LA PERSONNALITE
On a distingué jadis une àme intellectuelle d'où j^rocède la personnalité et une àme végétative ou animale (Platon). D'où le double dynamisme de Lordat. Stahl, qui a été le métaphysicien de la médecine, n'admet qu'une âme douée de facultés intellectuelle, sensitive, végétative. C'était d'ailleurs l'opinion d'Aristote. Au point de vue cartésien, une âme supérieure et unique serait servie par le corps, mécanisme perfectionné. Les sensualistes ne virent dans la personne intelligente et morale qu'un simple produit des sensations. La statue de Condillac, diversement impressionnée, et arrivant par la synthèse des sensations à constituer la personne humaine, en tant qu'être intellectuel et moral, n'a pas d'autre sens. Le matérialisme contemporain est du même avis; pour lui, la personne n'est que la collection des sensations, et ce que nous appelons le moi, est le produit d'un jugement illusoire. Quant au mécanicisme, il n'admet partout que des phénomènes moteurs, donc l'idée du moi est pour lui de même nature.
De toutes ces théories on doit exiger une chose : la confirmation ou vérification expérimentale dans
la mesure du possible, Or tous les êtres doués de vie ont un caractère général, celui d'évoluer dans des conditions déterminées, très élémentaires ou très complexes. Ce caractère, on a dû en tenir compte.
Il joue effectivement un rôle de premier ordre dans le mécanicisme qui est la grande théorie des métamorphoses dynamiques, et qui nous montre l'énergie tantôt sous la forme du mouvement de masse et tantôt sous la forme du mouvement moléculaire, qu'il s'agisse de l'état solide, de l'état liquide, de l'état gazeux, états plus ou moins convertibles les uns dans les autres. Mais il est impossible de voir là rien d'analogue au devenir, ou à la puissance du germe (ou faits corrélatifs) (1), lequel possède, nous l'avons vu, la vertu créatrice dans l'évolution, et la propriété destructive dans l'involulion. J'ai dû ici, après d'autres, admettre une propriété directrice, inconsciente, des phénomènes physico-chimiques dont la nature ne nous offre aucun exemple dans la matière brute. Ce n'est pas tout. Par une remarquable concordance il existe chez l'homme une faculté directrice de l'activité intellectuelle et morale qui ne saurait faire doute pour la conscience, autrement dit pour l'observation intérieure qui établit une distinction très nette, à tort ou à raison, entre l'automatisme psychique et cette activité dirigeante.
(1) Généralions scisssipare, gemiuipare.
Je laisse de côté rautomatisme pathologique et aborderai sommairement la question de l'automatisme normal. Celui-ci s'observe dans plusieurs conditions distinctes. Ainsi pendant le sommeil ordinaire il se forme une personnalité différente de celle de l'état de veille, mais encore reconnaissable pour le sujet endormi. L'automatisme se constate aussi, pendant la période préparatoire au sommeil, et pendant celle qui conduit du sommeil à la veille. A ces deux périodes appartiennent les hallucinations hypnagogiques de Maury, mais il en est d'autres où la part de l'élément sensoriel est nul, et qu'il est possible d'observer aux mêmes moments, et même en état de veille complet. J'ai eu, pour mon compte personnel, l'occasion d'étudier, in anima vili, un grand nombre de faits de ce genre. Pour plusieurs d'entre eux, j'ai pu conserver dans ma mémoire les pensées précédant la manifestation automatique. D'autres fois, j'en ai perdu le souvenir, mais elles ont eu, très généralement, ce caractère particulier de n'avoir aucun rapport, aucune liaison intelligible avec les phénomènes d'automatisme. Ces pensées constituaient comme une rêverie que je suivais, que je sentais mienne, à laquelle je m'associais par conséquent, et que venait tout d'un coup interrompre une parole intérieure, semblable à une fusée venant éclater dans la conscience. Cette parole, j'en avais le sentiment très net, n'était point la mienne, et il ne lui manquait, pour être comprise dans le
groupe des hallucinations vulgaires, qu'un élément sensoriel.
