C. De l'unité des forces naturelles
Il existe une grande variété d'activités dans la matière vivante, et pour réaliser le programme d'unité dynamique poursuivi par le mécanicisme, on commence par poser en principe que toutes les forces naturelles sont réductibles à l'unité puisqu'elles sont susceptibles de se transformer les unes dans les autres ; et, que, de plus, toute manifestation d'activité a pour origine, pour cause une force naturelle. Il y a là une question qui exige un examen attentif.
Il est évident que pour nos sens il y a deux catégories de forces motrices : 1° l'une la gravitation, la pesanteur agissant à distances longues ou rapprochées. Comme le dit Tyndall, il n'y a pour celle-ci aucun choix ; nul atome particulier ne choisit de préférence d'autres atomes particuliers pour les attirer à lui. L'attraction de la gravitation est proportionnelle à la quantité de la matière attirante, sans égard à sa qualité; 2" l'autre catégorie, celle des attractions moléculaires, se comporte très différemment. Nous avons ici des atomes entre lesquels il s'exerce une foite attraction, et
d'autres atomes entre lesquels il s'en exerce une faible. C'est ainsi qu'un atome peut en expulser un autre de la place qu'il occupe. Cette attraction a d'ailleurs des effets mécaniques comme la gravitation elle-même (1). Chaleur, lumière, électricité peuvent en dériver.
La gravitation est une force de tension susceptible de donner lieu à des forces vives. On admet qu'il en est de même pour les affinités chimiques, mais cette analogie ne saurait ramener à l'unité les deux catégories de forces. « Tandis que les forces mécaniques (gravitation), opérant à distances finies engendrent des effets qui varient avec les distances, selon la loi de continuité, les actions chimiques ne donnent lieu qu'à des associations ou à des dissociations brusques, et à des combinaisons à proportions définies » (2).
D'une manière générale il y a donc une différence profonde entre la gravitation et l'aifinité chimique, en tant que forces de tension, mais leurs effets mécaniques ou la force vive peuvent produire des résultats identiques. Ainsi la chute d'un corps est susceptible de donner lieu à de la chaleur, à de la lumière, tout comme l'activité chimique elle-même. Ce sont précisément les effets mécaniques liés à la mise en activité des forces de tension qui sont
(1) Revue moderne, 1er février 1866, Constitution de l'Univers, extrait de la Forlnightly review.
(2) Coyrnot.
susceptibles créqui valence ou, si on lèvent, de conversion réciproque. Quant à convertir l'affinité force de tension en gravitation force de tension, je ne crois point que la chose réponde à aucune réalité.
L'énergie est un terme par lequel on exprime (Tyndall)la force de tension ou force morte comme la qualifiait, je crois, Leibnitz, et la force vive. Ce terme comprend les deux choses à la fois. Si l'on pouvait supprimer les forces de tension, on arriverait, avec l'équivalence des forces vives, à l'unité dynamique, comprise comme cinématique ou théorie géométrique du mouvement. Si la chose n'est point possible, pourquoi poursuivre per fas et nefas une unité qu'on ne saurait atteindre dans le monde inorganique lui-même?
Je reviens à la matière douée de vie. De deux choses l'une : ou celle-ci est comparable aux forces de tension, est peut-être une force de tension assortie de phénomènes mécaniques, comme je l'avais imaginé il y a une trentaine d'années (1) ; ou elle est
(1) Depuis je n'avais vu dans cette conception qu'une erreur de ma seconde jeunesse, erreur que j'avais publiée dans un article intitulé Force et mouvement, qui parut en 1866 dans Xn Revue médi' cale française et étrangère. Grande a été ma surprise de trouver les lignes suivantes dans la Revue scientifique du 12 septembre 1896. Discours d'ouverture de Cari Stumpf, au congrès de psychologie de Munich : « Je ne vois pas pourquoi le psychique ne pourrait pas être considéré comme une accumulation d'énergie d'espèce particulière ».
un ensemble de forces vives exprimant le produit de la masse par le carré de la vitesse. Dans ce dernier cas elle ne serait qu'une irradiation solaire transformée, ou plutôt une métamorphose des vibrations de l'éther, vibrations communiquées à ce dernier par l'action du soleil. C'est de la chaleur aussi, mais surtout de la lumière sous une forme nouvelle. Quant aux forces de travail, elles seraient essentiellement le fruit des activités moléculaires. Ainsi à tous les points de vue l'activité vitale serait une expression de l'énergie. Qui dit activité dirait par cela même énergie.
