‹ La question ouvrière au xixe siècleChapitre 5 sur 14 · Voyez M. Audiganne, les Ouvriers en famille f · texte numérisé non relu

Voyez M. Audiganne, les Ouvriers en famille f

vail domestique. Ainsi la grande industrie, depuis vingt ans surtout, n'a cessé d'aspirer dans le sein de la manufacture tous ces travailleurs disséminés naguère dans les campagnes ou les faubourgs des villes. Ils ont apporté pour la plupart des ressentiments et des rancunes qu'a bientôt rendus dangereux la conscience de leur nombre et de leur force.

Les métiers des villes n'ont pas tardé aussi à être atteints dans leur organisation primitive et à subir la contagion de la grande industrie et de la mécanique. Les cordonniers, les tailleurs, les selliers, les chapeliers, bien d'autres ouvriers façonniers ou petits patrons, ont vu se modifier leur existenoe et leur situation. C'est immédiatement après la révolution de 1830 que l'industrie des vêtemens confectionnés fit à Paris son apparition pour prendre bientôt d'énormes proportions. Chose curieuse et digne de remarque, c'est à une coalition de tailleurs qu'est dû cet essor de la confection. Une multitude de petits entrepreneurs en chambre furent sacrifiés par cette transformation importante; du rang de travailleurs indépendants, ils tombèrent au rang de salariés. Bientôt la découverte de la machine à coudre vint accélérer jce mouvement de

concentratioo, et Ton \it se fonder d'immenses ateliers, comme ceux de la maison Godillot, rue Rochechouart, où des machines, marchant à la vapeur et desservies par plusieurs milliers de bras, coupent et cousent les vêtemens, les harnais et les objets d'équipement.

Quelques années plus tard, la mécanique s'appropriait la chaussure par l'invention des semelles rivées ou vissées; c'est en 1844, à Liancourt, que fut fondée la première manufacture de chaussures, et le système est allé se perfectionnant chaque jour et créant des ateliers de plus en plus vastes. Les articles de Paris n'ont pas complètement échappé à cette transformation; il a surgi des usines importantes pour la reliure, pour la fabrication des portefeuilles, des porte-monnaie et de mille autres objets. Le petit commerce aussi, pour les étoifes, la mercerie, la quincaillerie, etc., a été mis en péril par la création des ces magasins immenses qui entassent dans leur sein les produits les plus variés et détruisent autour d'eux la concurrence modeste du commerce inférieur. Ainsi l'ou* vrier façonnier, le petit patron, le petit commerçant, sont presque menacés de disparaître; leur nombre, du. moins, devient de plus en plus

rare, et leur situation de plus en plus mauvaise.

Le public a sans cesse sous les yeux ces transformations radicales, et il en profite ; mais il ne réfléchit guère aux conséquences sociales et politiques qu'elles doivent infailliblement amener. Autrefois il y. avait entre le petit patron et l'ouvrier une. certaine communauté d'habitudes, de culture et de genre de vie. L'un et l'autre travaillaient au même atelier. La fête du patron réunissait souvent à la même table le maître et ses ouvriers. Les mêmes lieux publics, cabarets, promenades, étaient hantés par ceuxci et par celui-là. Toute la société française était ainsi reliée de l'échelon le plus bas à l'échelon le plus haut par des dégradations insensibles, sans aucune solution frappante de continuité. Aujourd'hui il n'en est plus ainsi : les apparences sont changées plus encore que les réalités ; mais au point de vue social et politique les réalités ont moins de poids que les apparences. Le patron et l'ouvrier sontgénéralement séparés par l'immense intervalle de la fortune, de l'éducation, des relations sociales. Autrefois l'ouvrier laborieux et rangé devenait aisément patron. 11 serait injuste de dire que les travailleurs ne peuvent pas s'élever

dans notre société actuelle, bien des faits démentiraient une pareille assertion; le mouvement ascendant est tout aussi fréquent, et il est problement plus aisé qu'autrefois. Il s'opère toutefois sous une forme nouvelle : l'ouvrier qui travaille, qui épargne et qui sait, devient contremaître, puis directeur d'atelier, quelquefois associé ou même gérant de l'entreprise ; mais en montant ainsi sur l'échelle sociale il prend d'autres habitudes, d'autres mœurs, une autre culture, et se distingue davantage de la masse ouvrière dont il s'est désagrégé.

