Corbon, le Secret du peuple de Paris ^ p
mation d'une société plus parfaite où les principes de rÉvangile seraient appliqués selon la lettre et l'esprit^ C'est ce qu'on appelait le millenium. Cette molle idée du paradis sur terre revit aujourd'litti pour nos classes laborieuses ; mais le peuple ne peut concevoir qn idéal social sans user de toutes ses forces pour l'atteindre et en faire une réalité. Les rêveries se changent bientôt en tentatives.
Quelles puissantes racines ces aspirations ont poussées dans les imaginations et dans les cœurs, bien des passages extraits de nos poètes nous le disent mieux que toutes les dissertations philosophiques. « peuples des siècles futurs, s'écrie Alfred de "Musset dans la Confession d'un enfant du siècle, 6 peuples des siècles futurs, lorsque, par une chaude journée d'été, vous serez courbés sur vos charrues dans les vertes campagnes de la patrie, lorsque, essuyant sur vos fronts tranquilles le saint baptême de la sueur, vous promènerez vos regards sur votre horizon immense, où il ny aura pas un épi plus haut que Vautre dans la moiss(Tn humaine d'hommes libres^ quandvous remercierez Dieu d'être nés pour cette récolte, pensez à nous qui ne serons plus... » Il ne faudrait pas feuilleter longtemps les œuvres d'Henri Heine pour y dé-"
couvrir nombre de passages empreints du môme esprit et de la même inspiration.
Ce caractère, pour ainsidire religieux des croyances socialistes, se manifeste de la manière la plus évidente dans certaines réunions ouvrières. Tous ceux qui ont souvent assisté, non aux discussions de la Redoute et du Pré-aux-Clercs, où la petite bourgeoisie dominait, mais aux séances de Belleville, et qui y sont entrés avec un esprit d'observation sérieuse, ont été vivement affectés par la composition et le recueillement de l'auditoire. Trois mille personnes, parmi lesquelles beaucoup de femmes avec de tout jeunes enfants sur les bras, cette foule réunie dans un même sentiment de fraternité et d'espérances, ce calme plein de sérénité, tout cet aspect extérieur démontre combien le socialisme s'est emparé des imaginations et des cœurs parmi les classes laborieuses. Ce n'est pas là un club, ce n'est pas une salle de conférences ou de discussions ; c'est presque un temple où se fonde une église nouvelle, où se prêche une révélation, où s'annonce une rédemption terrestre.
Dès les premiers jours de notre grande révolution, le socialisme fit son entrée sur la scène. Dès lors aussi il se mit à accumuler contre la société
nouvelle des griefs et des ressentiments qui, longtemps contenus, finirent par faire explosion. Notre grande reforme de la fin du dix -huitième siècle fut, à son origine, l'œuvre de la seule bourgeoisie. Dans les assemblées primaires réunies pour la convocation des états généraux, les ouvriers, les simples artisans, ne trouvèrent aucune place. Les gradués, les titulaires de lettres de maîtrise, les contribuables payant un certain cens, purent seuls faire entendre leurs vœux. Les rancunes populaires ne tardèrent pas à se manifester. « Pourquoi, dit un pamphlétaire parisien, faut-il que 1 30,000 individus utiles à leurs concitoyens soient repoussés de leurs bras? Pourquoi nous oublier, nous, pauvres artisans, sans lesquels nos frères éprouveraient des besoins que nos corps infatigables satisfont et préviennent chaque jour? » Un autre rédige, — le mot est significatif et il est resté en faveur chez les ouvriers, — le Cahier du quatrième ordre. Un document plus lugubre et plus sinistre, ce sont les Quatre cris d'un patriote; là se manifeste pour la première fois, croyons-nous, mais avec une sauvage énergie, ce dédain des institutions Ubérales et du régime parlementaire qui est devenu un des articles du code socialiste moderne. «Que servira une constitu-
