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C. Le droit fondé sur la biologie

Au point de vue biologique, et c'est le seul auquel se place Darwin, le droit doit être tiré de la nature, déduit des règles des choses, interprété par les lois naturelles en dehors desquelles il n'y a que non sens et chimères. Or, la loi essentielle, fondamentale, qui gouverne la vie, au lieu d'être une loi de paix et d'amour, est une loi de haine, de lutte sans merci. L'homme, naturellement bon, au dire de Turgot et de Rousseau, illusion décevante au premier chef, n'a pas été dépravé par la civilisation, comme l'a cru aussi Fourier. L'état de nature, c'est l'état de guerre et non celui du règne de l'harmonie : Belluni omnium con-

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tva omnes. La formule de llobbes est la vraie. Pour l'homme comme pour les autres animaux, il n'y a, en réalité, qu'une loi : celle de vivre, loi d'où procède celle de la sociabilité. 11 faut reconnaître, en thèse générale, l'inégalité naturelle des hommes entr'eux, d'où les inégalités sociales qui en sont les conséquences directes et inévitables. Le droit doit être proportionnel à la valeur propre de l'individu et aux services qu'il a rendus. Attribuer les mêmes droits à tous les hommes, est pure absurdité. Il faut, au contraire, qu'il y ait subordination des fonctions et des classes qui les remplissent. L'harmonie sociale est liée aux inégalités qui concourent au même but et qui sont légitimes par cela seul qu'elles existent. Cela étant, l'intégrité des droits n'appartient qu'aux classes supérieures qui sont préparées au rôle d'initiative et de direction par une sélection véritable qui les distino'ue des classes o-ouvernées. Les élus de cette sélection, les savants, doivent concentrer entre leurs mains tous les droits, l'autorité^ le pouvoir de faire des lois. Ils sont les organes du vrai droit naturel fondé sur les lois biologiques qu'ils ont pour mission première de faire respecter (1).

(1) M. Cai-o a insisté à très juste raisou sur le caractère aristocratique de la doctrine de Darwin. Par une aberration profonde et vraiment incompréhensible, la démocratie radicale a montré un véritable enthousiasme pour ladite doctrine. C'est de l'inconscience. Voir les Problèmes de morale sociale et Revue des Deux Mondes le"- novembre 1875.

Pour Darwin, la morale sociale domine et, en réalité, supprime la morale individuelle. Chez les animaux, nous le savons, l'individu n'est rien, il n'y a que l'espèce qui vaille. De là, le rôle prépondérant des instincts sociaux qui sont pour Darwin l'origine réelle du sens moral et de la conscience. Ces instincts sociaux proviennent eux-mêmes de la direction imprimée à l'animal ou à l'homme par toute la série d'activités antécédentes. Cela posé, le principe que l'on doit scientifiquement assigner à la morale n'est pas un but personnel ou l'égoïsme élément anti-social de notre nature. Il n'est pas non plus le bonheur général, car les animaux dont l'homme est l'incontestable descendance n'ont jamais eu une pensée pareille. Mieux vaut le placer dans le bien général, qui peut se définir ainsi : « Le moyen qui permet d'élever, dans les conditions existantes, le plus grand nombre d'individus en bonne santé, en pleine vigueur, doués de facultés aussi parfaites que possible ». Darwin ajoute : « Lorsqu'un homme risque sa vie pour sauver celle de ses semblables, il semble plus juste de dire qu'il agit pour le bien général que pour le bonheur de l'espèce humaine ». Autrement dit, la morale naturelle s'arrête aux limites de la communauté à laquelle on appartient. Le bien général de celleci doit être le principe scientifique exclusif de l'activité individuelle, laquelle emprunte toute sa valeur à la morale sociale, autrement dit aux

instincts sociaux, acquis ou développés par la sélection naturelle.

Maintenant, pourquoi n'y a-t-il plus de morale en dehors de la communauté et quelles sont les limites scientifiques de celle-ci? La communauté est-ce la famille, la famille agrandie, la tribu, la nation, une fédération de peuples? Il y a un grand fait, savoir la bataille de la vie et tout le cortège de tenants et d'aboutissants qui s'y rattachent et qui vont créer, compliquer des relations intercommunautaires ou internationales. Ces rapports ou relations constituent des mœurs et, par conséquent, ont le droit de figurer dans la morale. Dans cette morale biologique : « Où est la garantie de l'individu? Je ne la vois nulle part » (1), dit M. Caro. En effet, il n'y en a pas et il ne peut pas y en avoir, puisqu'aucune place n'est faite au droit personnel. Tant et si bien que nous avons nne civilisation constituée sur le rôle de plus en plus important accordé à l'individu, civilisation produite par une lente évolution et celle-ci doit, d'après M. Spencer, ce qui est logique, éminemment logique, persévérer dans la direction que lui a imprimée la main même du temps, car nous voguons ayant le cap sur l'An-Archie! Eh bien! toute cette civilisation est à refaire, toute l'évolution est à recommencer, la nature ayant commis l'étrange et monstrueux contre-sens d'agrandir de

(1) Problèmes de morale sociale, p. 165.

plus en plus le rôle de rindividu dans le cours des âges, au lieu de le river à jamais aux instincts sociaux, piiisqu'animaux nous sommes et qu'animaux nous resterons. Le salut de l'espèce ou du peuple, de la , communauté, est la suprême loi. Pareil illogisme de l'histoire ne peut qu'ébranler notre foi dans la vertu souveraine de l'évolution.

En réalité, ce qui règle les rapports de la communauté vis-à-vis de ses membres n'est autre chose que la force qui maintient chacun dans le rang : l'intérêt du bien général l'exige. Ce qui règle les rapports intercommunautaires ou intei'nationaux, c'est encore la force mise au service de l'utilité de la communauté ou de la nation.

Alors, à tous les points de vue, le droit, si tant est qu'il existe, n'est et ne peut être que le fait triomphant. L'utilité est le but, la force le moyen.

Nous voici donc conduits, bon gré, mal gré, à cette conclusion empruntée à Leslic : « La morale étudie non ce qui doit être, mais ce qui est. Elle détermine scientifiquement, par l'observation et l'induction, les lois auxquelles est soumise la conduite humaine ». Avec Darwin, l'éthique fondée sur la biologie a dit son dernier mot.

D. Le Droit fondé sur l'Utopie.

J'ai montre précédemment les origines métaphysiques et historiques de ce Droit fondé sur rUlopie. Celle-ci consiste à dire : « Que la société

l'st un être vivant qui se distingue des autres en l'C qu'il est surtout constitué par une conscience. La société est une conscience vivante ou un organisme d'idées ». Proposition qui se complète par l'assertion que ces individus sont les organites clémentaires de l'organisme général. La morale sociale nous remet donc en présence de ce principe qui domine de si haut la morale individuelle et la réduit sensiblement à rien, dans la donnée du socialisme, car la société possédant tous les droits conduit et régit tous les éléments subordonnés, entrant dans sa composition, d'une manière absolue. C'est ainsi que la cité ou collectivité est l'intelligence, la raison, la conscience, la liberté, ce qui l'induit à être également le commerce, l'industrie, la propriétaire universelle du meuble et de l'immeuble. Négation absolue de l'évolution progressive de l'individu dans le sens de la liberté, et véritable retour à la cité antique. C'est une régression ou contre évolution.