La transformation de l'industrie s'est accentuée de plus en plus, la concentration delà production s'accélère chaque jour. Les établissements de second ordre se fusionnent souvent pour former un établissement de premier ordre. A la fin du règne de Louis-Philippe, l'on a vu naître ces fusions. On comptait autrefois soixante-cinq concessions de mines de houille dans la Loire ; en 1837, elles s'unirent pour la plupart et formèrent trois grandes compagnies ; en 184S, ces trois grandes compagnies s'étaient fondues en une seule, qui fut appelée Société générale des mines réunies, et qui afferma le canal de Givors, ainsi que le chemin de fer de Saint-Ëtienne à

Lyon. Des unions analogues s'opérèrent dans toutes les parties de la France. En i 857, les deux grandes manufactures de glaces de Saint-Gobain et de Cirey se fondirent Tune avec l'autre.

On ne peut s'opposer assurément à cette concentration de la grande industrie, c'est le seul moyen de produire mieux et à meilleur marché et de soutenir la concurrence des nations étrangères. Cependant au point de vue social ces modifications nécessaires ont de dangereuses conséquences.

Une très-grande partie de nos usines est actuellement sous le ré^me des sociétés anonymes ou en commandite : c'est le cas habituel pour les établissements métallurgiques; quelques filatures de l'est et du nord se constituent sous le même système. Ainsi des populations énormes d'ouvriers, qui se montent quelquefois à 4,000 ou 5,000 têtes dans les grandes usines pour les industries textiles, et qui atteignent parfois le chiffre de 14,000 dans l'industrie du fer^ se trouvent en présence d'une compagnie d'actionnaires et d'um gérant. L'intelligence de l'ouvrier n'est pas assez développée pour qu'il considère avec quelque respect les compagnies, ees corps abstraits qui lui paraissent de machiavéliques combinaisons. U a lu les ardentes déclamations de Proudhon

contre la commandite ; peut-être aussi ai-t.-il parcouru les invectives non moins violentes de Balzac. Le théâtre, le roman, lui enseignent que ces grandes compagnies sont des instruments de fraude ou d'agiotage ; car, il ne faut point l'oublier, notre littérature, surtout la littérature populaire, est profondément imprégnée de socialisme. • L'ouvrier croit d'autant mieux ces suggestions, qui caressent ses préjugés, que de temps à autre nos tribunaux ont à réprimer quelques déplorables affaires de rouerie financière. Ainsi nos populations laborieuses, qui auraient encore quelque respect pour un patron dont elles apprécieraient la vigilance et l'activité, se persuadent facilement qu'une compagnie d'actionnaires est composée de dupes ou d'oisifs, méprisables pour leur cupidité, et qu'un gérant est un aventurier sans scrupules que son intelligence, ses relations et sa réussite mettent au-dessus des lois. C'est ainsi que l'on arrive à calomnier et à haïr le capital, cette puissance naturellement bienfaisante qui répand l'aisance sur ceux qu'elle emploie.

Un autre effet de cette concentration de la production, c'est l'essor pris par des villes qui ne vivent absolument que de l'industrie. 11 y a dans

l'est, le nord et le centre de la France des agglomérations considérables qui se sont formées au tour de quelques grands établissements. Dans ces locsclités, la classe bourgeoise est pour ainsi dire absente; il n'y a ni tribunaux, ni fonclionnaires, ni riches propriétaires, ni vieilles familles aisées qui aient acquis par une honnêteté et un labeur séculaires une autorité incontestée sur les populations. Des milliers d'ouvriers, quelques centaines de petits débitants aux habitudes souvent peu recommandables, les employés et les directeurs des usines, voilà tout ce que comprennent ces villes nouvelles. Il n'y a donc là ni influences locales, ni traditions bienfaisantes, rien, en un mot, qui tempère et adoucisse l'élément populaire. Quoi d'étonnant que de pareilles conditions favorisent l'essor du socialisme? Ces milliers d'ouvriers, qui se trouvent ainsi réunis sans direction, sans l'appui ou le frottement de la classe bourgeoise honnête, flottent au gré de toutes les passions. On leur parle de la féodalité industrielle, et quand ils ne voient autour d'eux aucune existence intermédiaire et indépendante entre le salarié et la compagnie ou le patron qui dirige l'usine, — qui souvent possède toutes les maisons et tout le sol dans un rayon étendn, — comment ne prêteraient-

31 LA QUESTION OUVRIERE AU XIXe SIKCLE.

ils pas Toreille à des caloninies qui semblent justifiées par les apparences ?

