‹ La question ouvrière au xixe siècleChapitre 7 sur 14 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'organisation des forces OUVRIîilRE; LES TRÀDES UNIONS

Les associatroDS ouvrières qui se sont constituées au début de ce siècle en Angleterre sous les noms de trades societiês et de tradcs unions ont depuis quelques années vivement excité l'attention publique. Leur existence, jusque-là obscure et presque ignorée, s'était manifestée au grand jour en 1866 par une série d'attentats contre les personnes et les propriétés, dont les villes de SheflSeld et de Manchester fureatt le théâtre. Une enquête ordonnée par le parlement, conduite avec une remarquable habileté et uîie égale impartialité, produisit sur l'organisation, le but et la politique de ces sociétés les renseignements les plus nombreux et les plus circonstanciés. Tous les détails de leur vie intime et de leur action au dehors ont été enregistrés dans d'énormes procès-ver-

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baux qui ne comprennent pas moins de onze volumes.

Il importait de condenser la lumière de tous ces rayons épars : M. le comte de Paris, dans un livre d'une conception simple, d'une exécution sobre et d'une facile lecture, s'est chargé de cette tâche malaisée, et s'en est acquitté avec un grand bonheur. Grâce à lui, le public français a été familiarisé avec ces associations ouvrières anglaises. Cependant, si apprécié qu'il ait été en Angleterre comme sur le continent, l'ouvrage de M. le comte do Paris ne donne pas le dernier mot sur la constitution et sur le rôle des trades unions. Des matériaux, non-seulement plus abondants, mais plus concluants, sont aujourd'hui à notre disposition. Les membres de la commission d'enquête ont déposé leur rapport final; ils ont été contraints par l'opinion publique de se prononcer, et, comme il arrive toujours en pareil cas, ils ont été en désaccord. L'on a eu l'opinion de la majorité et celle de la minorité; bien plus, quelques membres même de la majorité ont cru devoir faire sur certains points des réserves ou des observations qui les séparent de leurs collègues. Cette variété d'appréciations et de documents est' aussi propre à éclairer le lecteur, qui cherche à connaître le sujet

SOUS toutes ses faces, qu'à embarrasser le législateur, qui doit traduire en prescriptions légales les suggestions des commissaires de Tenquéte.

A côté de ces travaux officiels se sont produits dernièrement des ouvrages substantiels d'une incontestable valeur, et qui se distinguent par la diversité de leur esprit et de leurs tendances. L'un d'eux, écrit par un économiste radical, M. Thornton, a les plus hautes visées : il s'arme en guerre contre l'économie politique classique, et dans une apologie effrénée des coalitions et des trades unions il trace avec animation et enthousiasme le tableau vivant des associations ouvrières en Angleterre. Plus modeste dans ses prétentions, M. James Stirling, dans un opuscule des plus judicieux, nous décrit sans pitié les incontestables maux produits par Tunionisme, et rétablit avec vigueur les vrais principes scientifiques méconnus par les chefs et par les apologistes des trades unions. C'est à ces différentes sources que nous allons puiser pour esquisser la constitution, le but et les résultats de ces corporations, qui ont l'ambition de transformer les relations sociales. On ne saurait contester l'opportunité d'une pareille étude au moment où de nombreux indices nous annoncent qu'un grand effort se fait en

France parmi les populations ouvrières pour former une fédération de travailleurs dont l'objet avoué serait die réduire le capîtaJ à merci*.

Les trades unions ou unions de métiers naquirent spontanément, il y a cinquante années, dans un grand nombre de localités et d'industries. Elles furent le produit, non d'un plan systématique émanant de Tintelligence d'un homme, mais de rinstinct des masses populaires; elles se constituèrent d'abord indépendamment les unes des autres : c'étaient de petites sociétés enfermées dans les étroites limites d'une ville ou d'un district. Leur caractère, dès l'origine, fut multiple. Elles étaient à la fois des corps de résistance ou plutôt d'agression, ayant pour but de provoquer la hausse des salaires, la diminution des heures de travail et toutes les autres améliorations souhaitées par l'ouvrier. En même temps, elles faisaient pour la plupart fonction de sociétés, de secours mutuels. Cette double attribution est restée le

1 . Celte étude a paru dans la Revue des Deux Mondes en avril 1870.

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trait distioctif de ces associations. C'est grâce à cet appât de sub^ventionfi en cas^ de châmage ou de maladies ^*ua nombre immense d'ouvriers vinrent s'^irégim€£iter dans ces corporations. La guerre eiàxe le capital et le travail, qui parait s'envenimer d^e jour en jour, leur valut aussi un très-gros contingents d'adhérents.

Sous ces influences, elles n'ont cessé de se multiplier, de cr-oltiîe et de s'affermir. Elles sont aujourd'hui au nombre de 2,000; elles forment un personnel d'environ 800,000 hommes; leur budget annuel est évalué à i million de livres sterling (25 millions de francs). Il n'est pas une industôa, si. fietite (qu'elle soit, si élevée ou abaissée sur réchelie des arts, qui ne compte dans son sein une ou plusieurs trades unions. Sur la liste immense de ces associations. Ton voit figurer des métiers dont le mon et l'existence étaient auparavant inconnus de la plupart des honmies. A supposer q^i'une fatalité inexorable dût faire un jour dispacaUre de lâ tecce tous les moEumente de notce civilisatioa, il suffirait de retrouver la nomenclature des imions anglaises pour se former une idée complète de L'infinie variété de dos industries et4e notre exeessivie division du travail* Il y a dans le développement de l'unionisme

deux phases différentes : l'une est caractérisée par le morcellement, l'autre par la concentration de ces sociétés ouvrières. A mesure que se perfectionnaient les voies de communication, que les idées et les hommes sur tous les points du territoire se mêlaient davantage, les sociétés voisines fusionnaient, des groupes plus considérables se constituaient, et par ce système d'agrégation continue l'on voyait s'organiser peu à peu de vastes fédérations d'ouvriers d'un mênie métier. Les grandes unions anglaises ont aussi une origine récente; aucune n'a été créée de toutes pièces ou par voie de rayonnement, toutes sont nées par la réunion de petits groupes préexistants. On voit combien a été spontané, naturel et progressif l'essor des associations ouvrières en Angleterre. Elles ont été le fruit du temps et des circonstances beaucoup plus que de la réflexion. C'est là un exemple de l'intensité et de la généralité de cette force sociale qui pousse dans notre siècle tous les éléments similaires à se chercher et à s'absorber mutuellement, et qui produit en politique les grandes nationalités, en industrie les vastes compagnies anonymes, dans la vie civile ces associations gigantesques de citoyens réunis par l'analogie des occupations, des tendances et des intérêts.

Les principales unions anglaises portent dans leur nom même l'indice de ce développement successif; les plus importantes s'intitulent sociétés fusionnées [amalgamated). Parmi celles-ci, il faut ranger la plus célèbre, mais non la plus nombreuse des trades unions, celle des mécaniciens [amalgamated engineers)^ qui date de 18S1 et compte 43,000 membres; chaque année, elle reçoit 2,000 ou 3,000 adhérents nouveaux. Telle est aussi une association moins grandiose, mais remarquable par son organisation, celle des charpentiers fusionnés [amalgamated carpenters), qui a 8,261 membres. Les grandes sociétés aspirent continuellement dans leur sein les groupes moins importants; c'est ainsi que la société des charpentiers fusionnés reçut en une seule année l'adhésion de 2,S00 nouveaux frères, ce -qui augmenta son effectif d'un quart. Une corporation rivale, les operative house carpenters, gagna aussi 2,500 membres en un an; la friendly Society of operative masons fit 4,760 recrues en 1866. Une société toute locale, celle des peintres en bâtiment de Manchester, compte 3,960 membres, dont 1,209 s'affilièrent il y a trois ans. Plus les unions sont puissantes, plus elles exercent d'attraction sur les unions inférieures.

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On conçoit que la politique et les procédés de ces associations varient en raison de leur grandeur. Aussi importe-t-il de distinguer les sociétés locales, enfermées dans l'enceinte d'une ville, les sociétés provinciales qui s'étendent à tout ud district considérable, et les sociétés nationales, dont la sphère d'action n'a d'autre limite que celle même du pays. Il est d'autant plus important de ne pas confondre ces trois catégories, qtte les écrivains sans impartialité prennent la tactique de n'en considérer qu'une seule et de masquer les deux autres. Ceux qui veulent faire ressortir les plus mauvais côtés de l'unionisme ne présentent aux yeux que les unions locales, comme celles de Sheffield, déplorables coteries de malfaiteurs, de dupes ou de victimes ; ceux au contraire qui prétendent faire admirer et aimer les trades unions insistent uniquement sur les grandes associations nationales, comme celles des mécaniciens ou des charpentiers fusionnés, et décrivent avec détail leur organisation, l'intelligence et la modération de leurs chefs, la discipline et la bonne tenue de leurs affiliés.