Tels étant les rôles respectifs de l'individu et de la société, il est bien manifeste que toute transformation sociale doit procéder par l'ensemble luimême et ne peut atteindre l'individu que secondairement. C'est à quoi le socialisme conséquent ne fait faute et c'est par le pouvoir collectif, par l'Etat, qu'il se propose de jeter dans un moule nouveau la nature humaine et de la refondre. Je dois reconnaître sans doute que j'ai trouvé dans la secte jusqu'à une voix discordante : celle de

M. Ziégler. D'après lui, il ne faut pas commencer par les transformations sociales extérieures pour en venir ensuite à la transformation des mobiles humains : « Or, c'est là le contre-pied de la réalité et de la vie. Ce sont les mobiles de l'âme humaine qu'il faut changer d'abord » (1). Considérant « le monde social comme un véritable organisme » (2), M. Ziègler est en désaccord avec lui-même.

L'opinion qui fait de tout groupement social un être organisé n'a jamais cherché à se constituer bien rigoureusement. Ce qu'il faudrait, pour être à demi-conséquent avec sa propre métaphysique, ce serait considérer l'humanité tout entière comme un organisme, tandis que, dans l'espèce, on limite les organismes aux frontières d'un empire, d'un petit Etat d'une ville et pourquoi pas d'une commune ? Si l'humanité est un organisme, et, à ce point de vue l'internationalisme est la vérité même, il faut bien avouer cependant que cet organisme n'est qu'un organe dans le règne animal, et celui-ci qu'un organe dans le monde des vivants qui comprend aussi les végétaux. Enfin il faut reconnaître aussi que la base et la charpente de cet organisme c'est la terre, le système solaire, le cosmos, l'univers entier, le tout-un. Ainsi un groupe social n'est au maximum qu'un organe

(1) Ziégler, La (/uestion sociale est une question morale, p. 50,

(2) Ibid.

d'un organisme comprenant la totalité des êtres, 1 infini de Tétendiie et de la quantité, et chaque individualité purement relative, pour ne pas dire fictive, est l'analogue d'unecelluleou plutôt de son noyau, ou plutôt encore de son nucléole, à moins ({u'il ne soit plus vrai de l'assimiler à une granulation protoplasmique.

Spencer a paru favorable à la doctrine que je combats, mais, en réalité, il lui a opposé des objections essentielles : « Les parties d'un animal forment un tout concret, mais celles de la société forment un tout discret » (1). « Puisqu'il n'y a point de sensorium social, il s'ensuit que le bien-être de l'agrégat, considéré à part de celui des unités, n'est pas une fin qu'il faille chercher » (2). « La société existe pour le profit de ^«es membres, les membres n'existent point pour le profit de la société..., les droits du corps politique ne sont rien en eux-mêmes » (3). « Point d'analogie entre le corps politique et le corps vivant; l'organisme social est discret au lieu d'être concret, asymétrique, au lieu d'être symétrique, sensible dans toutes ses unités, au lieu de l'être dans un centre unique; il n'est comparable à aucun type particulier d'organisme individuel, animal ou végétal » (4). Nous sommes loin, on le voit, du ^ojov d'Aristote et de l'opinion ainsi for-

(1-2-3-i) Speucex-, Principes de sociologie, t. 11^ p. 15, 18, 168'

milice par M. de Donald : « Ce ne sont point les individus qui constituent la société, mais la société qui constitue les individus, puisque les individus n'existent que dans et pour la société ». On connaît également les idées de Spencer sur la progression croissante des droits individuels et le recul correspondant des fonctions de l'Etat, qui doivent, d'après lui, caractériser l'évolution de la sociologie, de manière à produire, à son summum, une organisation sociale minimum, une an-archie ultime. Sous ce rapport, l'éminent penseur se sépare radicalement de l'école socialiste qui ne rêve qu'organisation de plus en plus compréhensive, centralisation de plus en plus complète, c'est-à-dire, pour elle, de plus en plus parfaite : ft Organisation et progrès sont synonymes » (1). L'un des arguments de Spencer qui paraît avoir une très grande valeur est l'absence de sensorium commun ou de conscience dans le corps social. M. Espinas l'a supprimé par une affirmation hardie : La société est surtout une conscience. « Les consciences sociales existent par elles-mêmes, et doivent être comptées parmi les plus hautes des réalités » (2). Pour peu qu'on réfléchisse, on reconnaîtra que la conscience individuelle n'est point une image mais une réalité absolue chez un homme dont le cerveau jouit d'un fonctionnement normal.

(1) De Greef, Transformisme social, p. 295.

(2) Espiuas, Des sociétés animales, p. 540.

La conscience une trune société, est une imace dont il est facile de montrer la fausseté radicale. Jadis il y a eu certainement dans la cité et dans la nation une unité morale beaucoup plus caractérisée que maintenant. Dans le temjjs présent, cette unité est ce qui manque le plus. i< On peut affirmer comme une loi générale que la netteté avec laquelle se pose une conscience sociale est en raison directe de la vigueur de ses haines pour Tétranger » (1). De ce passage, il résulte que la société en vue est bien la société politique telle que nous la connaissons : Angleterre, Allemagne, Autriche, France, Russie, Italie. Prenons l'Autriche avec ses Allemands, ses Italiens, ses Hongrois, ses Tchèques, ses Croates, ses Roumains, possède-t-elle vraiment un sensorium impliquant une pensée commune ? A-t-elle l'unité religieuse ? A-t-elle l'unité économique, elle que le socialisme envahit à son tour? Prenons la France où l'unité politique est faite et ne l'a point toujours été, où est donc l'unité de conscience morale dans ce conflit sans cesse renaissant de la libre pensée, du catholicisme, du protestantisme, du judaïsme, du républicanisme, du monarchisme, de l'impérialisme? De plus l'état économique nous montre les plus violentes dissensions entre le protectionnisme et le libre échange, le socialisme et le capitalisme. Voilà ce qu'est notre société, conscience vivante et

(1) Fouillée, Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1879.

organisme tridces, suivant les expressions de M. Espinas. La pluralité d'impressions existe, et Ton voit de quelle manière elle est ramenée à l'unité, par l'identité du but. Les buts sont dissemblables, contradictoires : Vraie confusion des langues. Les consciences multiples et successives

de Félida et de Louis V offrent de moindres

contrastes. L'unité psychologique prétendue n'est qu'un mot, une image, et rien de plus. Et cependant c'est elle qui devrait être la plus vivante des réalités, et la conscience individuelle la plus inconsistante des images, si la théorie était vraie. J'ajoute que pour le socialisme, qui verse dans l'internationalisme, et c'est son droit absolu dans la donnée du ^wov, de l'humanité grand organisme, il n'y a plus d'autre patrie que le globe terrestre. Alors il n'y a plus de haines violentes contre l'étranger, puisqu'il n'y a plus d'étrangers, et la conscience sociale ne se pose plus que confusément ou pas du tout.

M. Fouillée, qui est sorti des flancs de l'éclectisme, n'a jamais réussi, malgré toute sa bonne volonté, à se faire une peau neuve. Il est resté conciliateur quand même, et cherche toujours les termes intermédiaires. Ici, après avoir distingué le point de vue physiologique du point de vue psychologique, il admet que l'organisme social est doué d'une véritable vie. Tout est vivant, tout est organisé, tout est à la fois individu et société dans l'univers (1).

