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Taine ne voyait dans la supériorité de l'homme sur la bête, à ce point de vue spécial, qu'une différence de degré (1). Et cependant le langage d'imitation n'est qu'un simple écho du monde extérieur, écho à caractère concret, synthétique, tandis que l'abstraction est due à un procédé tout contraire, celui de l'analyse. D'autre part, l'idée générale conçue s'exprime par un mot qui se substitue au fait concret et intuitif. Lors même que ce mot serait toujours dérivé, matériellement, des termes imitatifs qui le précèdent, et la chose n'est point sûre, il n'en resterait pas moins certain que le sens appliqué à ce nouveau mot n'a plus rien de particulier. Or toute connaissance directe étant exclusivement particulière, nous ne pouvons dépasser ce point là, si l'esprit humain n'est que l'écho du dehors seulement.
De tout ceci résulte que la Linguistique nous met en présence, dans la formation des racines, de vrais concepts, c'est-à-dire de créations de l'esprit, créations dont il semblerait que des intelligences primitives sont profondément incapables. De plus, à côté des mots, il y a la grammaire, ou ensemble des règles dont le mécanicisme ne saurait aucunement rendre compte. Sous ces divers rapports, la Linguistique prise dans son ensemble, est une œuvre tellement extraordinaire, qu'il a pu paraître naturel d'invoquer l'intervention directe
(1) Taine, op. cit., I, p. 309.
de la Divinité pour expliquer la genèse du langage, instrument merveilleux, et en lui-même et par ses conséquences dans le progrès général de la civilisation.
J'arrive à l'esthétique et, malgré mon peu de compétence en pareille matière, je dirai quelques mots de la musique. Celle-ci a, je crois, d'ailleurs, la prétention de ne pas être un art d'imitation du monde extérieur. Elle paraît donc avoir elle-même le sentiment de son indépendance et, par conséquent, de son originalité créatrice à l'égard du milieu. Quoi qu'il en soit, pouvons-nous admettre que Bach, Gluck, Mozart, Beethoven, Rossini, Meyerbeer, Berlioz, Wagner ne soient qu'un écho plus ou moins amplifié, par un mystérieux mécanisme évolutif, mais seulement un simple écho du chant de la fauvette, du serin, du chardonneret ou même du rossignol, et ce chant un écho encore enrichi du cri du geai ou de la pie; et ce dernier chant un écho des bruits accidentels qui surviennent dans la nature. La musique, chez l'homme, ne serait-elle alors que la conséquence nécessaire, bien que lointaine, du choc de deux corps durs se heurtant réciproquement, et ceci en vertu de la grâce efficace et prestigieuse de l'évolution?
Les sentiments traduits par l'harmonie sont un don précieux dont l'expression n'arrive pas même à la conscience de tous. D'autre part, le côté scientifique et abstrait de la musique, est non
moins une œuvre de l'esprit qui s'analyse dans l'acte de ses propres créations.
Parmi les autres arts la sculpture et la peinture sont généralement considérés comme des arts d'imitation. La part de celle-ci y est évidemment très considérable. Y est- elle exclusive? Là aussi nous retrouvons la question de l'idéal, ce quelque chose conçu à l'occasion de la nature et qui n'est point elle, rigoureusement; l'inspiration est-elle littérale ou d'une liberté qui arrive à la création véritable ? Je pose la question sans pouvoir m'y arrêter et la résoudre.
Vient ensuite l'architecture, qui, tout en présentant un rôle imitatif incontestable, prétend néanmoins qu'elle est surtout autre chose qu'un art d'imitation. S'inspirant surtout de la gébmétrie, c'est-à-dire des questions de forme et de figure, il est évident que l'architecte crée ce qu'il n'imite point.
Toute la psychologie procédant du réflexe simple d'abord, composé et psychique ensuite, est une conception destituée de tout fondement expérimental; dans le domaine des faits purement physiologiques, d'une part; et, d'autre part, il reçoit sur le terrain de l'observation subjective le démenti le plus complet. En effet, dans la faculté créatrice psychique, il y a autre chose que le pro-
lonoement d'une action motrice extérieure. Donc o
le mécanicisme comme principe général d'explication et de genèse des phénomènes vitaux, pour être simpliste et moniste, n'en est pas moins une hypothèse aussi gratuite qu'illusoire.