Si l'on se formait une idée de la conduite des unions anglaises uniquement sur l'examen de leurs statuts, on ne serait pas éloigné de recon-

naître que ces sociétés réalisent Tun des types les plus accomplis du gouvernement de tous par tous. Il n'est pas de oonstilution, fabriquée de toutes pièces dans la tête d'un philosophe, où de plus grandes précautions aient été prises pour prévenir les abus de pouvoir et pour remettre aux mains des intéressés la décision et le contrôle de toutes les affaires importantes. C'est un des points de vue les plus curieux de Thistoire de l'unionisme que Tobservation du fonctionnement des institutions démocratiques radicales sans aucun alliage d'esprit aristocratique ou bourgeois. Ceux qui se sont fait un idéal social d'où disparaîtrait toute autorité personnelle qui ne proviendrait point du mandat populaire peuvent contempler les trades unions et se complaire à cette vivante image de leurs rêves.

C'est surtout dans les petites sociétés locales qu'enferme l'enceinte étroite d'une ville et d'un métier que l'on doit s'attendre à découvrir les fruits naturels et bienfaisants des principes, des mœurs et des traditions démocratiques dans leur pureté originelle. Les corporations de cette catégorie ont un nombre de membres restreint, quelques centaines le plus souvent, trois ou quatre mille au plus. Tous se connaissent, se rencon-

trent chaque jour à l'ouvrage, sont au courant des affaires qui font l'objet de leur association. Quelle occasion plus belle pour inaugurer ce qua Ton appelle le gouvernement direct, et pour le pratiquer avec sincérité et efficacité ! Comment supposer que la majorité n'ait pas le dernier mot dans ces réunions d'amis et de frères, que les fondions qui sont électives et de courte durée ne présentent pas toutes les garanties de, responsabilité véritable, qu'il soit possible à quelques hommes de s'imposer à ces sociétés malgré leur répugnance, de s'y arroger un pouvoir absolu et de s'ériger en césars dans ces imperceptibles républiques? Et cependant les faits sont là, évidents, inexorables, qui prouvent que dans toutes ces unions inférieures il n'y a ni liberté ni contrôle. Les partisans les plus décidés des associations ouvrières anglaises sont contraints d'en convenir. Nul n'est plus explicite sur ce point que l'ardent apologiste des trades wiioiis , M. Thornton. « C'est dans ces unions restreintes, dit-il, qu'on peut voir à l'occasion se manifester la fréquente prédilection du suffrage universel pour l'impérialisme, son inclination à laisser le soin de régler toutes choses à un seul individu. Si nous voulions trouver à quoi ressemblent dan^

Tanliquité les unions urbaines, il nous faudrait jeter les yeux sur ces petites démocraties de la Grèce primitive qui, par suite apparemment de leur extrême petitesse, dégénérèrent rapidement en aristocraties ou en autocraties. )>

Bien des circonstances secondent et perpétuent cette concentration des pouvoirs. Les conditions mômes qui en théorie semblent à quelques-uns le plus propices au jeu régulier des institutions libres se retournent dans la pratique, et amènent des effets contraires à ceux que Ton se croyait en droit d'attendre. Le petit nombre des membres des unions, leur perpétuel contact, favorisent l'intimidation et la corruption même. Sans cesse sous les yeux des fonctionnaires qui émanent nominalement de leur choix, les affiliés sont soumis à une surveillance d'Argus qui pas un instant ne les abandonne. Ils ont toujours besoin du concours de leurs chefs pour se procurer de l'ouvrage quand ils en manquent, pour obtenir des secours en cas de maladie, d'accident ou de chômage forcé; contre les décisions de la junte directrice ils n'ont d'ailleurs aucun recours.

Il n'est pas besoin d'être grand prince pour se livrer au favoritisme ou à l'arbitraire. Tout chef d'une petite union anglaise a ses moyens

de récompense et de punition, par conséquent aussi ses courtisans et ses esclaves. Quelle est dans ces infimes sociétés démocratiques Tinég*lité des charges et de l'autorité entre des fonctionnaires égaux par l'origine de leur mandat, une intéressante déposition de l'enquête vient nous l'apprendre. L'on demandait à un ouvrier, qui avait siégé pendent seize semaines dans le comité d'une union, quelles étaient les fonctions des membres de ce comité. Le témoin répondit qu'il ne le savait pas. c( Mais vousnïôme que faisiez-vous? — J'étais assis en silence, et je sirotais de l'aie. — Et les autres, que faisaient-ils? — Beaucoup sirotaient aussi leur aie. » Dans la réunion sur laquelle le témoin était interrogé, il avait, disait-il, signé un papier rédigé par le secrétaire, mais il ne l'avait pas lu ni entendu lire, et il en ignorait le contenu. « Mais les membres du comité n'ont- ils donc rien autre chose à faire que de siroter de la bière?» Le témoin ne le pouvait dire. Pendant les seize semaines qu'il avait siégé, il n'av6iit rien découvert à cet égard. Comment en serait-il autrement? Ces petites républiques ont, elles aussi, leurs candidats officiels que l'on paye en pots de bière et dont on n'exige que des signa-

tures, instruments passifs qui se sont engagés d'avance à ratifier toutes les décisions ou tous les comptes qu'ils sont supposés contrôler.

Il serait intéressant de tracer la physionomie des fonctionnaires de ces trades unions locales. En nous abandonnait à notre inspiration propre, nous craindrions de faire un portrait de de fantaisie qui touchât à la caricature; laissons ce soin à l'apologiste habituel des associations ouvrières anglaises, M. Thornton, qui s'acquittera de cette tâche en maître. c( Vrais démagogues, dit-il, tapageurs, avides, ail tongue and stomach (toute langue et tout estomac), ils arrivent à une fonction à force de déclamation, d'hypocrisie, et ne la convoitent que pour les rations de pain et de poisson, de bière et de grog qu'elle rapporte, le petit relief qu'elle donne, la paresse qu'elle autorise, et les facilités qu'elle offre pour commettre des détournemens elr des malversations. Des appâts de ce genre dans les unions ne font pas faute aux ambitions de bas étage. »

La vérité de ces paroles est confirmée par les faits les mieux établis; ce n'est pas seulement la présence d'un Broadhead à la tête de la corporation des remouleurs de scies de Sheffield, c'est

tout uo ensemble de circonstances analogues que l'on ne peut prétendre accidentelles ou transitoires. N'a -t- on pas vu quelques-unes de ces petites associations maintenir en fonction des hommes convaincus d'avoir provoqué des crimes et stipendié des assassins? Tous les chefs ne sont pas sans doute aussi profondément dépravés, mais la plupart n'offrent aucune garantie sérieuse de caractère et d'esprit de conduite. « Ce?

hommes, dit encore M. Thornton, n'ont pas été assurément investis de leurs fonctions sans égard pour les aptitudes qu'elles exigent ; mais ils les doivent aussi en grande partie à d'autres recommandations, parmi lesquelles figure principalement leur qualité de bons convives. II est peut-être indispensable qu'ils possèdent une instruction suffisante pour rédiger passablement un rapport ou un flamboyant manifeste; mais,' s'ils ont la réputation d'être de joyeux compagnons, d'une gaieté discrète entre deux vins, sachant chanter une chanson égrillarde et raconter un bon conte, cela ajoute énormément au crédit qu'ils inspirent. » Nous n'aurions pas cru nos voisins aussi accessibles à ces charmes extérieurs et à ces grâces superficielles que notre sociabilité fait apprécier à la

population française. Telle est la constitution de ces unions locales, et voilà leurs chefs; pour qu'on les juge en toute connaissance de cause, il nous reste à montrer quelles sont leurs œuvres : c'est ce que nous examinerons plus loin.

Plus régulières et plus imposantes dans leurs allures, plus respectables aussi, pour employer une heureuse expression anglaise , sont les trades unions qui s'étendent à toute une province ou à tout un district. Le despotisme des chefs y est plus dissimulé sous les apparences; il s'y fait jour d'une manière moins brutale, et y laisse une place plus grande soit à la discussion, soit même parfois à la résistance. Ces union provinciales sont naturellement divisées en plusieurs branches appelées loges^ que domine un comité central et exécutif; mais ce ne sont pas les institutions représentatives qui fonctionnent dans ces associations et les régissent. L'ouvrier a toujours une prédilection pour le gouvernement direct, croyant y trouver plus de garanties. Toutes les importantes questions de « politique pratique, » — ce mot pompeux est une métaphore pour désigner les grèves, — sont systématiquement remises au suffrage universel. L'un des commissaires de l'enquête, M. Harrisson, nous a décrit le procédé

H% LA QUESTION OUVRIERE AU XIXe SIECLE.

qui met cette machine ea mouvemeût. Des bulletins de vote sont envoyés à tous les membres de la société. Plusieurs fois de suite les mesures à

prendre bùqï examinées dans chaque loge par

Tensemble des affiliés. Dans certains cas» par exception , les différentes loges choisissent des délégués qui se concertent entre eux, non sans en appeler parfois à leurs constituants et souvent, après plusieurs mois de délibérations publiques, Ton s'arrête à la décision qu*appuie la majorité des suffrages. Où trouver une constitution plus rationnelle et plus parfaite? Malheureusement elle est aussi décevante en pratique que recommandable en théorie. Ce sont les membres du comité directeur qui ont la haute main et le dernier mot dans toutes les discussions. On Ta bien vu dans la dernière et immense grève des puddlers du Staffordshire,qui,de l'aveu des défenseurs mêmes des trades unions^ a été déterminée uniquement par la junte directrice.