Il est donc établi, de par l'observation intérieure, qu'il existe en nous deux activités psychologiques, l'une que nous dirigeons ou laissons errer à l'aventure, avec notre assentiment, l'autre que nous ne dirigeons véritablement point, ce dont nous n'avons pas la conscience, pendant le sommeil; ou que nous ne dirigeons pas davantage, mais avec pleine conscience, soit avant, soit après le sommeil, soit même dans l'état de veille complet (1). Ceci posé, j'ajoute qu'il n'y a aucune évidence, soit intuitive, soit démonstrative, qui soit supérieure à celle que nous donne subjectivement le sentiment de cette direction que nous possédons vis-à-vis de notre activité personnelle intérieure. Et la différence que nous faisons entre la part du moi, ou pouvoir directeur, et celle de l'automatisme psychique ne saurait avoir d'autre raison d'être que la confirmation empirique du fait lui-même, c'est-à-dire de la faculté de direction qui nous est propre.
Prenons un autre fait psychologique, celui de l'identité personnelle. En thèse générale, on peut l'interpréter par la permanence du système ner-
(1) J'ai abordé à deux reprises cette question. La première fois dans une Etude psycho-physiologique sur le sommeil, 1879; la seconde dans un travail déjà cité : De l Automatisme psychologique,
veux central et l'action de la mémoire. La permanence n'est qu'apparente, puisque nos tissus sont le siège d'un travail continu d'assimilation et de dessassimilation, mais les changements matériels tels que clichés ou vibrations des cellules cérébrales, changements qui constituent la mémoire, pense-t on, pourraient être indéfiniment reproduits dans les éléments rénovés. Quant aux vibrations, on les compare à des énergies devenues de simples virtualités, état d'où elles peuvent sortir à l'occasion. Elles seraient donc emmagasinées dans la matière nerveuse, comme la chaleur et la lumière le sont dans la houille, d'où elles se dégagent dans la combustion.
Si nombreuses que soient les cellules cérébrales, on pourrait craindre qu'elles ne fussent insuffisantes à enregistrer et à conserver toutes les impressions nerveuses. On a pensé, en effet (M. Delbœuf), que : « Chaque impression laisse une trace ineffaçable. En effleurant la surface d'une eau tranquille, avec une plume, ce liquide ne reprendra plus la forme qu'il avait auparavant. Il pourra de nouveau présenter une surface tranquille, mais les molécules auront changé de place et un œil suffisamment exercé y découvrirait certainement le passage d'une plume ». il faudrait donc que les impressions se localisassent dans certains groupes cellulaires et n'y fussent point troublées par de nouvelles impressions qui viendraient jouer le rôle de la plume susdite. Mais y
a-t-il vraiment assez de cellules pour que la supposition que je viens de faire fut admissible? L'état statique ou anatomique cellulaire étant considéré comme insuffisant, M. llibot est d'avis qu'à côté de la modification des éléments nerveux impressionnés, il faut placer les associations dynamiques de ces éléments entre eux. « On peut comparer la cellule modifiée à une lettre de l'alphabet; cette lettre, tout en restant la même, a concouru à former des millions de mots des langues vivantes ou mortes. Par des groupements les combinaisons les plus nombreuses et les plus complexes peuvent naître d'un petit nombre d'éléments; ces groupements ne sont que la formation, entre ces éléments, d'associations déterminées par chaque élément particulier, associations qui, par la répétition, deviennent aussi stables que les connexions anatomiques primitives.
L'état statique ne suffisant point, on invoque un état dynamique et on compare aux lettres de l'alphabet une cellule modifiée qui exprime évidemment une condition statique. Ces lettres, on les groupe et on en fait un mot. Mais après avoir détruit le mot par la dissociation des éléments, comment serait-il possible qu'un groupement dynamique persistât? Il n'en reste absolument rien. Ce qui persiste, c'est l'élément statique, la lettre qui va entrer dans des groupements nouveaux, mais l'ancien mot s'est évanoui et il en est de môme de l'idée dont il était le siège. — Comment admettre
le contraire? Ces groupements ne peuvent être que des associations de vibrations, puisque c'est de la sorte qu'on prétend expliquer la mémoire. Or, quand il survient des vibrations nouvelles, le groupement ancien, et par cela même l'impression, l'image, l'idée, le dynamisme disparaît pour céder la place à un groupement nouveau. Auraiton oublié, par hasard, la plume de M. Delbœuf? D'où il résulte que, mécaniquement parlant, la mémoire n'est pas possible avec un équilibre aussi instable que celui du cerveau, car « la structure du système nerveux varie à chaque instant de la vie » (1). On ne saurait donc la faire procéder de la persistance des vibrations initiales, comme le pense M. Ribot. Quant à M. Taine, son opinion paraît, tout d'abord, ne différer que pour la forme de celle que je viens de citer. Il admet en effet que : « La renaissance spontanée de l'image est sa propriété fondamentale (2), et que l'on est forcé d'accorder à toute sensation, si rapide, si peu importante, si effacée qu'elle soit, une aptitude indéfinie à renaître... comme une vibration de l'Ether qui, partie du soleil, se transmet à travers des millions de lieues jusqu'à nos appareils d'optique » (3). Il compare encore la mémoire humaine à un bassin où se déversent divers ruisseaux d'eau tiède, de
(1) Le Dantec, Théorie nouvelle de la vie, p. 312.
