‹ La question ouvrière au xixe siècleChapitre 8 sur 14 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

MISE. SUR LE PIED DE GUERRE DBS FORGES OUVRIÈRES l'association internationale DES TRAVAILLEURS

Un certain nombre d'écrivains^ enclins à l'optimisme ou désireux de popularité, ont émis, dans le courant de Tannée 1869^ i'opînion fort hasardée que les trades unions étaient sur le point de se convertir aux saines doctrines éconamiques.

C'était une erreur regrettable. M. Thorntoii, qui connaît mieux que personne les idées des unionistes et qui les défend, se gardait biea de dire que la phase militante des associations ouvrières touchât à sa fin. Il déclarait, au contraire, que les différentes unions devaient former entre elles une fédération nationale,, puis nouer des relations avec les sociétés analogues de l'étranger, et arriver ainsi à constituer une immense ligue des ouvriers d'Europe et d'Amérique, en vue non pas sans doute de supprimer le capital, que les radicaux eux-mêmes reconnaissent pour

un agent nécessaire, mais de lui dicter des lois et de t'assenrir dans tous les pays civilisés. Essayant de préciser le moment où ce précieux résultat sera atteint, l'écrivain anglais espérait, en 1869, qu'au train actuel des choses il ne faudrait pas plus de cent ans. C'était nous laisser beaucoup de répit.

Depuis quelque temps déjà les trades unions avaient cherché à se rapprocher les unes des autres, tandis qu'elles restaient autrefois cantonnées dans leurs corps d'état respectifs. L'on avait vu, pendant ces dernières années, des sociétés de métiers différents se prêter asâstance en cas de grève. L'association des ouvriers de Londres, sous la direction de M. Potter, l'un des membres iafioents de l'ancienne ligue pour la réforme électorale, avait émis la prétention de devenir le représentant suprême des unions formées dans les diverses industries. Quelques corps d'état, comme les tailleurs de Londres, étaient entrés en rapport avec les ouvriers de Paris, de Berlin et de Genève. L'on voit que le mouvement, qui portait les différents groupes d'artisans à se concerter et à se lier les uns aux autres, n'est pas arrivé à la dernière période. Il serait môme juste de le considérer comme ne faisant que commencer.

La uiâDifestation la plus éclatante des aspirations et des espérances ouvrières a été la constitution de Y Association internationale des tra* tailleurs. Née dans l'ombre, il y a quelques années, elle s'est fait «onnaître d'abord par le retentissement des congrès qu'elle a tenus en Belgique et en Suisse, et où elle a proclamé les doctrines les plus subversives, n'hésitant pas à jeter audacieusement le gant à la société moderoe. L'on put douter quelque temps que cet embryon de ligue ouvrière universelle fût appelé à un développement considérable. Le scepticisme et la somnolence des classes élevées et moyennes ne s'émut en rien des manifestes les plus effrayants et d'une propagande à ciel ouvert. Il est indispensable à notre sujet de nousarrêter sur cette gigantesque association, dont onestaussi porté aujourd'hui à grandir le prestige et le rôle qu'on était enclin naguère à les déprécier. Ainsi, dans notre société futile, les exagérations se suivent en sens contraire : le sang-froid .est la quaUtéquimanquera toujours ànotre peuple.

Quoique sortie des trades unions et ayant conservi avec elles les rapports les plus étroits, VAs' sociation internationale en diffère cependant par plusieurs points qu'il est important de signaler. En Angleterre, les sociétés d'artisans sont nées de

rinsUnct populaire, et se sont formées isolément dans tous les centres industriels; puis elles ont grandi peu à peu pour se rapprocher successivement les unes des autres et devenir en cinquante ans des puissances considérables. V Association internationale y au contraire, a été conçue dans le cerveau de quelques ouvriers ambitieux : elle s'est formée comme un état- major sans armée ou comme une administration sans administrés. Elle n'avait^ au début, qu'un personnel d'agitateurs. Elle ressemblait assez à une ville que des spéculateurs auraient bâtie pour y attirer des habitants; ceuxci, après avoir tardé quelque temps à venir, auraient bientôt afflué par suite d'événements exceptionnellement favorables. Quoi qu'il en soit, Y Internationale gardera longtemps encorela trace des conditions au inilieu desquelles elle s'est constituée : sa grandeur est plus apparente que réelle, elle est plus spacieuse que forte, comme toutes les créations improvisées, qui n'ont pas reçu encore la sanction du temps.

Un autre trait distingue Y Association internationale des trades unions. Ces dernières n'ont pas rédigé un programme philosophique ou économique; elles luttent contre Iqs patrons, non pour exterminer le capital et le remplacer par des

combinaisons arti&cielles, mais seulement en vue d'obtenir chaque jour des condUions meilleures. Leur politique est empirique, dégagée non pas de tout parti pris, mais de tout système. H Interna* tionale^ au contraire, a une doctrine, un credo^ un plan de palingénésie, une philosophie sociale; elle parle un langage sibyllin et elle affecte des prétentions illimitées. Aussi, tandis que les irades unions sont de redoutables instruments d'action matérielle, V Association interna tiofieUe^ s'il elle eût été abandonnée à elle-même et si elle n'eût pas trouvé des alliés inespérés dans les partis et dans les événements politiques, n'aurait été qu'un élément d'agitation morale. Les trades unions ont de nombreux corps de troupes, bien organisées et bien disciplinées, qui opèrent avec décision et avec ordre sur tous les ppints du territoire anglais ; V Association internationale n'a que des cadres^ qui lancent des manifestes, font des plans de campagne, mais dont l'armée n'est qu'une vaste cohue, une multitude sans lien, sans cohésion, sans force de résistance. Il a fallu des désastres inouïs, une débâcle politique et nationale, sans exemple dans l'histoire, pour donner à cette association une grande puissance et un grand rôle sur la scène du monde.