11 est naturel, il est inévitable que les fonctionnaires qui sont à la tête de ces associations aient une disposition, inconsciente peut-être, à encourager, si ce n'est à provoquer les grèves. Ce serait mal connaître les hommes que de ne pas les croire capables d'abuser des pouvoirs

presque illimités que les circonstances leur ont confiés. Ce serait ignorer complètement le caractère de ces ouvriers parvenus que de ne pas constater rirrésistible fascination qu'exerce sur leur esprit naïf la facilité de jouer un rôle public et d'être aux yeux de tous des personnages. Présider de grands meelingSy faire des discours devant de nombreuses assemblées, rédiger des manifestes^ parlementer sur le pied d'égalité avec d'opulents patrons, diriger, pousser, retenir les masses obéissantes, conclure et signer des traités de paix, voir son nom imprimé dans tous les journaux et répandu sur tout le territoire, est-ce qu'il n'y a pas dans cette puissance et dans cette célébrité, si éphémères qu'elles soient, un appât séducteur, un charme entraînant, un indomptable attrait? Toutes ces jouissances, qui semblaient autrefois réservées aux classes riches, il est donné aujourd'hui aux esprits distingués'des classes inférieures de les savourer; c'est avec délices et enivrement qu'ils goûtent ce fruit jusque-là défendu. L'on amuse les hommes comme les enfants avec des hochets. Dans ces jeux de l'ambition, ils peuvent apporter plus de sérieux et de gravité en apparence, mais au fond ils gardent la même naïveté. La plupart de ces chefs ne sont d'ailleurs

pas des ambitieux vulgaires, ce sont aussi des croyants ; ils ont foi en leur credo ^ ils se regardent comme les représentantsattitrésderhumanité souffrante et militante, comme les pionniers de l'avenir. Au sentiment exagéré de leur importance personnelle, ils joignent celui d'une mission providentielle; ce sont des tribuns doublés d'apôtres. Nous arrivons à ces grandes associations nationales qui fournissent aux partisans de l'unionisme l'objet de peintures complaisantes et de développements lyriques. Ces vastes sociétés, dont quelques-unes comptent jusqu'à 50,000 adhérents, frappent de respect, si ce n'est de stupeur, ceux qui s'approchent d'elles pour les étudier. Ce n'est pas que toutes soient exemptes de défauts graves qui sautent dès l'abord aux yeux. Il en est, comme la corporation des mineurs, la plus importante de toutes par le nombre, qui se montrent parfois dans la pratique aussi turbulentes et aussi anarchiques que les plus petites unions locales. Elles ont des délégués payés, qui sont des agitateurs à gages. Un ouvrier, qui déposait devant la commission d'enquête, dépeignait admirablement l'éloquence et l'action de l'un de ces délfguos. cdl excitait les ouvriers à un très-haut degré, mais souvent sans

se rendre compte de l'effet de ses paroles; c'était du reste un orateur très-puissant, qui avait une très-puissante voix et qui faisait beaucoup de bruit. — Comme un tambour?» reprit M. Rœbuck, l'un des plus érainents membres de la commission. Un fracas confus de paroles qui entraînent les masses ouvrières à la bataille, c'est souvent là toute la philosophie et toute la politique des fonctionnaires unionistes. 11 ne faut cependant pas calomnier par des assimilations inexactes les corporations modèles, comme celles des mécaniciens ou des charpentiers fusionnés. Là se rencontre un appareil complet d'institutions sagement pondérées.

L'union des charpentiers fusionnés [amalgamated carpenters) n'a guère que 8,000 membres répartis en 190 branches ou loges : c'est peu pour une association nationale de premier ordre ; mais elle rachète son infériorité numérique par sabonne organisation intérieure. Une loge ne peut compter moins de 7 membres, ni plus de 300. Chaque loge est d'ailleurs un corps complet, ayant ses fonctionnaires propres, élus généralement tous les trois mois, sauf le trésorier, le secrétaire et le rapporteur, qui restent une année en charge : elle recueille , garde et dépense

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ses propres revenus ; elle jouit ainsi du self-govemment. Les dignitaires sont élus dans des assemblées auxquelles chaque membre doit as>sister sous peine d'amende. Il y a, toutes les fois que les circonstances le requièrent, des réunions du comité pour l'expédition des affaires courantes; tous les quinze jours, la loge entière est convoquée en assemblée générale ordinaire pour contrôler^ approuver, réformer ks décisions des fonctionnaires et régler l'emploi des fonds. Le pouvoir central de la société est* conféré à un conseil général, composé d'un président et de seize membres, dont six sont élus par les loges de Londres et les autres par les loges provinciales. Ce conseil est renouvelable par moitié tous les six mois. Comme les membres provinciaux n'auraient guère le temps ni les moyens d'assister à de fréquentes réunions dans la métropole, le maniement des affaires est abandonné en fait à un conseil exécutif qui comprend les six membres métropolitains et un président élu par les loges de Londres. Ce conseil exécutif a des attributions très-nettement délimitées en théorie, mais presque infinies en pratique. 11 exerce sur les différentes loges un droit de contrôle et de tutelle; il surveille spécialement leurs finances,

îuge les appels formés contre leurs décisions, autorise rétablissement de nouvelles loges, décrète, sanctionne et clôt les grèves. Il n'a d'ailleurs pas le pouvoir constituant, qui n'appartient qu'à ja société tout entière. Les décisions du conseil exécutif ne sont pas sans appel; si une loge se prononce contre à la majorité des deux tiers des voix, l'on doit recourir à un plébiscite. Le suffrage universel décide ainsi en dernier ressort, et casse ou modifie les résolutions des fonctionnaires élus.

On voit combien de précautions ont été prises pour que les autorités unionistes ne soient que les humbles exécuteurs de la volonté populaire. Vanité des constitutions écrites, quand elles sont en opposition avec les mœurs et les situations sociales ! Ces mandataires entourés de tant de lisières théoriques ont dans la pratique les allures les plus indépendantes. Rééligibles tous les six mois, il sont perpétuellement réélus; ils se maintiennent de longues années en charge et sont bientôt considérés comme des hommes nécessaires. Ils respectent la lettre des statuts et en violent l'esprit. Usjouissentde l'avantage immense de l'initiative, prennent leur temps pour poser les questions, rédigent les formules et ont toujours gain de cause.

C'est une illusion de s'imaginer qu'on peut fonder une liberté réelle et un contrôle efficace dans une société où tout est poussière, où le niveau implacable d'une égalité géométrique n'a laissé subsister que des molécules éparses, sans cohésion ni résistance. La diversité des conditions et des influences sociajes, c'est une pièce nécessaire au mécanisme des institutions libérales, c'en est même le moteur essentiel. Dans ces vastes associations d'individus que l'on appelle les unions nationales, il n'y a pas un homme qui ait une personnalité a^sez forte, un crédit assez universel, une situation assez affermie, pour se dresser contre les fonctionnaires élus et former un noyau d'opposition. D'autres circonstances, qui tiennent au but même de l'unionisme, tendent à y développer la concentration des pouvoirs et à empêcher le contrôle. Les unions sont des corps militants ; à proprement parler, ce sont des régiments, une armée toujours en présence de l'ennemi. Dans cette lutte acharnée et sans trêve que le travail a entreprise contre le capital, la nécessité de la discipline est reconnue par tous. La soumission aux ordres des chefs est la première qualité requise. Ce n'est pas à l'heure de la lutte, c'est après le triomphe que les rivalités et les compétitions de per-

sonnes ou de principes pourront trouver leur place.