Dans les villes plus anciennes et plus grandes, où tous les éléments de la société sont réunis, les conditions depuis quelques années sont devenues presque aussi défavorables aux intérêts de l'ordre et des saines doctrines. Autrefois à Paris, ouvriers et bourgeois étaient mêlés, ils habitaient les mêmes quartiers, souvent les mêmes maisons ; ils se croisaient dans le même escalier, Tun se rendant au premier étage, l'autre à la mansarde; ils vivaient ainsi côte à côte dans des relations de mutuelle courtoisie et defranchise réciproque. Aujourd'hui il y a la ville du luxe et la ville du travail.

L'expérience nous apprend qu'assigner à une classe de la population un quartier qui lui soit propre, c'est une mesure irritante, c'est un stimulant de désordre, c'est presque toujours une marque de mépris, comme Tétait rexistence des quartiers des Juifs dans les villes du moyen âge. Écoutons sur ce point un publiciste ouvrier, ce Le peuple n'aime pas qu'on le parque. Il en voit l'intention même lorsqu'elle n'existe peut-être pas, et cela lui laisse une impression fâcheuse. Qu'on songe bien d'ailleurs à ceci : le contraste est incomparablement moins sensible à l'ouvrier inces-

samment mêlé à la bourgeoisie qu'à l'ouvrier systématiquement tenu à distance d'elle* Il vaut mieux qu'il demeure dans la maison du bourgeois que de demeurer dans la cité ouvrière. Il sera beaucoup moins accessible aux mauvaises pensées, même en passant devant l'appartement du riche pour monter à son humble demeure, qu'en occupant un logement propret dans une cité peuplée exclusivement des gens de sa classé. Qui ne comprend pas cela n'entend vraiment rien aux choses humaines. On peut n'avoir pas songé tout d'abord à ces graves inconvénients ; mais la réflexion ne peut manquer de leur donner tout leur éloquent relief. Les cités ouvrières n'ont pas réussi heureusement ; mais la transformation de Paris ayant fait refluer forcément la population laborieuse du centre vers les extrémités, on a fait de la capitale deux villes : une riche, une pauvre, celle-ci entourant l'autre. »

Ainsi plus nous allons, plus nous voyons -que la population ouvrière se sépare et se distingue de la population bourgeoise ; il y a entre elles des barrières matérielles de même que des barrières morales, et, pour n'être pas infranchissables, ces barrières n'en choquent pas moins ceux qui croient en souffrir. Xa révolution de 1789 avait

36 LA QUESTION OUVRIÈRE AU XlXe SIECLE.

effacé en réalité les distiDctions de classes ; mais les mœurs et les nécessités de l'industrie en ont ressuscité l'apparence.

Nos législateurs ont fait cependant bien des efforts pour établir entre les ouvriers et les bourgeois une complète égalité civile et industrielle, et l'on peut dire qu'actuellement il ne subsiste plus aucune trace importante des mesures de précaution, de surveillance et de tutelle que l'ancien régime et le consulat avaient instituées à rencontre des populations laborieuses. La loi qui défendait les coalitions d'ouvriers a été abolie, l'obligation du livret a été supprimée, l'article 1781 , portant que le maître serait cru sur sa parole dans toute contestation relative aux salaires, a disparu de notre Code, on s'est ingénié à faire des lois qui permissent aux. ouvriers de constituer des sociétés commerciales. Il est difficile de dire qu'il y ait dans la législation française une différence sensible entre le travailleur salarié et les autres citoyens. Il en est presque de même en Angleterre, où les associations ouvrières nommées trades unions^ quels que soient les périls qu'elles comportent et les méfaits qu'elles aient commis, viennent d'être reconnues par un bill récent comme personnes légales.