18 LA QUESTION OUVRIERE AU XIXo SIECLE.'
tien sage à un peuple de squelettes qu'aura déchaînés la faim? Il faut vite ouvrir les ateliers, fixer une paye aux ouvriers, forcer le riche à employer les bras de ses concitoyens que son luxe dévore, nourrir le peuple, garantir les propriétaires de l'insurrection terrible et peu éloignée de 20 millions d'indigents sans propriété. » Plus explicite encore est le Cahier des pauvres^ où sont exprimées en termes précis les principales exigences populaires : « 1° que les salaires ne soient plus aussi froidement calculés d'après les maximes meurtrières d'un luxe effréné ou d'une cupidité insatiable ; 2° que la conservation de l'homme laborieux et utile ne soit pas pour la constitution un objet moins sacré que la propriété du riche ; 3° qu'aucun homme laborieux ne puisse être incertain de son existence dans toute l'étendue de l'empire. »
C'est en Tannée 1789, alors que notre révolution était encore immaculée, que se manifestaient avec cette netteté les vœux ou les commandements populaires ; mais les temps n'étaient pas venus où ces voix isolées pourraient trouver un immense écho. Il en est résulté une impression qui est encore profondément gravée dans l'esprit de nos populations ouvrières, c'est que notre grande ré-
volution avait été faite sans elles et presque contre elles. Aussi reprennent-elles avec prédilection les formules les plus célèbres de ces temps héroïques pour en revendiquer une application radicale à leur profit exclusif. Elles réclament Favénement et la prédominance du quatrième état^ et, transformant le mot de Sieyès, un orateur des derniers congrès ouvriers s'écriait : a Qu'est-ce que le travailleur? Rien. Que doit-il être? Tout. »
Ces idées et ces tendances devaient fermenter pendant un demi-siècle avant de trouver un milieu propice pour faire explosion au grand jour. Pendant les vingt-cinq années de la première république et de l'empire, les esprits étaient trop passionnes par cette grande épopée guerrière, à laquelle s'attachait l'âme entière de la France, pour que les intérêts et les jalousies de classes pussent exciter Tattention publique. Dans les trente années de régime constitutionnel qui suivirent, l'état de l'industrie et les traditions encore subsistantes parmi les populations ouvrières ne permettaient pas, ainsi que nous allons en donner la preuve, que le socialisme pût se constituer à l'état de puissance redoutable. Ce furent alors les classes moyennes et bourgeoises qui se chargèrent de la propagation des idées subversives, et
qui eurent le privilège d'émettre tous ces systèmes de palingénésie morale, créations éphémères d'une imagination généreuse, mais maladive. La littérature, la science, l'éloquence même de ce temps, sont saturées de tendances socialistes, qui parfois s'accusent de propos délibéré, parfois existent à l'état inconscient. La plupart des publicistes qui, à cette époque, se sont occupés des questions ou* vrières se sont laissé entraîner à des projets autoritaires ou à des plans de constitution artificielle de l'industrie. Sans {Parler des réformateurs et des faiseurs de systèmes, les écrivains conservateurs, Sismondi, MM. de Villeneuve-Bargemont et de Lafarelle, versèrent souvent dans cette ornière, et Ton put entendre un savant illustre, revêtu de fonctions officielles, déclarer à la Chambre «qu'il y avait nécessité d'organiser le travail K »
C'est seulement de notre temps que toutes ces semences ont commencé à lever. Grâce à des conditions extérieures plus favorables, à une atmosphère ambiante plus propice, après avoir germé péniblement durant de longues années, elles se dressent et se propagent avec une force qui
1. Discours d'Aragoen mai 1840 ; voyez le Moniteur de 1840, p. 1080 et 1081.
menace de tout étouffer. La situation des classes ouvrières et la constitution de Tindustrie se sont modifiées dans un sens qui facilite notablement les progrès du socialisme. L'importance de ces transformations n'a pas été suffisamment étudiée ; il est nécessaire de la mettre en lumière.
Nos populations ouvrières, pendant la première partie de ce siècle,. étaient loin de présenter une masse homogène empreinte de sentiments de fraternité. Elles étaient encore divisées eu un grand nombre de petites sociétés rivales que pénétrait l'esprit de coterie et de jalousie mutuelle- La révolution avait supprimé les corporations, mais elle avait laissé subsister le compagnonnage, c'est-à-dire que les maîtres n'étaient plus groupés ni solidaires, tandis que les ouvriers restaient constitués en différents corps. Quelques-uns des cahiers de 1789 avaient émis le vœu « que les assemblées illicites des compagnons et les assemblées connues sous le nom de devoirs et de gavots fussent défendues, que les règlements faits sur cet objet pour Paris fussent étendus à tout le royaume. » Ce vœu provenait des patrons; les ouvriers restaient fidèles à leur compagnonnage. Il y avait les compagnons du devoir, les compagnons de liberté et beaucoup d'autres encore ;
22 LA QUESTION OUVRIERE AU XlXe SIECLE.
enfin au-dessous des compagnons il y avait les aspirants. Toutes ces catégories d'ouvriers se montraient fières à l'endroit les unes des autres et pleines de dédain pour les degrés inférieurs. L'esprit d'exclusion régnait dans toute sa force et ne s'éteignit guère qu'en 1848.