(1) Fouillée, Revue des Deux Mondes, 15 juillet 1879,

Faut-il en conclure cjue la conscience sociale a une existence distincte? On pourrait être disposé à le jicnser, mais M. Fouillée, au point de vue psychologique, se refuse à cette concession et n'y voit qu'un lève spéculatif. Rejetant l'inconscience ou subconscience de Hartmann, il accepte sans doute dans les sociétés la conscience vague, obscure, la cœnestliésie qui unit entr'elles les diverses parties d'un animal, mais il rejette absolument la conscience centralisée de M. Espinas dont il ne possède évidemment point, pas plus d'ailleurs que M. Espinas lui-môme, le sentiment intérieur. Donc la société n'a point de moi, comme en ont les individus, quelle que soit d'ailleurs la nature de ce moi ; elle est un organisme sans doute, seulement cet organisme est contractuel. La fusion des mois impliquerait la fusion des cerveaux, et : « il n'y a point d'exemple de deux mois confondus par une simple association des individus pour la vie commune » (1) « Ce qui est vrai de la conscience individuelle de la famille (imaginée par M. Espinas) s'applique aussi à la conscience individuelle de la société» (2). D'où, comme conclusion : « En résumé on doit admettre qne la société est un vaste organisme physiologique, sans admettre pour cela qu'elle soit une vaste individualité psychologique » (3). Accorderlepremier point c'est, d'après moi, accorder le second, car les cellules inférieures n'ont point

(1-2-3) Ibid. ' •

conscience des cellules supérieures et de leurs fonctions dans un organisme quelconque. Donc les individus ne peuvent avoir aucune conscience des cellules supérieures constituant le moi social ; cellules siégeant n'importe où, mais devant siéger quelque part, puisque la société est supposée constituée par un organisme physiologique.

Soit, mais au nom du Ciel ! si nous n'avons aucune conscience de ce moi, comment pouvonsnous en affirmer l'existence? Serait-ce en vertu d'une intuition rationnelle qui exhalerait le triste parfum de cette métaphysique si mal odorante? Décidément il faut que l'homme soit un animal essentiellement métaphysique. C'est là la vraie tache originelle et ni Comte, ni personne n'a pu s'affranchir de cette infection héréditaire.

Il y a encore une autre objection à élever contre l'assimilation fantaisiste que je combats. D'après M. de Greef, la France n'est plus un simple Etat local, ni même national ; « elle fait partie d'une organisation plus vaste qu'elle-même » (1). Voilà un organisme qui s'est transformé et agrandi singulièrement. Trouverions-nous par hasard dans l'expérience que nous avons des organismes végétaux et animaux quelque chose de comparable, quelque preuve justificative ?

Nous faisons partie simultanément d'un nombre considérable de groupes pouvant se superposer

(I) De Gicel", op, cit., p, 352.

par étages successifs, ou se disposer en circonfélences concentriques. 11 y a d'abord la tribu originelle, qui n'a point partout disparu ; puis la cité; j)uis la patrie réduite, assemblage de quelques cités; puis la patrie agrandie formant les nations, les empires; puis enfin il y a rinternationalisme, groupement des nations arrivant à constituer Thuinanité tout entière. Voilà de bien singuliers organismes, en histoire naturelle, susceptibles non seulement des'agrandir comme la France, devenir un Etat cosmopolite, mais encore de se désagréger et ensuite de s'agréger à nouveau. Les annales du genre humain nous montrent sous ce rapport toutes les transformations imaginables. Eh bien, qu'on nous montre ailleurs, dans l'ordre biologique, quelque chose de semblable à ce qu'on imagine si bénévolement.

Tout cela c'est de la théorie pure et de la théorie fausse. Gomme le dit M. Renouvier : « Les citoyens atteints dans leurs libertés essentielles ont le droit d'abandonner pour une autre la Société dont ils font partie » (1). A-t-on jamais blâmé les Israélites, les Egyptiens mis à part, d'avoir fui une patrie devenue pour eux une terre d'esclavage ? L'exode des familles protestantes qui ont abandonné leur pays, après la révocation de l'édit de Nantes, est-il légitime ou non ? L'émigration polonaise, lorsque la Pologne a été greffée, après

(1) Science de la morale, t. II, p. 386.

section, sur trois organismes différents ; l'émigration qui dure encore des Alsaciens-Lorrains, après la conquête allemande, doivent-elles être flétries comme des crimes anti-sociaux ? Je vais plus loin, les socialistes eux-mêmes, Karl Marx en tête, n'ont-ils point fui leur propre patrie, lorsqu'elle a j)ris des mesures plus ou moins rigoureuses contre leurs personnes ? Certains même ne se sont-ils pas agrégés à d'autres organismes que celui auquel ils appartenaient primitivement ?

La prétendue hase philosophique du socialisme est sans réalité pratique, et de plus ahsolument contradictoire au principe de l'internationalisme. Là aussi, il y a une antinomie.

Je signalerai dans la doctrine du droit, telle que la comprend le socialisme, une autre antinomie, une contradiction formelle. J'ai déjà montre l'influence exercée par Hegel sur les socialistes les plus en renom en Allemagne et même en France. D'après lui, on le sait, l'homme existe pour l'Etat et non l'Etat pour Thomme, donc le principe du droit social ne peut être que l'Etat qui est la plus haute réalisation de l'idée. Or il a suffi de remplacer le mot d'Etat par celui de Société pour se trouver transporté en plein socialisme. Un adjectif, celui de démocratique, a complété le sens qu'il fallait assigner au terme de société. L'Etat ne ré- ])ond plus à la conception monarchique traditionnelle, que nous voyons briller dans le royaume de Prusse qui était bien l'idéal de Hegel, il est la

dictature populaire dont on nous laisse entrevoir l'attrayante perspective. Et bien, si organisme social il y a, c'est la masse profonde, c'est le nombre qui le constitue, et nullement une aristocratie ou une monarchie quelconque qui ne peut plus avoir d'autre valeur que celle d'un expédient à reléguer dans un musée d'antiques. Tel n'est point sans doute l'avis des socialistes de la chaire qui veulent faire de l'Etat, c'est-à-dire de la monarchie, l'instrument essentiel de la rénovation sociale, et qui ne sont pas sans trembler lorsqu'ils entendent les sourds rugissements du lion populaire.

Je crois avoir établi que le droit, tel que l'entend le socialisme, repose sur une métaphysique suffisamment creuse etparfaitement imaginaire. Il n'est pas difficile de comprendre que ce droit prétendu n'est que la force, la règle de fer pour l'individu, mise au service du grand nombre. La dictature n'est jamais un droit d'où qu'elle émane, parce qu'il n'y a point de droit contre le droit, et celui-ci nous le tenons, ou croyons le tenir, de la nature elle-même.

E. Le droit fondé sur la liberté.

Après la Renaissance, la question du droit naturel ne tarde guère à se produire avec une application directe à la politique. De ce fait, les dissensions et les guerres religieuses sont une explication suffisante.

Le Vincliciie contra tyrannos d'Hubert Languet, ami de Duplessis-Mornay, déclare les hommes libres par nature. Seulement, ils ont institué un pouvoir politique dont Texistence est d'une grande utilité pour chacun d'eux. Cette institution s'est laite dans l'esprit d'un véritable contrat, considérant la dignité royale comme une charge, une servitude publique, conférée à l'un des membres du corps social; car il y a pacte tacite ou formulé entre le mandataire, c'est-à-dire le prince, et le peuple ou nation qui le délègue pour cause d'utilité publique. Si le prince, abusant de son pouvoir, viole les lois du pays et le soumet à une véritable servitude, celle-ci ne saurait jamais prendre un caractère légitime. En effet, il n'y a point de prescription contre les droits du peuple; sa liberté originelle demeure entière, même après une tiès longue oppression.

Grotius, s'inspirant de Cicéron et du stoïcisme, admet un droit naturel antérieur à toute convention. Ce droit a sa source en lui-même et il est immuable comme la nature et la raison. Lcibnitz dit que la cause efficiente du droit naturel, c'est la lumière de la raison éternelle. C'est toujours la même conception que celle du stoïcisme.