C'est une loi providentielle ou, si l'on veut, une loi organique de notre état social que la présence et le concours de toutes les classes soient nécessaires pour le fonctionnement d'institutions libérales. Ayez un gouvernement d'aristocratie, de bourgeois ou d'ouvriers, et vous n'aurez jamais qu'un gouvernement despotique : ce sera un comité de salut public, un conseil des dix ou une dictature; cène sera pas une administration pacifique et régulière. Dans toutes ces associations, qui se recrutent exclusivement au sein d'une classe en vue d'une lutte sociale, ce seront toujours les minorités radicales qui exerceront la prépondérance. Le fait et reconnu par les plus chauds partisans de l'unionisme, parM. Thornton lui-même. « Il ressort clairement, dit-il, que les conseils exécutifs des unions ouvrières sont parfaitement en situation d'exercer sur les membres la haute pression dont l'opinion publique les accuse. Il est en outre certain que tous maintenant exercent cette pression d'une manière plus ou moins violente, ce plus ou ce moins dépendant, pour chaque cas particulier, en partie du caractère collectif de l'union engagée dans l'affaire, en

partie du caractère individuel de ses directeurs. » Les fonctionaires de ces grandes unions nationales diffèrent beaucoup de leurs collègues des unions inférieures : ce sont des lettrés, des diplomates, des politiques. Ils ont les yeux fixés sur l'avenir, et par conséquent évitent ou préviennent les impatiences et les tentatives hasardées ou prématiuées; ils affectent la modération, le calme et la dignité. Leur parole est emmiellée; ce sont des pilotes qui prétendent à l'habileté non moins qu'à la vigilance : ils copient les hommes d'État, beaucoup sont de véritables doctrinaires. Le sentiment de la responsabilité immense qui pèse sur eux les oblige d'ailleurs à contenir leur personnel plutôt qu'à l'exciter. Ces positions ne sont pas des sinécures, elles exigent une activité fébrile, au moral et au physique. L'un des directeurs de ces sociétés, M. Mac Donald, président de l'association nationale des bouilleurs, déclare qu'en sept ans il a prispartà 1 ,600 réunions, parcouru230,000 milles {près de 100,000 lieues), écrit 17,000 lettres. Pour tous ces labeurs, ces fonctionnaires ont de maigres apointements. Le secrétaire général de la société des charpentiers fusionnés n'a que 130 livres sterling par an, soit ^^2^0 francs. Les allocations extraordinaires pour frais de déplace-

ment sont plus généreusement calculées. Comme jeton de présence à une assemblée de jour, un membre du conseil exécutif des mécaniciens reçoit l'équivalent de son salaire habituel, plus 5 shil. ou 6 shil. 6 pence selon l'éloignement du lieu de la réunion. Un délégué de la même société envoyé en mission touche, outre son salaire ordinaire et ses frais de voyage, 7 shil. par jour pour « autres dépenses. » Un meeting que tinrent, il y a deux ans, les maçons en briques de Sheffield coûta 27,000 francs à la société;, chaque membre ayant reçu 14 francs 33 centimes par jour, plus ses frais de logcmentetde transport en chemin de fer, sans compter 60 centimes pour rafraîchissements.

Dans ces corporations, comme dans toutes le& associations humaines, les finances jouent un grand rôle. Nous avons déjà indiqué que, pour remplir leurs caisses, l'immense majorité des unions anglaises avaient eu recours à l'appât des secours mutuels; quelques-unes même vont jusqu'à donner à leurs membres des pensions de retraite. Dans la société des charpentiers fusionnés, chaque affilié doit, outre une entrée de 5 shil. (6 fr. 25), une cotisation hebdomadaire de 1 shil. (l fr. 2S), c'est-à-dire 2 liv. sterl. 13 shil. par an (66 fr. 23). Le salaire de ces ouvriers étant habi-

tuellement de 30 à 36 shil. par semaine, les versements qu'ils font à Tunion équivalent à une taxe de 8 pence par liv. st. de revenu, ou de 3 p. 100. Le budget de l'union se divise en trois chapitres. L'un est consacré aux secours mutuels, et comprend, entre autres articles, des subventions allant jusqu'à 12 shil. par semaine en cas de maladie, des pensions hebdomadaires de 5, 7 ou 8 shil. aux vieillards, des frais d'enterrement qui s'élèvent jusqu'à 12 livres sterl. (300 fr.) pour tout membre faisant partie de la société depuis plus de six mois. Le second chapitre concerne le affaires dites du métier, c'est-à-dire principalement l'entretien des grèves. Le dernier chapitre renferme les frais généraux.

Si l'on co nsidèrc qu'outre les avantages énoncés l'union promet à ses adhérents des primes pour l'émigration, des indemnités en cas d'accident, de s assurances contre la perte de leurs outils ons peut juger qu'une pareille association est un immense bienfait pour ceux qui en font partie; mais ici encore il faut se mettre en garde contre le^ séductions des statuts. Quoique jusqu'à présent, dans les années de paix industrielle, les grandes unions aient toujours équilibré leur budget par des excédants considérables, il résulte des recher

ches d'habiles coraptables qu'à la longue, quand leur personnel sera un peu vieilli et qu'elles devront servir des pensions de retraite, elles seront dans l'impossibilité de tenir leurs engagements. Il en serait ainsi alors même que ces associations emploieraient toutes leurs ressources à un but charitable et renonceraient à les gaspiller en frais de grève. Or, jusqu'ici, c'est toujours la grève qui est le but de l'unionisme; c'est en vue de la soutenir qu'on recueille et qu'on amasse des capitaux. Par la perspective des secours mutuels et des retraites, les unions ont recruté dé nombreux adhérents. L'ouvrier qui, séduit par ce mirage, leur a fait quelques versements^ pour ne pas perdre ses droits acquis est obligé à une passive obéissance ; car, fît-il partie depuis vingt ans de l'association, il est toujours exposé à une expulsion arbitraire sans la moindre indemnité. D'un autre côté, la tentation est bien forte pour les fonctionnaires unionistes de sacrifier à la guerre industrielle les fonds destinés à assurer le repos de leurs adhérents. La pratique justiQe souvent ces deux vers anglais si judicieux :

« How oft the sight of means to do ill dceds Makcs deeds ill donc. »

Que les comptes de ces unions laissent fort à

désirer sous le rapport de Texactitude, persoQue n'en sera surpris. D'abord la classe ouvrière entend peu la comptabilité; puis, ce qui est plus grave, il y a de fréquents exemples d'improbitc. €e ne sont pas seulement les caissiers qui emportent la caisse ; Teffronterie et l'hypocrisie vont plus loin. L'on a vu des trésoriers sommés pendant la nuit de représenter le matin suivant les fonds qui, d'après leurs livres, devaient être entre leurs mains, avoir leur maison brûlée ou pillée avant le jour. Des secrétaires ont souvent déchiré de leur grand-livre les pages qui auraient fait découvrir leurs fraudes. Ces détournements criminels sont quelquefois d'une impudence qui atteint le comble du ridicule et du comique. Il s'est trouvé un caissier qui a eu recours à l'ingénieux expédient de laisser tomber son livre dans le feu et de l'y laisser se consumer entièrement , parce que, dit-il ensuite sans s'excuser, il n'avait pas de pincettes à sa disposition, et se serait brûlé les doigts, s'il avait essayé de le retirer des flammes. 11 y a loin de là certes à ces habitudes de régularité scrupuleuse qui distinguent les maisons commerciales anglaises. Nos voisins aiment à raconter avec orgueil que, dans une grande maison de banque de Londres, où tous les jours on remue

des millions, les comptes ayant présenté un soir une erreur d'un penny (10 centimes), personne

ne quitta rétablissement que le malheureux penny ne fût retrouvé. Il est encore des vertus ou de& qualités bourgeoises dont les fonctionnaires unio-^ nistes auraient besoin de faire Tapprentissage.

Nous avons étudié le mécanisme de l'organisation des unions anglaises, il est temps de le voir fonctionner. Les unions poursuivent l'élévation de la condition de l'ouvrier, but légitime, méritoire même; mais presque toutes ces associations se sont trompées sur les meilleurs moyens de l'atteindre.

Il importe cependant de ne pas faire peser sur elles une égale responsabilité, de ne pas perdre de vue la distinction radicale que nous avons établie entre les petites unions locales et les grandes unions nationales. Prenons comme exemple l'union des briquetiers. On sait que toutes les villes anglaises sont bâties en briques. 11 n'est pas téméraire de dire qu'on trouverait difficilement sur la terre une engeance plus despotique, plus arrogante et plus inepte à la fois que ces populations de bri-

96 LA QUESTION OUVRIERE AU XlXo SIECLE.

quetiers anglais; ils se sont formés en congrégations qui ont divisé le territoire en zones et qui ne permettent pas l'entrée de briques faites dans une zone étrangère ; ils ont prohibé toute espèce de machines ou d'engins, ainsi que l'emploi des briques mécaniques. Ils ont fait avec les maçons et les tailleurs de pierres des conventions dont voici quelques articles : les pierres ne peuvent être taillées dans les carrières et doivent être amenées brutes à l'endroit où elles seront employées; il est défendu à Taide-maçon de porter des briques dans une brouette; c'est dans une auge qu'il les doit mettre, et encore n'en doit-il avoir plus de huit à la fois. Grâce à ces règlements, la dépense ppur le consommateur est surélevée de 33 pour 100. On remplirait des pages entières de prescriptions aussi vexatoires.