Reste l'application au fonctionnement connu de la vie, c'est-à-dire la sensibilité dans ses modes divers, le sentiment, la pensée, la volonté. J'en appelle à l'étude analytique à laquelle je me suis livré, étude montrant que la sensibilité, phénomène purement moteur, n'est qu'une hypothèse gratuite et que cette hypothèse devient de moins en moins justifiable à mesure que Ton s'élève aux manifestations supérieures de la vie. Je citerai l'opinion de Wundt, d'après lequel le principe d'énergie mentale toujours croissante est en opposition avec le principe d'équivalence qui règle la physique. Je citerai aussi M. Chauveau : « 11 serait contraire aux lois de la thermodynamique de considérer les phénomènes physiologiques intérieurs et, en particulier, les actes dits psychiques, comme étant capables d'absorber, à l'instar du travail mécanique extérieur, une partie de l'énergie mise
en mouvement par le travail physiologique de l'organe dans lequel ces phénomènes s'accomplissent (1). M. G. Pouchet incline à admettre que la pensée n'est pas une transformation de l'énergie (2). M. Gautier, professeur de chimie à la Faculté de médecine de Paris : a La pensée n'est pas une forme de l'énergie ; c'est la perception des états intérieurs et de leurs relations » (3). Le même auteur a dit encore : « La vie dirige et n'agit point ». (Ce qui veut dire évidemment ne produit point d'énergie). De ces paroles, je rapprocherai les suivantes, également de M. Gautier : « Les êtres vivants dirigent l'énergie et ne la créent point ». '
En regard de pareils témoignages, je dois, par esprit d'impartialité, mettre en contraste l'opinion de M. Richet : « L'intelligence semble être un mécanisme explosif avec conscience et mémoire » {^)'---> à l'explosion près, bien entendu. Le mécanisme y est, mais il opère en vase clos à parois suffisamment résistantes, d'où, probablement, la latence de l'explosion due à l'évolution, par sélection naturelle. L'essentiel, c'est l'énergie, c'est la force vive dégagée par le mécanisme et qui comprend la psychologie tout entière (5).
(1) Le travail musculaire et l'énergie qu'il représente, p. 338.
(2) Revue scientifique, 1887, t. I, p. 170.
(3) Revue scientifique du 11 décembre 1886.
(4) Essai de psychologie générale, p. 173.
(5) Ibid., p. 176.
« L'origine de la force pour les cellules vivantes, qu'il s'agisse de cellules nerveuses ou musculaires, est vraisemblablement d'origine chimique » (i). Puis, la pensée de l'auteur se raffermit et il devient très affirmatif : « Le système nerveux central est un appareil d'énergie latente » (2). « La vie est une fonction chimique et la force dégagée par les êtres vivants est une force d'origine chimique ».
C'est en se plaçant au même point de vue que d'aucuns disent que : « La conscience n'est, en elle-même, absolument rien ». Assertion parallèle à une autre qui refuse à notre élément psychique toute activité propre, toute causalité. « Je ne m'arrêterai pas à cette prétention étonnante de refuser la causalité justement aux phénomènes qui nous procurent cette notion » (3).
Je viens de me livrer à une discussion laborieuse pour essayer de distinguer la matière vivante de celle qui ne l'est point. Pareille recherche est superflue pour Haeckel, qui dit que la vie, au sens large, n'est pas autre chose que la cons-
(1) Ihid., p. 173.
{2)lbid., p. 173.
(3) Revue scienti^jue, 12 sept. 1896. Congrès de psychologie de Munich, discours d'ouverliire de Cari Slumpf.
cience, la sensibilité; d'où il suit que tout est vivant, que les atomes sont vivants parce qu'ils sont conscients. Tous les corps de la nature sont même doués de volonté. Encore du Schopenhauër, encore de la métaphysique tudesque, peu pardonnable chez un naturaliste qui arrive ainsi à tout brouiller et à tout confondre.
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