Encore doit-on dire que cette puissance et ce rôle ont été bien moindres en réalité qu'en apparence. L'ima^nation des Français, surexcitée par les violences et les crimes de Paris, a voulu voir dans ces excès l'exécution d'un complotprémédité, combiné avec art et persévérance, et qui serait tout entier l'œuvre réfléchie de VAssociatwn internationale. Un examen attentif des faits démontre l'inexactitude de cette appréciation. Parmi les membres du Comité central, qui fit la révolution du 48 mars, et parmi les membres delà Commune de Paris, ce n'est .que la minorité qui appartient à la célèbre Société ouvrière; les autres sont des bourgeois, des déclassés, des journalistes, des aventuriers de toutes sortes, ambitieux de bas étage, gens sans aveu, condottieri politiques n'ayant subi aucune affiliation à V Association internationale des travailleurs. Assurément cette dernière doit porter dans une large mesure la responsabilité des événements de Paris ; mais elle n'a joué que le rôle d'appoint dans cette armée de révolutionnaires et de malfaiteurs, auxquels les fautes de la nation et du gouvernement ont livré Paris pendant deux mois. Tous ces repris de justice, tous ces ambitieux du demi-monde littéraire, tous ces fruits secs des écoles et de l'armée, tous

ces étrangers et émigrés sans ressources et sans patrie, ce ramassis en&n d'éléments pervers, mais de diverses origines et de diverses natures, tels sont les auteurs multiples delà révolution du 18 mars. V Association internationale des Travailleurs n'eût pas existé que ce coup de main heureux ne s'en serait pas moins accompli avec succès. C'est folie de chercher dans ce drame parisien une unité d'action : tout y porte la trace, au contraire, du défaut d'organisation, du manque de direction, de l'absence de plan et de doctrine. Ce fut simplement une édition nouvelle de l'insurrection de juin : elle s'accomplit seulement dans des circonstances plus propices, avec la complicité d'une notable partie de la petite bourgeoisie, et elle fut secondée par la défection des premiers régiments, que l'on chargea de la répression.

Jusqu'à la guerre de 1870, Y Internationale manquait complètement de cohésion ; elle eût été incapable de faire la moindre tentative contre le pouvoir et contre la société. Il ne faut pas grandir l'ennemi outre mesure et le transformer en fantôme gigantesque : éloignons cette fantasmagorie. En 1870, X Internationale n'était encore qu'une confrérie, une franc-maçonnerie nouvelle, faisant une propagande active, recrutant des adhé-

rents avec rapidité dans les centres industriels, mais manquant absolument de Forganisation nécessaire pour avoir une force effective. Nous avons sous les yeux un véritable manifeste, lancé dans le public, à l'occasion de la grève du Creuzot. On y trouve la preuve que la célèbre Société ouvrière était encore à Tétat d'incubation. Voici quelques passages de cet important factum. On commence par y déclarer que a la grève du Creuzot ne recevant pas son mot d'ordre de Paris et ne s'appuyant pas sur les fédérations ouvrières parisiennes, dont l'importance grandit tous les jours, ne peut ni s'étendre ni se prolonger. » L'on entre ensuite dans quelques détails sur le travail latent, qui s'opérait alors parmi les populations ouvrières. « Tous les ouvriers de Paris tendent de plus en plus à former une vaste fédération de travailleurs organisés hiérarchiquement, etayailtà sa tête un véritable ministère responsable chargé de résister au capital et de lui faire concurrence. Bien convaincus que le droit c'est la force^ et que la force c'est ^ ordre ^ ils se sont surtout préoccupés jusqu'ici d'organiser V ordre dans les masses, et l'on peut

dire qu'ils ont presque atteint leur but

Us se sont servis du droit de réunion pour reconstituer sur de nouvelles bases les corporations

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féodales des corps et métiers que 1789 avait d»olies, afin de livrer les travailleurs pieds et poings liés à la féodalité ânancière..... Loin de se ha!r comme les corporations féodales, les corporatioas nouvelles se donnent la main les unes aux autres, et . tendent à réaliser un vaste plan de fédération ouvrière, représentée par un véritable parlement ouvrier.... Leur but est non pas d'amener le capital à composition, mais de l'exclure et de lui substituer le capital collectif de la fédération our vrière. »

Ce précieux document n'hésitait pas à reconnaître les défaites et à signaler les mécomptes de la première heure. On y lit les révélations suivantes, qui font connaître de la manière la plus exacte l'état de V Association internationale ^ au commencement de l'année 1870. « On peut dire que pour le moment l'ère des grèves est close. La fédération ouvrière se recueille, économise et s'organise. Pour elle^ comme pour tout grand corps militant^ la liberté ne peut être que dans la dis-

cipline Elle fonde de vrais clubs à l'anglaise,

qui sont à la fois cercles, restaurants, bibliothèques et cafés. Elle cherche à cumuler tous les profits qu'une foule de spéculateurs avides réalisent sur l'ouvrier isolé et sans appui, et elle lui procure

en même temps des bureaux de placement. Ainsi, tout doit {profiter à la masse ouvrière et se centraliser entre les mains de ses délégués Les

travailleurs posent sans bruit les assises de fondation d'un nouvel édifice socieU^ créé exclusivemeni pour eux et par eux...^ Leur premier <;apitai a été gaspillé en épreuves stédles , mais instmctives. Dès que celui qu'ils auront reformé avec leurs économies leur paraîtra suffisant, nous verrons recommencer entre le capital ouvrier et celui des patrons une lutte dont toutes les grèves précédentes ne sauraient nous donner une idée : la lutte du nombre organisé et discipliné contre Toligarchie financière qui a succédé à la vieille féodalité du moyen âge, lutte d'intelligence contre intelligence, et de capitaux contre capitaux, lutte virile, sérieuse et loyale, qui doit asseoir définitivement les bases de la démocratie moderne. »

Tels sont les passages les plus marquants d'un manifeste de Y Internationale, au commencement de Tannée 1870. On pouvait y trouver à la fois des motifs d'inquiétude et d'espoir : ce langage, en effets était celui d'hommes aussi pleins d'ambition que vides de ressources. Une politique de vigilance, également exempte de faiblesse et de ri-

gueur, était la seule qui fût alors adaptée aux circonstances. Le danger social n'était pas prochain, mais il était certain dans Tavenir. Des événements inouïs vinrent rapprocher la crise. Les effroyables catastrophes nationales, Teffondrement de toute autorité publique, l'aveuglement et même la complicité du parti qui parvint au pouvoir en septembre 1870, les passions surexcitées 4>ar les souffrances, le relâchement de la discipline de Tarmée, toutes les circonstances en un mot favorisèrent une éruption populaire, qui eût été longtemps et facilement contenue dans des conditions plus normales.

