'est au fond qu'abstraction pure; il n'y a de réel que l'humanité, surtout sous le rapport intellectuel et moral (1). Ce qui existe vraiment, c'est l'espèce, c'est l'humanité. Aussi l'individu n'a-t-il qu'un rôle complètement subordonné et est-il impossible de d'admettre chez lui autre chose que des devoirs. Quant aux droits personnels reconnus, proclamés par 89, on ne peut y voir qu'un principe anti-social.

On est ainsi sur la voie d'une réglementation inflexible imposée par la collectivité, par la cité,

(1) A. Comte, Philosophie positive, VI, p. 590.

par l'Etat, réglementation qui s'applique à toutes les expressions de l'activité humaine : pensée, religion, politique, science, art, économie sociale. Rien n'y échappe. Le pouvoir spirituel inauguré par Comte avec un pape laïque (c'était lui-même), le grand concile positif occidental qu'il imagina pour déterminer les croyances, ne sont pas autre chose que des applications particulières de la donnée que formule M. Izoulet. Ce n'est pas l'individu, c'est la cité qui est raisonnable et libre, religieuse et législatrice, industrielle, savante, artiste, pensante. Puisque la société est tout cela, c'est-à-dire tout, il lui faut organiser ce tout au mieux de ses propres intérêts. Le simple administré spirituellement peut-il avoir une compétence et une autorité comparables à celles du grand concile positif occidental? Ce même administré, toujours par défaut de compétence, devra accepter la religon qui adore l'humanité! Il acceptera de même tous les autres décrets émanant de la société, comme ceux qu'édictera le pouvoir politique et économique. Ce pouvoir économique sera l'Etat, une expression centralisée de la collectivité, laquelle possédera les produits du sol et de l'industrie, elle qui n'est point une abstraction. Elle les aura produits, les distribuera et les consommera ou les fera consommer. A chacun suivant ses œuvres, disent ceux qu'on n'écoute plus ; à chacun suivant ses besoins, disent ceux qu'on écoute. Pour peu qu'on y réfléchisse, on verra que la

théorie morale que je viens de développer n'est autre que celle de l'abnégation personnelle, du dévouement, du sacrifice que nous avons déjà rencontrée dans des doctrines bien différentes. Le socialisme de la chaire, celui qui réfléchit, qui pense, au lieu de se livrer aux œuvres de violence et de destruction sociale, se fait honneur de pareilles idées, en contradiction si ouverte avec la pratique courante des masses et de ceux qui les conduisent dans le sens de la Révolution brutale. « L'individu a le devoir de sacrifier sans hésitation et sans phrases au bien général ses intérêts et même sa personne » (l). « Faire le bien c'est précisément travailler au bien-être et au bonheur de tous » (2). « La moralité consiste précisément à travailler courageusement au bien de l'ensemble, et si cela est nécessaire à renoncer à son propre bien-être et à sa part de bonheur personnel » (3). « Vivre pour autrui, subordonner la personnalité à la sociabilité constitue le bien et le devoir suprême » (4). (( Les sentiments, les affections, la sympathie et la pitié seront toujours les véritables sources du bien moral » (5). « L'évolution des sentiments sociaux est essentiellement une transformation croissante de l'égoïsme en altruisme, ou de l'amour du moi en amour du nous » (6).

(1-2-3) Ziegler, f.a question sociale est une question morale, p. 24, 150, 171.

(4) Comte, Politique positive, t. I, p. 507.

(5-6) Espinus, Les sociétés animales, p. 149, 545,

Combien loin nous sommes du socialisme militant! Celui-ci est d'ordre économique d'abord et se présente comme des estomacs à satisfaire, puis la chose faite comme un appel aux jouissances sensuelles et aux voluptés du loisir, autrement dit paresse. Allez donc lui parler d'ordre, de régularité dans les habitudes, d'économies à réaliser pour les jours mauvais, de prévoyance! Ce socialisme là a pour objectif exclusif le plaisir tel qu'il le comprend, le plaisir débraillé et sans règle, le plaisir instinctif le menant à ce degré de platonisme où le mariage étant une entrave on le supprime. En effet il contrarie les droits de la nature; car pour les socialistes de ce genre il y a des droits individuels dont ils se réclament incessamment, bien que leur doctrine générale, leur philosophie en soit la négation pure et simple. De ce que j'avance relativement à une certaine morale socialiste, la preuve la voici :

(( Le plaisir, but de tout organisme vivant, se réalisera pour chacun conformément à sa nature.

» Le travail, selon l'expression de l'un des plus érudits penseurs socialistes, Paul (Pablo)Lafargue, ne sera pour tous que le condiment des plaisirs de la paresse.

» On aura pour guide unique l'intérêt, qui est le point de départ de tous les actes de l'homme.

))Le mode de propriété transformé et après cette transformation seulement, le mariage perd sa raison d'être, et librement alors, sans crainte de mé-

sestime, filles et garçons pourront écouter leur nature, satisfaire leurs besoins amoureux, et exercer tous les organes dont Thygiène exige le fonctionnement régulier » (1).

Cela s'appelle du socialisme scientifique, en tant que fondé sur la biologie, sur les mœurs spontanées du règne animal. Si tel est le socialisme scientifique, cela donne à penser ce que peut être le socialisme non scientifique. L'âge d'or de la sauvagerie sans scrupules et sans souci est à la porte; nous touchons à la bestialité pure.

En fait le socialisme a une morale métaphysique, reposant sur une conception de même ordre, et une morale populaire, la seule pratique, la seule qui ait de l'influence sur les masses, parce qu'elle fait appel à leurs appétits. « On reproche souvent aux socialistes de se faire une conception fausse et inférieure de la vie humaine, ainsi que de ses devoirs, de son but, de ses joies et de ses dernières et de ses plus hautes satisfactions. Et certes ce reproche peut paraître parfois fondé. J'ai dit que le but des préoccupations des socialistes est le bien-être de l'humanité et non son amélioration morale, son bien matériel et non son bien moral. J'ai dit aussi que le socialisme abritait souvent les

(1) f,e capital de Karl Marx, résumé et accompagné d'un aperçu sur le socialisme scieiitififjue, par G. Deville. Cet auteur, comme Fomier, veut réhabiliter celte pauvre chair si malmenée par l'ascétisme de tous les temps.

pires passions humaines, l'envie et la haine et la convoitise et la basse avidité » (1). C'est toujours la lutte de l'égoïsme et de l'altruisme, lié à l'existence d'une de ces antinomies que la science nous prouve exister dans bien des cas. Ici le facteur personnel d'une part, le facteur sympathie, solidarité de l'autre. Le premier ne devrait exister que pour mémoire, au point de vue théorique, mais c'est lui qui est le plus vivant, le plus réel, le seul vraiment agissant, lorsque nous sortons de l'évolution, pour entrer dans la révolution avec le socialisme.

(1) Ziégler, op. cit., p. 145.

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