(2) Op, cit., p. 130.
(3) Ibid., p. 134.
là des couches successives et mobiles par le fait de la différence de température, ou de conditions accidentelles portant tout d'un coup les couches profondes à la superficie (1). C'est toujours la même idée du mouvement comme raison d'être de la mémoire. Cependant on pourrait voir une sorte de correctif dans cette pensée que : « la plupart de nos sensations ne subsistent point en nous à l'état d'images expresses, mais à l'état de tendances sourdes (2). Une tendance est-elle un phénomène moteur ? Voici la réponse : « On comprend en quoi consiste le souvenir, surtout le souvenir qui semble avoir péri et qui ressuscite tout d'un coup, précis et complet, après dix ou vingt ans d'intervalle. Pendant ce long intervalle la danse des cellules qui le constitue ne s'est point répétée incessamment; au contraire, après quelques minutes ou quelques heures elle a reculé graduellement jusque dans des groupes éloignés où elle a fini par s'amortir, il n'est resté d'elle qu'un cliché, c'est-à-dire une modification de structure dans un groupe lointain de cellules et de fibres, une
prédisposition à vibrer dans Ce groupe pourra
demeurer très longtemps inactif, pendant des années, aucun des courants cérébraux ne l'atteindra; il faudra un accident pour qu'une de ses cellules entre en danse... » (3). Ainsi la tendance
(1) Ibid., p. 151.
(2) Ibid., p. 150.
{3)Jbid., p. 313-314.
sourde n'est pas un mouvement, mais un cliché, état statique non douteux. Le nombre des cellules pourrait bien ne pas être suffisant pour la quantité de souvenirs que nous possédons, à moins que nos cellules ne possèdent une propriété de superposition indéfinie des images, celles-ci conservant leur netteté, fait qui n'existe point, à ma connaissance, dans de pareilles conditions pour les clichés de photographie. Enfin le groupe inactif, où l'image demeure gravée, est contradictoire à la persistance indéfinie des vibrations initiales, comme le veut certaine théorie généralement admise, et en particulier par M. Ribot.
11 me paraît d'ailleurs que, dans l'ordre pathologique, il se produit certains faits peu conciliables avec cette persistance indéfinie des vibrations. Dans les cas de double conscience, si bien étudiés par mon collègue M, Azam, la mémoire est complète dans l'état second et imparfaite dans l'état dit normal. Quand la mémoire manque en partie, les vibrations disparaissent-elles? Quand elle se reproduit intégralement, au moment de la crise, renaissent-elles spontanément, suivant l'expression de M. Taine? On nous dit, cependant, que toute spontanéité organique est impossible.
La permanence apparente du système nerveux central ne saurait suffire à constituer l'identité personnelle, qu'on se place au point de vue de la théorie des vibrations, ou de celle du cliché. La mémoire est absolument indispensable, et elle se
refuse et à l'une et à l'autre des explications mécaniques, lesquelles épuisent vraiment le sujet, car il ne peut y avoir ou que persistance du mouvement, ou empreinte laissée par lui. Donc, point de mémoire avec le mécanicisme, point d'identité personnelle, même à titre d'illusion de la conscience.
Ainsi nous arrivons à conclure que, chez l'animal supérieur, chez l'homme, il y a deux nouveaux groupes de faits qui ne dépendent point de l'énergie, tout en étant étroitement associés avec elle : 1° La faculté directrice de l'activité intellectuelle et morale; 2" La mémoire, qui est la condition sine quâ non du sentiment de l'identité personnelle.
A ces deux derniers groupes de faits se rattachent ce qu'on appelle, généralement, la personnalité, le moi. L'unité de celui-ci, sa permanence indéfectible, sont les caractères que lui assignent généralement la philosophie spiritualiste, mais elle éprouve, actuellement, une véritable difficulté à maintenir ses assertions en présence des données pathologiques, particulièrement celles qui sont en rapport avec l'hypnotisme. Dans son très remarquable ouvrage sur \ Automatisme psychologique, M. le D*" Pierre Janet constate que l'unité du moi ne tenant plus debout, c'est ailleurs qu'il faut chercher l'unité de l'être humain.
