‹ La question ouvrière au xixe siècleChapitre 2 sur 14 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dans un discours qui date de quelques années et qui eut un grand retentissement en Europe, Tun des honames d'État les plus illustres de notre temps, M. Gladstone, a osé dire que le dix-neuvième siècle serait appelé par l'histoire « le siècle des ouvriers. » Il y a dans cette parole une part notable d'exagération oratoire : entendue à la lettre, elle serait non moins injusjte qu'inexacte ; mais elle exprime, sous une image un peu forcée, la place importante et presque prépondérante

que les questions do travail et de salaire ont prise

dans les préoccupationsdela société contemporaine. Les populations ouvrières ne jouent pas encore dans notre civilisation le principal rôle, et peutêtre ne le joueront-elles jamais ; toutefois leurs intérêts, leurs doctrines, leurs aspirations, ont acquis, au point de vue de la paix et de la liberté sociale, une influence qui grandit chaque jour. La révolution mémorable qui ferma le siècle dernier avait eu la. prétention de détruire toutes les distinctions de classes et de ne plus laisser subsister aucune barrière entre les différentes parties d'un môme peuple. Cependant, comme si les efforts magnanimes de nos aïeux s'étaient trouvés illusoires, les fractions de la société qui vivent principalement du travail manuel affirment qu'elles sont iniquement exploitées par les autres catégories de citoyens, et, sous le prétexte de rétablir ou plutôt de créer la justice dans les relations sociales, elles annoncent l'intention de refondre non-seulement les institutions, mais encore les mœurs et les idées, en un mot la civilisation tout entière. Cet esprit d'hostilité radicale contre l'ordre existant a deux modes de manifestations : d'un côté, dans le domaine théorique, les discussions journalières, les programmes et les systèmes qui remplissent les réunions

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publiques et les organes de la presse avancée; de l'autre, dans le domaine des faits, ces crises si nombreuses qui font irruption tour à tour dans nos divers centres manufacturiers et qui, en suspendant le travail, troublent le cours naturel de la production, et arrêtent la marche progressive de nos industries.

En présence de ces idées subversives et de ces fréquents désordres matériels, les esprits les plus fermes se trouvent déconcertés, et se prennent à douter parfois de Tefficacité des principes de liberté par lesquels ils croyaient assurer le développement régulier et pacifique de la civilisation. Des catastrophes comme celles de Seraing, de la Ricamarie et d'Aubin, des coalitions grosses de périls comme celles de Bâle, de Genève et du Creuzot, des tentatives ouvertement criminelles comme celles qui avaient ensanglanté Sheffield il y a quelques années, et qui viennent de se renouveler ces jours derniers à Thorncliffe, tout cet enchaînement de faits déplorables jette l'alarme parmi les populations paisibles et laborieuses, dont ils compromettent le repos et entravent l'essor. Le moindre mal produit par ces crises successives et rapprochées n'est pas cette frayeur extrême qui envahit peu à peu le parti conserva-

leur, et qui pourrait le jeter à la longue dans la voie des mesures de compression.

Quelles sont les causes de cet état maladif où semblent se Irouver les populations ouvrières de plusieurs de nos grands centres industriels? quels sont dans l'histoire, et spécialement dans la première partie de ce siècle, les antécédents de ces idées de violence et de guerre qui se manifestent dans les réunions ouvrières et dans les grèves ? comment la constitution de notre industrie se trouve- t-elle affectée par ces discordes intestines? quelle est la position respective des entrepreneurs et des ouvriers dans ces regrettables luttes? Telles sont les graves questions que nous nous proposons d'examiner, questions traitées bien des fois au point de vue scientifique et général , mais qui ont été rarement abordées sur le terrain des faits cctuels et de la situation présente. En remontant ainsi à l'origine du mal, en suivant notre organisation industrielle dans les modifications qu'elle a éprouvées depuis cinquante ans, nous comprendrons mieux le caractère delà crise contemporaine^ nous serons moins prompts à nous en exagérer les dangers , nous aurons plus de facilité à discerner les remèdes efficaces des remèdes chimériques.