Et maintenant que l'on a sous les yeux les ruines de la guerre civile, l'on est comme affolé par tous ces malheurs. L'on prête à cette association naissante et encore débile une force et un prestige inouïs; Ton ne veut voir que sa main, réfléchie et froide, dans ces violences que l'on suppose calculées et préméditées : l'on est presque sur le point de croire la société à jamais perdue. Ayons donc plus de sang-froid devant le péril, tenons compte des circonstances exceptionnelles qui ont centuplé la force de l'insurrection d'hier. Demandons- nous quelle est la puissance intrinsèque de Y Association internationale, quelles

sont les ressources dont elle dispose par ellemême, quels sont les efforts et les succès dont elle sera capable, quand elle n'aura pas à son service des alliés inespérés et des événements impossibles à prévoir.

Bien des écrivains, dans ces derniers temps, ont fait la monographie de Y Association inteimationale des travailleurs. Mais la plupart manquaient des connaissances économiques nécessaires pour apprécier sainement le rôle et l'avenir de cette vaste confrérie ouvrière. Nous renvoyons, cependant, ceux de nos lecteurs, qui voudraient se familiariser avec l'histoire de cette Société, aux deux ouvrages de M. Oscar Testud et de M. Edmond Villetard. Le premier est une sorte de répertoire consciencieux, où se trouvent recueillis et enregistrés, presque au hasard, tous les documents qui concernent la naissance et le développement, les principes et les actes de Y Internationale . L'autre est un exposé plus méthodique, plus clair, contenant plus de vues d'ensemble et donnant une idée plus exacte de la constitution réelle de cette Société si redoutée. Quant à nous, il nous suffira de quelques pages pour décrire les principaux rounges et l'esprit de l'institution .

L'origine de cette association funeste est étroi-

tcment liée à rune des manifestations les plus éclatantes de la civilisation contemporaine. C'est à l'exposition. de Londres de 1862, que remonte, en effet, la création de cette nouvelle franc-maçonnerie. Le gouvernement et la bourgeoisie de France rivalisèrent de générosité et d'imprévoyance, pour envoyer à cette solennité euror péenne un certain nombre de délégués des différents corps de métiers. Que d'espérances ne fondait-on pas sur Tarrivée et le séjour à Londres de l'élite des travailleurs manuels de nos grandes villes! Quel source d'apaisement, de progrès pacifique, de développement intellectuel et moral allait être, croyait-on, cette mission d'un nouveau genre? Il semble qu'une destinée cruelle prenne un impitoyable plaisir à faire tourner contre le repos de notre société les inspirations les meilleures et les plus désintéressées. Le gouvernement, qui avait payé les frais de voyage de ces délégués ouvriers, fut, à quelques années de là, renversé par eux et traîné dans la boue. La bourgeoisie, qui s'était cotisée pour leur faciliter des loisirs studieux, fut bientôt en butte à leurs attaques les plus vives.

C*est le 5 août 1862 que « la fête de la fraternisation internationale » réunit tous les délégués

ouvriers à la taverne des francs-maçoos à Londres. Il Y eut entre les frères anglais et les frères français un échange d'adresses, modérées dans la forme^ radicales au fond. Les ouvriers français émirent le désir de voir des comités ouvriers s'établir « pour réchange des correspondances sur les questions (Tindusirie internationale. » Ces derniers mots n'étaient qu'un euphémisme sur le sens duquel aucun des assistants ne prenait le change : chacun comprenait que la guerre au capital et l'organisation des grèves devait être le but à la fois et le résultat de ces nouvelles relations internationales. Un certain nombre de délégués français restèrent à Londres pour constituer, le noyau central de la fédération qu'on projetait ; ceux qui revinrent en France y rédigèrent ces rapports ouvriers si précieux sur l'exposition de 1862 : documents intéressants au premier chef^ pleins de récriminations et d'attaques mal déguisées contre Tindustrie moderne. L'optimisme du gouverment et de la bourgeoisie n'y prit garde : des écrivains dilettantes, appartenant indistinctement aux divers partis politiques, firent l'éloge de ces cahiersi de la démocratie, qui étaient d'ailleurs écrits en fort bon style, avec clarté, précision et méthode. Ces qualités extérieures exerçaient

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comme une fascination sur les esprits éclairés et naïfs, qui s'ocupaient alors du sort des populations ouvrières. Parce que les délégués ouvriers à l'exposition de Londres parlaient le langage pur et raffiné de la science et de la bonne compagnie, Ton s'abandonnait à l'illusion qu'ils n'étaient pas à craindre et qu'ils ne pouvaient nourrir de mauvais desseins.

C'est ainsi que naquit YAssociaiton interna^ tionale des travailleurs^ création tout ouvrière, à laquelle demeurèrent étrangers dans l'origine tous les conspirateurs politiques connus. M. Mazzini, M. Ledru-RoUin, et même Blanqui, Raspail ou Barbes n'avaient pas la moindre part à cette fondation démocratique. Plus tard, le hasard des événements fit que Y Internationale resta moins pure de tout alliage, et que les aventuriers politi-

ques appartenant de près ou de loin aux classes élevées apportèrent l'appoint de l(?urs forces à cette société exclusivement ouvrière. \S Internationale étaitnéesous unebonneétoile. Apartirde son apparition sur la scène du monde] usqu'au 1 8 mars 1 87 1 , tous les événements semblèrent préparés pour en favoriser le développement et la fortune. La somnolence du gouvernement et de la bourgeoisie ne se dissipa pas un seul instant pendant toute cette

période. D'un autre côté, les diplomates entreprenants et persévérants, qui avaient mis au jour la nouvelle franc-maçonnerie, profitèrent à merveille des circonstances les plus graves et les plus minces pour accroître la prospérité et la vitalité de leur œuvre. Tout leur servit à cette fin : et la faveur des pouvoirs publics et les persécutions, et la liberté et les procès de presse, et la sécurité de la paix et les malheurs de la guerre.