Malheureusement la contagion de ces mesures arbitraires atteint les unions* d'ordre supérieur. Un des grands constructeurs de Londres, M. Trollope, raconte que, s'adressant en ces termes à un ouvrier honnête: «Eh bien! voyons, est-ce là ce que vous appelez une bonne journée de travail?» il lui fut répondu: «Non, monsieur; mais on ne me permet pas de faire plus que mes camarades. » Une autre fois le même industriel

reprochait à un ouvrier de se rendre à son ouvrage comme un limaçon, a J'en suis bien fâché, monsieur, lui répliqua-t-on ; mais on ne nous permet pas de nous échaufftr, si c'est votre temps que nous dépensons.» Tous ces faits ne sont que trop réels, beaucoup d'unions font un crime à leurs affiliés d'être actifs au travail ; il ne leur est pas permis de devancer leurs camarades {io best their mates). Trop de diligence à l'atelier peut entraîner une amende à la loge. D'autre part, même les. grandes corporations sont hostiles à l'introduction des machines ou en paralysent les effets bienfaisants. Que de luttes n*apas eu à soutenir un industriel sorti de la classe ouvrière, M. Nasmyth, pour avoir inventé ces merveilleuses machines-outils qui ont si fort contribué au développement de notre civilisation contemporaine! M. le comte de Paris nous raconle que dans les Mersey iron works deux ouvrière lamineurs, qui ne travaillaient pas plus que leurs camarades, se trouvèrent gagner, l'un 400 livres sterling (40,000 fr.), et l'autre 430 livres steriing (11,250 fr.) par an, parce qu'un perfectionnement mécanique avait été introduit dans la fabrication, et qu*il n'avait pas été possible aux patrons de changer la base des tarifs de salaires auparavant

9B LA QUESTION OUVRIERE AU XIXe SIECLE.

en usage. Oii devine si un pareil état de choses facilite les progrès de la production .

Une des prétentions les plus exorbitantes des unions anglaises et assurément la plus uniyerselle de toutes, c'est de fixer et de restreindre le nombre des apprentis. Sur ce point, il n*y a qu'une voix dans les grandes comme dans les petites associations. On doit croire que les ouvriers unionistes ont une conscience particulière ou uBe conception toute spéciale de notre régime industriel ; c'est avec une parfaite naïveté qu'ils exposent à cet égard leurs revendications sans se douter de ce qu'elles ont de tyrannique et d'injuste. <c La limitation du nombre des apprentis, dit l'un deux, est toute simple : nous considérons que, comme ouvriers qui avons été élevés dans ce métier et avons passé plusieurs années à l'apprendre, nous avons le droit, dans une certaine mesure, de limiter le nombre de bras précisément à la demande qui peut exister. » C'est prétendre à beaucoup de clairvoyance et d'impartialité. Un autre parie avec moins de détours. « La manière dont nous considérons cette question des apprentis est simple» ment celle-ci : nous avons appris un métier, et nous voulons qu'il nous permette une vie honorable [respectable living). » Il ne vient même pas

L'ORGANISATION DES VOBJdES OUVHIB&ES. W

:à la pensée de cetafQlié des unions que beaucoup «d'autres personnes dans le monde voudraient, •elles aussi, \ivre honorablement.

Si les ouvriers seuls étaient imbus de ces sopbismes, on aurait des regrets, non de Tétonnement; mais beaucoup de publicistes les accueillent et les propagent. Or qu'arriverait-il si •toutes les professions qui tiennent la tête de Téchelle du U^vail faisaient triompher cette prétention de restreindre le nombre des apprentis?

«C'est qu'en dehors d'une certaine classe de privilégiés, tous les ouvriers seraient condamnes à •être des manœuvres. En réalité, c'est une petite aristocratie d'artisans qui vont s'attribuer le mo- 'uopole des métiers lucratifs aux dépens des travailleurs moins fortunés et de la jeune génération. Pour les partisans de ce système, la connaissance •et la pratique d'un art manuel est une propriété comme une charge de notaire ou d'avoué. « Nous ne demandons pas, disait un affilié des trades unions, que la loi intervienne pour étendre à cette propriété la même protection qu'aux privilèges 4es avocats, des médecins e!; des autres professions dites libérales ; nous cherchons à nous l'assurer par la formation des unions.» Il y a dans «ces jparoles une assimilation choquante : quoi que

l'on puisse penser de Tutilité des examens pour l'entrée du barreau ou de la carrière médicale, il est complètement faux de dire que le nombre des avocats ou des médecins soit borné ; ces professions sont accessibles à tous. Encore le stage des avocats et des médecins n'est-il nullement prescrit en considération des personnes déjà engagées dans ces carrières, c'est dans l'intérêt du public et surtout des classes les moins éclairées qu'on l'exige.

Fidèles à la logique, les ouvriers unionistes poussent jusqu'aux mesures les plus extrêmes le principe de la restriction de la concurrence. Ici, l'on déserte deux ateliers parce que les patrons emploient leurs propres fils; là, une union d'ourdisseurs ne permet pas à la femme et aux sœurs d'un de leurs membres d'ourdir, sous prétexte que les règlements interdisent ce travail aux femmes. Ailleurs, des perfectionnements mécaniques ayant facilité certains travaux, les maîtres avaient cru pouvoir les confier à des enfants; ils avaient compté sans les unions, qui voulurent les maintenir à des hommes faits. Les associations les plus éclairées se rendent complices de ces abus de pouvoir. Le secrétaire des mécaniciens fusionnés déclara dans l'enquête que, depuis dix ans, une

des principales causes de querelles avec les patrons était le fréquent emploi d'enfants. Or il ne faut pas oublier que les prodigieux perfectionnements survenus dans la fabrication des machines y rendent beaucoup d'ouvrages très-faciles et peu fatigants.

Le travail à la tâche est également attaqué et prohibé par beaucoup de trades unions^ et en particulier parles plus puissantes et relativement les pi us éclairées de ces sociétés, celles des ouvriers en bâtiments et celles des mécaniciens. Ce serait faire injure au lecteur que d'exposer ici les raisons qui font du salaire à la tâche le mode de rétribution le plus parfait et le plus avantageux à la fois aux ouvriers, aux patrons et à la société tout entière. On parle beaucoup depuis quelques mois d'as£Ocierles travailleurs aux profits des patrons; or le travail aux pièces est une forme de cette participation aux bénéfices, mais les unionistes sont d'un avis contraire. Il n'est pas de sophismes qu'ils n'emploient pourjustifier leurs préventions contre ce mode perfectionné d'organisation de l'industrie. Ils allèguent que le travail à la tâche pousse les ouvriers à l'intempérance, qu'il rabaisse la maind'œuvre et produit de mauvais ouvrage.

11 se trouve des écrivains de talent, comme

102 LÀ QUESTION OUVRIERE AU XlXe SIECLE.

M. Thornton,pour appuyer ces préjugés, en dépit de l'évidence et de Taccord unanime des industriels, qui n'ont pourtant aucun intérêt à avoir des ouvriers débauchés et du travail mal fait. Nous regrettons que M. le cotnte de Paris semble donner sur ce point gain de cause aux réclamations des unionistes. « Pourquoi le payement à la journée serait-il si mauvais, disait un ouvrier devant la commission d'enquête, puisque, depuis le premier ministre de sa majesté jusqu'au dernier mousse de la marine royale, tous les employés de l'État sont payés à la journée, et n'en remplissent pas moins bien leur devoir? » Cette réponse plus ou moins spirituelle ne saurait satisfaire le bon sens : le travail à la tâche n'est possible que dans les occupations qui produisent un résultat matériel facilement appréciable et mesurable; or ce n'est pas le cas pour les services intellectuels d'un administrateur; ce n'est pas le cas non plus pour l'ouvrage d'un matelot de la marine de l'Etat, qui ne fournit, en fin de compte, aucun article ayant une valeur reconnue dans le commerce. 11 faut traiter avec sévérité tous ces déplorables sophismes. La vraie cause de l'hostilité de plusieurs Iradcs unions importantes contre le travail à la tâche a été indiquée par les commissaires de l'en-

■quête, c'est que ce mode de payemeul fait ressortir l'immense influence de la volonté et de l'attention sur la productivité du travail. Les médiocres ouvriers n'ont aucun intérêt à la constatation de cette vérité, et, comme ils dominent dans les unions, ils prohibent toute autre forme de rétribution que le salaire à la joui^née.

Toutes ces prétentions des ouvriers unionistes n'ont dans la pratique d'autre appui que les grèves. La préparation et l'organisation dos grèves, c'est donc la grande affaire des trades unionsy tout le reste n'est qu'accessoire; mais une grave difficulté se présente. Pour que les coalitions soient efficaces, il faut l'unanimité de tous les travailleurs d'un métier ou tout au moins d'une usine; il faut en outre prévenir l'arrivée d'ouvriers étrangers. Par un système de terreur organisée, les associations anglaises ont essayé d'atteindre ce résultat. Il n'est moyen d'intimidation auquel elles n'aient eu recours. Il faut ici encore distinguer les corporations locales et les corporations nationales. Les premières n'ont reculé devant aucune violence et aucun crime ; les autres se sont montrées plus réservées, plus dissimulées, disons le mot, phis hypocrites.

Il est inutile de faire ici le récit des crimes de

lOi LA QUESTION OUVRIERE AU XIXe SIECLE.