J'arrive à Locke et à son livre du Gouvernement civil. Une erreur très répandue en France consiste à regarder la Révolution de 1789 comme d'origine exclusivement nationale, comme un produit spontané du sol de la patrie. Dans la déclaration d'in-

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tlépendance des Etats-Unis d'Amérique et dans los constitutions des Etats particuliers, on ne veut veut voir que l'écho des principes de la philosophie française au xviii' siècle. La vérité vraie est que, en dehors des tentatives avortées de la réforme en France, la liberté est pour nous, fils de la tradition romaine, en politique et en religion, une importation étrangère de provenance anglosaxonne et protestante. La révolution d'Angleterre a été pour la France une grande école.

Comme l'avait fait Hobbes avant lui, comme le fera Rousseau après lui, Locke part de l'hypothèse d'un certain état de nature antérieur à la société, état qu'il fait consister dans une liberté parfaite, ne pouvant reconnaître d'autres limites que l'action analogue de volontés égales. La raison nous enseigne avec une entière évidence que nous sommes non seulement indépendants, mais aussi égaux. La liberté est le fondement de tout le reste. Elle est inaliénable. Elle a comme caractère très spécial la faculté d'appropriation et de possession de certains biens. Elle est à la fois pouvoir judiciaire et pouvoir exécutif à l'égard de ceux qui violent les droits delà nature, c'est-à-dire qui portent atteinte aux droits d'autrui, et font ainsi tort à leur prochain.

Donc avant toute société civile il y a des droits qui sont le propre de l'homme, en tant qu'homme. Ces prémisses posées, Locke passe à la question de la société politique ou civile : « La société

civile n'a été formée, à son origine, que pour procurer à tous sûreté et protection efficace ; ceux qui en sont membres, n'ayant consenti à y entrer que dans la vue d'être à couvert de toute injustice et de vivre heureusement ». « Aussi n'y a-t-il d'autre fin au gouvernement que de conserver à chacun ce qui lui appartient » (1).

Locke a sans doute inspiré Rousseau dans une faible et insuffisante mesure. 11 a inspiré surtout les rédacteurs des constitutions américaines, et plus encore, ce semble, les auteurs de la Constitution de 1789. A l'exemple de l'Amérique, ceux-ci ont fait également un préambule à leur œuvre, préambule qui est la reconnaissance des droits inhérents à toute personne humaine. Ceci fait, ils ont procédé ensuite à l'organisation de la société civile. On ne saurait contester ici une imitation évidente des doctrines du célèbre ouvrage sur le Gouvernement civil, qui n'est pas autre chose que la philosophie et la justification de la Révolution d'Angleterre. Il est même très probable que cette imitation a dû être directe et non indirecte, comme le pense M. P. Janet, qui n'y voit qu'une copie des déclarations américaines.

De ce qui précède il résulte que les Anglais, au point de vue du droit, et de la morale par conséquent, n'ont pas toujours ressemblé au tableau qu'en a tracé M. Fouillée, et qui ne peut s'appli-

(1) Du •gouvernement civil.

qiier qu'à la période contemporaine. L'évolution accomplie du xvii^ au xix® siècle de Locke à Darwin est tout le contraire d'un progrès; ce n'en est pas moins une évolution. Et, soit dit en passant, il y a aussi bien peu de rapports entre Leibnitz et Rant, d'une part, et la philosophie allemande de nos jours. La Germanie, cette antique terre des hommes libres, s'est précipitée dans la servitude, aussi proclame-t-elle bien haut le droit de la force; puis, prise d'une étrange angoisse, elle cherche un refuge dans le Niwàna. Là aussi l'évolution est loin, bien loin d'avoir réalisé un progrès; ce n'en est pas moins une évolution. Mais revenons à la Révolution française.

En termes généraux, avant 1789, non seulement l'Etat avait acquis, peu à peu, un rôle des plus prépondérants, dans notre pays, mais il était arrivé, par une série d'usurpations du pouvoir royal, à établir une main mise à peu près complète sur toutes choses. La personne du sujet, son bien, sa pensée, sa conscience, tout cela appartenait en propre au chef de l'Etat. Celui-ci était tout, et l'individu sa chose, c'est-à-dire rien ou seulement ce qu'il lui était permis d'être. Dans de pareilles conditions, en effet, le droit propre de l'individu, celui qu'il tient de la nature, disparaît et les droits légaux qu'il peut posséder ne sont que des privilèges octroyés par le souverain. Ils sont, en euxmêmes, essentiellement révocables, puisque la législation est susceptible de varier indéfiniment

comme la volonté royale : Tel est notre bon plaisir.

L'évolution de l'autorité extérieure qui s'impose, de rhétéronomie, était arrivée à sa suprèmeet dernière limite. Aussi provoque-t-elie une évolution de sens contraire : la protestation et les revendications de 1789. Le droit individuel s'affirma comme issu de la nature elle-même, et l'Etat souverain, omnipotent, parut passer du centre du système politique à la périphérie, n'existant plus pour lui-même, en vue de lui-même, mais pour l'avantage exclusif des citoyens.

Les passions surexcitées par le péril du dehors et les luttes intérieures, y compris la guerre civile, provoquèrent des réactions diverses. Cependant, avec le régime des chartes, on put considérer comme un fait acquis la reconnaissance de la souveraineté nationale. Depuis 1830, dans la pensée de tous, le triomphe des principes de 89 était complet. Ils étaient, on le croyait du moins, l'inébranlable fondement sur lequel étaient édifiées la société politique et la société civile de notre pays. Néanmoins, dès l'époque de la restauration, et en dehors des partisans obstinés de l'ancien régime, il y avait déjà des tendances décidément hostiles à ces principes. Elles se faisaient jour et dans le saint-simonisme et dans sa légitime descendance, autrement dit le positivisme. C'est ainsi que Comte a pu dire ces paroles que j'ai déjà citées : l'homme n'a point de droits, il n'a que des devoirs. L'homme repassait

ainsi du centre à la i)ériphérie. On connaît également le rôle subordonné que les divers socialismes assignent à Tindividu. Nous sommes donc en plein xix" siècle en présence d'une évolution de sens contraire à celle qu'avait inaugurée la fin du xviii". C'est une véritable contre évolution. Il faut d'ailleurs reconnaître que l'heure d'une critique plus approfondie est venue pour 89. Taine en a laissé un mémorable et peu impartial monument. Cet exemple a été suivi et au moment où une exposition merveilleuse s'élevait à Paris, en l'honneur de la Révolution française dont elle semblait la véritable apothéose, des penseurs et des écrivains d'un vrai mérite, tels que M. Ferneuil, tentaient de démolir l'édifice pièce à pièce, ne nous offrant plus d'autre perspective que celle de ruines accumulées. La proclamation des droits est la boîte de Pandore d'où seraient sortis tous les maux qui nous ont désolés depuis un siècle. Post hoc, ergo propter hoc.

Il y a deux ordres de considérations dont évidemment on ne tient aucun compte. En premier lieu nous savons que l'homme corrompt tout, même et peut-être surtout les meilleures choses. D'ailleurs le peuple français est par nature turbulent, indiscipliné, enclin aux conflits de tout genre, comme les Gaulois d'où nous tirons notre principale origine. Il a pu incontestablement faire un mauvais usage des grands principes solennellement affirmés par la Constituante, sans qu'on puisse les condamner comme une œuvre malsaine dont les

fruits devaient être détestables nécessairement. C'est donc aux hommes, en tant qu'hommes, aux Français, en tant que Français, que l'on doit faire remonter les lourdes responsabilités de l'histoire.