Aux élections de 1863, Ton voit les ouvriers parisiens porter la candidature de M. Tolain, ciseleur, l'un des agents les plus actifs de Ylnternationale. La loi des coalitions est votée en 1 864 : les ouvriers devaient user largement des moyens qu'elle leur donnait, et les tribunaux ou le gouvernement allaient suspendre systématiquement lapplication des pénalités qu'elle prononçait dans les cas d'abus . Est-ce une coïncidence fortuite ? C'est dans cette mên}e année 1864, le 28 septembre, dans Saint-Martin's Hall à Londres, que furent définitivement arrêtés les statuts de la Société nouvelle.

Pour peu que les pouvoirs publics et les classes éclairées eussent eu de prévoyance, il eût été facile sans rigueurs exceptionnelles d'empêcher en France le développement da cette association dan-

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gereuse. L'on pouvait arrêter la propagande à sa source. Mait tout le monde, au contraire, y prêta les mains.

C'a été le principal vice du dernier règne de suivre à Tintérieur une politique machiavélique, essentiellement dissolvante et désoi^ganisatrice. La maxime de ce diviser pour régner » fut applipliquée, pendant près de dix-huit ans, avec une logique inexorable. Les hommes d'État à courte vue et sans principes, qui dirigeaient alors en sous- ordre nos destinées, exagérèrent encore sur ce point les tendances de leur maiire. Ce fut à l'égard des populations ouvrières une conduite pleine de flatteries et de flagorneries intéressées. L'on ne songeait qu'à opposer les travailleurs manuels à la classe bourgeoise que l'on supposait libérale et frondeuse. Pendant les premières années de son existence, V Association intemationak était vue avec faveur dans les régions officielles ; on la regardait presque comme une alliée. Elle fut l'objet d'une tolérance mal dissimulée : elle prit ainsi racines à l'ombre du pouvoir. Peu s'en fallut que ces complaisances secrètes ne se convertissent en protection avouée. M. Rouher se mit en frais de coquetterie vis-à-vis de cette association pernicieuse. Il lui proposa une sorte de

traitéy en yertu duquel elle aurait joui librement de tous les moyens de propagande, moyennant qu'elle consentirait à adhérer au gouvernement impérial et à brûler en son honneur un peu d'encens. Ces avances furent repoussées par les diplomates de V Internationale : la Société avait eu le temps de se former et de croître \ des engagements trop explicites et des formules de reconnaissance envers le pouvoir complice auraient compromis l'avenir de Tœuvre, .qui pouvait désormais se passer d'appui.

La bourgeoisie se prêta au même jeu avec une égale crédulité. Que Ton se reporte à la campagne en faveur de la coopération el aux premières réunions publiques. Que d'espérances l'on fonda sur le système coopératif I Combien ces illusions furent entretenues par les hommes les plus éclairés en apparence! Et cependant ce mouvement coopératif ne cachait guère autre chose qu'une organisation des forces socialistes. Les journaux patronnés par des conservateurs, comme le Travail ou V Association^ minaient la société avec persévérance, et s'attaquaient avec acharnement à notre organisation économique, sous prétexte de prêcher le dogme coopératif.

Quand les réunions publiques devinrent licites,

en 1867, le pouvoir et la bourgeoisie continuèrent, à Fenvi l'un de l'autre, cette conduite de dupes. Le premier crut faire œuvre de politique profond en ne permettant que la discussion des prétendues questions socfales et en favorisant les excitations les plus éhontées contrôla propriété, contre le capital et contre la famille. Il croyait tirer de ces excès de parole une compensation suffisante en alarmant et en affolant les conservateurs. Mais la partie, libérale des classes élevées n'était pas moins naïve. Avec quel enthousiasme furent crées et suivies les premières réunions publiques ! Ce furent des bourgeois qui les organisèrent. Au Vaux-Halt, à la Redoute, ces assises du prolétariat furent inaugurées par des hommes de science.

On y discutait le travail des femmes dans l'industrie et rintérêt du capital. Quel fruit ne se pron»ettait-on pas de cet examen contradictoire et sans passion ! L'on allait s'éclairer mutuellement et s'entendre. Toutes les erreurs allaient disparaître au grand jour. Le socialisme devait expirer ou plutôt faire amende honorable et se convertir aux pieds de la vérité, victorieuse par la seule force de la raison. Combien vite toutes ces illusions disparurent, combien elles furent per^lues pour toujours, est-il besoin de le dire? Au bout

de quelques mois, si ce n'est de quelques semaines, un homme raisonnable, de quelque audace qu'il fut pourvu, de quelque esprit de concession qu'il fût animé, ne put se présenter à la tribune d'une réunion publique. 11 n'y eut de place que pour les mutuellistes et \Çi^ communistes^ qui faisaient, en vrais sectaires du Bas-Empire et du moyen âge, des discussions à perte de vue sur les procédés les plus commodes ou les plus convenables pour supprimer le capital, mais qui, au moment de l'action, s'entendaient comme larrons en foire.

Les réunions publiques furent le terrain où germèrent et levèrent avec le plus de vigueur les doctrines socialistes, que représentait et patronnait ï Internationale. De tous les points de la société affluèrent, vers ces tournois d'un nouveau genre, les aventuriers en quête de la fortune : des avocats de bas étage, comme Protot ou Pcyrouton ; des étudiants paresseux et ambitieux à la fois, comme Rigaull, Ducasse et autres ; des journalistes de mauvais aloi, des déclassés de toute origine, tels que Minière etLefrançais. Là se formèrent les éléments multiples qui devaient constituer la Cornmime de Paris. Tous ces enragés discoureurs n'appartenaient pas à l'effectif à^V Internationale ^ il$ n'y étaient point enrégimentés; mais ils avaient,

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si ce n'est les mêmes convictions, du moins le même but et ils jouaient le même jeu. Ainsi se justifie notre assertion que, jusqu'en mars 1871, Y Association internationale ne constituait nullement en elle-même un corps redoutable ; c'était une sorte de confrérie ouverte, un centre de ralliement autour duquel se groupaient tous les éléments de désordre..