Sheffield ou de Manchester : des ouvriers inoffenlifs tués à coups de fusil, des familles entières que l'on fait sauter avec de la poudre, c'est là ce que dans l'argot des unionistes on appelle ajob^ une petite affaire. 11 se trouve des hommes qui, à prix débattu, se chargent de ces exécutions. Nous avons les comptes des unions, et nous savons à combien reviennent au xix® siècle les assassinats, les incendies et autres méfaits. Les Saltabadils et tous les spadassins de théâtre ou de roman sont loin de vendre leurs services à si bon compte. Si, dans une œuvre d'imagination, on lisait que deux hommes se sont chargés, moyennant 37 francs 50 cent, chacun, de faire sauter dans sa maison avec de la poudre une personne qui leur était inconnue, on crierait à l'invraisemblance; cependant ce fait et d'autres analogues sont démontrés par l'enquête.

On connaît l'étrange épisode historique du vieux de la montagne et des Ismaéliens il y a huit siècles. Poussés par l'espoir d'un paradis dont on leur donnait un avant-goût terrestre, les disciples fanatisés de ce mystérieux personnage se livraient sans hésiter à tous les assassinats qui leur étaient ordonnés. Les unions ouvrières ne manquent pas davantage de séides ou de bandits. L'apologiste

de ces associations, M. Thornton, n'hésite pas à le reconnaître. « Dans toute grande union ouvrière, dit-il, il y a toujours des individus aussi disposés que les carbonari italiens ou les riband-men écossais à exécuter tout ce que leurs chefs leur commanderont, pourvu qu'ils soient payés en conséquence, w Et ce n'est pas là une situation transitoire. Les membres de la commission d'enquête les plus favorables aux trades unions reconnaissent que les crimes de Sheffield ne forment que quelques anneaux d'une longue chaîne de méfaits. Us avouent que \esbluebooks qui contiennent les rapports des comités parlementaires de 1824, 1825, 1838, regorgent {teem) d'histoires aussi lugubres, llparaîtrait môme quelesprocédés des unionistes se seraient amendés : ils auraient renoncé à l'usage du vitriol pour défigurer ceux qui les gênent. En revanche, ils continuent à pratiquer les incendies; les faits de Thorncliffe, vieux de deux mois à peine, en sont la preuve. 11 est des attentats qui sont plus odieux encore : tel est celui de faire sauter à coups de pouce les yeux de ceux qui entravent l'action des unions, to gouge the eyes out.

L'histoire. d'Italie nous apprend que, du temps d'Alexandre VI, le duc de (randia ayant étéassas-

siné et jeté dans le Trbre par son frère César, on procéda à une enquête. Un batelier avait toait vu, et quand on lui demanda pourquoi il n'avait pas fait sa déposition plus tôt, il répondit qu'ayant connu dans sa vie un grand nombre d'aventures pareillesauxquellespersonne n'avait fait attention, il n'avait pas cru que la dernière dût produire plus d'impression que les autres. Dans la récente en* quête anglaise, il se passa quelque chose d'analogue. Un grand nombre d'ouvriers, inten*ogés sur des faits d'intimidation dont ils avaient été victimes, refusèrent d'abord de parler, puisdéclarèrent qu'ils s'expliqueraient, si on leur donnait les moyens d'émigrer aussitôt après leur déposition. Quand on a réussi à inspirer cette terreur, il n'est besoin que de l'entretenir de loin en loin par quelques rares actes d'oppression. — Il est d'autres pratiques moins criminelles, mais d'un usage plus général : tel est le ratlening, qui consiste à dérober à un ouvrier ses outils et à le mettre ainsi dans l'impossibilité de travailler.

Les grandes unions nationales se gardent d'encourager des méfaits aussi éhontés, c'est un mérite que nous leur reconnaissons -, mais entre leur conduite et celle des unions locales il n'y a qu'une différence de forme et de mesure. Leur politique

repose aussi sur l'intimidation ; elles y apportent seulement plus de ménagements en apparence.

Un de leurs procédés habituels est de défendre à leurs affiliés de travailler avec des ouvriers non unionistes. Il n'y a rien là qui puisse tomber sous le coup de la loi. Qu'on réfléchisse cependant aux conséquences de cette excommunication. Les grandes associations des mécaniciens et des charpentiers comprennent soit la moitié, soit les deux tiers des ouvriers de ces deux états ; or, les unionistes refusant de travailler dans le même atelier que les non-unionistes, il en résulte que ces derniers sont souvent dans l'impossibilité de trouver de l'ouvrage, ils sont réduits à une vie misérable. Parfois, avec des bras robustes et une volonté énergique, ils ne peuvent gagner le pain de leur famille. On nous dira que c'est là une contrainte morale, ce n'en n'est pas moins une évidente violation de la liberté du travail. M. Thorton, dans une remarquable page, a minutieusement décrit les effets de cette barbare interdiction. Il a fait ressortir que l'ouvrier non- unioniste était, parsuite de cette mesure, réduit en une sorte d'esclavage, qu'il n'avait plus la disposition de sa personne, qu'il était dans un état aussi pitoyable que le nègre africain sous le fouet de son maître;

mais le même écrivain, après nous avoir dépeint ces tortures, les déclare légitimes et n'adresse au* cun reproche aux grandes unions qui en usent. Il est un aulre procédé auquel les unionistes ont recours, c'est une sorte de mise au secret des ouvriers qui leur déplaisent. Il est défendu aux affiliés de l'union de leur adresser la parole ou de répondre à leurs questions ; c'est ce que l'on appelle envoyer à Coventry. Toutes ces pratiques sont habituelles, et rentrent dans ce que l'on nomme le fair play^ le jeu loyal. Ainsi, tandis qu'il n'est qu'une voix parmi les hommes libéraux pour blâmer les proscriptions en politique, les unions ouvrières les plus considérées remettent en honneur ce moyen barbare, et l'emploient sur la plus large échelle. Dans le cours même des grèves, l'on voit se produire, avec l'approbation des autorités des principales trades unions^ des abus non moins criants. Quand une grève est décrétée, l'on entoure les usines mises en interdit d'une sorte de douane ou de cordon sanitaire formé par un certain nombre de délégués qui ont pour mission de détourner à tout prix, soit au moyen d'argent, soit même par la violence, les ouvriers étran- • gers que les patrons auraient pu recruter. Ce système, connu sous le nom àepickettnff^ entraîne

à sa suite un inévitable cortège de menaces et de rixes. La politique des grandes unions ne diffère donc pas, à tout considérer, de la politique des unions de bas étage.; selon une heureuse expression de M. Stirling, elle a pour principe d'allier un maximum de compression avec un minimum de violation de la loi. Elle fait surtout un usage illimité de ce que les unionistes appellent euxmêmes a les vexations pacifiques. »

Quels sont les résultats de tous ces efforts ? La situation matérielle des ouvriers unionistes s'estelle élevée en proportion de leurs sacriflces? Y at-il eu une hausse notable des salaires par suite de ces coalitions et de toutes ces mesures artificielles? Laréponse est des plus difficiles. Il est hors de doute que la rétribution de l'ouvrier s'est accrue; les partisans des trades unions s'emparent de ce fait pour conclure à l'efficacité de leur système. C'est là cependant une conclusion précipitée et peu conforme aux règles de la saine logique. C'est une des plus belles harmonies de notre état social que la situation des travailleurs, même les plus infimes, ait une tendance à devenir meilleure à mesure que les moyens de production, les découvertes scientifiques, l'instruction générale, se perfectionnent.

110 LA QUESTION OIARlÈRE AU XIX* SIECLE.

Tous les pays civilisés confirment rexistenceet la permanence de cette lei providentielle. Il estincontestable que depuis trente ans, dans toutes les contrées, dans toutes les professions, les salaires ont notablement augmenté. Les unions ou* vrières ont-elles contribué à ce mouvement? Nous ne le pensons pas ; un examen attentif des faits semble démontrer le contraire. Il est possible que certaines grandes unions aient pu faire monter momentanément et surtout nominalement la rétribution de l'ouvrier au delà du taux où l'aurait portée le cours naturel des choses ; mais il ne faut pas être dupe de ce mirage. Qu'est-il arrivé, par exemple, pour les constructeurs de vaisseaux de la Tamise ? Leur salaire a été poussé à 7 shillings à force de coalitions ; mais l'industrie de la construction a déserté presque immédiatement cette contrée inhospitalière, la plupart des maisons se sont fermées, et celles qui restent ouvertes n'emploient plus que le dixième des bras qu'elles occupaient autrefois. Un grand nombre de forges du nord de l'Angleterre se sont affaissées également sous la pression des exigences intempestives et malavisées des ouvriers.

Les lieux où l'industrie est le plus prospère, c'est-à-dire où la condition du travailleur est le

L'ORGANiISA^TION DES FORCES OUVRIERES. lll

mieux assurée, sont précisément ceux où les unions n'ont pas pénétré ou bien ont été yaimcues : telles sont les rives de la Clyde pour la construction des navires. Il résulte de la déposition de M. Clarck, directeur des grandes forges de Mertbyr-Tydvil, qui emploient 9,000 ouvriers, que les s:ilaires n'ont cessé de monter dans cette exploitation, bien qu'aucune union n'y existât, «c Je ne crois pas, dit M. Robinson, ingénieur des ateliers de con« structioD de l'Atlas à Manchester, que ces unions aient beaucoup fait accroître les salaires dans leurs industries respectives; mais je suis intimement <;onvaincu que leur tendance est de diminuer la ^omme de travail obtenue pour un certain salaire, «t par conséquent d^accrottre matériellement le coût de production. » C'est à cette opinion qu^il faut s'en tenir.