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C'est une illusion naturelle à tous les siècles et à tous les peuples de considérer comme nouvelles des maladies ou des souffrances sociales dont Teiistence est ancienne, et qui tiennent à l'essence même du genre humain. « Nous sommes très-sensibles aux piqûres que nous éprouvons, a dit Rossi, et nous oublions les blessures désormais cicatrisées de nos ancêtres. » C'est ainsi que beaucoup d'esprits judicieux regardent le socialisme comme une aberration propre à notre temps. D'autres, plus instruits des faits de l'histoire, constatent dans les sociétés grecque et romaine les premiers symptômes de ce fléau dangereux, devenu endémique parmi nous; mais cette vue même est bornée^ et une connaissance plus exacte des nations qui peuplent l'univers nous apprend que le socialisme est un fait beaucoup plus général et plus permanent que l'on n'est porté d'ordinaire à le croire. Si l'on entend par ce mot non pas une doctrine nettement formulée ou un système précis d'organisation sociale, mais bien un sentiment âpre et haineux des misères

de la civilisation, un violent esprit de révolte

contre l'inégalité naturelle des conditions et des existences, un effort collectif pour reconstituer la société sur des bases artificielles, il est incontestable que le socialisme a existé dans tous les âges et sous tous les climats. C'est une erreur et en môme temps une injustice d'en faire le partage exclusif des populations qui ont une industrie manufacturière très-développée, ou des nations qui occupent les contrées occidentales de l'Europe, ou bien encore des peuples qui ont puisé leur culture à la double source de l'enseignement classique et de l'enseignement chrétien. Comme il arrive toujours en pareil cas, cette erreur théorique sur l'origine réelle et l'extension du socialisme entraîne des conséquences graves dans la pratique, soit qu'elle produise un découragement exagéré dans certains esprits, soit qu'au contraire elle incline à l'illusion que ce péril est passager et pourra être écarté facilement.

Il serait long et superflu de rechercher dans les civilisations antiques les traces du socialisme ; elles y sont trop apparentes pour échapper à l'attention de tout homme qui a étudié l'antiquité. Chez les Hébreux, le partage des terres à des intervalles périodiques, — chez les Romains, les perpétuelles discussions sur les lois agraires, les

incessantes abolitions et réductions des dettes, mille autres faits de Tenfance agitée de ces sociétés portent l'empreinte évidente de Tesprit de jalousie et de haine qui animait les classes inférieures contre les classes plus fortunées. Ce qui est moins connu et mérite d'être signalé, c'est que ces aspirations égalitaires, ces projets chimériques de reconstitution de l'édifice social, se sont rencontrés de tout temps et se rencontrent encore, sous une apparence et des formules bien connues de chacun de nous, dans les civilisations de l'extrême Orient, qui semblent n'avoir de commun avec les peuples occidentaux que le fond immuable de la nature humaine.

La Chine a été tout autant que l'Europe troublée par ces mouvements intérieurs. Dès le ii® siècle de notre ère, à la fin de la dynastie des Han, une conspiration dangereuse, qui provenait d'un mouvement non pas politique, mais social, mit en péril Tordre public. Au xi* siècle, sous les Song, un grand réformateur, Onang-ngan-ché, essaya d'appUquer un système où la propriété collective du sol aurait appartenu à l'État, qui aurait distribué les semences, réparti les différentes cultures, fixé les tarifs et les salaires et supprimé, si c'eût été possible, la misère et le prolétariat. Ces

doctrines, réprimées parla force dans leurs manifestations extérieures, se sont réfugiées aujourd'hui dans les sociétés secrètes. M. L.-M. de Camé, dans le récit de son expédition du Mékong, nous a fait la peinture d'une de ces sectes qui semblent dévouées à la propagande des idées socialistes, la secte des pé-lien-kiao ou nénufars blancs '. L'existence et Tiiitensité du socialisme dans ces civilisations de l'Orient, d'ailleurs si riches, si laborieuses, si prospères et, sous beaucoup de rapports, si avancées, nous sont attestées par des documents nombreux et d'une grande portée. Il y a dix ans, la frégate autrichienne la Novara^ portant à son bord des savants, parmi lesquels des économistes et des statisticiens, fit un grand voyage de circumnavigation, et toucha à toutes les principales stations commerciales du monde, recueillant partout les renseignements les plus authentiques et les plus circonstanciés sur la situation intérieure des pays qu'elle abordait. M. de Scherzer, qui faisait partie de cette expédition, et qui en a raconté les péripéties et les résultats dans plusieurs intéressants ouvrages ^ a con-

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