Ce qu'elle fut à l'étranger et dans les congrès, il est superflu de le rappeler. Qui n'a présentes à la mémoire les déclamations insensées et les audacieuses résolutions de Genève, de Lausanne et de Bruxelles? Au début, on jeta encore quelques voiles, bien légers cependant, sur les aspirations des affiliés. Quelques brebis galeuses de la bourgeoisie prirentpart aux premières de ces réunions. L'onyvitnotammentle célèbre philosophematérialiste allemand Buchner, l'auteur de Stoffund Kraft (force et matière). Des assemblées cosmopolites, ayant un objet moins spécial que ces congrès d'ouvriers, tendaient indirectement au même but. Tel était le congrès de la paix, où l'infortuné et naïf Gustave Ghaudey proposait une alliance entre les internationaux et les jacobins. Tous les doutes de la première heure furent bientôt dissipés. Des programmes furent rédigés en style em-

phatique pour réclamer l'abolition de la propriété individuelle et de Théritage. La démocratie militante lançait des manifestes, publiait une vingtaine de journaux en cinq ou six langues et recrutait partout des adhérents. Hélas! tous les événements furent combinés pour la servir : l'amnistie accordée à tous les crimes politiques, le meurtre de Victor Noir, la guerre contre l'Allemagne, nos désastres, nos illusions. Grâce à toutes ces circonstances propices, le faisceau desforces ouvrières croissait chaque jour en volume et en cohésion. L'histoire de V Association internationale des travailleurs jusqu'à la révolution du 18 mars, c'est l'exposé d'une série de lautes de la part du gouvernement et des classes élevées, de connivences continuelles et inconscientes. Les pouvoirs publics et la bourgeoisie furent, à tous les égards, les complices et même les fauteurs de cette criminelle institution. Ils en favorisèrent l'essor par des complaisances coupables, par de dangei-euses concessions ou par des flatteries intéressées. Tel est le lamentable fruitde nos discordes politiques. Les différents partis, ceux qui sont et ceux qui veulent être au pouvoir, rivalisent d'adulation envers les classes laborieuses ; ils entretiennent la fermentation dans les couches infimes de la société;

ils s'ingénient à décrier les institutions fondamen* laies existantes.

Nous n'entrerons pas ici dans de longs détails sur l'organisation intérieure de cette association cosmopolite. Elle se forma évidemment sur le modèle des trades unions anglaises. Le livré de M. Testud donne la composition à différentes époques du conseil central de V Internationale résidant à Londres. Il en ressort un fait évident : c'est que les membres anglais envahirent de plus en plus et finirent par occuper complètement cette junte suprême. Les coryphées du socialisme et de l'unionisme anglais prirent une large part à la direction de l'association ouvrière cosmopolite. Le grand agitateur britannique, M. Odger, fut longtemps le président de Vlnternatioiiale. La même dignité échut occasionnellement à M. Applegarth, le secrétaire général de l'union des charpentiers fusionnés. C'est ce même personnage, qui est cité souvent avec éloge dans le livre de M. le comte de Paris. Cet exemple, choisi entre mille, prouve combien se trompaient les philanthropes conservateurs, qui proposaient pour modèles aux ouvriers français, en 1869, les trades unions anglaises. Les événements se sont chargés de démontrer que ces associations britanniques étaient au

plus haut degré dangereuses, et qu'il fallait un optimisme excessif pour en faire l'éloge.

L'ouvrage de M. Villetard sur Y Internationale eifpose avec exactitude l'organisation de cette Société. En voici l'esquisse sommaire. Un nombre plus ou moins considérable de membres groupés ensemble, soit qu'ils appartiennent au même métier, soit que, différents d'état, ils se trouvent rapprochés par le voisinage, forment une section. C'est là du moins, en théorie, l'élément embryonnaire, la cellule primitive du système. Plusieurs sections d'une même région constituent une fédération. Les fédérations d'un même pays forment une branche^ et les différentes branches composent V Associatio7i internationale des travailleurs.

L'une des prétentions de cette nouvelle francmaçonnerie, c'est de pratiquer la décentralisation, c'est-à-dire de laisser une grande liberté aux différents groupes de tous ordres, sections ou fédérations. Chaque section a le choix de ses fonctionnaires propres, et choisit en outre des délégués pour la représenter, les uns au conseil fédéral, les autres au congrès annuel. Il est de principe que ces diverses agglomérations aient une autonomie presque complète. La constitution et la composi-

lion du conseil fédéral varient, suivant rimportance des localités et le plus ou moins grand nombre des groupes fédérés.

Le pouvoir central pour toute l'association se décompose en législatif et exécutif. Le premier est le congrès, qui doit se réunir annuellement à une date et dans un lieu qui sont désignés par k congrès précédent. Il se compose des délégués de toutes les sections, qui ont versé au conseil central la cotisation de rigueur. Cette assemblée législative n'a guère été jusqu'ici qu'une sorte d'académie socialiste. A.u lieu de prendre des décisions pratiques pour l'organisation et le développement delà Société, les congrès deVhiternationale n'ont jamais fait autre chose que des proclamations et des programmes. Ils ont voté des résolutions théoriques, analogues à la déclaration des Droits de Fhomme; mais ils n'ont jamais, à notre connaissance, édicté de statuts qu'il fût en leur pouvoir d'appliquer.

La vraie puissance appartient au conseil central, résidantprovisoirement et jusqu'à nouvel ordre a Londres. Quel est le mode de recrutement de ce conseil, cela n'a pas été jusqu'ici nettement élucidé. Théoriquement, les fonctionnaires qui le composent doivent être élus par le congrès. Les

membres ont varié fréquemment depuis Forigine de Tassociation. Le rouage le plus curieux et le plus e£Pectif de tout eet organisme, ce sont les secrétaires particuliers de correspondances : il y en a autant que de pays où Tassociation compte des sections. Ces personnages paraissent les leaders de la Société. Ils forment la partie immuable du conseil central; ils expédient toutes les affaires, ils préparent toutes les décisions : ce sont de vrais hommes d'État. Le correspondant pour la France est, depuis plusieurs années, M. Eugène Dupont.

Le conseil général est chargé de Fensemble des relations entre les différentes associations ouvrières. Il doit exécuter lesdécisions du congrès, faire des rapports trimestriels sur l'état des classes laborieuses dans tous les pays, sur la situation des sociétés coopératives, sur le prix des salaires, sur les adhésions nouvelles, sur les grèves et leurs résultats. C'est donc un centre d'information en même tem[fô qu'un centre d'action.