Sans profiter à l'ouvrier, Tunionisme a nui aux patrons, aux consommateurs, en [un mot à tout le monde. On a calculé que les mesui*es arbitraires prises par les unions dans l'industrie du bâtimcirt f*enchérissaient de 35 pour 100 dans certaines localités, et spécialement à Manchester, le prix de revient d'une maison, et que le loyer de l'ouvrier qui est en moyenne de 4 shillings par semaine, pourrait tomber à 3 shillings, si ces règiementsar-

J12 LA QUESTION OUVRIERE AU XIXe SIECLE.

bitrairesn' existaient pas.Âinsi un renchérissement général du prix des choses sans une augmentation réelle des salaires, tel est le précieux résultat qu'ont amené tant d'ingénieuses combinaisons. Ajoutons que les plus éminents industriels se trouvent découragés et rejetés avant le temps en dehors des affaires.Des TroUope, desNasmyth, les hommes les plus éclairés et qui faisaientfaireleplus de progrès à leurs arts, déclarent se retirer dix ans plustôt qu'ils n'en auraient eu l'intention. Le capital émigré et va chercher dans les pays étrangers une destinée moins agitée; les commandes continentales désapprennent la route d'Angleterre et s'adressent à la France, à la Belgique ou à l'Allemagne du Nord. Le trouble apporté dans les relations commerciales, l'incertitude dans les livraisons écartent les consommateurs étrangers. Si rindustrie des machines a pris en France, depuis dix ans, un si grand essor, ce n'est pas seulement aux acquits à caution qu'elle le doit, c'est surtout à l'appui indirect que lui prêtaient les trades unions anglaises, à la prime qui résultait en sa faveur de l'état de chômage ou de désorganisation des grandes usines britanniques. Voilà ce que les faits établissent.

11 est faux de dire que les salaires sont plus

élevés pour les ouvriers unionistes que pour les non-unionistes; cela ne pourrait être exact que pour les localités où les membres des unions, étant en très-grand nombre, refusent de travailler avec les autres ouvriers, et rejettent par conséquent ceux-ci en dehors des ateliers, les réduisant à Tétat de parias. Il y a des unions parmi les fileurs, il n'y en a pas parmi les tisseuses, et les salaires de ces dernières n'ont pas suivi une moindre progression que ceux des premiers. Il y a telles usines métallurgiques à Wolverhampton où, de 1831 à 1860, la rémunération de la maind'œuvre semble être restée stationnaire ; il en est de même pour les briquetiers de certaines villes comme Newcastle. Au contraire, les journaliers agricoles, qui continuent à traiter isolément avec ceux qui les emploient, ont vu le prix de leur travail s'élever de 2S pour 100. M. Stirling nous fait remarquer que la même hausse s'est produite dans la solde des volontaires pour l'armée, quoiqu'il n'y ait aucune coalition possible entre les malheureux qui traitent avec le sergent recruteur. Enfin les gages des domestiques ont éprouvé le même mouvement ascensionnel, et la plus abandonnée des servantes à tout faire a vu 'hausser son salaire d'une manière plus

lU LA QUESTION OUVRIERE AU XIX* SIECLE.

rapide que le plus intraitable des ouvriers mécaniciens.

Comment, d'ailleurs, Funionisme pourrait-il avoir une efficacité? Son unique chance de succès était d'opposer aux patrons isolés une ligue compacte des travailleurs. Mettre successivement en interdit toutes les différentes usines de TAngleterre, les vaincre l'une après l'autre, c'était un pkn ingénieux, mais qui est àtou{ jamais déjoué.

Les coalitions d'ouvriers ont amené des coalitions de patrons. Malgré toutes les difficultés que présentait un tel projet, les industriels anglais sont parvenus à se concerter et à former une ligue défensive. Ils ont imité la stratégie de leurs adversaires et n'ont été que trop loin dans cette voie. Us ont eu, comme les ouvriers, leurs listes de proscription ; ils ont établi entre eux une complète solidarité. Dès que les ouvriers d'une usine se mettent en grève, tous les industriels du même district renvoient leur person* nel et ferment leurs ateliers ; cela s'appelle un lock ont. Il y en a eu une multitude d'exemples en Angleterre. Ce sont là des représailles sauvages, mais nécessaires. On devine ce que devient rindustrie avec de pareils procédés.

Les règlements de plusieurs de ces- unions de maîtres sont curieux à étudier. Telle est V Association des fabricafUs de fer du nord de VA ngleterre. -Chaque industriel assure contre la grève tout ou partie de sq$ fours à puddler, en s'engageant par écrit à payer, sur la réquisition du secrétaire, une somme déterminée par le nombre de ses fours et le rendement qu'il leur assigne. Si ses ouvriers le quittent, l'assoeiation lui paye^ selon l'assurance, 41iv. sterl. (400 francs) ou 3 liv. sterl. (75 fr.) par semaine et par four. Cette subvention est prélevée sur les fonds souscrits par les autres membres. L'encaisse de cette association se mon tait, en 1 866, al Bûllion 200,000 fr.

Dans les eorporations de maîtres moins bien organkées, les industriels parviennent cependant à s'entendre pour se soutenir et empêcher les membres les plus faibles de Qéchir sous le poids des effets à payev, des remboursements et des livraisons h faiore, ou des dommages-intérêts de retard à Solder. Voilà ce qu'ont produit les trades •2m2on«. Ouvriers et patrons ne contractent plusindividuellement; ils s'organisent en armées formidables et compactes; c'est la grande guerre avec tous ses fléaux, ou plutôt, selon l'expression de M. le comte de Paris, c'est un de ces duels japonais où

J16 LA QUESTION OUVRIERE AU XIXc SIECLE.

chaque combattant doit se donner la mort de sa propre main.

Si inefficaces au point de vue matériel, les irades unions exercent-elles une influence appréciable sur l'inlelligence et la moralité des travailleurs? C'est ici que les partisans de Tunionisme se vantent d'un triomphe incontesté. N'est- il pas vrai, disent-ils, que les habitudes de Touvrier gagnent à cette organisation austère, que c'est une saine (it fortifiante discipline qui trempe les esprits et les âmes, les tire des vulgarités de la vie journalière pour leur ouvrir des horizons infinis? Voilà un jugement auquel nous ne saurions souscrire. Au point de vue du métier, Tunionisme forme de mauvais artisans; il entrave l'instruction professionnelle par ses règlements sur l'apprentissage, décourage le zèle de l'ouvrier, arrête et punit comme un crime la noble ambition de s'élever. N'est-ce pas lui qui, lors de la discussion de la réforme électorale, émettait ce principe , que les ouvriers économes sont des égoïstes qui ne méritent pas d'être électeurs ? A un point de vue plus général, il dégrade l'homme, l'asservit, lui ôte l'initiative et jusqu'à la liberté naturelle de penser et de se conduire. C'est un joug . écrasant ^ui anéantit la personne humaine. De

même que les membres d'une Société célèbre, l'ouvrier unioniste est instruit avant tout à l'obéissance ; il doit se soumettre ut cadaver. Les mêmes hommes qui n'ont pas assez de critiques, et nous ne saurions les en blâmer, contre la centralisation administrative regardent comme une école bienfaisante pour l'ouvrier d'être noyé dans une de ces vastes agrégations, asile de tous les despotismes.

D'ailleurs on ne peut considérer l'unionisme sans le cortège de désordres qui le suit. Ainsi que toutes les mauvaises plantes, il porte partout avec lui desparasitesnuisibles. Eu dehors des cadresdes unions, il y a des agitateurs de profession, des entrepreneurs de grèves, qui jouent un grand rôle en Angleterre. Ce sont des aventuriers qui lèvent des corps francs, servent toutes les causes moyennant finances, et qui, au mieux de leurs intérêts personnels, tantôt poussent les ouvriers à se mettre en chômage, tantôt se font payer par les patrons pour les engager à rentrer dans les usines. Cette déplorable industrie gagne du terrain, et, nous dit M. Thomton, on ne manque jamais de la rencontrer partout où l'unionisme fleurit.

Il ne suffit pas de constater le mal social, il faut encore indiquer ou tout au moins chercher le re-

naède, — tâche difficile, poursuite ingrate. — Les commissaires de l'enquête anglaise y ont donné tous leurs soins, ils ne sont pas parvenus à satisfaire l'attente de l'opinion publique; on les a accusés d'irrésolution, on leur a reproché des compromis et des demi-mesures. Nous ne saurions nous montrer sévère pour cette hésitation légitime dont se sentent saisis les esprits les plus décidés en face de Tintensilé de la crise et de l'insuffisance des palliatifs. Il n'est pas plus aisé de faire cesser l'état de guerre industriel que de mettre fin à l'état de guerre politique. En pareille matière, les solutions et les projets sont d'une conception commode et d'une application le plus souvent impossible : ils valent en pratique les rêves de paix perpétuelle formés au dernier siècle par l'abbé de Saint-Pierre; mais, si Ton ne peut espérer expulser immédiatement et à tout jamais ce fléau des grèves et des luttes entre ouvriers et patrons, il est des adoucissements dans le droit des gens, des acheminements aune pacification définitive qu'on peut sans utopie découvrir, et qui n'exposent à aucune déception.