Les rixes étaient fréquentes et graves entre ces coteries jalouses et rivales. En 1816, il y eut [M'es de Lunel, entre les tailleurs de pierre de deux confréries, une rixe dans laquelle plusieurs hommes furent tués; en 1823, les aspirants menuisiers se soulevèrent contre les compagnons ; une nouvelle révolte du même genre se produisit en 1830. En 1823, il y avait à Nantes entre gavots et forgerons un combat qui entraîna mort d'homme. La même année, un événement analogue, avec des suites encore plus graves, se passait à Bordeaux. En 1827, à Blois, les drilles attaquaient les gavots^ et plusieurs restaient sur le terrain. Les mœurs et les chants populaires* étaient d'une révoltante sauvagerie. Ces dissensions intestines durèrent jusqu'à la fin du règne de Louis-Phihppe. A Lyon, un charpentier du père Soubise tue un tanneur de maître Jacques, et par représailles un forgeron de maître Jacques tue un charron. En 1842, deux corps de charpentiers au
nombre de plusieurs centaines d'hommes, sont aux prises à Maisons4iafitte, et Fintervention de la troupe est nécessaire pour les réparer. Dans le même temps, des luttes analogues entre compa- ' gnons de différentes confréries ensanglantent les villes de Sens et d'Auxerre. Les compagnons des divers métiers refusent de reconnaître les boulangers pour frères, parce qu'ils ne se servent ni de l'éqiKrrenidu compas. Les boulangers de Nantes, voulant en 1845 célébrer la Saint- Honoré, se parent de cannes et de rubans, les insignes du compagnonnage ; mais ils sont violemment attaqués par les autres ouvriers, qui les considèrent comme des intrus. Le maire est obligé d'appeler un renfort de troupes pour rétablir l'ordre *. En 1848, on voyait les ouvriers de Montmartre demander au gouvernement provisoire qu'il fût interdit aux ouvriers de Paris de venir dans leur commune leur faire concurrence; les membres des trades unions anglaises émirent aussi la prétention d'exclure les produits et les ouvriers des districts voisins.
1, Voyez sur ces querelles entre confréries différenles : M. Levassenr, /fii/oire des classes ouvrières depuis 1780, t. 1er, p. 483-85, et t. II, p. 160-63.— Sur rorganisation intérieure du compagnonnage, voyez M. Le Play, ks Ouvriers des deux mondes, t. I<^, p. 54 et sur?. j
Ainsi les populations ouvrières des villes manquaient alors presque complètement d'homogé^ néité, il n'y avait pas entre elles de communauté de sentiments ou d'aspirations; la solidarité, dont on parlé tant de nos jours, n'avait pas encore réuni dans un faisceau commun ces masses populaires. C'est assez dire que le socialisme avait peu de prise sur elles ; elles n'étaient pas fondues en un seul bloc formé de molécules fortement liées les unes aux autres. 11 était réservé à la révolution de 1848 de dissoudre définitivement tous ces petits groupes, pour constituer la grande famille ouvrière dont l'union seule fait la puissance.
Avant 1848, l'industrie manufacturière était peu développée ; il y avait de grands industriels, mais il n'y avait guère de grandes usines. Les industries des tissus, sauf pour la filature, étaient sous le régime du travail à domicile. Le dévidage, le bobinage, le tissage, le peignage, la bonneterie, se pratiquaient presque exclusivement dans l'atelier domestique. L'ancien régime nous avait légué un type de grande manufacture dans la fabrique de draps des van Robais à Abbeville* Elle occupait 1,692 ouvriers, et avait des ateliers particuliers pour la charronnerie, la coutellerie,
le lavage, Tourdissage, le tissage et la teinture. Il avait fallu deux siècles pour que ce modèle de vaste établissement se répandît en France et fût dépassé dans ses proportions. Jusqu'à un temps très-rapproché de nous, la population ouvrière occupée dans l'atelier commun était relativement peu nombreuse ; les familles des tisserands, dispersées dans les villages ou les faubourgs des villes, n'ayant entre elles aucun rapport, ne pouvaient s'entendre St se concerter.
Ces ouvriers isolés n'avaient que de rares relations avec le patron; c'était généralement avec des commis ou facteurs qu'ils traitaient pour recevoir la matière première et rendre l'ouvrage terminé. Cette organisation donnait lieu aux abus les plus graves ; mais ces abus étaient latents . L'ouvrier était souvent indignement exploité par les petits fabricants ou par les intermédiaires et commis. Dans le tissage, l'on augmentait indéfiniment la longueur des chaînes que l'on remettait au tisserand des campagnes, et on le payait comme si la chaîne avait eu la longueur invariable indiquée par un ancien usage, tombé en oubli depuis longtemps. Les choses allaient de même pour le bobinage : les poignées de fil que l'on confiait aux bobineuses, et qui autrefois se
composaient d'une quantité fixe de matière, avaient été peu à peu démesurément grossies sans que la rémunération fût augmentée ^
Ces abus, trop réels et trop bien constatés, amenèrent la loi de 1850 sur le tissage et le bobinage. L'ouvrier était encore pour les malfaçons à la merci des commis et des intermédiaires, et il avait à supporter bien des humiliations et des préjudice» souvent peu mérités. Il en était résulté dans ces populations ouvrières disséminées une accumulation de rancunes et de haines qui couvait dans la solitude et le silence des chaumières.
Aujourd'hui, sur tous les points de la France, la constitution de l'industrie est presque complètement changée. Le tissage du coton, puis celui du lin et de la laine, plus récemment celui de la soie, se sont transportés dans les manufactures ; les opérations du dévidage et du bobinagô s'exécutent aussi dans l'atelier commun par des procédés automatiques; les peigneuses mécaniques Heillmann et Hubner ont encore contribué à multiplier et à agrandir les usines ; les nikétier» circulaires mécaniques pour la bonneterie ont compromis et réduit dans cette branche le tra-