Les droits politiques aussi ont été Jargement octroyés aux ouvriers. Eu Angleterre, le suffrage descend de plus en plus dans les couches inférieures de la population ; en France, le vote universel permet aux ouvriers de peser d'un grand poids dans les destinées du pays. Il s'en faut néanmoins que ces réformes donnent toute satisfaction aux vœux populaires; nos populations ouvrières en ont retiré seulement un sentiment exagéré de leur force. Ce qui devait être un moyen d'apaisé-, ment n'a été dans bien des cas qu'un stimulant à des exigences peu légitimes. La conscience et l'intelligence du peuple ne sont pas encore assez éclairées; elles se sont fait parfois du suffrage universel une conception sauvage qui supprime tous les droits individuels et tout respect des minorités. Les améliorations dans les voies de locomotion, les rapprochements entre les classes analogues des différentes nations ont eu aussi leur part dans cette surexcitation . Les expositions universelles ont été l'occasion, si ce n'est la cause, de l'essor d'une catégorie spéciale d'ouvriers dont l'importance est devenue considérable.

Les délégués à l'exposition de Londres ont été les chefs de ligne de cette démocratie ambitieuse et turbulente qui, après avoir parlé à mots cou-

38 LA QUESTION OUVRIERE AU XlXe SIÈCLE.

verts, avoue maintenant le dessein arrêté de renverser la société pour la reconstruire sur un autre plan. L'on a vu se constituer un état-major nombreux d'hommes intelligents, actifs, qui ont changé leur position d'ouvriers pour celle de politiques marrons. Us ont l'instruction superficielle et unilatérale qui plait aux esprits absolus et qui séduit les ignorants; ils écrivent avec élégance et netteté. Leur parole est toujours facile, au besoin elle est éloquente ; ils ont en outre toutes les qualités du diplomate : — produits curieux d'une époque où l'ambition pénètre et soulève toutes les classes, où une instruction toute de surface aiguise et polit les esprits sans les fortifier. Toutefois l'influence de cette petite aristocra* tie ouvrière a moins de réalité que d'apparence ; elle ne conserve son crédit qu'à la condition de flatter et de servir les projets et les aspirations populaires.

Or ces aspirations et ces projets sont de plus en plus tournés vers le socialisme ; il semble que tout ce qui entoure nos masses ouvrières déve^ loppe en elles ces instincts dangereux. 11 n'est pas jusqu'aux progrès de la science qui ne fournissent des arguments ou du moins des prétextes aux rêveries chimériques d'une partie de nos po-

pulatioûs laborieuses. Ces merveilleuses transformations que le développement des sciences phy« siques a opérées depuis un demi-siècle sur notre globe, tous ces changements presque à vue dont notre génération a été témoin ont fait une pr^ fondeimpressionsur les esprits; il en est résulté une foi intense dans le progrès indéfini et des espérances excessives dans l'amélioration de la destinée humaine. Confondant, — c'est son habitude, — Tordre moral avec Tordre physique, le peuple, en partie du moins, est arrivé à s'imaginer que la constitution de la société pourrait subir une métamorphose analogue à celle qu'a éprouvée la production. Les raisonnements spécieux et les sophismes n'ont pas manqué pour fortifier ces rêves. L'on a calculé, il y a quelques années, que la force des chevaux-vapeur employés parTindustrie anglaise représentait le travail de 77 millions d'ouvriers; ne pouvait-on pas en conclure qu'un jour viendrait où, par le perfectionnement des méthodes et deToutillage, le travail de l'homme serait pour ainsi dire superflu dans la production ?

De ces idées et de ces sentiments est sorti le socialisme, c'est-à-dire le projet de réédifier la société sur une base artificielle. Nous avons mon-

tré combien ce délire est naturel et inhérent à toute société humaine; nous Tavons suivi en outre dans les progrès qu'il a faits en France, nous avons énuméré les circonstances qui ont accru sa force. On a dû voir que le mal a de profondes racines dans l'état de nos mœurs, de nds croyances et de nos relations sociales. Il n'est pas permis de s'abuser sur l'intensité et sur la durée de ce phénomène : ce n'est pas une crise passagère ou locale. Après avoir ainsi recherché et décrit les causes du développement des idées socialistes en France, nous allons étudier ces secousses transitoires appelées grèves, qui ont si profondément ébranlé dans ces derniers temps la sécurité de notre industrie.