En second lieu, il ne sulfît point de dire que les constituants ont été de purs visionnaires, nourris des conceptions chimériques de Locke et de son école (assertion qui condamnerait à la fois les Révolutions d'Angleterre et d'Amérique), et que ces visionnaires auraient dû savoir exactement ce qui convenait au tempérament particulier du peuple français, et ne pas lui présenter une ambroisie dont l'usage ne pouvait que lui être fatal. Il faut reconnaître que la Constituante a eu le sentiment très net qu'une évolution historique se terminait, et qu'elle était appelée à en commencer une autre. L'ébauche accomplie a été imparfaite, sans doute, mais elle illumine, comme d'un trait de lumière, les ténèbres amassées par l'ancien régime. La conscience publique, à cette époque, fut saisie de la grandeur du spectacle qui s'offrait à ses regards, et ceux qui, à un siècle de distance des événements, ménagent si peu leurs critiques, auraient reconnu, s'ils en avaient été contemporains, qu'il n'y avait guère mieux à faire. Que dis-je? participant à l'enthousiasme général, ils se seraient associés activement à la prodigieuse métamorphose qui se serait produite sous leurs yeux.

Pour bien apprécier la valeur et l'importance de cette métamorphose, il n'y a qu'à prendre à peu

près exactement le contre- pied de la déclaration des droits; nous serons ainsi transportés juste au cœur de l'ancien régime. Sans doute les constituants, en tant qu'hommes, ont dû faillir et errer sur quelques points, et les conséquences de ces erreurs (par exemple la constitution civile du clergé) avoir une véritable gravité pour le pays. Mais quand on veut les juger avec impartialité, et ils y ont droit, il faut franchement reconnaître le bien réalisé, l'immense progrès accompli d'une part; et, d'autre part, tenir compte, ce qui est de stricte justice, des conditions de milieu qui n'étaient rien moins que favorables : un monde s'écroulait, un autre sortait de ses ruines. Alors on avouera que parmi les erreurs commises, il y en eut d'inévitables, imposées en partie par les circonstances, par ce qu'on peut appeler la force des choses.

Je crois nécessaire d'avoir sous les yeux le texte même de la fameuse déclaration des droits :

L'Assemblée nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'être suprême, les droits suivants de l'homme et du citoyen.

Art. 1". — Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.

Art. 2. — Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté,

la propriété, la sûreté, la résistance à l'oppression.

Art. 3. — Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément.

Art. 4. — La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit point à autrui : ainsi l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi.

Art. 5. — La loi n'a le droit de défendre que les actions nuisibles à la société. Tout ce qui n'est pas défendu par la loi ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu'elle n'ordonne pas.

Art. 6. — La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les citoyens étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.

Art. 7. — Nul homme ne peut être accusé, arrêté, ni détenu que dans les cas déterminés par la loi, et selon les formes qu'elle a prescrites. Ceux

qui sollicitent, expédient, exécutent ou font exécuter des ordres arbitraires doivent être punis; mais tout citoyen appelé ou saisi en vertu de la loi, doit obéir à l'instant : il se rend coupable par la résistance.

Art. 8. — La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires, et nul ne peut être puni qu'en vertu d'une loi établie et promulguée antérieurement au délit, et légalement appliquée.

Art. 9. — Tout homme étant présumé innocent jusqu'à ce qu'il ait été déclaré coupable, s'il est jugé indispensable de l'arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s'assurer de sa personne, doit être sévèrement réprimée par la loi.

Art. 10. — Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi.

Art. 11. — -La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la loi.

Art. 12. — La garantie des droits de l'homme et du citoyen nécessite une force publique. Cette force est donc instituée pour l'avantage de tous, et non pour l'utilité particulière de ceux à qui elle a été confiée.

Art. 13. — Pour l'entretien de la force publi-

que et pour les dépenses cradministration, une contribution commune est indispensable; elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés.

Art. 14. — Tous les citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes ou par leurs représentants la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée.

Art, 15. — La Société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration.

Art. 16. — Toute Société dans laquelle la garantie des droits n'est pas assurée, ni la séparation des pouvoirs déterminée, n'a point de Constitution.

Art. 17. — La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité.

Le premier reproche fait à la constitution de 91 est son caractère métaphysique, et il faut avouer sans détour que ce reproche est parfaitement fondé. Le droit inhérent à la nature humaine, distinct par cela même de la force et de l'utilité commune, n'est ni un fait physique, ni une généralisation abstraite de l'expérience que nous avons des faits physiques. Il s'agit d'un fait d'ordre moral, et par conséquent d'une réalité qu'on peut se refuser de reconnaître comme ne tombant pas

sous les sens, comme étant d'ordre métaphysique. Ce n'est pas tout. Les constituants qui font une déclaration : « En présence et sous les auspices de l'être suprême », sontévidemmentdes idéalistes convaincus et, par cela même, des métaphysiciens avérés. Tandis que s'ils n'avaient vu, dans l'espèce humaine, qu'un dernier perfectionnement du règne animal, lié à un mécanisme supérieur, fruit de simples combinaisons mieux réussies des molécules matérielles ; ou bien encore si l'individu leur avait paru faire partie, et partie infime, d'un organisme général appelé cité, peuple, nation, où chacun recevrait de l'ensemble, par une sorte d'impulsion intime, l'être et la vie (toutes notions qu'on suppose inconsciemment n'avoir rien de métaphysique); alors sans conteste, dans de pareilles conditions, les constituants ne pouvant considérer la personne morale que comme un simple trompe-l'œil, une illusion subjective et sans valeur, auraient probablement parlé de droits, mais de droits conférés exclusivement par la loi, n'ayant par suite qu'une signification purement artificielle et contingente. Jamais ils n'eussent prononcé le mot de droit naturel qui leur a paru une conception corrélative à l'existence d'un être suprême. Celui-là, pour eux, impliquait celui-ci. Quoi qu'il en soit, 89 a été métaphysicien, le sachant et le voulant. Certains de ses critiques le sont sans le savoir et sans le vouloir.

Un autre reproche fait à la déclaration des droits

est le suivant. On a prétendu qu'il n'y était question que de nos droits, point de nos devoirs, d'où les conséquences les plus funestes et cet égoïsme ou individualisme effréné qui a fait le malheur de notre patrie. Or, dans le premier alinéa de cette déclaration, il est dit ceci : « Afin que cette déclaration constamment présente à tous les membres du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs ». De plus, si l'article IV ne mentione pas expressément le devoir il l'implique : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit point à autrui; ainsi l'exercice des droits naturels de chaque homme n'a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits ». Il faut avoir lu avec bien de la prévention le texte de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen pour n'y avoir point aperçu les lignes qui précèdent. L'accusation est une contre-vérité manifeste.

Un autre grief contre la Constitution de 91 est de ne point avoir indiqué le droit de l'Etat comme limitant celui de l'individu, de même que celui-ci est limité par le droit d'autrui. Ce dernier est seul visé dans l'article 4. Le fait est exact, mais n'a nullement la portée qu'on cherche à lui attribuer. En effet, la loi (art. 5) a le droit de défendre les actions nuisibles à la société, elle a aussi (art. 6) le droit de les punir. L'intérêt de la société est quelquefois en opposition avec l'action

individuelle, par exemple sous le rapport de la sûreté publique, et alors la loi, organe de l'Etat, met un frein à cette action. L'individu peut même être privé, sinon absolument, au moins relativement, de ses droits de propriété si l'intérêt social l'exige (art. 17). Ainsilaspontanéité de la personne trouve son frein, sa limite, dans l'énergie antagoniste soit de l'Etat, soit des autres personnes.