Il ne faut pas s'y tromper : pour ce gouvernement comme pour tous les autres la pratique diffère beaucoup de la théorie. Cette charte, si libérale en apparence, est appliquée de la façon la plus autoritaire. Le départ «ntre les attributions

lû^ LA QUESTION OUVRIERE AU XIXc SIECLE.

des différents pouvoirs n'existe que nominalement.

Il ne faut pas oublier, en effet, que Vlnlemationale en est encore à la période de fondation. Les créateurs de la Société se mettent et se conservent dans tous les postes : ils choisissent des amis ou des créatures pour les positions inférieures. Le jiuffrage universel ne fonctionne pas en réalité. Cette confrérie, si radicale par son objet et par sa constitution écrite, est jusqu'ici administrée d'une manière patriarcale. C'est que V Internationale^ au rebours des trades uni^ns^ s'est constituée par voie de rayonnement, au lieu de se former par des procédés de fusion. Un personnel de quelques douzaines d'ouvriers, soi-disant d'élite, ont établi un noyau central. Quelques-uns d'entre eux se sont répandus ensuite dans diJBFérents pays pour susciter des fédérations, et les membres les plus ardents de ces dernières ont avisé au moyen de faire naître en tous lieux des sections. Dans toutes les sociétés humaines, qui se fondent par ces moyens, une suprématie considérable reste toujours aux créateurs et à l'administration centrale, quel que soit le nom qu'elle porte.

Tous les pays d'Europe ont été pénétrés à différents degrés ^vcc X Internationale, La France et

l'Allemagne du Nord, avec les petits États de Belgique et de Suisse, semblent les lieux où elle a pris le plus de trigueur. L'Espagne, cependant, est aussi attaquée au cœur, et l'association présente dans ce pays ce caractère particulier qu'elle s'y recrute en grande partie chez les ouvriers des campagnes. Les trades unions anglaises ont des relations fréquentes avec V Internationale^ mais elles conservent en même temps avec vigilance et jalousie leur individualité. Les ouvriers d'Amérique commencent à donner la main à leurs frères transatlantiques. L'Italie est la contrée de l'Europe où Y Internationale parait avoir fait le moins de progrès.

L'onalîxéà plusieurs millionsle chiffre des membres de celte franc-maçonnerie ouvrière. Il faut bien peser ces chiffres, il fautsurtout les expliquer. Qu'il y ait sur la. surface du monde chrétien plusieurs milliers de travailleurs manuels, vivant en communauté d'aspirations et d'idées avec V Internationale^ nous l'admettons volontiers. Mais si Ion entend supputer seulement le nombre des fidèles, ayant subi une affiliation régulière et personnelle, possédant une carie d'admission, payant les cotisations exigées, correspondant directement ou indirectement avec les fonctionnaires de l'as-

154 LA QUESTION OUVRIÈRE AU XIXe SIHCLE.

sociation, remplissant en un mot des devoirs stricts, alors il faut prodigieusement rabattre de ces nombres. L'effectif se réduit dans des proportions énormes. Il ne reste pas le dixième des prétendus adhérents. 11 y a entre les amis et les dévots de Y Internationale le môme écart qu'entre les membres nés d'une église et les vrais fidèles^ sincèrement croyant et assidûment pratiquant. Que Ton ne se forge pas des fantômes. Innombrables sont les ouvriers qui souhaitent le succès de cette association cosmopolite, restreint est le nombre de ceux qui sont prêts à des sacrifices sérieux pour l'obtenir.

Les procès qu'a %\ÙÀ^Y Internationale sous l'empire ne laissent aucun doute sur l'exactitude de ces assertions. C'est au moyen des grèves que se recrute surtout cette association, et voici de quelle manière. Quand une grève éclate dans un corps d'état, il est assez habituel que tous les ouvriers qui le cpraposent adhèrent en masse à V Internationale. Ce que valent et ce que durent ces adhésions collectives, il est facile de 'le deviner. Ces engagements, pris par quelques agitateurs au nom de tout un groupe qui reste passif, sont des liens bien fragiles et bien lâches. 11 y a loin de là aune affiliation personnelle. Les contrôles de la So-

L'ASSOCIANION INTERNATIONALE. 155

ciété peuvent ainsi s'enflera l'infini, sans que ses forces s'accroissent proportionnellement.

Quel est donc l'ensemble dé ressources, quels sont les moyens de lutte et de victoire dont jouit cette Société géante?

Le but qu'elle poursuit, nous l'avons vu, c'est l'expropriation ou plutôt l'appropriation à son profit de la richesse publique et du capital. Elle procède vers cet objet par deux voies différentes.

D'un côté elle fait de l'agitation politique, elle cherche à renverser les gouvernements existants, elles'allieaux jacobins et en général aux partis mécontents. C'est sur ce terrain surtout qu'elle est dangereuse, parce que ses forces sont presque décuplées par l'adjonction d'éléments étrangers. Par elle-même, elle serait impuissante; mais avec tous ces appoints elle devient terrible : ainsi a pu se faire la révolution du 18 mars, qu'on a tort de lui attribuer à elle seule. Quelles précautions sont à prendre, quels obstacles il faut lui dresser sur cette route, c'est ce que nous étudierons dans une autre partie de cet ouvrage. Qu'il nous suffise de diie en ce moment que nos classes élevées et nos partis politiques devront faire à la civilisation le sacrifice d'habitudes invétérées et pernicieuses, de mœurs corrompues et corruptrices.

156 LA QUESTION OUVRIERE AU XlXe SlÈCLV.

Siiric terrain économique, Y Internationale Q^ielle aussi redoutable? Loin de nous le dessein prémédité d'amoindrir ses forces et de diminuer ses chances réelles de succès. Mais ne nous abandonnons pas à des terreurs vagues et par suite excessives. Soyons précis et prenons des chiffres.

Nous avons vu quelles étaient les ressources des trades tenions^ combien les cotisations des membres étaient à la fois élevées et régulièrement perçues. Ces associations se montrent redoutables et puissantes, parce qu'elles présentent de la cohésion et qu'elles jouissent d'un trésor accumulé. \j' Internationale^ nous ne craignons pas de le dire, nous offre un tableau tout opposé.