Certains publicistes ne veulent reconnaître entre les grèves et le socialisme aucune conneiité. Sans doute il peut surgir des coalitions d'ouvriers qui ne soient pas systématiquement produites par des inspirations socialistes, et qui au contraire proviennent de causes particulières à telle industrie ou à telle localité ; mais ce ne sont là que des faits exceptionnels. L'on peut dire que, dans la

majorité des cas, les grèves se rattachent à des idées beaucoup plus générales, à des visées plus hautes, à des projets plus ambitieux que les griefs allégués ne sembleraient Tindiquer. Quand elles n'ont pas pour cause une inspiration socialiste, les coalitions ont souvent une démonstration socialiste pour effet. Le socialisme est donc ordinairement, soit le point de départ, soit le point d'arrivée.

Nous n'en voulons pour preuve qu'une coalition qui a fait peu de bruit et qui cependant a une grande signification : c'est celle des ovalistes de Lyon. On appelle ovalistes ou moulinières les ouvrières qui font le tirage des fils de soie composant les cocons, et qui les assemblent et les tordent pour les rendre plus résistants. Cette lâche a toujours été assez misérablement payée ; pour un travail continu de douze heures, ces pauyres femmes recevaient 1 fr. 50 ou 1 fr. 60 par jour, rémunération souvent réduite par des chômages forcés. Elles se mirent en grève et réclamèrent une diminution de deux heures de travail et un salaire journalier de 2 francs. Elles pouvaient compter sur la sympathie générale, et si l'état de l'industrie l'eût permis, si la concurrence des ouvrières de la Lombardie n'eût pas été trop à craindre, elles auraient obtenu l'objet de

leur demande. Déjà les patrons consentaient à la réduction de la journée; niais, au lieu de conserverie calme qui pouvait seul leur concilier l'appui efficace de l'opinion^ les ovalisles rédigèrent un manifeste communiste où elles se qualifiaient de citoyennes et faisaient appel aux patriotes de tous les pays*; enfin elles envoyèrent au congrès de Bâle un délégué chargé d'exposer et de défendre leurs aspirations collectivistes. On voit que les mouvements ouvriers de notre temps aboutissent presque fatalement à une déclaration de socialisme. 11 y a en effet, dans Tordre moral comme dans Tordre physique, une sorte de loi d'attraction en vertu de laquelle les groupes les moins nombreux et les idées les moins radicales sont violemment attirés par les masses les plus considérables et les idées les plus absolues. Tous les petits courants isolés finissent ainsi par tomber dans cette mer profonde du socialisme.

Il a fallu beaucoup de temps à Thumanité pour reconnaître et respecter l'existence des lois naturelles qui régissent le monde moral comme le monde physique. L'on a cru pendant des siècles que le taux du salaire était quelque chose d'arbitraire que la contrainte pouvait élever ou abaisser selon les fantaisies du plus fort. Il faut bien con-

venir que, dans- les siècles passés, c'est au nom des patrons et pour déprimer la rémunération de Fouvrier que la force fut le plus souvent employée.. En Angleterre, de même qu'en France, les magistrats et la loi intervinrent fréquemment pour déterminer un maximum des salaires. C'était là une véritable exploitation • que l'ignorance du temps pouvait seule excuser. Après la peste de 1348 notamment, le parlement de Londres établit un maximum pour la rémunération journalière du travailleur, et l'habitude de ces tarifs autoritaires se continua jusqu'au dix-septième siècle. L'histoire de Macaulay apprend qu'en l'année 1685 les juges de paix du comté de Warwick, se conformant à un acte d'Elisabeth, établirent un tarif des salaires et déclarèrent passible d'une peine le maître qui donnerait ou l'ouvrier qui recevrait une paye supérieure. Ce maximum des salaires était pour les laboureurs de 4^ schillings par semaine de mars à septembre, et de 3 shillings pendant l'autre moitié de l'année. A la fin du dix-septième siècle, ces tarifs cessèrent d*étre appliqués et même d'être édictés. Alors la population ouvrière s'était considérablement augmentée, et elle ne se fit pas faute de recourir aux coalitions pour élever sa rémunération.