Sans doute, d'une manière générale, la Constitution de 91 a proclamé la liberté qui est sa raison d'être première, car elle a voulu substituer à l'ancien régime, dont la caractéristique est surtout le bon plaisir et le privilège, des droits n'ayant rien d'artificiel, non créés par la loi, mais que celle-ci constate et doit défendre contre toute attaque. Mais elle a fait autre chose encore en essayant d'organiser cette liberté. Or organiser, c'est borner, c'est restreindre à des limites déterminées. Ces limites, il est de devoir social strict de ne pas les franchir, car on détruirait ainsi les conditions générales d'existence de la liberté. A la limite expire le pouvoir, à la limite commence le devoir, soit vis-à-vis d'autrui, soit vis-à-vis de la collectivité.

Un autre reproche, c'est d'avoir admis le droit à l'insurrection. Nos pères, qui venaient de triompher d'une oppression séculaire, croient devoir compter, comme Hubert Languet, comme Locke, au nombre des droits naturels, la résistance à l'oppression. D'où on a conclu qu'ils avaient admis,

et d'autres l'ont fait, un droit permanent à l'insurrection, principe d'une sociabilité au moins douteuse

La résistance à l'oppression n'est point une conception métaphysique, n'est point un a priori, n'est point un idéal, mais un fait d'observation de tous les temps, sinon de tous les lieux, à ce point qu'on peut y reconnaître scientifiquement une véritable loi de l'histoire. Tantôt l'oppression est exercée par l'étranger, et alors nul ne blâme l'œuvre d'émancipation, tout au plus si on fait des réserves sur son opportunité. Tantôt elle est le fait d'un pouvoir national, infidèle à son mandat de protection et de défense, lorsqu'il attaque la famille, confisque la propriété, étouffe la pensée, viole le sanctuaire de la conscience. Dans de pareilles conditions, qui ne sont point de pures hypothèses, susceptibles d'ailleurs de plus et de moins, il y a eu dans le passé des réactions violentes des victimes contre les tyrans. Et il n'y a aucun des critiques modernes des principes de 89 qui ne fût, pour son compte personnel, disposé à agir de même le cas échéant, qui est un cas de légitime défense. Guizot lui-même, l'illustre doctrinaire, l'austère juste milieu, n'a-t-il point admis la légitimité de certaines révoltes, dans son histoire de Washington?

Donc la constitution, en parlant delà résistance à roj)pression, a tout d'abord formulé une loi de l'histoire, et ensuite elle en a donné la raison d'être

fondée sur la nature. Ce droit à rinsurrection légitime et la révolte heureuse et celle dont la force triom[)lie, quand elles ont Tune et l'autre le droit individuel pour assise. En regard, il est vrai, il y a la révolte insensée, criminelle, véritablement anti -sociale, le fait n'est point douteux. Comment les différencier entr'elles? Y a-t-il un critérium, une pierre de touche permettant de distinguer nettement les deux insurrections l'une de l'autre ?

En théorie, il y en a une évidemment, savoir la raison d'où procèdent le droit et la justice. En prati({ue il n'y en a point, parce que l'individu est pour lui-même le juge souverain de ce qui est raison, droit, justice, et qu'en fait il lui est permis d'appeler ainsi ce qui est précisément tout le contraire. Pour éviter une pareille contradiction qui est inhérente à la nature des choses, on a pu croire qu'il n'y avait rien de mieux que de condamner d'une manière absolue la résistance à l'oppression. Malheureusement ce n'est là qu'une conception sans valeur, devant s'évanouir en présence de certaines réalités pratiques. Sans doute un certain équilibre plus ou moins stable s'établit, mais ce n'est point là une solution rigoureuse.

On ne saurait accuser la Constituante d'avoir établi le suffrage universel, puisqu'elle s'est arrêtée au suffrage à deux degrés, malgré l'article 6, où il est dit que tous les citoyens ont le droit de concourir, personnellement ou par leurs repré-

sentants, à la formation de la loi. En effet, il y a dans l'œuvre de 89 une distinction évidente et insuffisamment appréciée entre l'homme et le citoyen. L'homme signifie tout ce qui appartient à l'humanité, par suite, les femmes, les enfants, c'est-à-dire des êtres qui ne sont point appelés à remplir la fonction politique de citoyens, mais qui doivent être respectés dans tous les droits qu'ils tiennent de la nature : pensée, conscience, propriété. Cette distinction établie entre les humains, on est bien obligé de convenir que l'homme, en devenant citoyen, est appelé à exercer un droit qu'il tient de la loi et non de la nature, car s'il le tenait de cette dernière, on serait citoyen ou citoyenne par cela seul qu'on ferait partie de l'humanité. La preuve de l'exactitude absolue de ce que j'avance est la différence légale établie entre le citoyen actif et celui qui ne l'est point, et qui se trouve ainsi mis en dehors de la cité politique. Pour être citoyen actif il faut remplir certaines conditions, et en particulier être contribuable, obligation qui paraît fondée en raison et en justice, car si l'on ne paie point l'impôt il n'y a point de motif pour le voter.

Le titre de citoyen est donc en réalité subordonné à certaines conditions artificielles déterminées par la loi. Celle-ci constitue un droit légal que ne partagent point ceux qui ne sont point inscrits au rôle des contributions directes, pour une somme au moins égale à trois journées de travail;

ceux qui ont moins de vingt-cinq ans accomplis, et la totalité des femmes. Le droit au vote, la qualité de citoyen est conférée non par la nature mais par la société. L'organisation de ce vote montre encore son caractère artificiel ou dépendant de la loi. Non seulement il n'est point direct, mais le suffrage ne Test pas non plus, car il comporte deux degrés. Les citoyens actifs choisissent des électeurs qui doivent nommer les représentants. Quel qu'ait été plus tard le destin de la constitution de 91, nous devons reconnaître dans ces dispositions légales l'œuvre de politiques avisés, dont leurs successeurs prochains et éloignés, c'est-à-dire nous-mêmes, auraient dû imiter la prudence pleine de sagesse. Peut-être, pour ce qui nous concerne, aurions-nous pu faire une très grosse économie : celle du second empire, puis celle du boulangisme. Mais on ne le sait que trop : Périsse la France plutôt qu'un principe !

Il serait équitable de reconnaître que les constituants auxquels manquait totalement la pratique de l'organisation séculaire d'une liberté même imparfaite, et qui ne pouvaient par conséquent, comme on l'a fait ailleurs, y prendre un point de départ, ne fussent pas conduits à certaines visées purement rationnelles d'un idéal abstrait, et pour tout dire utopique. Une étude impartiale des faits conduit à reconnaître que le pouvoir royal s'était, chez nous, progressivement élevé sur des ruines accumulées. Il y avait sans doute des catégories

sociales, mais celles d'ordre supérieur étaient fondées sur le privilège. On ne pouvait s'adresser à l'émigration afin de constituer une seconde chambre ayant pour rôle le contrôle d'une assemblée plus populaire, et la conservation, la défense au besoin, des institutions nouvelles. En fait d'institutions politiques du passé une seule survivait, à savoir la monarchie. On dut essayer et on essaya de continuer d'évoluer avec ce vestige unique de l'Etat antérieur. Malheureusement on ne pouvait guère avoir de confiance dans cette royauté transformée. On voulut la tenir en bride et on en rendit le fonctionnement impossible. Au fond, c'était une utopie de faire d'un roi absolu un roi constitutionnel tenu en lisières, mais c'était une phase inévitable à traverser, et il n'y avait pas moyen d'agir autrement. L'utopie était impérieusement commandée par la situation.