La situation des trades umans devant la loi et la société était, jusqu'à ces derniers temps, mal définie. Si libérale que soit dans son ensemble h,

législation anglaise, elle a tonte une réserve et comme un arsenal de vieux statuts non abrogés qui sont, à roccasion, des armes de despotisme et d'iniquité. Depuis un demi-siècle, les coalitions sont permises en Angleterre ; mais des bills surannés qui n'ont pas été rapportés défendent, sous des peines sévères, la conspiracy et le res^ traint of trade : — on appelle ainsi toute mesure propre a entraver les échanges et à troubler le cours naturel de l'industrie. Un grand nombre des procédés adoptés par les trades unions tombaient dans cette catégorie de délits punissables : ainsi lepicketing ou l'établissement de sentinelles autour des usines mises en interdit était un acte de restraint of trade. Il en résultait que très-souvent les ouvriers, usant du droit que la loi leur reconnaissait de se mettre en grève, pouvaient être recherchés et condamnés pour des pratiques accessoires et presque inséparables des coalitions. Cette législation était dangereuse, parce qu'elle était à la fois inefficace et irritante ; rien d'imprudent comme de donner en essayant de retenir.

Dans une époque démocratique, comme la nôtre, il faut que les situations soient franches; mieux vaut la compression avouée que ce mélange hybride et malfaisant de lois officiellement libé-

raies et de pratiques hypocritement restrictives. Voici surtout où était l'iniquité : d'après la législation anglaise, les associations qui encouragent le res train t of trade sont privées du bénéfice de posséder et de celui d'ester en justice. Ainsi les trades unions^ presque sans exception, par cette seule raison qu'elles attaquaient le travail à la tâche ou qu'elles voulaient limiter le nombre des apprentis, étaient mises hors là loi; si leurs fonds de réserve étaient volés par les fontiounaires ou les caissiers qui en avaient la garde, elles ne pouvaient ni faire condamner les prévaricateurs, ni récupérer leurs biens. Un grand nombre de faits de ce genre se présentèrent, et, si prouvés qu'ils fussent, les tribunaux refusèrent justice aux irad€& unions; on pouvait avec impunité dérober leurs trésors.

On conçoit les rancunes et les haines que cet état de choses devait susciter. Mises au ban de la société, les unions lui rendaient au centuple l'hostilité dont elles étaient victimes. L'unanimité des commissaires de Tenquête a reconnu qu'il fallait sortir de cette situation aussi compromettante qu'injustifiable. Tous ont proclamé qu'on devait accorder aux associations ouvrières la reconnaissance légalç et les h\Yo enregistrer comme les

autres compagnies de commerce ou de bienfaisance \. f4ependanl la majorité des commissaires a voulu faire de cette patente légale un droit non pas absolu, mais conditionnel. Pour l'obtenir, on voudrait exiger des unions la preuve qu'elles renoncent à limiter le nombre des apprentis, à prohiber le travail à la tâche, à défendre à leurs affiliés de travailler avec les ouvriers non unionistes ; on voudrait aussi engager les trades unions par l'appât de faveurs supplémentaires à séparer complètement les fonds qui servent aux grèves et les fonds qui sont destinés aux secours mutuels. Ces intentions sont bonnes et louables ; si elles pouvaient être efficaces, nous ne leur ménagerions pas notre approbation. Dans l'état actuel, nous ne saurions admettre les restrictions qu'on propose; ce sont de pauvres moyens, en complète disproportion avec la fin qu'on désire. On n'amènera pas ainsi les associations ouvrières à s'amender; on les irritera davantage, on accroîtra leurs rancunes, on augmentera les sympathies déjà trop fortes qu'elles rencontrent dans les classes laborieuses. La seule mesure à laquelle des hom-

1. Vovez notre article, dans la Revue des Deux-Mondes du 1er d<^ceinbre 1869, sur la législation anglaise en matière de sociétés.

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mes sérieux puissent s'arrêter, c'est de faire cesser l'iniquité flagrante qui permet de voler avec impunité les trades unions; c'est là une innovation nécessaire, mais il importe de n'en pas détruire leffet par des restrictions inutiles.

En acquérant une situation légale, il faut espérer que les associations ouvrières anglaises adouciront un peu leurs procédés. En tout cas, s'il importe de laisser se produire au grand jour les doctrines, quelque perverses ou erronées qu'elles puissent être, il est du devoir du gouvernement de punir et de prévenir les délits et les crimes. Il faut que les ouvriers non-unionistes sachent que la force sociale les protège. L'administration anglaise s'est montrée trop timide et la justice trop impuissante dans toutes ces grèves et -tous ces désordes qui ont rempli l'Angleterre. Le devoir de la police ^et de l'armée n'est pas seulement de maintenir la sécurité des routes et des domiciles contre les brigands et les voleurs, c'est encore d'assistei* les faibles dans les luttes professionnelles et de mettre les dissidents à couvert de toutes les vexations dont ils sont le plus souvent victimes. Aussi faut-il approuver sans réserve l'idée émise par l'unanimité des commissaires, d'instituer un ministère public pour poursuivre d'office les ouvriers qui se

rendent coupables de violence ou de menaces contre leurs camarades.

Les membres de la commission d'enquête ont aussi grande confiance dans l'efficacité de tribunaux de conciliation composés mi-partie de patrons, mi-partie d'ouvriers, et qui interviendraient à rannonce d'une grève pour essayer de la prévenir. C'est là un espoir trop philanthropique pour n'être pas encouragé dans une certaine mesure. 11 est utile que des délibérations et des conférences précèdent ces grandes guerres industrielles; mais il ne faut pas se dissimuler que trèssouvent toutes ces tentatives d'accord préalable échoueront misérablement. Il faudrait de part et d'autre une transformation dans les mœurs pour que l'entente entre les ouvriers et les patrons fut toujours possible. Si l'on peut souhaiter cette transformation et y travailler, il serait chimérique de l'attendre dans un prochain avenir. Tout au moins doit -on repousser les procédés irritants et inefScftces : aussi nous n'hésitons pas à condamner le- conseil donné par le Times et suivi par un grand nombre d'industriels, d^expulser des ateliers tous les ouvriers qui ne renonceront pas formellement aux unions. Ce n'est pas par de tels moyens qu'on résoudra le problème.

Une question se pose encore devant nous : quel est l'avenir réservé aux trades unions ? Ik>vfenielles périr, s'amender ou rester dans le statu quo? Il est impossible de supposer qu'elles soient destinées à promptement disparaître. Elles ont une vitalité qu'on ne peut nier. Pourront-elles se modifier de manière à n'être plus un péril social? Selon l'expression de M. le comte de Paris, le cheval de bataille ne pourra- t-il pas un jour s'atteler à la charrue? C'est là une éventualité que l'on peut admettre. Oui, au bout d'un certain nombre d'années, quand il aura traversé bien des guerres, reçu bien des coups, éprouvé bien des déboires, quand il sera usé, exténué, abattu, peutrôtre alors l'unionisme voudra-t-il s'assagir, quitter ses vastes projets de conquêtes et de gloire, travailler à une œuvre plus modeste, plus régulière et plus fructueuse.

Il y a dans l'unionisme deux mauvaises choses : les grèves et la discipline despotique ; il y a, aucontaire, un germe excellent : c'est l'assurance, les secours mutuels en cas de maladie, de chômage forcé, de pertes d'outils, les primes à l'émigration, les retraites. Cela peut être développé sur une vaste échelle, il n'y aurait même pas besoin que les cotisations fussent notablement augmen-

técs; si elles renonçaient aux grèves, les associations ouvrières recevraient des dons, des legs, qui les mettraient à flot. Nulle part l'assurance n'a été instituée d'une manière aussi large et compréliensive que dans les trades unions; il serait possible, par la solidarité établie entre les sociétés des différents métiers, d'amortir le coup des crises commerciales qui affectent si cruellement, à des intervalles presque réguliers, les ouvriers de nos grandes industries.

Voilà les fruits bienfaisants dont l'espoir nous est permis; mais ne nous faisons pas illusion, la sagesse n'entre dans le cœur des hommes qu'à la suite des malheurs et des épreuves. Ce sont les verges des événements qui corrigeront et redresseront l'enfance de ces associations exubérantes. Nous sommes en pleine guerre industrielle, nous y serons de longues années encore. Avant d'arriver à cette période bienfaisante de maturité et de repos, il est à craindre que les trades unions ne s'organisent d'une manière plus compacte pour le combat à outrance.

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