Nous voyons à cette époque les compagnons toiliers de Caen forcer par des menaces les maîtres d*accroitre les salaires. A Darnetal, près de Rouen, en 1697, les compagnons drapiers excluent des ateliers quiconque n'est pas de leur société; ils s'ameutent au nombre de plusieurs milliers parce que les patrons avaient employé des ouvriers étrangers, ils font fermer les fabriques, et malgré l'intervention des autorités de la province ils restent un mois entier sans reprendre leur travail. Vers la même époque, les compagnons maréchaux font des émeutes devant la porte des maîtres pour que leur journée soit mieux payée. Les jurés chapeliers se plaignent que le renvoi d'un ouvrier incapable suffise pour faire mettre l'atelier en interdit par tous les autres ouvriers. A partir de la seconde moitié du dix-huitième siècle, ces querelles deviennent plus fréquentes et plus dangereuses. A Lyon, en 1744, les ouvriers demandent une augmentation d'un sou par aune et se mettent en grève : pendant huit jours, ils sont maîtres de la ville ; le gouvernement dut envoyer des troupes pour rétablir Tordre. En 1786, nouvelle émeute des ouvriers lyonnais, qui demandent deux sous par aune, arrêtent tous les métiers et parcourent la ville en bandes menaçantes. L'au-

torité locale s'alarme et cède; mais le gouvernement fait occuper militairement les faubourgs de Vaise, de la Croix-Rousse et de la Guillotière.

Au début de la révolution, les coalitions d'ouvriers se multiplient et inquiètent sérieusement l'administration. En 1789, les garçons tailleurs, au nombre de 3,000, se réunissent sur le gazon du Louvre, et envoient une députation de 20 membres au comité de la ville pour lui demander de leur garantir en toute saison un salaire de 40 sous par jour. Ce fut bientôt le tour des garçons perruquiers, qui s'assemblèrent aux Champs- Elysées dans un dessein pareil. Un officier de la garde nationale voulut les disperser, il fut désarmé par ses propres soldats. Dans le même temps, les ouvriers cordonniers, au nombre de 5 ou 600, se coalisent, nomment un comité exécutif, et décident d'exclure du royaume quiconque ferait une paire de souliers au-dessous d'un prix convenu. Les grèves alors envahissent tous les métiers, imprimeurs, charpentiers, papetiers, etc. Une proclamation de la municipalité parisienne est obligée de déclarer a nuls, inconstitutionnels et non obligatoires, les arrêtés pris par les ouvriers de différentes professions pour s'interdire respectivement, et pour interdire à tous autres ouvriers,

le droit de travailler à d'autres prix que ceux desdits arrêtés. » Les ouvriers papetiers profitent de l'activité des fabriques pour émettre des prétentions exorbitantes : ils frappent d'interdiction certains ateliers, ou exigent des maîtres de fortes sommes pour les relever de l'interdit ; ils excluent, ceux de leurs compagnons dont ils sont mécontents, ou leur font payer des amendes.

L'on voit que notre temps n'a pas le mérite d'avoir inventé les grèves : c'est à peine si l'on peut dire qu'il les a perfectionnées ; il les a rendues seulement plus fréquentes, plus générales et plus préjudiciables aux intérêts de tous. Ces guerres industrielles ont existé alors même que la loi les défendait, et elles ont toujours présenté les caractères principaux qu'elles offrent encore actuellement. L'étude des coalitions du règne de Louis- Philippe n'est pas dépourvue d'enseignement à ce point de vue. Déjà sous la Restauration les tribunaux jugeaient tous les ans un ou plusieurs procès de coalition : c'était peu, dira-t-on. L'une de ces grèves cependant avait eu du retentissement : celle des ouvriers charpentiers eu 1822. Ce fut une grève des canuts, en 1831, qui fut l'occasion de cette terrible insurrection de Lyon pendant laquelle les ouvriers régnèrent dix jours en mal-

très dans cette grande ville, d'où les troupes avaient été forcées de se retirer momentanément après un échec. Une autre grève des ouvriers en peluche amena les Lyonnais à une nouvelle et sanglante émeute en 1834.