C'est ailleurs surtout que le reproche est plus mérité : « Les citoyens ont le droit d'élire ou de choisir les ministres de leur culte ». Titre P^ Ce principe est vrai in nbstracto et pourrait évidemment s'appliquer aux églises ayant rompu avec Rome, et faisant usage du suffrage à deux degrés. Mais quand il s'agissait du catholicisme, religion dominante, c'était en méconnaître profondément l'esprit et la doctrine, et il était d'une suprême imprudence de vouloir en revenir à la pratique du christianisme primitif. Il ne suffisait point que la proposition vînt du bas clergé encore imbu de

Gallicanisme, et qui ne demandait qu'à s'affranchir, lui aussi, du joug que faisaient peser sur lui les autorités ecclésiastiques. Telle fut l'origine de la constitution civile du clergé dont les suites furent si déplorables.

Une autre utopie, très grave également, se trouve dans le même titre premier : « Il sera créé et organisé un établissement général de secours publics, pour élever les enfants abandonnés, soulager les pauvres infirmes, et fournir du travail aux pauvres valides qui n'auraient pas pu s'en procurer ». Il est assez étrange qu'il ne soit fait ici aucune mention des malades; sans doute les hôpitaux ou établissements existant avaient paru suffire aux besoins. Le texte implique seulemeut l'institution d'hospices pour élever les enfants abandonnés. Quant au soulagement des infirmes, il est probable qu'il devait être pratiqué à domicile, conformément à l'opinion qu'on se faisait alors de l'assistance publique. Le fardeau pris à sa charge par l'Etat était déjà bien lourd pour lui, trop lourd même puisqu'il ne put le porter. Mais il est encore aggravé par un autre principe, celui de fournir du travail aux pauvres valides ne pouvant s'en procurer. Etrange chimère qui est une reconnaissance implicite de ce droit au travail qui est devenu entre les mains du socialisme un argument redoutable. Malgré la présence d'économistes justement renommés, au sein de la Constituante, celle-ci a paru ignorer que le travail ne

saurait exister qu'en proportion de la demande, et que là où celle-ci n'existe point, il n'y a plus de travail possible que dans une mesure restreinte et en vue de la reprise des affaires. Si l'Etat, industriel et commerçant d'ordre tiès inférieur, se mettait à produire dans de pareilles conditions, sans avoir aucun débouché, et uniquement pour donner des salaires, son intervention et sa concurrence ne pourraient être que funestes pour les maisons existantes; d'où une répercussion certaine et funeste sur les ouvriers qu'emploient les chefs d'industrie.

Sans doute, dans des circonstances exceptionnelles, dans des cataclysmes frappant l'industrie, les récoltes, etc., il y a des soulagements immédiats à apporter sous une forme quelconque. 11 y a là un intérêt social et humanitaire incontestable auquel ne peut immédiatement et suffisamment suffire l'initiative privée. De là à prétendre qu'il y a une obligation pour l'Etat de faire travailler tous les pauvres valides, ce qui pourrait en contrarier plus d'un, suivant l'infinie variété de leurs aptitudes, il y a loin et très loin. Car c'est vouloir qu'il exerce au besoin tous les métiers, tous les commerces, toutes les industries, tous les arts libéraux. C'est aboutir au socialisme le plus com- })let et, par voie de conséquence, à la négation des droits de l'individu. Donc dans la question de la bienfaisance, relativement au travail, l'œuvre de la Constituante n'est pas seulement utopique.

elle est de plus en opposition manifeste, dans une de ses visées, avec la donnée primordiale de la Révolution française, donnée qu'elle nie implicitement. C'est une contradiction formelle.

Mais quand la Constituante supprimait les corporations, elle affranchissait le travail et s'inspirait d'une logique rigoureuse. Tandis que lorsqu'une Chambre française a voté la loi des syndicats, en 1884, elle a, sans le vouloir, avec les meilleures intentions, porté l'atteinte la plus grave à la liberté du travail. Elle s'est mise à faire chorus avec les socialistes de toutes les couleurs, réclamant l'institution de corporations nouvelles, aussi propres que par le passé à asservir l'ouvrier, et cela sous prétexte d'émancipation. On se proposait évidemment de ne mettre entre les mains du travail qu'un instrument économique. Mais l'audace des Révolutionnaires et l'inepte, la coupable faiblesse des pouvoirs publics en ontfait de suite un instrument de guerre de premier ordre. On a organisé l'anarchie, et chacun des syndicats a pu devenir un camp retranché où la Révolution, fédéralisant tous ses moyens, prépare l'assaut final et la ruine, sociale au grand jour. La cause de la civilisation a été trahie par ceux qui étant au premier rang, au poste d'honneur, avaient pour premier devoir de la défendre.

L'élection appliquée aux administrations locales fut une faute grave, bien qu'elle fût une application, trop absolue il est vrai, de cette décentrali-

sation encore grandement réclamée de nos jours. Une faute tout aussi grave fut de vouloir donner la représentation comme origine au pouvoir judiciaire. Tout était ainsi ramené à la souveraineté de la Nation, expression collective et suprême du droit individuel. Malheureusement l'idéal poursuivi était ici complètement inapplicable et l'expérience en fit justice. Il est des principes essentiellement démocratiques dont l'application a été funeste, et serait encore funeste à la démocratie française. Sur ce chef particulier la logique dit une chose et la pratique en dit une autre, du moins en France et même en Amérique (1). En Suisse, il en serait diton autrement. Des aptitudes morales différentes et peut-être quelques autres conditions supprimeraient l'antinomie dans ce dernier pays. Gela pourrait ne pas toujours durer, dans le cas par exemple où les vertus de nos voisins dégénéreraient un jour.

Dans les principes de 89 et la constitution qui en est issue, il faut faire la part de l'éloge et de la critique. Les hommes de cette époque, comme suspendus dans le vide, au point de vue des précédents historiques et des institutions nationales où ils auraient pu trouver un point d'appui, en appelèrent à la raison quand l'expérience leur faisait défaut, et elle faisait défaut sur bien des choses.

(1) De la Démocratie en France, 1882.

De là chez eux le défaut fréquent de sens pratique qui n'avait point de matière où mordre et se fixer. Aussi leur est-il arrivé de pousser les choses à Textrème ; il leur est même arrivé de se contredire, et ils l'ont fait de la manière la plus grave lorsqu'ils ont admis implicitement le droit au travail. Mais il est un grief autrement sérieux que tout cela, pour les écoles matérialiste, comtiste, socialiste, c'est d'avoir considéré l'homme comme ayant une valeur morale qui lui est propre, et d'avoir édifié sur ce fondement un édifice politique et social. Pareille hypothèse est vraiment impardonnable, car tous les êtres, quels qu'ils soient, ne sont exclusivement que des agrégats moléculaires que cimentent entr'eux les affinités chimiques, et dont le fonctionnement, si élevé soit-il, n'est dû qu'à la transformation de la chaleur en forces motrices variées. Que peuvent donc signifier les droits naturels d'un agrégat moléculaire, fraction si ténue d'ensembles de plus en plus importants dans leur expansion excentrique, et dont le terme le plus élevé est la matière cosmique primitive, ou plutôt l'Ether d'où celle-ci procède ? Plus nous nous éloignons de l'Ether, ou l'infiniment grand, plus nous nous rapprochons de l'infiniment petit, plus près nous sommes du non être; et l'homme, à vrai dire, est à une étape peu éloignée de cette limite extrême. Dans un miroir qui réfléchirait l'univers nous ne tiendrions guère plus de place que le néant lui-même.