C'est une confrérie pauvre et besoigneuse, vivant au jour le jour et d'expédients, n'ayant ni épargnes, ni fonds de chômage. Bien des causes ont produit celte pauvreté et contribueront à l'entretenir longtemps encore. C'est d'abord que ï Association internationale est nouvelle: elle sort à peine de l'enfance. Tout au plus peut-on dire qu'elle est adolescente; elle n'a eu jusqu'ici ni le temps ni les moyens d'accumuler. Peut-être même n'en a-t-elle pas eu le désir. Les ouvriers français sont, en effet, moins que tous autres enclins à l'économie soit individuelle, soit collective. Toulc

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notre nation, d'ailleurà, est peu portée h se cotiser pour soutenir des fondations d'intérêt commun. L on est ardent en paroles, mais les bourses ne s'ouvrent pas facilement en France pour des œuvres philanthropiques ou sociales. Tous les faits viennent nous prouver que les internationaux ne dérogent pas sur ce point à notre caractère et à nos habitudes nationales. La caisse de Tassociation ouvrière cosmopoHte est loin de regorger d'écus. Bien mince est le filet d'oboles populaires qui vient se jeter dans ce réservoir.

La cotisation des membres de \l7itcnialio)iale se divise en plusieurs parties, dont Tune va à la section, une autre à la fédération et une troisième au conseil central. Celui-ci est fort modeste. Il ne réclame de chaque associé que dix centimes par an ; mais c'est encore là, parait-il, une somme trop forte pour le dévouement de la plupart des internationaux. Il est un fait avéré, c'est que celte obole n'est le plus souvent pas payée. Supposons, cependant, qu'il y ait un million d'ouvriers à la solder, cela fait 100,000 francs par an : triate pitance, qui peutà peine couvrir les frais généraux c'est-à-dire le local, la correspondance, les traitements des fonctionnaire^, les indemnités de voyage, la tenue des congrès, etc. La fédération,-

il est vrai, est plusexîgente. Il lui faut dix centimes par mois et par tête; mais elle, aussi, a beaucoup de mal à faire ses rentrées ; elle a en outre bien des frais et se trouve le plus souvent au dépourvu. Quant aux sections, il est impossible de déterminer avec exactitude quelles sont les cotisations qui les alimentent; mais le taux en est certainement minime. On est loin du versement des unionistes anglais, lesquels donnent jusqu'à 1 shilling par semaine.

Aussi, pour soutenir unegrève, V Internationale recourt toujours à des expédients : des quêtes, des souscriptions improvisées, des emprunts hâtifs et difficiles à contracter; elle n'a pas de trésor. Qu'on examine attentivement l'histoire des grèves auxquelles elle a pris part, on verra combien son haleine est courte. Elle ne tarde pas à céder devant un corps de patrons, dont les membres sont résolus, patients et pratiquent la solidarité. Les livres de M. Testud et de M. Villetard contiennent de fort curieux extraits des correspondances entre les différents fonctionnaires de V Internationale ; on y v.oit combien est grande cette pénurie de fonds. Que de mal a donné à cette association cosmopolite la grève des mégis siers de Paris? Dira-t-on que Y Internationale est

soutenue par les trades unions qui lui feront des prêts ? Mais les correspondances des chefs de ki Société cosmopolite prouvent de la manière la plus nette combien avisées, prudentes et parcimonieuses sont les unions anglaises dans leurs rapports avec Y Internationale Elles ont des règlements qu'elles veulent observer; elles sont formalistes; elles craignent le gaspillage. Elles se conduisent vis-à-vis des internationaux comme la fourmi de la fable pour la cigale.

C'est que ^Internationale, en effet, ressemble assez à la cigale de La Fontaine : elle s'amuse à faire des grèves incessantes ; elle consacre tout son temps, tous ses soins, toutes ses faibles ressources, à troubler perpétuellement l'industrie. Elle a oublié que le principal, c'était de se constituer un trésor.

Sur le terrain économique, ï Internationale Qsi donc jusqu'ici beaucoup moins redoutable que ^ur le terrain politique. A la condition d'aivoir de la prévoyance et de l'union, de se constituer en syndicats de l'ésistance, à la condition aussi d'avoir de l'esprit de justice et du tact, nos industriels pourront traverser la crise sans trop d'avaries.

Les faits nous démontrent que les premiers

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essds de solidarité entre les différents corp tat, pour soutenir les grèves, ont été jus( en France, complètement infructueux. L'on en 1869^ les ouvriers en métaux de Givors i ser des demandes de subsides aux ouvriei forges et fonderies de Saint-Etienne, ainsi q ouvriers de Vialas et de Voulte. Les ouvrit instruments de chirurgie, dans leur récente tion, prétendaient pouvoir disposer de 50,0( quoique leurs deniers personnels n'allasseï au delà de 1 ,S00 francs. Les mégissiers, e cembre 1869, ont obtenu de la fédératioi vrière parisienne un capital de 13,300 fr.

sait que les tailleurs de Paris, il y a trois an: curent une dizaine de mille francs de leurs frères de Londres. Les bronziers, en 1867, ( rent des ouvriers d'Angleterre un subsi 20,000. Une subvention de ^2,000 francs envoyée de Paris aux ouvriers de Genève; qu'est-ce que ces sommes pour soutenir U lition de tout un corps d'état? Il faudrait ui sor bien autrement alimenté pour exercer ui tion perceptible sur le combat entre le cap le travail.

Peut-on <îroîre que dans l'avenir les corj tions françaises réussiront à trouver de plus j

dantes ressources? Ce leur sera toujours très-difficile. Ce qui fait la force des trades unions^ c'est qu'elles sont presque toutes des sociétés de secours en même temps que des machines de guerre. Elles prélèvent sur leurs membres des cotisations do 1 fr. 2S cent, par semaine, quelquefois davantage, en échange d'assistance et d'assurance dans des cas déterminés. Aussi ont-elles à leur disposition un encaisse considérable, qu'elles peuvent employer éventuellement en frais de grèves.

Ine pareille organisation n'était possible qu'au début de ce siècle, alors que les associations de secours mutuels prenaient naissance. Les trades unions ont accaparé ce service, et l'on ne peut le leur enlever.