Les autres coalitions entraînèrent de moindres troubles politiques, mais elles eurent d'aussi fâcheux résultats économiques. C'est aux charpentiers qu'appartient à cette époque la palme de l'agitatioo. Ils étaient organisés en confréries puissantes, qui jouaient à peu près le même rôle que jouent aujourd'hui les trades unions en Angleterre. En 1832, au moment où le travail, interrompu par la révolution, reprenait de l'activité, les ouvriers charpentiers mirent en interdit pour cinq ans les ateliers d'un entrepreneur contre lequel ils prétendaient avoir des griefs. Neuf mois après, le méntô corps d'état formait une coalition générale. En 1841 et 1842, nouvelle agitation chez les travailleurs de la charpente, puis explosion d'une grève immense en 1845 ; elle éclate à la fin de mai, alors que les conmiandes étaient nombreuses et pressantes; 7,500 charpentiers, dont le plus grand nombre appartenaient aux confréries du devoir ou de la liberté^ y prirent part ; elle dura trois mois. L'on se doute bien que ces

circonstances n'étaient pas propres à a faire aller, comme on dit, le bâtiment. » Aussi les maçons, les serruriers, les menuisiers, qui ne réclamaient pas, durent cependant se croiser les bras. Il en est des guerres industrielles comme des guerres politiques : elles atteignent et blessent les intérêts non-seulement des belligérants, mais encore des neutres eux-mêmes ; à tous, elles apportent la gêne ou la ruine. Les patrons finirent par capituler, et les ouvriers charpentiers eurent gain de cause. Ce fut la plus bruyante affaire de ce genre sous le règne de Louis-Philippe ; mais il y en eut bien d'autres analogues.

Dans la seule année 1840, Ton peut enregistrer les grèves successives des tailleurs, des bottiers, des cordonniers, des menuisiers, des tailleurs de pierre, des ébénistes, des serruriers; il y eut des rixes sanglantes. La grève des mineurs de Rivede-Gier, en 1844, eut encore un plus triste dénoûment. Les grévistes usaient de violence conlre les dissidents ^ La troupe intervint et fit prisonniers les plus mutins j les ouvriers voulurent dé-

1. Voyez Histoire des classes ouvrières avant 1789, l. II, et Histoire des classes ouvrières depuis 17 89, par M. Levasscur, t. 1er. Voyez ausRÎ M. Le Play, Us Ouvriers des deux mondes, t. le*".

livrer leurs camarades, ils attaquèrept les soldats à coups de pierres; ceux-ci usèrent de leurs armes, et plusieurs mineurs restèrent sans vie sur la place. On voit que le déplorable et lugubre événement de la Ricamarie avait eu un précédent presque dans les mêmes lieux et dans les mêmes circonstances; mais l'expérience d'une génération est perdue pour une génération suivante.

La Belgique, dans la même période, ne fut pas davantage à l'abri de ces crises. M. de Molinari nous apprend que, de 1840 à 1849, il y eut dans ce pays 435 ouvriers traduits devant les tribunaux pour délits de coalition; 132 furent acquittés, 293 condamnés à la prison, et 10 à Tamende.

L'Angleterre avait aussi largement sa part de ces émotions industrielles. M. le comte de Paris nous a décrit avec poésie ces grévistes anglais choisissant « une nuit obscure pour se réunir sur une de ces landes tourbeuses, appelées rnoors^ qui couvrent les collines du centre de TAngleterre. C'est là qu'on recueillait la souscription pour le fonds commun, c'est là qu'on préparait la grève qui devait éclater sans aucune apparence d'entente entre les ouvriers, c'est là qu'on leur distribuait des secours lorsqu'ils avaient quitté l'ouvrage;. — et avant que le jour vînt éclairer ces

innocents conspirateurs, avant que le cri matinal du grouse^ seul habitant de ces vastes déserts, vint attirer le chasseur sur son domaine, les archives de la société étaient soigneusement enterrées, et chacun reprenait le chemin de la cité voisine ^ » Ainsi, à une époque où la législation punissait sévèrement en France, en Angleterre et en Belgique, le déUt de coalition, les grèves n'en éclataient pas moins, fréquentes, tumultueuses, quelquefois sanglantes.

Il est intéressant de pénétrer un peu plus à fond dans ces crises industrielles qu'a déjà enveloppées le voile de l'oubli. Nous y trouverons les procédés qui sont encore en usage de nos jours. Ce sont d'abord les mêmes prétentions et les mêmes demandes : une augmentation de salaires, l'établissement d'une rémunération égale pour les ouvriers, la diminution des heures de travail, la limitation du nombre des apprentis : quelquefois aussi ce sont des susceptibilités blessées, des froissements plus ou moins légitimes, une irritation personnelle contre les patrons ou les directeurs; mais cette dernière cause est beaucoup moins active et moins générale que de nos jours;

Page 1