Le moi est l'expression la plus haute, mais variable par nature, de l'individualité que nous sommes. En effet, le moi de la veille n'est point celui
du sommeil, n'est point celui de certains états pathologiques. 11 y a sans doute un fonds commun susceptible de s'éclipser, plus ou moins, et ensuite de se rétablir plus ou moins complètement. Quand il s'évanouit partiellement, quand il se modifie, et parfois d'une manière profonde, c'est par le fait de circonstances organiques ou psychiques, intervenant à titre inhibitoire ou dynamogénique, de manière à rompre l'équilibre normal. Tant et si bien que nous pouvons ne plus nous reconnaître nous-mêmes. La physionomie du moi est susceptible d'expressions multiples, pouvant représenter des personnages fort divers. Donc il y a défaut d'unité empirique, de même que cette unité manquerait dans le cas d'un acteur qui aurait des rôles différents à jouer. Le mot de personne, d'ailleurs, veut dire masque; eh bien! le moi a des masques de rechange, même à l'état normal, preuve en soient la veille et le sommeil. Il est par nature variété et non unité, Tel est le fait que la pathologie peut exagérer singulièrement.
Il y a donc une personnalité normale et des personnalités pathologiques. Je n'ai en vue que la personnalité normale.
L'unité dans le moi, est évidemment relative. Il a commencé par l'inconscience pour arriver à la conscience, tout en conservant une part plus ou moins considérable d'inconscience que la pathologie met parfois dans un singulier relief. Phcno-
mènes d'inhibition, de dynamogénie, comme je viens de le dire, sont susceptibles de le transfigurer; et cela parfois d'une façon qui paraît définitive. Néanmoins je ne puis y voir seulement une synthèse momentanée d'éléments psychologiques, car après avoir disparu le moi ancien peut se reconstituer, ce qui prouve que l'agrégation primitive avait persisté d'une manière latente. Nous ne pouvons pas y voir non plus le produit d'un jugement illusoire, parce que nous avons le sentiment très net de deux choses : d'une part de notre activité intellectuelle, sensations, idées, raisonnements; et, d'autre part, du pouvoir tout aussi certain que nous avons de diriger cette activité intellectuelle dans un sens déterminé. C'est ce pouvoir qui est pour nous éminemment, mais non exclusivement notre moi. Il y a ici non un jugement médiat ou immédiat, mais un simple fait de conscience, c'est-à-dire un sentiment. Je ne puis accepter non plus comme suffisante la définition de M. Ribot : « L'unité du moi est la cohésion pendant un temps donné d'un certain nombre d'états de conscience clairs, accompagnés d'autres moins clairs, et d'une foule d'états physiologiques qui, sans être accompagnés de conscience comme leurs congénères, agissent autant qu'eux. Unité veut dire coordination ». Je ne puis accepter cette définition parce qu'il me paraît lui manquer quelque chose qui fait le lien, assure l'unité; quelque chose qui groupe dans une synthèse générale les syn-
thèses secondaires. En effet, il y a une raison cachée à la coordination des phénomènes, des groupements individuels qui, loin de constituer une simple addition, forment un véritable tout, harmoniquement lié dans ses diverses parties : consensus unus. Un général est le moi de son armée, il en est le principe de coordination et de direction. Il n'est point lui-même la résultante de son armée.
D'où vient le moi? d'un certain non-moi. Le conscient sort de l'inconscient qui en est évidemment la source comme de tous les autres faits biologiques. Et l'inconscient original qu'est-ce autre chose que le germe qui est le foyer central d'où s'irradient la vie et la pensée, parce qu'il en est le principe? Le germe est, de plus, l'individualité essentielle dont le moi sera un jour l'efflorescence la plus éminente. La personnalité a donc son point de départ dans l'individualité, dans le germe qui, lui, est l'unité et la cause qui coordonne entre eux les divers phénomènes propres au corps vivant. C'est donc l'unité qui fait la coordination, et non pas la coordination qui fait l'unité.
De ce qui précède, il résulte que l'unité de l'être humain réside, non dans le moi phénoménal qui en est une expression limitée et variable, mais dans la véritable raison d'être de l'individualité, c'est-à-dire dans le germe lui-même.