En France, au contraire, les sociétés de secours mutuels existent partout aujourd'hui, sous la direction tantôt des municipalités, tantôt des chefs d'industrie. Par suite de l'adjonction de membres honoraires, qui versent sans rien recevoir, les cotisations demandées à l'ouvrier sont très-réduites. Il en résulte que les corporations ouvrières formées en vue des grèves n'ont rien à attendre de ce côté. Elles ne peuvent demander au travailleur un sacrifice considérable et permanent pour une lutte éventuelle et lointaine ; elles

mi LA QUESTION OUVRIERE AU XIXe SIECLE.

sont incapables «de faire iconcurrenoe aux institu>tions déjà vîeiUes et richenient subventionnées. Elles peuvent, il est i?rai, essayer de s'emparer par nn coup de main des caisses de sociétés de secours existantes ; mais il estfacile à la loi d'empêcher cet abus. On doit prévoir qi*e, par suite des convoitises naturelles des grévistes, la question des sociétés de secours mutuels deviendra dans peu de temps Tun des champs de bataille les plus disputés et les plus décisifs de notre épecpse; mais avec de bonnes mesures la victoire y est assurée à la cause de Tordre et de la liberté. En l'-absence de ces fonds de secours, les xîorporatioDs ouvrières vivent d'expédients. Les unes s'adonnent au commerce et s'efforcent d'amasser quelques profits en supprimant quelques intermédiaires. La plupart s'adressent simplement à la charité. Nous avons, plus d'une fois, àla sortie des réunions de Belleville, rencontré sur le pas de la porte deux femmes avec des bourses, réclamant l'assistance pour les ouvriers de Bâle, alors en coalition. Chacun déposait son obole; mais ce qui tombait ainsi entre les mains de ces chanoinesses du socialisme était un bien mince tribut pour suffire aux frais d'une grève.

Le nerf de la guerre fait donc défaut aux cor-

poratioRS ouvrières françaises; il faudra bien des années pour qu^elles puissent amasser un trésor, si môme elles y réussissent jamais. Quoi qu'il en soit, nous sommes à présent, au point de vue industriel comme au point de vue politique, à l'état de paix armée. Le silence et le repos qui nous entourent sont précaires. De toutes parts, Ton fait et Ton annonce des armements et des ,plans de campagne ; les Allemands ont un mot qui peint admirablement les relations de nos ouvriers et de nos industriels : €'est la kriegsbereitschaft^ la mise sur pied de guerre, la préparation à l'attaque Qt à la défense.

Que résuUe-t*il de tous ces eiforts? Une assez grande somme d'inquiétudes, de défiances et de mauvais procédés réciproques. Dût l'in/^wa^ionale changer sa misère en opulence, ses vastes projets sont marqués au coin de T'Utopie et destinés à un humiliant échec. Au début de ce siècle, un grand homme de guerre, armé de la plus ^oessive concentration de pouvoirs qui se soit jamais rencontrée dans des mains humaines, conçut le plan audacieux de réduire à mei'ci la nation ia plus commerçante en lui fermant tous les marchés du monde. On sait ce que devint le fameux blocus continental, qui paraissait une con-

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ception de génie. Il en sera de môme de ce blocus du capital, que V Association internationale des travailleurs prétend établir. L'on ne parviendra pas aie rendre complètement effectif, et toute cette machine de guerre craquant sur un point restera sans résultat.

Ce n'est pas par de tels moyens que l'on obtiendra la hausse des salaires. Nul plus que nous ne la désire ; mais nous la voulons durable et effective. Or, pour y arriver, il n'est qu'une seule voie : l'augmentation de la production, l'accroissement de Tefficacilé du travail de l'ouvrier. Hors de ces conditions, tout est mirage et déception. Par la volonté et l'intelligence, par une organisation chaque jour plus perfectionnée de l'industrie, l'assistance de machines plus puissantes, l'accumulation de capitaux nouveaux, par l'ouverture de marchés lointains, l'on peut développer dans une très-large mesure cette force productive qui réside dans la tête et dans les bras de l'homme. C'est là le progrès réel et désirable. Quant h prendre au patron ou au consommateur pour donner à l'ouvrier, c'est une pure chimère. L'ouvrier serait la première victime d'aussi déraisonnables tentatives. Faire hausser le prix des choses pour obtenir un plus fort salaire, c'est un

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jeu d'enfant sans réflexion; car, si un pareil mouvement s'effectuait dans toute la série de la production, l'ouvrier, payant plus cher toutes les choses qu'il achèterait, aurait une rétribution nominalement grossie, effectivement stationnaire.

Mais le patron, nous dit-on, voilà l'exploiteur auquel il faut faire rendre gorge. Déplorable illusion de la souffrance ou de l'envie! Bien loin d'être trop élevés, les gains des industriels ne sont actuellement que suffisants pour entretenir l'esprit d'entreprise, ce ressort moteur de toute civilisation. Autrefois, au début de la grande industrie, alors que la concurrence n'était pas encore éveillée, les profits purent être très-considérables; d'immenses fortunes purent s'élever en peu de temps. Aujourd'hui, soumis à la lutte de toutes les nations du monde, à toutes les éventualités d'un commerce souvent traversé par des crises, les gains des manufacturiers sont modestes et ne fout que compenser les risques auxquels leur existence et leurs capitaux sont assujettis.

Un sceptique grec, auquel on montrait dans le temple de Neptune un double rang de gouvernails offerts par les matelots que leurs invocations au dieu avaient sauvés de la tempête, répliquait par cette parole : « Mais où sont les gouvernails

16S LA QUESTION OUVRIERE AU XIXe SIECLE.

de ceux qui ont été engloutis dans les flots. r> en est de même du temple de la Fortune : IN y voit en lettres d'or le nom des hommes qui so sortis victorieux de ce rude combat de l'industri il n'y est fait aucune mention de ceux qui o succombé dans la lutte, et pourtant ils sont noi breux, mais ils n'iUtirent pas la vue et demeure ignorés.

Ainsi on ne peut toucher aux profits des p trons sans tuer l'esprit d'entreprise. C'est doi ailleurs que l'ouvrier doit chercher la mine qu peut et qu'il doit exploiter : cette mine, c'est nature, et c'est aussi lui-même. Il est deux mo austères qui sont le commencement et la fin c toute saine philosophie sociale, a Effort et sacrifie* a dit Kant, ce sont les éléments de toute vertu; ajoutons : Ce sont les deux sources de toute pros périté.

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