Notre fonction est déjà bien inférieure, notre rôle individuel bien insignifiant dans ces organismes qu'on appelle les sociétés humaines, et cellesci n'ont probablement qu'une part des plus modestes dans les destinées de la planète, qui, ellemême, ne joue point un rôle de premier ordre dans le système solaire. Or qu'est celui-ci, qu'est cet atome dans l'universalité des choses ? Tristement déchu d'une royauté purement imaginaire, n'ayant conservé nul souvenir des cieux, placé aux derniers échelons dans une série illimitée de généralisations ascendantes, l'homme n'a qu'à subir passivement le joug des lois éternelles de la nature, dans laquelle il n'apparaît que comme une oscillation à peine sensible, simple point dans l'éternité.

Scientifiquement parlant, 89 est donc absurde, quocl erat demonstrandum. Maintenant c'est chose faite.

D'après la doctrine dont la Révolution française a été, au point de vue théorique, l'éclatante confirmation dans l'ordre politique et social, le droit est fondé sur la liberté morale, d'où le respect de la volonté libre. Comme l'a dit Kant s'inspirant de certaines traditions de la Réforme, de Locke et de Rousseau, l'homme est une fin en soi, il impose le respect. Sa liberté, suivant les expressions de Hubert Languct et de Locke, est inaliénable et imprescriptible.

Nous sommes évidemment ici en présence d'une conception métaphysique, « car cette doctrine a pour fondement philosophique un principe, simple au premier abord, en réalité difficile à justifier : la liberté morale considérée comme absolument inviolable. Ce principe est aujourd'hui battu en

brèche de toutes parts Le droit fondé sur la

liberté morale, telle qu'on l'entend dans notre pays, est-il une réalité? S'il n'est pas une réalité, est-il du moins un idéal ? S'il est un idéal est-il réalisable ? ». C'est ainsi que M. Fouillée pose la question dans des termes d'une netteté parfaite. Résolue dans le sens négatif, nous n'avons plus qu'à biffer d'un trait de plume 89 et son œuvre.

M. Fouillée ne voit qu'une pure idée, un idéal de liberté, point la réalité même de celle-ci, dans la conscience humaine. D'après lui, la liberté et le droit sont des types d'action, des idéaux, des idées directrices. Elles nous impulsionnent vers la liberté que nous pensons, que nous désirons, et dont di\ns\ peut-être nous nous rapprochons de plus en plus De là le progrès. Mais ce progrès a-t-il pour conclusion suprême la réalisation de la liberté? « Dans certaines actions qui semblent dépasser toutes les autres par leur désintéressement ou par leur héroïsme, nous est-il donné de toucher le but ? Sur ce sujet on ne peut faire que des hypothèses. Dans la personne morale nous ne savons pas de science certaine s'il y a entière absence ou seulement léthargie de la liberté. Il y

a des raisons pour le doute, il y en a aussi pour la croyance. De quoi s'agit-il, en effet? Du fond même des choses. Est-ce quelque nécessité primitive qui occupe ce fond, et rive pour ainsi dire l'être à lui-même? Est-ce au contraire quelque liberté primitive dont la spontanéité fait jaillir le flot de la vie? »

Cette spontanéité me paraît, en effet, exister dans le germe lui-même qui ne tient son énergie propre et sa puissance d'évolution d'aucune combinaison chimique. Le milieu le conditionne et ne le détermine point.

M. Fouillée a eu une obsession dans sa vie et en est poursuivi probablement encore, celle de la liberté morale. Il a beaucoup et profondément travaillé cette question-là, et a conclu négativement à son sujet, tout en admettant, à titre de correctif, que si elle n'est point réelle, elle n'en existe pas moins à titre d'idée, qu'elle est, sous ce rapport, une puissance d'action. Toutefois il peut paraître assez étrange, logiquement parlant, qu'une certaine chose ne répondant à aucune réalité, n'en possède pas moins une action, une vertu efficace. Pour agir, il semble bien qu'il faut être quelque chose. Mais au fond, M. Fouillée, pas plus que l'humanité elle-même, ne peut se passer de la liberté. Après avoir démontré son impossibilité, au nom du déterminisme, il la rappelle à l'existence sous une forme nouvelle, en lui accordant une partie ou peut-être même la totalité des

pouvoirs qu'il retire à l'individu, en le privant de sa liberté morale. « Quand il s'agit de savoir si ridée du droit a une valeur objective et répond absolument à la réalité, Tinsuffisance de la solution spéculative n'empêche pas une sorte de solution pratique. Le nœud que la pensée ne peut dénouer l'action le tranche, car l'action ne peut toujours demeurer en suspens comme la pensée. Chacun résout donc pratiquement à sa manière la question fondamentale et métaphysique dont nous parlions tout à l'heure, et il la résout affirmativement ou négativement selon le degré de force que les idées mêmes de liberté et de droit ont acquises en lui. L'homme en qui ces idées sont intenses et dominantes se croit métaphysiquement libre, et vérifie pour ainsi dire sans cesse sa croyance par toutes ses actions qui se moulent sur ce type intérieur Celui qui au contraire n'a qu'une idée faible et vague de la liberté et du droit, doute de leur valeur absolue ou la nie, et sa conduite elle-même devient comme un doute en action ou une négation visible ; en même temps il retombe sous la fascination des idées d'intérêt et de force matérielle » (1).

C'est donc ainsi qu'agit le vulgaire, et c'est ainsi qu'agit M. Fouillée lui-même, bien qu'il soit loin d'en faire partie. Il doit prendre rang certainement parmi ceux qui : « ne retombent point

(1) Fouillée, L'Idée moderne du droit, Rei'ue des Deux Mondes, avril 1878.

sous la fascination des idées d'intérêt et de force matérielle ». N'y a-t-il point là une situation vraiment singulière pour un philosophe et par dessus le marché un métaphysicien de haut vol ? Avoir démontré le néant de la liberté morale, et par cela même du droit fondé sur celle-ci, ne nous prépare point à la confession singulière que cette illusion de liberté, ce mensonge intime de la conscience à elle-même, a une valeur pratique de premier ordre, puisqu'elle exerce une influence des plus salutaires sur la morale individuelle et la morale sociale. Ensuite merveille plus étrange encore, fait inouï dans les annales de la pensée, ce néant, ce rien susceptible néanmoins d'action féconde arriverait à se créer lui-même à force de se chercher, de se poursuivre, d'agir en un mot comme s'il existait réellement. Mais alors, la liberté morale qui était impossible quand M. Fouillée l'a pourfendue de main de maître, pourrait donc devenir possible un jour, peut-être exister dès à présent quelque part ? Et cela malgré l'argumentation sans réplique de l'auteur de la liberté et du déterminisme, qui l'a pulvérisée de sa logique.

Le jour où la liberté fera son apparition dans le monde, M. Fouillée pourra réviser le procès qu'il lui a fait et la condamnation dont il l'a frappée. Plaise au ciel que ce jour arrive vite ! car d'ici là le droit n'existera point sur la terre des vivants, et faute de mieux chacun sera réduit à assurer le

triomphe de son intérêt personnel, s'il est le plus lort, et l'Etat autorisé à faire du Darwinisme à l'intérieur et à l'extérieur. Ce sera sa morale à lui.

Le droit politique est susceptible de développements beaucoup plus étendus que ceux dans lesquels je viens d'entrer, mais je crois préférable, dans l'intérêt du caractère principal de ce livre, de m'en tenir aux considérations qui précèdent.

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